CHAPITRE XVIII
■OSHUAIHE :
Portrait de Wellington. — Sa vie sobre et régulière. — Son désintéressement. — Origine de sa fortune. — Sa correspondance tant officielle qu'intime. — Ses travaux parlementaires; son éloquence ; ses idées sur le gouvernement. — Connaissance du cœur humain. — Aptitude remarquable au travail. — Relations de Wellington avec ses subordonnés. — Son influence mise à profit par le gouvernement anglais. — Honneurs que lui rendait la foule. — Ses nombreuses statues. — Place qu'occupait le duc dans les cérémonies publiques. — Anecdotes et faits saillants. — Wellington , Napoléon et Marlborougli : analogies et différences qui existent entre le talent et le caractère de ces trois grands capitaines.
Wellington avait une santé robuste, un corps de fer. La nature l'avait formé pour la guerre. Sa taille était au-dessus de la moyenne (5 pieds 10 pouces). Il avait de larges épaules, une poitrine développée, de longs bras, un poignet osseux et des mains bien faites. Ses yeux gris-clair étaient brillants et sa vue si perçante, que, même à la fin de sa vie, il pouvait voir de son château de Walmer, à Douvres, le phare de Calais. Il avait un regard pénétrant, le visage long, des traits caractéristiques, un nez aquilin, un front ouvert et développé. La partie inférieure de sa figure contrastait avec la partie supérieure, d'un cachet dur et sévère. L'expression générale de sa
physionomie était enjouée, et l'ensemble de sa personne annonçait une origine patricienne (1).
Les habits militaires du duc étaient simples, propres, quelquefois même râpés (2). On le reconnaissait de loin à la forme particulière de son claque, très-peu élevé au-dessus du sommet de la tête.
En tenue de ville, il portait généralement une redingote bleue, un gilet blanc et une cravate de même couleur, attachée au moyen d'une large boucle en argent. Au milieu de l'hiver, surtout dans les dernières années, il se couvrait d'un petit manteau blanc d'une forme étrange.
Sa vie était simple, régulière, méthodique. Il conserva jusqu'à sa mort les habitudes sévères des camps. Bien des personnes ont pu voir, dans les châteaux de Walmer, d'Apsley- Houseet de Strathfield-Saye, le lit de repos de ce vieillard, le chef de l'aristocratie anglaise : c'était une couchette en fer, semblable à celles des soldats, ayant trois pieds de largeur, point de rideaux, un matelas et un oreiller en crin , recouverts de peau de chamois, et des couvertures de laine grossière.
A Walmer-Castle, où le duc résidait pendant les mois de septembre et d'octobre (5), il occupait une seule chambre. Son lit, sa bibliothèque, une grande table, trois chaises et de médiocres gravures en formaient tout l'ameublement. Sur la cheminée, se trouvaient, contraste bizarre, une statuette en ivoire de Napoléon, et une figurine en plâtre de Jenny Lind(i). Sur toutes les portes du château, on lisait en gros caractères cet avertissement laconique : shut the door {fermez la porte)! Lorsqu'en 1844, la reine vint rendre visite à Wellington dans
(1) Maxwell, t. ni, p. 522 et 523.
(2) Notes of a suballern.
(3) Il occupait ce château en sa qualité de lord gardien ,iPS cinq Pnrls.
(4) Wellingloniana,
ce château, elle fut extrêmement frappée de la grande simplicité qui y régnait.
Le duc se levait de grand matin, sortait avant 7 heures, déjeunait à 9, et dînait à 7 heures du soir. Il mangeait vite et peu , faisait rarement usage de vins ou de liqueurs , et ne buvait que de l'eau glacée. Après le dîner, il se retirait dans sa chambre, et quelquefois faisait une partie de whist. La lecture et l'obligation qu'il s'était imposée de répondre à toutes les lettres prenaient une grande partie de sa journée. Les livres préférés du duc, les seuls, dit-on, qu'il eût emportés avec lui dans l'Inde, étaient la Bible et les Commentaires de César (î). Il aimait aussi la lecture des classiques, naguère on a vendu à Londres un Virgile couvert de notes écrites de sa main. Le comte Ellesmere affirme que le duc parlait dans les termes les plus élevés des ouvrages du prince Charles, et qu'il citait souvent ce prince comme le militaire le plus savant de notre époque.
Wellington assistait régulièrement aux offices et aux sermons de la chapelle de White-Hall (2); il faisait ensuite sa promenade au parc, ou se rendait à cheval , suivi d'un domestique, aux Horse-Guards.
Pendant là session, il se faisait conduire à 5 heures pré-
(1) « This interetting fact learned from my highly esteemed friend lord Asley , who recelved it from the duke bimself. » — Alison.
On trouve du reste, dans quelques-unes des lettres du duc, des réminiscences de la Bible. Le 6 octobre 1810, par exemple, il écrivait à son gouvernement : « Comme Dieu tout-puissant « refuse souvent la course à celui qui est rapide, ou la bataille à celui qui est fort, et que j'ai « assez combattu pour savoir que même après les meilleures dispositions le résultat n'est pas « toujours certain, je prie le gouvernement, etc., etc. »
(2) Le duc était religieux autant qu'un soldat puisse l'être. Nous citerons comme témoignage de ses sentiments sur ce point l'extrait suivant d'une lettre écrite le 6 février 1811, au lieutenant général Calvert pour lui demander de bons chapelains.
«lam very anxious upon this subject, not only from the désire which every man mus bave, that so many persons as there are in this army should hâve the avantage of religious instruction, but from a knowledge that itis the greatest support and ald to military discipline and order. »
cises à White-Hall, ordinairement dans une petite voiture à un cheval, et dont il avait donné le plan (1).
11 aimait la chasse (2) et recherchait le commerce des femmes, sans éprouver toutefois pour elles de bien vives passions. Avec ses amis intimes, il paraissait aimable et gai ; cependant le fond de son caractère était froid et plein de réserve (5).
Le duc avait hérité de son père un véritable engouement pour la musique. Il admirait surtout les larges symphonies de Haendel et de Mozart. Personne ne suivait plus exactement les concerts et les représentations du théâtre italien. Vers la fin de sa vie, il jouit moins de ce plaisir, ayant perdu la sensibilité de l'ouïe.
A Strathfield-Saye, Wellington s'occupait d'améliorations agricoles; les résultats qu'il obtint lui valurent, en 1844, dans un meeting de l'Association britannique, les félicitations du savant professeur Buckland.
Les moindres progrès dans les arts et dans les sciences fixaient son attention, et il aimait à se rendre compte de toutes les découvertes utiles. Le Palais de Cristal n'eut pas de visiteur plus assidu , plus enthousiaste. Il rappelait souvent avec bonheur qu'il avait présidé à l'inauguration du premier chemin de fer.
Son train de maison était aussi simple que celui de la plupart des bourgeois de Londres. Cette circonstance, jointe à l'esprit d'ordre et d'économie que le duc apportait en toute chose, contribua singulièrement à augmenter sa fortune. Cependant on ne peut pas dire qu'il fût avare, ou qu'il
CD Illuslrated London-News, 18 septembre 1852.
(2) En voici une preuve assez remarquable. I,a première lettre qu'il signa du nom de Wellington est une lettre écrite de Badajoz, le 16 septembre 1809, pour demander à la régence la permission de chasser à Villa-Yiciosa.
(3J Témoin sa correspondance avec sonfrère le marquis Wellesley, qu'il appelle rnylord, et par exception seulement, mon cher Morntngton.il était plus Intime avec son frère Henri.
trouvât un plaisir sordide à étendre ses domaines. Les personnes ayant vécu dans son intimité affirment au contraire qu'il fut très -généreux envers les pauvres, et qu'il donna plus, en proportion de ses ressources, que les autres notabilités de l'aristocratie anglaise (1). Quant à sa probité, elle n'a jamais été mise en doute. Ses ennemis lui ont rendu justice sous ce rapport; ils lui reprochent seulement d'avoir trop aimé l'argent. Quelques-uns même n'ont pas craint de le représenter comme un homme qui voyait dans chaque victoire une bonne affaire pour lui plutôt qu'un avantage pour la nation anglaise. Rien de plus injuste que cette accusation. Il est prouvé, en effet, que non-seulement le duc n'a jamais sollicité aucune récompense pour ses services, mais qu'il a même négligé plusieurs occasions de s'enrichir, poussant la délicatesse jusqu'à refuser des allocations auxquelles il avait droit.
Quoique l'Inde eût fourni à un grand nombre de généraux et d'hommes d'État l'occasion de s'enrichir par l'or des princes indigènes ou par les dons de la cour des directeurs, sir Arthur Wellesley n'accepta jamais aucune des sommes qu'on lui offrit, encore qu'il en eût un besoin réel, et qu'il fût de règle, en quelque sorte, de considérer ces libéralités comme des récompenses légitimes (2}.
Après Talavera, la junte suprême lui offrit le rang de capitaine général pour l'engager à reprendre l'offensive, conformément au vœu des Espagnols, Il accepta le titre, mais refusa le traitement affecté à cette nouvelle position (3) .
Déjà, antérieurement, il avait agi de même à l'égard du gouvernement portugais.
(1) Lord ËLLKSMERE.
(2) Voir les faits cités a ia fin du chapitre IV.
(3) gurwood, t. V, p. 3.
« Pendant toute la durée de la guerre de la Péninsule, dit un célèbre historien, Wellington abandonna au trésor public la totalité de son traitement de général en chef des armées d'Espagne et de Portugal (1). Il en fit autant du revenu attaché au domaine de Soto de Roma, qui lui avait été donné par la régence de Madrid en 1815, et de la pension annuelle de 20,000 cruzados, que lui avait accordée, en récompense de ses services, le prince régent de Portugal (2). »
On comprendrait parfaitement ces libéralités, si le duc avait eu, dans la Péninsule, une position de fortune en rapport avec l'importance de ses services; mais il s'en fallait de beaucoup. Lui-même nous apprend, dans une lettre du 24 août 1812, à lord Bathurst, que son traitement de général en chef ne s'élevait qu'à 91,000 francs, somme qui, déduction faite de la taxe du revenu, des aumônes et d'autres dépenses accessoires, se réduisait à 75,000 francs.
Le duc ne se plaignit point de cette situation; cependant, dans la lettre citée plus haut, il fit observer que son traitement était inférieur à celui de tous les officiers anglais revêtus d'un commandement supérieur ; il ajouta même que si l'on ne lui donnait pas un supplément pour indemnité de table, ou à tout autre titre, il serait complètement ruiné (3).
Excepté dans cette circonstance, Wellington n'a jamais
(1) Il écrivit le 3 septembre 1811 à lord Liverpool: « J'ai pensé qu'il était convenable de n'accepter aucun émolument du gouvernement portugais pour le poste de maréchal général que j'occupe.... Je me propose également de renoncer à la pension qui m'est offerte (par le prince régent de Portugal) pour la durée de la guerre actuelle.
(2) sherer (t. il, p. 215.) évalue à 17,000 dollars par an le total des émoluments que Wellington refusa dans la Péninsule.
Canning révéla en 1811 à la tribune ce fait ignoré du Parlement et du public, que Wellington avait refusé le revenu annuel de 5,000 livres, alloué par le gouvernement espagnol au commandant des troupes nationales, et les 7,000 livres attribuées à la même charge parle gouvernement portugais.
(3) Le cabinet n'avait pas encore reçu cette lettre, quand il annonça au général l'intention de présenter au Parlement une demande de 100,000 livres pour le mettre en état de soutenir son rang dans la Péninsule.
Voir dans gurwood t. m, p. 310, une autre lettre où sir Arthur se plaint de l'Insuffisance du traitement qu'il touchait comme cher militaire du Deccan. Les lettres insérées dans le même recueil, t. IX, p. 2 et 398, peuvent également être consultées.
fait ni fait faire aucune démarche pour améliorer sa position financière dans la Péninsule. « Je me suis fait une règle, « dit-il, de ne m'adresser à qui que ce soit pour obtenir un « avantage personnel
« Ma seule ambition est de bien servir le pays (1). »
On sait que l'armée anglaise trouva dans Oporto une grande quantité de vins appartenant à des marchands anglais, ainsi qu'un vaste dépôt de coton que les Français avaient placé sous la garde de leur consul. L'amiral anglais pensa que l'Angleterre pouvait prélever sur ces marchandises le droit de salvage. Wellington, consulté par le ministre résident à Lisbonne, répondit que, malgré son désir de voir les succès de l'armée tourner à son avantage matériel, et quoique lui-même dût obtenir une part dans le bénéfice, il ne croyait pas le gouvernement en droit de rien prélever sur ce qui se trouvait dans une ville portugaise, attendu que l'armée de la Grande-Bretagne agissait comme puissance alliée, et non comme force ennemie (a).
Ce n'est pas le seul trait de ce genre que l'on puisse citer. Le duc était colonel en titre du 33e régiment de ligne, par son effectif un des moins forts de l'armée. Au commencement de 1812, on lui proposa un régiment de deux bataillons, ce qui, au point de vue pécuniaire, était un avantage réel. Mais tenant plus à commander le corps où il avait illustré les premières années de sa vie qu'à augmenter le taux de ses revenus, il écrivit au colonel Torrens pour refuser l'avantage qu'on lui offrait (3).
Après la bataille de Vittoria, Wellington informa son frère que peut-être il se trouvait parmi les trophées et les objets divers envoyés par lui à Londres quelques tableaux de prix.
;1) GURWOOD, t. IX, p. 2.
(2) GURWOOD, t. IV, p. 331 .
(3} GURWOOD, t. V, p. 455.
« Ces objets, dit-il, ayant été enlevés par les Français des « palais royaux, mon intention est de les restituer. En con- « séquence, je désire que don Luyando envoie quelqu'un en « Angleterre pour s'assurer de la chose et désigner les objets « qui reviennent à Sa Majesté (1). »
Parmi les traits de désintéressement de Wellington, nous rapporterons encore celui-ci : Un de ses hommes d'affaires ayant dit qu'il avait acheté une terre voisine de Strathfield- Saye à 2,000 livres au-dessous de sa valeur réelle : « Dans ce cas, repartit le duc, envoyez immédiatement ces deux mille livres à M. N.... »
Nous ne connaissons pas un seul trait, et nous ne croyons pas que d'autres en aient cité, qui justifient le reproche d'avarice adressé au vainqueur de Waterloo.
Sans doute Wellington reçut des sommes considérables qu'il accepta sans aucune répugnance ; mais il n'y a rien dans ce fait qui doive surprendre. C'est une très-ancienne habitude, en Angleterre, de récompenser les services publics par des dotations importantes. Marlborough reçut de l'argent pour toutes ses victoires; la bataille de Blenheim seule lui valut 200,000 livres. La Grande-Bretagne, pays aristocratique, où la propriété donne de l'influence, confère des droits et des privilèges, ne peut être comparée sous ce rapport à la république romaine, où les généraux vainqueurs, après l'entière soumission des ennemis, recevaient un triomphe, un bœuf pour le sacrifice , une robe brodée pour la cérémonie , une couronne de laurier, un trophée monumental avec des inscriptions, quelquefois une statue dans le forum, un arc de triomphe et 500 ou 4 ,000 médailles frappées en commémoration de leur victoire : toutes choses qui ne rapportaient rien, mais qui, à Rome, suffisaient à la plus vaste ambition.
U) GURWOOD, t. XI, p. 586.
Il ne faut donc pas juger la fortune de Wellington en se plaçant au point de vue d'un peuple qui n'a pas les mêmes lois, ni les mêmes mœurs que le peuple anglais. Cette fortune était très-légitime et très-honorable. Le duc l'obtint pour des services réels, les plus grands peut-être qu'un citoyen anglais eût jamais rendus à sa patrie. Marlborough, au reste, fut encore mieux doté que Wellington, puisque, d'après les calculs de Swift, il reçut pendant ses guerres la somme énorme de 540,000 livres sterling. Mais Marlborough, courtisan avide autant qu'ambitieux, avait sollicité une partie de ces récompenses, tandis que Wellington n'a jamais fait aucune démarche, ni autorisé personne à en faire pour obtenir soit une décoration, soit un titre ou une récompense quelconque. C'est ce qui résulte clairement de la correspondance du duc (1) et du témoignage des hommes qui ont vécu dans son intimité. Nous citerons à ce propos la lettre suivante, écrite par Wellington à un officier anglais qui avait demandé la croix du Bain (2) : « Je ne me suis jamais employé pour « faire obtenir directement à un officier sous mes ordres les « marques de la faveur de Sa Majesté ; elles ont toujours été « accordées spontanément, seule manière, suivant moi, qui « les rende acceptables.... Quoique j'aie obtenu de nomce breuses faveurs de la couronne, je n'en ai sollicité aucune, « et je n'ai jamais fait entendre personnellement ni voulu « qu'aucun de mes amis ou de mes parents se hasardât à
« faire entendre pour moi que je désirasse en recevoir
« Continuez à mériter l'honorable distinction à laquelle vous
« aspirez et si vous ne l'obtenez pas, soyez sûr que
« ceux dont vous ambitionnez l'estime n'auront pas plus « mauvaise opinion de vous pour cela. »
(1) GURWOOD, t. IX, p. 406; t. X, p. 376 et t. XI, p.
(2) Lettre du 10 septembre 1813.
Wellington acceptait les faveurs comme il acceptait les éloges, avec simplicité et reconnaissance, et non pas avec cette satisfaction bruyante qui fait supposer qu'on les a vivement et longtemps désirées. La fortune et les titres lui vinrent comme ses grades, naturellement. Il aurait trouvé absurde de les refuser parce qu'il était au fond convaincu qu'il les avait mérités ; sa satisfaction personnelle était dans le témoignage qu'il pouvait se rendre à lui-même de n'avoir rien fait pour les obtenir par intrigue ou par sollicitation.
Wellington se piquait d'être fort exact dans sa correspondance. Aucune lettre, même les plus excentriques , ne demeurait sans réponse. Seulement, comme la manie d'avoir des autographes engageait une foule de personnes à lui écrire, il avait adopté une espèce de formule de civilité applicable à toutes les situations. Un grand nombre de ces réponses ont été remarquées par leur forme originale. Quelques-unes sont rédigées dans les termes suivants : « Le feld-maré- « chai duc de Wellington regrette de ne pouvoir, etc. . . , mais « il a pour règle de ne pas se mêler de ce qui ne le regarde « pas (1). »
D'autres commencent ainsi : « Le duc, etc., ne peut donner « son opinion sur telle chase dont il ne connaît rien. »
En 1845, la reine étant venue rendre visite au vainqueur de Waterloo dans son domaine de Strathfield-Saye, les jour-
(1) C'était la maxime favorite de •Wellington. Le 6 août 1813, il écrivait à l'archevêque de Santiago: ■< Jamais je ne me mêle d'affaires qui ne me regardent pas particulièrement.»
nalistes demandèrent, conformément à un usage général en Angleterre, d'être admis dans l'hôtel pour rendre compte de ce qui s'y passerait. Le duc leur écrivit : « Le feld-maré-
« chai duc de Wellington présente ses compliments à M
« et demande la permission de lui dire qu'il ne voit pas ce « que le domaine de Strathfield-Saye a de commun avec « la presse (1). »
Un gentilhomme de Belfast avait écrit au duc la lettre suivante : « Je prends la liberté de demander à Votre Grâce si, « dans son opinion, Napoléon fut coupable d'avoir fait tuer « ses prisonniers à Jaffa, et s'il existe quelque loi ou circon- « stance militaire qui puisse justifier cette action (2). »
Ce gentilhomme reçut pour réponse : « Le feld-maréchal « duc de Wellington présente ses compliments à M. H... Il « a reçu sa lettre, et lui demande la permission de l'informer « qu'il n'est pas l'historien des guerres de la république fran- « çaise en Egypte et en Syrie (3). »
Le duc reçut fréquemment des projets de M. Haydon pour la réforme des beaux-arts. Il les renvoya avec le billet suivant : « Le feld-maréchal présente ses compliments à M. Haydon. « Il lui demande la permission de réserver son opinion juste qu'à ce que M. JHaydon lui ait soumis un plan réalisable. »
Un grand nombre d'auteurs s'adressèrent au duc pour obtenir sa souscription à leurs ouvrages. Il leur répondait invariablement : « Le feld-maréchal, etc., demande à être
(1) « Fleld-marshal the duke of Wellington présents his compliments to M.... and begs to say that ne does not see what his house at Strathfleld-Saye has to do with the public press. »
(2) « May it please your grâce, — I hâve take the liberty of requesting your opinion, — was Napoléon guilty or not of the murder or his prisoners at Jaffa, and if there is any military law or circulas tance that would justify the deed? »
(3) Fleld-marshal the duke of Wellington présents his compliments to M. H.... he has also received M. H's letter, and begs leave to inform him he is not the historian of the wars of the French republic in Egypt and Syria. »
« dispensé de souscrire à l'ouvrage en question ; s'il apprend « que c'est un bon livre il pourra l'acheter (1). »
Les lettres officielles et les plus importantes parmi les lettres particulières du duc ont été publiées, avec son autorisation, par le colonel Gurwood. Elles forment douze gros volumes , très-compactes , offrant à l'historien un grand nombre de renseignements précieux sur les événements mémorables du xixe siècle.
II faut que Wellington se soit senti bien fort pour exposer ainsi devant le monde les raisons secrètes ou avouées de tous les actes de sa vie, ses idées et ses sentiments sur les hommes et les choses de son temps. Jamais peut-être une si imposante collection de documents n'a vu le jour; et ce qui la rend surtout précieuse, c'est qu'elle se compose de lettres écrites sans prétention, par l'homme le plus simple et le plus vrai du monde, sur les lieux mêmes où les faits se sont passés (2). On peut dire que ces lettres sont des modèles de clarté et de précision. Le style en est naturel, simple, quelquefois trèsénergique et plein de verve (3). Sir George Murray trouve
(1) The duke begs to décline to give his narae as a subscriber to the book in question ; but if he Iearns that it is a good book, he may become a purchaser. »
(2) Voici comment un auteur français apprécie le mérite de ce recueil.
« Wellington, dit-il, a classé tout cela rigoureusement Suivant l'ordre chronologique ; il n'en a pas retranché une ligne, il n'y a ajouté ni un mot de commentaire, ni un mot de réflexion . ni un mot d'accusation, ni un mot de justification. Un assez grand nombre de lettres sont écrites en français, et, quoique ces lettres renferment des pensées et des mots heureux, elles sont d'un style très-incorrect. Rien n'eut été plus aisé que de les expurger, sans altérer en rien le fond de la pensée et même sans diminuer la portée de l'expression. Wellington s'y est constamment refusé, il avait écrit ces phrases mal sonnantes ; il ne croyait pas avoir le droit de les supprimer ou de les déguiser. 11 les a gardées trente ans dans son portefeuille- II les en a retirées comme il les y avait déposées. Il n'entend pas se faire grâce d'un solécisme ni d'un barbarisme. Il veut être ce qu'il est et rien de plus. Il a une honnêteté littéraire qui peut aller de front avec sa probité d'homme public et d'homme privé. Ce qu'il a mal écrit, il le laissera mal écrit. Ce sera une petitesse, s'il y a une petitesse dans l'honnêteté! Mais ce sera un dernier témoignage de ce fanatisme pour la vérité et de cette Inflexible horreur du mensonge qui furent la règle de toute sa vie. » — Jules Maurel, p. 78.
(3) « His style is admirable and thoroughly english. I prefer it to the style of his accom- « plished brother the marquis Wellesley. » — Mac Farlane, 246,
« Lucid, éloquent, copious and condensed, they take their stand beside the immortal uommentaries. » — Charles Phillips, célèbre avocat anglais. « His despatches are a monument ofsagacily, devotedness, patience, obédience, décision,
qu'elles ont une étonnante ressemblance avec celles de Marlborough : « Si je croyais à la métempsycose, dit-il, je soutiendrais que l'âme du vainqueur de Blenheim est passée dans le corps du héros de Salamanque et de Waterloo (1). »
Comme il serait difficile de faire un choix parmi les lettres purement militaires de Wellington, nous nous bornerons à donner quelques extraits de celles où, par exception, il mêle un peu d'ironie, A'humour ou de sentiment à ses appréciations, toujours si calmes et si mesurées.
« Au colonel Torrens,
« Sans doute, il serait à désirer que le mérite fût le seul « titre pour obtenir de l'avancement ; mais c'est là un degré « de perfection que le patronage militaire dans ses choix n'a « jamais pu et ne pourra jamais atteindre, je crois, dans « aucune armée. Le commandant en chef a nécessairement « des amis, des officiers d'état-major attachés à sa personne, « qui le sollicitent d'avancer leurs amis et leurs parents, « tous, sans contredit, gens de mérite, et il n'y a personne « qui puisse résister à de pareilles sollicitations. »
En 1815, le sous-préfet de Pontoise ayant déclaré qu'il ne donnerait de vivres aux alliés que forcé par leurs baïonnettes, le duc écrivit à ce personnage avec plus d'ironie que de colère :
« Si je vous traitais comme l'usurpateur et ses adhérents « ont traité les habitants des pays où ils ont fait la guerre,
humanity, tempérance, modesty, justice, courage, firmness and pure patriotisme, for which we may seek in vain in the annals of our own or any other country. » — Stocqueler, t. II. p. 293.
Maxwell, moins enthousiaste mais trop sévère, croyons-nous, trouve les lettres de Wellington remarquables seulement par la brièveté et la vérité.
(1) Voir Mac Farlane, p. 244.
« je vous ferais fusiller; mais vous vous constituez guerrier, « et en conséquence je vous fais prisonnier (1). »
Wellington n'aimait pas les Cortès ni leurs lois empreintes d'idées théoriques. Dans une lettre au comte Bathurst, il se moque avec beaucoup d'originalité des prétentions ridicules de cette assemblée :
« Freoéda, le 27 janvier 1813.
«•Il est impossible de décrire l'état de confusion où sont « les affaires à Cadix. Les Cortès ont fait une constitution « comme un peintre fait un tableau, c'est-à-dire bonne à être « regardée. Je n'ai rencontré aucun des membres de l'assem- « blée ni personne, soit à Cadix ou ailleurs, qui regarde la « constitution comme la réalisation d'un système d'après « lequel l'Espagne sera ou pourra être gouvernée. Les Cortès « se sont dépouillées du pouvoir exécutif, mais elles ont « nommé une régence pour l'exercer. Cette régence est dans « le fait leur esclave... Cependant, les Cortès et la régence « ont si bien arrangé leurs affaires, qu'elles communiquent ce seulement entre elles comme notre souverain avec le Parce lement, par un discours ou message, ou comme le Parleee ment avec Sa Majesté, par une adresse. Aucun de ces deux ce rouages ne sait ce que l'autre fera dans telle ou telle cirée constance. Leur autorité ne s'étend pas au delà des murs ce de Cadix ; je doute même que la régence en ait au delà des ec murs de la salle où elle délibère. Je sais que chaque pouce voir se méfie de l'autre, quoique les membres de la régence ce soient des créatures de l'assemblée. La régence soupçonne ec les Cortès d'avoir l'intention de s'emparer du pouvoir exé-
Despalches, t. XII, p. 556.
« cutif, et les Cortès se défient de la régence, à ce point que « les députés influents, tout en reconnaissant la nécessité « de s'éloigner de Cadix, ont pris la résolution de rester, « alléguant pour motif que le peuple de Cadix leur est dé- « voué, tandis que celui de Séville ou de Grenade, par « exemple, ne manquerait pas de se soulever contre eux si la « régence le désirait.
« Je voudrais bien que l'un de nos réformateurs vînt à « Cadix pour apprécier l'avantage qui résulte d'une assem- « blée populaire et souveraine se donnant le titre de Majesté, « d'une constitution écrite et d'un gouvernement exécutif « qu'on traite d'Altesse, agissant sous le contrôle de Sa « Majesté l'Assemblée.
« A dire vrai, il n'y a d'autre autorité dans l'État que les « journaux diffamatoires, et ils tiennent réellement sans « pitié dans leur dépendance les Cortès et la régence. »
Dans certaines circonstances, Wellington savait émouvoir et toucher par la simplicité même de son langage. Annonçant au général Cameron la fin glorieuse de son fils : « Vous « regretterez et pleurerez toujours, dit-il, sa perte; mais « j'espère que vous puiserez quelque consolation dans la « pensée qu'il a succombé en faisant son devoir, à la tête « de votre brave régiment, aimé et respecté de tous ceux qui « l'ont connu, et dans une action où les troupes anglaises « ont surpassé, s'il est possible, tout ce qui avait été fait « jusqu'alors (1). »
On peut encore citer, comme très-remarquable dans ce genre, la lettre suivante, écrite à la mère des trois Napier, pour l'informer que son fils George avait perdu un bras à l'assaut de Ciudad-Rodrigo : « Mère de tels fils, je suis sûr « que vous vous attendez à ce qu'il leur arrive quelquefois
(1) Lettre du 15 mai 1811, écrite après la bataille de Fuentès d'Onoro.
« des malheurs.... ; malgré votre vive affection pour eux, « je suis certain que vous avez une trop juste notion de l'im- « portance des distinctions qu'ils acquièrent journellement « par leur bravoure et leurs services, pour que ces malheurs « fassent impression sur vous..... » Véritable lettre de Romain adressée à une femme Spartiate.
La correspondance intime du duc renferme quelquefois des expressions peu mesurées, triviales même sur le compte des journalistes et des hommes d'État anglais. Dans l'une, il appelle ironiquement les directeurs des journaux, des gens excessivement utiles et sages (1) ; dans une autre, il les désigne sous le nom de coquins et de racaille (rascally); dans une autre encore, il qualifie le ministre de la guerre d'Espagne, auteur supposé d'un libelle contre Graham, le plus indigne de tous les goujats, etc., etc.
Les deux lettres suivantes sont tout aussi dures pour les ministres anglais. On sent qu'elles furent écrites dans un de ces accès de mauvaise humeur, heureusement fort rares chez le duc.
« Au colonel Torrens,
« 4 novembre 1815.
« Maintenant que nous avons travaillé comme des nègres « à l'arrangement qui vient d'être conclu, le gouvernement « ne s'en soucie plus, parce qu'un journaliste ou quelque « ami dans le Parlement ne l'approuve pas... »
« Au maréchal lord Beresford,
» Paris, 7 août 1815.
« La bataille de Waterloo a été certainement la plus ter-
(1) lettre du 3 septembre 1813, au général Bentinck.
« rible qui ait été livrée depuis bien des années, et celle qui « a donné aux alliés les résultats les plus importants. Ces « résultats, cependant, vont être compromis par la con- « duite abominable de quelques-uns d'entre nous et du gou- « vernement lui-même, qui, je suis peiné de le dire, se « règle beaucoup trop sur l'opinion de ces gredins de jource naux.... »
« Quant à nos affaires en Portugal , je vous recommande « de donner votre démission et de partir immédiatement. Il « est impossible au gouvernement de maintenir des officiers « anglais dans l'armée portugaise, quelque minime que soit « cette dépense, si le gouvernement de Lisbonne refuse de « prêter l'assistance de son armée pour la cause de l'Europe. « Envoyez donc ce gouvernement au diable de la façon qui « conviendra le mieux à votre dignité, et qui produira le plus « d'effet pour ouvrir les yeux du prince sur la conduite de « ses serviteurs »
Quoique Wellington écrivît beaucoup, fût très-laborieux et très-patient, il détestait les longs mémoires et les longues dissertations.
Ayant été obligé, en 1827, de se prononcer dans un conflit entre officiers de diverses armes, il se plaignit dans les termes suivants du grand nombre de dossiers qu'il avait dû lire :
« Si les officiers en service au dehors n'ont pas pitié les « uns des autres dans une correspondance de cette nature, « je les supplie au moins d'avoir quelque pitié pour moi qui « dois les juger. »
Wellington assistait régulièrement aux séances de la Chambre des Lords, et prenait souvent la parole.
Il se faisait remarquer par l'attention bienveillante avec laquelle il écoutait les orateurs les plus médiocres, ceux même qui avaient l'habitude de ne produire que des arguments rebattus dans la presse ; circonstance d'où l'on pouvait conclure que le duc ne lisait pas régulièrement les journaux quodidiens (i).
Les discours de Wellington étaient nourris de faits, mais plus solides que brillants. Il ne les débitait ni facilement ni simplement. Quelques-uns ont le défaut d'être emphatiques et violents, comme les harangues de Cromwell. Il exagérait son opinion pour la faire mieux comprendre.
Sa correspondance prouve qu'il savait rendre compte des événements avec une grande lucidité; sous ce rapport, l'orateur chez lui était inférieur à l'écrivain. On trouve même dans les discours prononcés à la fin de sa vie une certaine abondance de redites et de contradictions. A cette époque, il faisait aussi de fréquentes pauses, nécessitées par une difficulté de prononciation survenue avec l'âge. L'éloquence de Wellington n'avait rien de commun avec celle de Burke, de Shéridan, de Mackintosh, de Brougham et de Canning, appartenant à l'école fleurie des classiques; elle rappelait au contraire assez bien celle de Pitt, de Liverpool, d'Aberdeen, de sir Robert Peel, sacrifiant la forme au fond, le brillant des images à l'exactitude des faits, l'harmonie des périodes à la solidité des raisonnements. Néanmoins, les discours de Wellington eussent été peu remarqués, n'était l'influence de son nom et de sa haute position sociale. * M. Francis dans ses Orators of the âge, a parfaitement caractérisé l'influence du duc et la nature de son éloquence.
« Obligé de parler, il ne dit pas plus que la circonstance
(1) IllustrateJ London-News, 18 septembre 1S52.
n'exige impérieusement. Il exprime les sentiments réels de son âme. Ses conclusions révèlent une tête froide et une expérience sans égale. Vous pouvez voir tout d'abord qu'il agit sans effort et sans aucun désir de produire de l'effet. Il monte à la tribune par devoir et non par goût; il ne cherche pas les occasions de parler, et il est toujours prêt quand l'occasion se présente. Son discours fini, il semble déchargé d'un fardeau désagréable, et il se rassied aussi brusquement qu'il s'était levé, sans s'inquiéter si ce qu'il a dit plaît ou déplaît à son auditoire (1) »
Il y a de la vigueur dans ses pensées et une grande simplicité dans son langage. Sobre de paroles, il ne donne rien ou presque rien à l'imagination. Certain de produire de l'effet toutes les fois qu'il parle, il n'a pas besoin de recourir à ces effets oratoires sans lesquels d'autres ne parviendraient pas à se faire écouter. Voilà tout le secret de son influence. Mettez ses discours dans la bouche de tout autre pair, et ils iront frapper sans résultat les voûtes silencieuses de la chambre. Il en est du reste ainsi de toute chose. Bien des proclamations de Bonaparte ne sont admirables que parce que c'est Bonaparte qui les a faites. Il y a des beautés réelles et des beautés de situation. De quelque nom qu'on signe Y Enéide, ce sera toujours un chef-d'œuvre ; les discours de Wellington, au contraire, disparaîtraient dans le fatras des vieilles archives parlementaires, s'ils n'étaient signés du nom d'un grand général, d'un homme d'État illustre.
Le génie politique de Wellington était inférieur à son génie militaire. Il ne possédait même pas certaines qualités nécessaires à l'homme d'État, et qui sont le résultat d'une éducation particulière, ou d'une longue initiation aux affaires publiques. Il lui manquait aussi l'expérience des débats et des
(1) VOlr SîÔCQUF.LER, t. II, p. 211.
intrigues parlementaires, autre élément de succès qu'on n'acquiert point dans les camps. Habitué aux grandes et nobles luttes du champ de bataille, il dédaignait l'emploi des petits moyens auxquels doivent recourir quelquefois les plus grands ministres.
Plus habile à vaincre qu'à éluder les obstacles, il convenait aux situations difficiles, mais n'avait pas l'habileté nécessaire pour gouverner en temps de paix un peuple avide de liberté, peu sympathique aux idées comme aux formes militaires. Il ne possédait pas non plus cet ascendant irrésistible du talent et de la parole, qui donne à certains hommes le pouvoir de diriger vers un but commun la marche de tout un parti. Nature sérieuse et froide, il ne savait parler qu'à la raison ; or, dans bien des circonstances, c'est à l'imagination qu'il faut s'adresser. Le duc avait d'ailleurs sur le gouvernement des idées toutes militaires , qui répugnaient à la majorité des hommes politiques de l'Angleterre. Maintenir l'ordre, assurer l'exécution des lois, venir en aide à la couronne, telles étaient les nécessités auxquelles il subordonnait et sa conduite et ses convictions.
Quand Vauban offrit à Louis XIV de servir au siège de Turin comme simple volontaire, sous les ordres de la Feuillade, Sa Majesté objecta que la dignité d'un maréchal de France ne s'accommoderait point de cette position. L'illustre ingénieur répondit : Ma dignité est de servir l'État. C'est ce qu'eût répondu Wellington en pareille circonstance. Servir, bien servir était son unique ambition.
Ses idées, ses répugnances, ses sympathies, ses intérêts particuliers, tout s'effaçait devant cette haute considération. Aussi fut-il constamment à la disposition de tous les ministres qui jugèrent le concours de son influence et de ses talents nécessaire au bien de l'État : tory avec les tories, whig avec les whigs, et conservant néanmoins toujours intact le fond de ses croyances. Le ministère était pour lui un poste
à défendre, tantôt bon, tantôt mauvais, toujours honorable. Homme du devoir et Anglais par excellence, il se souciait peu d'être bien avec les partis. Aucun ne l'adopta franchement. Les conservateurs le trouvaient trop libéral et les whigs trop conservateur. Malgré cette situation exceptionnelle, ou à cause même de cette situation, il rendit à l'Angleterre des services que n'auraient pu lui rendre des hommes d'État plus heureusement doués que lui.
Il vida la grande question de l'émancipation catholique, fit faire un pas décisif à la liberté du commerce , simplifia notablement les rouages de l'administration, et introduisit une économie toute militaire dans plusieurs branches des services publics (1). Il avait un bon sens remarquable; ses conseils étaient presque toujours marqués au coin de la prévoyance et delà raison. Louis XVIII et Ferdinand VII eussent été bien inspirés en les suivant.
La correspondance de Wellington fourmille d'appréciations justes sur les gouvernements, les affaires et les hommes de l'époque, et il serait difficile d'en citer une que les faits n'aient pas confirmée plus ou moins.
Il savait parfaitement calculer la valeur des obstacles, faire la part des intérêts, des passions, des circonstances. Il jugeait fort bien les hommes et se trompait rarement en leur assignant un rôle d'après leurs qualités et leurs talents supposés. La première fois qu'il vit le prince d'Orange au feu, il prédit qu'il ferait un jour honneur à la profession des armes (2). Les combats de Salamanque, de Sauroren, le passage de la Nivelle et la ] campagne de 1815
(1 ) Times Memoir, p. 114 et 12S. Le duc essaya même de soumettre les employés des administrations civiles à une sorte de discipline militaire, mais cet essai, dit le Mémoire cité plus haut, amusa le pays sans produire de résultat.
(2) Ce fut à Guinaldo et à Aldea da Ponte. (Voir la lettre du 29 septembre 1811, à lord Liverpool)
confirmèrent cette appréciation, que depuis tout le monde a ratifiée.
Wellington était un infatigable travailleur. A peine arrivé dans l'Inde, il émit sur l'administration et sur la conduite du gouvernement des idées qui annoncent une connaissance parfaite des intérêts de ce pays et du caractère de ses habitants (1).
Il s'occupait d'une foule de choses et ne négligeait les détails d'aucune. Sa correspondance est pleine de notes et de mémoires rédigés sous la tente avec autant de soins que s'ils eussent été faits à loisir. On trouve, par exemple, sous la date du 25 novembre 1805, plusieurs lettres (formant dix pages de petit texte) sur les questions épineuses que soulevèrent les négociations avec Scindiah ; et sous la date du 11 mai 1814, onze pages du même texte, qu'un bon copiste aurait de la peine à transcrire en un jour.
L'attention du duc était surtout éveillée par les questions militaires. Toutes les institutions qui pouvaient contribuer à former de vrais soldats étaient sûres de trouver en lui un défenseur empressé ; mais toutes les réformes tendantes à modérer la sévérité du code pénal, à rendre la vie de caserne plus douce, à restreindre dans un sens libéral les lois du recrutement ou de la milice, rencontraient plus ou moins d'opposition de sa part (2). Il n'aimait pas plus les réformes militaires que les réformes civiles. Tant qu'il eut la direction de l'armée, on n'apporta aucun changement à la tenue des troupes anglaises (3). Il considérait ces modifications comme
(1) Gurwood, 1. 1, p. 2 et 3; Sherer, 1. 1, p. 9 ei 10; Wellesley's, Despalches, t. I, p. 425.
(2} Il est juste de dire cependant que depuis 1815, le maximum de la peine du rouet fut porté à 50 coups, que le temps de service fut diminué, que la troupe fut confortablement casernée, et que la vie du soldat éprouva de notables améliorations; toutes choses qui n'ont pu se faire qu'avec le consentement du duc, puisque le secrétaire et le ministre de la guerre étalent obligés de le consulter (en sa qualité de commandant en cbef).
(3) lorsqu'on lui proposa un nouveau modèle de sac plus léger et plus commode, il répondit officiellement . a The knapsack question had been exhausled. »
plus frivoles que véritablement utiles. Un lieutenant-colonel du 33e régiment lui ayant proposé des modifications à l'uniforme de ce corps, il lui répondit : « Je désire vivement qu'on « ne fasse aucun changement à l'uniforme ni aux règlements. « Tout est maintenant comme je l'ai trouvé il y a vingt ans; « si nous nous mettons à faire des changements, il n'y aura « plus rien de stable, car les fantaisies n'ont pas debornes. » Paroles sages et dignes d'être écoutées! A peine cependant le duc eut-il fermé la paupière, que l'esprit d'innovation appliqué aux futilités de l'habillement se fit jour dans l'armée anglaise comme partout ailleurs, et l'on vit alors des hommes S qui n'avaient jamais guerroyé soutenir qu'avec l'habit rouge de Fontenoy, de Salamanque et de Waterloo, il serait impossible de faire campagne. Le duc, vivant, tenait en respect ces généraux de parade. Il n'en faut pas conclure cependant qu'il rejeta sans examen toutes les idées nouvelles. Son bon sens lui faisait distinguer parfaitement la limite qui sépare les innovations pratiques, utiles, des misérables subtilités d'un caporalisme inintelligent. C'est ainsi que tout en rejetant les nouvelles gibernes, les nouveaux sacs et les nouvelles tuniques, il s'empressa de faire adopter pour toute l'infanterie le fusil Minié, la seule de toutes les améliorations récemment admises qui ait produit un résultat avantageux dans la dernière euerre de Crimée.
Nous ne citerions pas ce fail, si des écrivains militaires anglais n'avaient reproché à Wellington d'avoir par ses idées arriérées fait plus de tort à l'armée dans les dernières années de sa vie, qu'il ne lui avait fait de bien dans les premières : accusation injuste, et qui retombe lourdement sur les petits esprits qui l'ont formulée.
Le duc de Wellington n'eût pas été le duc de Wellington si, au lieu d'encourir le blâme de ces faiseurs, il s'était conduit de façon à mériter leurs éloges !
L'armée anglaise atteignit, sous l'habile direction du vain-
queur de Salamanque, au plus haut degré de perfection qu'il était possible d'atteindre avec les éléments dont elle se composait. Jamais avant lui on n'avait vu de machine aussi bien réglée.
Mais le gouvernement laissa se détraquer peu à peu cette machine, en revenant sur les diverses améliorations que le duc avait introduites dans l'organisation générale et dans les services particuliers (1) ; de sorte qu'au début de l'expédition de Crimée, les régiments anglais se trouvèrent notablement inférieurs à ce qu'ils étaient du temps des guerres de l'empire; résultat que Wellington avait prévu, annoncé en quelque sorte, mais sans pouvoir convaincre ni ses compatriotes ni le gouvernement de la vérité de ses assertions. Néanmoins, tels qu'ils se sont présentés sur les champs de bataille d'Alma et d'Inkerman, ces régiments étaient dignes encore de leurs aînés, empreints des idées d'ordre et de discipline que Wellington avait inculquées aux vétérans de la Péninsule. A leur tête se trouvait un des lieutenants du duc, modeste et brave général, formé à son école et dont le nom est venu clore dignement cette liste glorieuse d'officiers ayant puisé leur pre mière instruction aux grandes guerres de l'empire : lord Keane, lord Gough, lord Combermere, sir A. Campbell, lord Hardinge, lord Straffort, sir Harry Smyth, sir Colin Campbell, sir Edward Paget, sir Henry Fane, sir Charles Colville, sir Collin Halket, sir William Cotton, sir Thomas Bradford, sir George Walker, sir Edward Barnes, sir Robert Dick, sir Frédéric Adam, lord Saltoun et sir John Macdonald. Tous ces généraux, qui depuis 181 S ont rendu d'éminents services à l'Angleterre, sont des élèves de Wellington : grande et noble école qui se perpétuera de génération en génération,
(I) Voir a ce sujet la lettre de Wellington au général Burgoj-nc, et l'ouvrage publié ré- :einnujnt par Francis Head : The defeneeless state ofGreat-Brilain.
avec la bravoure et le patriotisme héréditaires de l'aristocratie anglaise !
Le respect profond, universel dont le duc de Wellington était entouré fut très-utile à la couronne dans les moments difficiles. Lorsqu'un ministère était culbuté et l'opinion publique vivement émue, on disait: a Sa Majesté a fait chercher le duc, » et ces simples paroles suffisaient pour calmer les esprits.
Sa haute position, l'indépendance de son caractère et l'éclat de ses services lui donnaient comme médiateur et comme arbitre une influence considérable. Ce qu'on n'eût souffert de personne, on permettait au duc de l'exprimer hautement ; aussi le gouvernement eut-il souvent recours à ses bons offices pour aplanir de graves difficultés, ou mettre d'accord des hommes d'État momentanément brouillés, C'était à la fois un homme de bon conseil et de bonne compagnie. La couronne et le peuple le considéraient comme un des piliers de l'État, et les familles comme une sorte de patron et de divinité tutélaire. Souvent même il faisait l'office de prince royal, en patronnant des œuvres de charité ou en présidant des meetings.
Une de ses statues le représente à cheval, serré dans son manteau et cheminant tranquillement au pas. C'est ainsi qu'on le rencontrait dans les rues, ou dans le parc, allant faire sa tournée de visites ou se rendant à la séance des lords. Les voitures s'arrêtaient pour le laisser passer; tout le monde se découvrait respectueusement devant lui, et il passait en touchant légèrement son chapeau. Les étrangers se près-
saient en foule sur ses pas, les gens du peuple lui donnaient des témoignages naïfs d'estime et d'admiration, et les dames anglaises, dans les soirées où il paraissait, l'accablaient de prévenances et de respectueuses attentions. La reine le distinguait entre tous les personnages de la cour, et le traitait comme un membre de sa famille. La déférence du duc pour sa souveraine n'en fut que plus grande, et c'était une chose touchante que la respectueuse admiration de ce vieux serviteur de la monarchie pour cette jeune femme couronnée qu'il avait vue au berceau (1). En s'inclinant devant elle plus bas que les autres, il tenait à prouver que plus un homme a d'influence et de titres, plus il doit s'enorgueillir de relever par sa soumission le prestige de la majesté royale. Dans les grandes cérémonies, il avait une place à part; à l'ouverture du Parlement, il se tenait en uniforme de feld-maréchal, debout à la gauche de la reine , sur la marche la plus élevée du trône; entre ses deux mains brillait le lourd glaive de l'État, qu'il maintenait droit devant lui avec l'attention scrupuleuse d'un factionnaire qui présente les armes. « Le peuple et la reine, dit un auteur français, placèrent Wellington sur la seconde marche du trône, parce qu'ils savaient qu'il respecterait toujours la première. L'empereur ne comprenait point le caractère de cet homme. En le voyant monter d'échelon en échelon, il croyait qu'il ferait comme lui et ne s'arrêterait pas. On raconte qu'il disait à Sainte-Hélène : Nous verrons maintenant ce que fera Wellington. C'était mal le connaître: Wellington n'aurait jamais passé le Rubicon, et il pensait si peu à se faire roi, qu'il ne se croyait pas même capable d'être premier ministre..... Cette simplicité plaisait
(1) « Nous n'avons jamais cessé d'admirer le tact exquis avec lequel le duc de Wellington savait oublier sa propre valeur lorsqu'il se trouvait en présence de la reine. Alors il ne faisait attention à personne et s'effaçait complètement. » Illustrated London-News, 18 septembre 1852.
à la nation et lui valut, jusqu'au dernier jour de sa vie, les témoignages du plus grand respect que jamais citoyen ait recueillis (1). » «La dernière fois que nous avons eu l'occasion de le voir, dit M. Lemoine, c'était en 1852, dans la galerie royale de la Chambre des Lords. Il y avait là un millier de spectateurs, qui tout à coup se levèrent par un mouvement unanime. C'était le vieux duc qui venait d'entrer ; il traversa la longue galerie paisiblement, sans hâter son pas, et tous les assistants restèrent debout et silencieux jusqu'à ce qu'il eût disparu par l'autre issue. Il y avait quelque chose de grand et de touchant dans cet hommage si simplement rendu, et si simplement accepté. »
Du reste, le duc de Wellington avait fini par s'abandonner tout naturellement à ce culte de ses compatriotes. Il était si parfaitement exempt de charlatanisme, qu'on ne pouvait l'accuser de rechercher les ovations ; il les acceptait parce que c'était encore son devoir. Il avait été le général, le ministre, le protecteur, le conseiller de l'Angleterre; il en était devenu un des monuments, et comme tel, il n'avait pas le droit de se refuser aux hommages du public. Il se laissait donc regarder, et acceptait les témoignages de respect comme quelque chose qui faisait encore plus de plaisir aux autres qu'à lui-même ; il sentait d'ailleurs qu'il donnait à ses compatriotes la satisfaction de se contempler dans sa personne. Robert Peel avait expressément demandé à être enterré sans pompe ; Wellington n'a exprimé à cet égard aucune volonté; il s'est regardé comme la propriété de sa souveraine et de son pays, et a laissé son corps à leur disposition. Il aurait cru être ingrat envers ses compatriotes, s'il leur avait ôté l'occasion de faire une démonstration nationale avec ses funérailles.
(I) M. Lemoine : Notice publiée dans le Journal des Débats.
Un poëte anglais, Edouard Bulwer (1), l'a peint d'après nature dans les lignes suivantes qui méritent d'être citées :
« Le voilà qui passe, son chapeau bien serré sur son front
« ferme, la taille roide dans son habit boutonné Il n'a
« point le trésor des riches natures, ni le généreux soleil des « âmes exubérantes ; au mot du commandement ses passions « font halte ; en lui chaque vertu, chaque faute est également « disciplinée.... Quand il s'échauffe il raisonne encore.... A « ses yeux, l'État est un camp, le monde est un champ de « manœuvres. Et cependant combien il reste pur à côté « des autres conquérants, ses semblables ! Froides sont ses « lèvres, mais elles n'ont point le sourire du mensonge; « rigide est son cœur, mais le signe de l'honneur y est gravé :
« aucun crime ne lui servit de piédestal et l'éternel Moi
« ne fut pas son mobile. »
Il n'y eut jamais d'homme qui répondit mieux aux instincts, au caractère et aux habitudes du peuple anglais. Laborieux, patient, simple, fidèle, exact en toute chose et ne cherchant qu'à se rendre utile.
On a dit avec raison que s'il était appelé au conseil de Dieu dans l'autre monde, il s'occuperait encore du meilleur moyen de faire marcher le gouvernement de Sa Majesté. Bien servir fut son unique ambition : c'était un grand homme, mais surtout un grand Anglais !
Les anecdotes, disait Rivarol, sont l'esprit des vieillards, le charme des femmes et le plaisir des enfants. Il disait vrai
I) Dans Timon.
sans nul doute, mais limitait trop le cours de cette petite monnaie de l'histoire, dont tant d'illustres écrivains, depuis Plutarque et Cicéron jusqu'au duc de Saint-Simon et à madame de Sévigné, se sont plu à enrichir leurs œuvres. Comme les maximes, les anecdotes fixent la vérité dans l'esprit; tel mot nous ouvre un nouvel horizon intellectuel, tel épisode nous dessine, d'un trait énergique, le profil d'une physionomie célèbre; seulement en ceci, comme en toutes choses, il faut se garder de l'abus, éviter la banalité, rechercher l'utile.
C'est en nous plaçant à ce point de vue que nous terminerons la biographie de Wellington par quelques traits caractéristiques, empruntés aux sources les plus dignes de confiance.
Il paraît que Yiron duke n'eut pas toujours la gravité imposante qui le fit remarquer jusque dans la Chambre des Lords ; un de ses condisciples, lord Skelmersdale, prétend que jeune Wellesley fut l'un des plus ardents promoteurs des plaisirs du collège. M. Robert, frère du révérend Sydney- Smith, a gardé de lui un autre souvenir beaucoup moins agréable, et qu'il se plaisait néanmoins à rappeler. C'est sur lui, en effet, que sir Arthur remporta sa première victoire; voici dans quelle circonstance. Le jeune Robert (alors Robus Smith) se baignait un jour dans la rivière quand Arthur, passant par là, trouva plaisant de lui jeter des pierres ; Robus menaça l'agresseur, mais celui-ci ne tenant aucun compte de ses avertissements, il fut obligé de sortir de l'eau et d'engager la lutte en vrai Spartiate, sans armes et sans vêtements. L'avantage de la position était évidemment pour le jeune
Wellesley ; aussi Bobus, maigre la bonté de sa cause, fut-il promptement obligé de mordre la poussière. Inutile d'ajouter que le bulletin de cette victoire ne figure pas dans le recueil de Gurwood (1) .
Pendant son séjour à Angers, le jeune Wellesley eut l'occasion de fréquenter quelques maisons où il fut mis en contact avec des représentants distingués de l'aristocratie française. « Cette société, dit lord Ellesmere (un de ceux qui pendant trente ans vécurent dans l'intimité du duc), lui fut d'une très-grande utilité, et contribua peut-être à lui donner des notions aussi exactes sur l'état des esprits en France. »
A peine nommé enseigne, sir Arthur fut attaché au lord lieutenant d'Irlande en qualité d'aide de camp. Il vécut dans cette position moins en homme d'étude qu'en homme de plaisir (2). Ses ressources, qui n'étaient pas considérables, se trouvèrent bientôt épuisées ; de telle sorte qu'à son départ pour l'Inde, il fut obligé de recourir à la bourse d'un bourgeois de Dublin pour apaiser ses créanciers. On ne reconnaît pas encore ici l'homme d'ordre et de travail qui devait un jour remplir le monde de sa renommée.
La vie sérieuse du duc ne commença que dans les camps : jusque-là, il ne s'était pas élevé au-dessus de la réputation d'un gentleman ordinaire.
Sa première école fut celle du malheur. Pendant la campagne de 1794, il apprit à connaître toutes les fautes qu'un général doit éviter. C'est ainsi qu'un célèbre compositeur
il) Ce fait est rapporte1, entre autres, par lord Ellesmere, p. 14 et 15. Ci) Lord Ellesmere, p. 16.
envoyait ses élèves dans les plus mauvais concerts pour leur apprendre « comment il ne faut pas chanter. »
Presque tous les voyages de Wellington en mer furent signalés par d'affreuses tempêtes. Il montra dans ces occasions un sang-froid et une présence d'esprit inaltérables (1).
Nous avons vu qu'à Talavera (2), à Fuente-Guinaldo (3), au début de la campagne de Waterloo (4) et dans d'autres circonstances critiques il fit preuve de la même impassibilité.
Le général Alava raconte qu'il trouva le duc, à la fin de la journée des Quatre-Bras, assis sur le bord d'un chemin, dans l'attente de renseignements exacts sur la position de l'ennemi et sur l'issue de la bataille de Ligny. La première chose qu'il dit, en apercevant le général espagnol, fut : « Mon cher monsieur, étiez-vous la nuit dernière de la partie «. de madame de Richmond? » Alava, qui avait entendu circuler des bruits fâcheux sur le résultat de la journée, fut entièrement rassuré par ces paroles (5).
Ceux qui ont observé Wellington de près dans la mémorable journée du 18 juin attestent qu'il ne trahit aucune émotion, lorsqu'il se trouva pour la première fois en face de ce puissant génie et de cette incomparable armée française, qui avaient triomphé jusque-là de tous les efforts de l'Europe coalisée.
Le célèbre physiologiste Virey a raison de dire : « Le « sang-froid qui réfléchit au milieu des dangers tient à la « supériorité de la puissance intellectuelle. »
Wellington était doué d'une mémoire tenace qu'il con-
(1) Lord ELLESMERE, p. 17.
(4) T. II, p. 382, 383.
(5) lord ELLESMERE, p. 42.
serva jusqu'à la fin de sa vie. « Je me rappelle, dit lord Ellesmere, la lecture qu'il me fit d'une note sur la défense de l'Inde, rédigée pour le gouvernement dans une des circonstances les plus critiques où se soit trouvée la colonie. Cette note, qui embrassait les trois présidences et contenait une foule de détails précis, avait été écrite sans le secours d'aucun dictionnaire ni d'aucune carte géographique (1). »
Les épisodes que le duc se rappelait avec le plus de satisfaction étaient relatifs à ses premières campagnes. Les fatigues et les privations qu'il avait endurées sous les zones brûlantes de l'Inde, les aventures romanesques de cette lutte grandiose et bizarre tout à la fois, qui reporte l'imagination aux temps d'Alexandre et de Cyrus , étaient racontés par lui avec une complaisance où se peignait la satisfaction que laissent à notre âge mûr les douces émotions de la jeunesse et les premiers triomphes de notre amour-propre.
Son visage se colorait d'une rougeur soudaine, et son geste, d'ordinaire si réservé, devenait vif et brusque lorsqu'il rappelait à ses amis les principales circonstances de l'assaut de Seringapatam et de la guerre des Mahrattes, ou lorsqu'il racontait ses entrevues avec les princes indiens et les circonstances mémorables de son expédition contre d'Hoondiah Waugh, cet aventurier qui s'appelait le rai du monde, et qui à la fin, surpris et tué, fut traîné au camp des Anglais sur un affût de canon !
Revenant un jour de la chasse avec Wellington, lord Ellesmere lui demanda combien de pièces d'artillerie il avait prises
(l) tord Ellesmebe, p. 20 et 21.
aux Français dans le courant de ses guerres. « Environ 3,000, « répondit le duc. A Oporto, après le passage du Douro, « je pris tout le parc de siège de Soult ; à Vittoria et à Wa- « terloo, je m'emparai également de toute l'artillerie de « Joseph. Mais ce qui est plus extraordinaire, ajouta-t-il, « c'est que je ne pense pas avoir jamais perdu un seul canon. « Après la bataille de Salamanque, trois de mes pièces atta- « chées à la cavalerie portugaise furent capturées dans une « petite affaire près de Madrid, mais nous les reprîmes le « jour suivant. Dans les Pyrénées, lord Hill fut obligé de « jeter 8 ou 9 canons dans un précipice, mais ceux-là aussi « furent repris, et aucun d'eux ne tomba entre les mains « des Français (i) . »
A Waterloo, le duc de Wellington resta 17 heures et demie à cheval, sans changer de monture. Le coursier qui accomplit ce tour de force s'appelait Copenhague. Il avait alors 8 ans. Les dames anglaises qui dans la suite furent admises à le visiter lui arrachèrent des crins pour en faire des bagues et des broches. Malgré ce douloureux tribut payé à l'enthousiasme britannique, l'illustre Copenhague vécut jusqu'en 1835. Son vieux maître le fit enterrer avec les honneurs de la guerre, et entoura son champ de repos d'une grille en fer qui existe encore dans le domaine de Strathfield-Saye.
Nous ne croyons pas donner une mauvaise idée du caractère du héros de l'Angleterre en rapportant ce trait. Un autre capitaine, Frédéric le Grand, avait eu pour ses animaux domestiques la même reconnaissance. Il existe en effet à Potsdam un mausolée élevé par le roi de Prusse à son cheval
(1) Lor4 Ellkshere, page 31.
César, et des monuments funèbres consacrés à ses levrettes Diane, Amourette, Biche, Superbe et Pax.
Sur le champ de bataille de Waterloo, le commandant de l'artillerie anglaise vint informer le duc qu'il savait l'endroit où se trouvait Napoléon et son état-major : « Si Votre Grâce me le permet, dit-il, je pense que j'en descendrai quelquesuns. « Non, non, fit le duc, les généraux en chef, dans une grande bataille, ont autre chose à faire que de tirer l'un sur l'autre (1). »
Après le combat de Chillian-Wallah, on demanda à Wellington le nom de trois officiers capables de remplacer lord Gough ; il répondit : « Sir Charles Napier, sir Charles « Napier et sir Charles Napier. » Toute flatteuse que fut cette distinction, sir Charles refusa, pour des raisons particulières, le poste qui lui était offert. Informé de cette circonstance : Puisqu'il en est ainsi, dit le duc, je partirai moi-même (then I must go my self).
Wellington, à l'exemple de la plupart de ses contemporains de l'aristocratie anglaise, n'avait pas contracté la ridicule habitude de fumer, devenue aujourd'hui un besoin factice autant que nuisible pour toutes les classes de la société. On raconte cependant qu'une fois il fut dans la nécessité de payer son tribut à la mode naissante. C'était au milieu d'une réunion de généraux et d'officiers d'état-major à Portsmouth. Le duc de Cumberland , depuis roi de Hanovre , proposa au dessert , sous forme de motion, que tout le monde fumât la pipe. On applaudit fort à cette excentricité, et les instruments du
(l) Dublin university Magazine. Ce principe ne fut pas toujours celui de Napoléon; car à Dresde c'est lui qui fit tirer sur le groupe où se tenait Moreau.
plaisir des uns et du supplice des autres, furent apportés en cérémonie; quelques-uns des convives n'avaient jamais fumé. Parmi eux se trouvait Wellington : il fallut qu'il s'exécutât comme les autres, et lui-même raconta avec beaucoup de gaieté comment il s'était tiré de cette épreuve difficile : « J'é- « tais, dit-il, assis derrière ma pipe, et je lâchais des bouf- « fées de tabac avec un sentiment de surprise visible. Cepen- « dant je ne perdais pas de vue la contenance du reste de la « société. Après quelques minutes, plusieurs des novices se « retirèrent précipitamment; je me dis alors à part moi, « pourvu que cela finisse bientôt !.. »
Cela finit, en effet , mais d'une manière fort désagréable pour le duc qui supportait, sans comparaison, beaucoup mieux la fumée du champ de bataille.
A un dîner de Cambacérès, le maître du logis, un des gourmets les plus distingués de France , demanda à Wellington comment il trouvait un mets recherché qu'on lui avait servi : « Excellent, dit le duc, mais je ne fais réellement pas attention à ce que je mange. — Juste ciel ! exclama Cambacérès, pas attention à ce que vous mangez! Pourquoi donc êtes-vous venu ici? »
Wellington aimait les enfants. Un jour, recevant à Aspley- House la visite du fils de son valet de chambre, il le retint à dîner et lui fit les honneurs de son musée de tableaux et d'objets d'art avec une gravité plaisante. Arrivé dans la galerie des statues, le duc lui dit : « Quel est celui de tous ces perce sonnages qui ressemble le plus à ton maître d'école? » Le gamin chercha du regard, hésita un instant, puis au joyeux ébahissement du duc, il s'écria en montrant le buste de Wellington (le seul qui n'eût point de moustaches) : « Voilà celui « qui ressemble le plus à mon maître. »
La bienveillance, l'esprit d'équité, la réserve habituelle du duc ne le prémunissaient pas toujours contre certains mouvements de brusquerie. Un officier ayant, à l'expiration d'un congé de six mois, sollicité une prolongation, au moment où son régiment allait partir, il lui répondit : « Sell or sait » Vendez votre charge ou partez.
Une autre fois, des employés du trésor étant venus lui annoncer qu'ils ne pouvaient établir les comptes d'après le mode prescrit par le duc (alors premier ministre), celui-ci leur répondit sèchement : « Si vous ne pouvez pas les faire, je ce vous enverrai une douzaine de sergents payeurs qui les fe-
« vont » Inutile d'ajouter que les comptes furent établis
dans un bref délai et de la manière prescrite.
L'immense popularité de Wellington se manifestait sous les formes les plus diverses, mais avec la même intensité dans toutes les classes dont se compose la population des trois royaumes.
Un vieux gentilhomme écossais demanda un jour à être reçu par le duc : « M. Robertson, dit celui-ci , que désirez- « vous de moi, je ne puis vous accorder que dix minutes. » Le patriarche répondit : « J'ai attentivement suivi la caret rière de Votre Grâce, depuis son début dans la vie milice taire. Je suis maintenant, comme vous voyez, un très-vieil « homme; bientôt je quitterai ce monde, mais je sens que « je ne pourrai rejoindre mes ancêtres en paix sans avoir conte temple Votre Grâce. Je suis venu d'Ecosse dans ce seul « but; mon désir est maintenant satisfait; je repartirai de- « main matin. — Monsieur Robertson, dit le duc, après les « honneurs que j'ai reçus de mon souverain, rien ne m'a été « plus sensible que le compliment que vous venez de me « faire. Restez à dîner avec moi. — Merci, repartit le vieilce lard, j'ai vu Votre Grâce, je ne souhaite plus rien. »
Disant ces paroles, il fit un profond salut et se retira (1).
Une autre fois, se promenant dans une ville manufacturière, le duc fut accosté par un vigoureux ouvrier qui lui demanda la permission d'échanger une poignée de main avec lui : « Certainement, répondit le duc, je suis toujours heu- « veux de serrer la main d'un honnête homme (2). »
On raconte que le fils d'un de ses anciens compagnons d'armes lui dit un jour : « J'ai une faveur extraordinaire à de- « mandera Votre Grâce. J'aime une demoiselle dont je suis « aimé et que j'obtiendrais, j'en suis sûr, si ses parents me « voyaient faire un tour de salon avec le plus grand général « de l'Angleterre. — N'est-ce que cela, dit le duc, donnez- « moi votre bras et marchons. »
La famille de la demoiselle n'hésita plus à choisir pour gendre un homme qui paraissait si avant dans la faveur de l'illustre guerrier.
Ce trait indique bien l'espèce d'influence que le duc exerçait sur ses compatriotes, et la bonhomie charmante de son caractère.
Il est un chapitre délicat à traiter dans la vie des grands hommes et qui cependant ne peut être complètement négligé, c'est le chapitre des mœurs. Wellington, par sa simplicité et par son austérité, rend sous ce rapport la tâche du biographe facile. Il n'a jamais, en effet, que nous sachions, donné prise à la chronique galante. Ce n'était pas un homme à bonnes fortunes. Les moins discrets lui attribuent à peine
(.1) John Bull.
(2) Naval and Military Gazette.
deux ou trois préférences passagères (1). Il y avait même dans sa galanterie quelque chose de lourd et de gauche qui trahissait un manque complet d'expérience. Ainsi, voulant, comme tout le monde, et peut-être un peu plus que tout le monde, faire sa cour à la belle madame Récamier, il lui écrivit des billets qui durent faire sourire la gracieuse amie de Châteaubriant. L'auteur des Mémoires d'Outre-Tombe nous a conservé celui-ci :
« Paris, 13 janvier 1815.
« J'avoue, madame, que je ne regrette pas beaucoup que « les affaires m'empêchent de passer chez vous après dîner, « puisque, chaque fois que je vous vois, je vous quitte plus « pénétré de vos agréments et moins disposé à donner mon « attention à la politique.
« Je passerai chez vous demain, à mon retour de chez « l'abbé Sicard, en cas que vous vous y trouvassiez, et malgré « l'effet que ces visites dangereuses produisent sur moi.
« Votre très-fidèle serviteur, « Wellington. »
Le duc était trop simple et trop sérieux pour chercher à briller par des mots à effet, ou des reparties heureuses. On cite néanmoins un petit nombre de traits <¥humour, venant de lui :
Un gentleman dînant à Aspley-House, dans un moment d'expansion, se permit de demander au duc s'il n'avait pas été
(1) Napier parle de l'attention que Wellington eut pour une dame de Cadix, et Stocqueier cite, t. II, p. 80, une anecdote dont l'héroïne est la comtesse de Bl qui s'éprit du vainqueur de Waterloo pendant son séjour en France. Cette anecdote, extraite des Souvenirs of a tady of the court of Louis XV 'III, prouve , du reste , que le duc ne poussait pas très-loin
les aventures de ce genre. La comtesse de Bl eut même la naïveté de s'en plaindre a
l'amie qui a révélé cette mésaventure.
surpris à Waterloo? — Non, répondit Wellington, mais je le suis maintenant.
Lorsque les commissaires du gouvernement provisoire vinrent lui annoncer, en 1815, que Napoléon avait abdiqué et que l'empire était fini, le duc leur dit : « Je le savais depuis un an. »
Un évèque de Nova Scotia, ayant demandé au gouvernement que les soldats fussent astreints à lui présenter les armes, le duc, consulté sur ce point, répondit : « La seule « chose que les soldats doivent à l'évêque, c'est d'écouter ses « sermons. » ( The only attentions the soldiers are to pay the bishop are to this sermons (1).
Wellington ayant acheté une vue de la bataille de Waterloo, peinte par William Allan, fit venir cet artiste aux Horse- Guards pour lui payer son œuvre. M. Allan trouva le duc en personne, occupé à faire des piles d'argent. Comme c'était une besogne assez longue, l'artiste se permit de dire : « Votre « Grâce aurait moins d'embarras si elle voulait me donner « simplement un bon sur son trésorier. »
Fâché d'être interrompu dans ses calculs, le duc répondit avec humeur : « Eh ! croyez-vous, monsieur, que je veuille « faire connaître aux gens de Coutt (c'était le nom du « banquier) la folie que j'ai faite? » (And do you suppose y would allow Coutt' s people to knoiv what a fool I had been?) Cette boutade fut rapportée par le peintre lui-même, qui en rit de bon cœur.
Les lettres et les discours de Wellington renferment quel-
(I) WeUingloniana, p. 72.
ques aphorismes, parmi lesquels nous avons remarqué les suivants :
« Un grand pays ne doit jamais faire une petite guerre. »
« Soyez discret sur toutes les affaires pour échapper à la nécessité de faire mystère de quelques-unes. »
« L'historique d'une bataille ne diffère pas beaucoup de celui d'un bal. »
« Quand la guerre est finie, l'animosité doit cesser. »
« Quand un homme peut rendre des services à l'État, toute distinction de culte doit être écartée et le bien public seul pris en considération (1). »
« Le pire des coupables est celui qui viole une loi, n'importe la provocation qui le fait agir. »
« Je n'admets pas le droit d'un pays à intervenir dans les affaires d'un autre pays; la non-intervention doit être la règle, et l'intervention seulement l'exception à la règle. »
« Le fondement de toute justice est la vérité. »
« Écrire une lettre anonyme est la plus vile action dont un homme puisse se rendre coupable. »
« L'enthousiasme du peuple est une très-belle chose sur le papier; je ne lui ai jamais vu produire que du désordre.»
« Des troupes qui n'ont ni paye ni nourriture sont dangereuses seulement pour leurs amis. »
(l) Voir Maxwell, t.i, p. 235.
« Il n'y a que les soldats bien payés qui observent une discipline exacte. »
« Bon sens vaut mieux qu'habileté. »
« La théorie de toute législation est fondée sur la justice. »
« Si le monde était gouverné par des principes, rien ne serait plus facile que de conduire même les plus grandes affaires. »
« Celui qui veut qu'une chose soit bien faite, doit la faire lui-même (1). »
Il est difficile de faire le portrait de Wellington sans esquisser au moins celui de l'empereur.
Entre ces deux hommes prédestinés, qui ont conduit l'un et l'autre de grandes armées à la victoire, il n'existe pour ainsi dire aucuns rapports de talents, de caractère, de génie. A chaque trait de l'un, correspond une différence chez l'autre. Néanmoins tous deux ont réussi, parce qu'ils surent combiner leurs opérations en tenant compte des éléments et des moyens dont ils disposaient, du caractère du peuple qu'ils servaient, de la diversité des institutions auxquelles ils devaient se conformer.
Napoléon , à la tête d'une armée anglaise, eût rencontré dans la nature même de son génie des difficultés insurmontables, et Wellington, appelé au commandement des troupes enthousiastes d'une république conquérante, n'eût pas été dans une situation moins délicate.
L'un frappe l'imagination et ne procède en quelque sorte
(1) Voir Wellingtoniana. et Maximes and opinions of fteld marshai Mis Grâce the duke of Wellington- With a biographical memoir, by G. H. Francis, esq. Colburn, 1845.
que par des prodiges ; l'autre s'adresse à la raison, et ne réussit que par des moyens ordinaires.
Il n'y a pas une proclamation de Bonaparte où la gloire ne soit exaltée et le devoir oublié ; il n'y a pas un ordre du jour de Wellington qui fasse même allusion à la gloire et dans lequel se trouve autre chose qu'un appel fait au devoir et au patriotisme (1).
« Une imagination prodigieuse, insatiable, aspirant à l'infini, à l'impossible, les facultés les plus vastes et les plus flexibles; dans l'esprit une étendue sans bornes, mais aussi une singulière mobilité d'idées et d'impressions ; tels étaient les principaux caractères du génie de Napoléon. Un jugement solide, une raison froide, une merveilleuse justesse de coup d'œil, tant sur le champ de bataille que dans le cabinet, le bon sens le plus pénétrant et s'élevant à une puissance qui devient du génie, une persévérance que rien ne pouvait ni lasser ni distraire ; dans les plus grands périls une constance inébranlable ; voilà quelques-uns des traits qui font du duc de Wellington une si grande figure dans l'histoire du dixneuvième siècle.
« C'est à pas de géant que Napoléon parcourt une carrière qui devait le conduire pour un moment au faîte des choses humaines. Par la rapidité de son ascension, il éblouit le monde, et tout chez lui prend le caractère d'une magique improvisation. Son rival, au contraire, s'est élevé avec une lenteur patiente et modeste, par la réflexion courageuse. Seulement il n'a jamais reculé, il s'est toujours porté en avant, avec une mesure heureuse, et sa gloire a suivi une progression qui a su échapper au revers.
(J) Voir Alison , t. X, p. 492 et 493. On raconte que Wellington , à propos de l'observation faiteparM.de Cormenin, que nulle part le mot de gloire ne se trouve inscrit dans ses dépêches (observation que nous ne trouvons pas très-exacte), aurait dit : .< Je n'ai tant parlé de devoir et si peu de gloire que parce que la gloire était mon but et le devoir mon moyen. »
« Parler vivement à l'imagination des hommes, les fasciner, exciter leur enthousiasme, travailler par tous les moyens à leur inspirer une admiration mêlée d'un peu de terreur, c'était là l'étude constante de Napoléon qui, au besoin, ne dédaignait pas les artifices d'une habile mise en scène.
« Toujours simple, le duc de Wellington ne s'est jamais proposé que de parler à la raison. Dans aucune circonstance il ne se produisait d'une façon théâtrale. Le devoir était sa seule règle, et la seule aussi qu'il imposât aux autres. Il avait horreur du charlatanisme et du mensonge. Il ne chercha jamais à exalter ses soldats ; mais, dans de rares occasions, il leur rappela qu'ils avaient à donner tout leur sang, parce que tel était leur devoir.
« On se rend compte d'après cela de la diversité d'éloquence et de style des deux généraux. Dans les proclamations de Napoléon, surtout dans celles des campagnes d'Italie, on trouve un orateur puissant, qui, à la manière des anciens, grave dans l'esprit de sublimes images. Les ordres du jour, les dépêches et les rapports du duc de Wellington sont rédigés avec une froide et austère simplicité. Rien n'y est donné à l'effet, à la phrase : tout y est positif et vrai (1). »
Aux talents du général, Napoléon joignait le génie de l'homme d'État. Ambitieux par tempérament autant que par réflexion, hardi comme le sont ordinairement tous ceux qui aspirent à jouer le premier rôle en temps de révolution, il dirigea de bonne heure ses regards vers le pouvoir. Entouré du prestige de ses victoires d'Italie et d'Egypte, il rentra furtivement en France et se sentit assez fort pour renverser un gouvernement incapable de se soutenir lui-même. De nouveaux succès justifièrent cette audacieuse usurpation. Puis l'espoir de trouver la stabilité dans la force et dans l'éclat du
(1) Assemblée nationale. Paris, 1852.
pouvoir, engagèrent la nation à placer la couronne de saint Louis sur le front de ce soldat heureux. Durant quinze années de suite, la France et l'Europe se courbèrent devant lui .
Ce n'était pas assez pour « ce génie de Titan voulant escalader le ciel (1) ! » Après avoir dompté les hommes , il s'imagina que les éléments et la fortune elle-même pouvaient être domptés par lui : son ambition alors ne connut plus de bornes. Il perdit la conscience de la faiblesse humaine, et crut indigne de lui de ne tenter que les choses possibles.
Dès 1812, pour nous servir de la belle expression de Juvénal, « il étouffa dans l'univers. »
Si Wellington s'était trouvé dans les mêmes circonstances, non-seulement il n'aurait pas réussi à jouer ce rôle ; mais il n'y aurait pas même songé. Rien, ni dans son caractère ni dans son intelligence ne le rendait propre à devenir un factieux célèbre, un général avide de conquêtes, un despote regrettant de ne pouvoir, comme Alexandre, se faire passer pour un fils des dieux (2).
Wellington était l'homme du devoir par excellence. 11 aurait pu dans un moment donné devenir Monk, — jamais Cromwell !
Cependant bien qu'exempt de cette ambition qui fait aspirer au trône, — sublime et nécessaire dans quelques circonstances, plus souvent coupable et funeste, — il avait les qualités supérieures qui assurent à certains hommes une grande et durable influence sur les destinées de leur pays. Les guerres de la Péninsule ont fait ressortir ces qualités d'une manière remarquable.
Napoléon trouvait dans l'exercice d'un pouvoir absolu, ir-
(1) Expression Ue M. Thiers.
(2) Plusieurs historiens ont rapporté que Napoléon, après la cérémonie du sacre, se plaignit à Decrès de ce que le peuple fût trop éclairé pour admettre cette croyance d'une origine céleste, grâce à laquelle Alexandre avait pu faire de si grandes choses.
responsable, et dans l'appui d'une nation belliqueuse, des ressources qui venaient en aide à ses combinaisons stratégiques , tandis que Wellington vit les siennes incessamment contrariées par l'action de pouvoirs jaloux l'un de l'autre, par les manœuvres des partis, l'irrésolution des ministres, l'incapacité militaire et la profonde antipathie de la nation anglaise pour la profession des armes.
Chez Napoléon, le législateur et le général marchaient d'accord; — chez Wellington, il y eut jusqu'à la fin dissidence, lutte et souvent rupture entre ces deux attributions. Obligé de respecter les lois et les institutions de son pays, il rencontra des difficultés inconnues aux généraux français, et devant lesquelles toute résistance eût été vaine.
Comme chef d'armée , il dut obéir à des hommes d'État qui n'entendaient rien aux affaires militaires, et qui cependant avaient la prétention de les diriger, prétention funeste autant que ridicule, mais conforme à l'esprit des gouvernements constitutionnels. Dans ces gouvernements, où rien ne peut-être fait sans le concours des chambres, où tout projet doit subir l'épreuve de la discussion publique, où les ministres les plus capables doivent justifier leurs convictions avant de repousser celles de leurs contradicteurs, où aucun intérêt ne peut être lésé, aucun principe méconnu, aucun droit violé, aucune influence politique froissée, même en vue d'un puissant intérêt national, — dans ces États, le chef de l'armée doit discuter sans cesse avec les ministres responsables et leur fournir des éléments de justification et des éclaircissements de toute espèce dont l'ennemi seul profite. Hommes, chevaux, argent, matériel, plans d'attaque et de défense, tout devient matière à discussion, et pour peu que les demandes de crédit éprouvent des retards ou que les ministres soient entravés par le mauvais vouloir des chambres, voilà une armée sans ressources, un général réduit à vivre d'expédients, une campagne différée, entravée, perdue!
Wellington a rencontré tous ces embarras dans la Péninsule et on doit grandement lui en tenir compte (1).
Napoléon, au contraire, exécutait ses résolutions à l'instant même et sans contrôle. La presse n'avait sous son règne que la liberté de l'éloge, le Corps législatif et la nation que le droit d'obéir. L'empereur eût demandé à la France son dernier homme et son dernier écu, que la France les lui eût donnés sans observation. Elle ne voyait plus et ne pensait plus et n'agissait plus que par lui, tant l'influence du maître était grande et son autorité formidable ! Aussi avec quel succès Napoléon exploita cette esclave soumise ! Dominateur en tout, son génie ne se fut point façonné à la contrainte ni résigné aux humiliations que Wellington eut à subir, sans avoir même le droit de se plaindre. Si le héros de la Grande- Bretagne avait eu le caractère bouillant et susceptible du vainqueur d'Austerlitz, on peut affirmer qu'il n'aurait obtenu aucun succès en Espagne. Autre chose est de commander à une nation militaire, à des troupes homogènes, animées d'un même esprit, — et autre chose d'être sous la direction d'un conseil de ministres, le général subordonné d'un pays sans mœurs et sans institutions militaires, de combattre à la tête d'une armée composée de plusieurs espèces de soldats, divisés entre eux, enfin d'obéir à trois gouvernements de nature différente.
De quelque manière qu'on apprécie l'influence de ces positions respectives, il est certain que le général anglais fit tout ce qu'il était possible de faire avec les ressources dont il
(l) Avons-nous besoin de faire observer que la dernière expédition des Anglais dans la Crimée a pleinement confirmé les réflexions qui précèdent. Les résultats de celte expédition sont un nouveau témoignage en faveur de la supériorité militaire du duc de Wellington. Et, en effet, bien que l'armée de lord Raglan et du général Simpson fût plus amplement pourvue de toutes choses que ne l'avait été à aucune époque l'armée de la Péninsule , elle éprouva des misères et des déceptions innombrables, révélées par des enquêtes officielles, et attribuées unanimement à l'Incurie des chefs, aux vices de l'administration et à l'inexpérience du département de la guerre.
disposa. Si le génie de la guerre consiste à savoir appliquer judicieusement sur un théâtre donné les principes de la stratégie, à tirer le meilleur parti des ressources morales et physiques dont on dispose, Wellington a montré autant de génie que l'empereur en eût montré à sa place. Chaque situation exige des qualités particulières, et la gloire se mesure bien moins à la grandeur des résultats obtenus qu'à la nature des moyens employés. Envahir avec400,000 hommes l'empire de Russie n'est pas plus difficile que de débarquer 9,000 hommes dans la baie du Mondego pour délivrer la Péninsule. On peut donc très-bien comparer les talents des deux généraux, dont l'un, comme Bonaparte, a bouleversé le monde, et dont l'autre, comme sir Arthur Wellesley, a pour seuls titres d'avoir conduit, après sept ans de guerre, 35,000 Anglais de Lisbonne à Toulouse, et de Waterloo à Paris.
Il est certain que sous le rapport du génie de la guerre, Wellington était inférieur à Bonaparte, le plus grand général peut-être qui ait jamais existé. Ses conceptions étaient moins vastes et moins rapides. C'est lentement et péniblement qu'il élaborait ses plans de campagne. Bonaparte, au contraire, faisait les siens avec la facilité de l'improvisateur et la confiance de l'homme qui croit à son étoile. Dans l'action, il avait une vigueur et une décision dont Wellington approcha bien rarement. Sur le champ de bataille, cependant, le général anglais fut aussi habile et plus habile peut-être que l'empereur ; il possédait à un haut degré ce coup d'œil prompt et cette aisance à mouvoir les masses qui distinguent les tacticiens éminents. Salamanque, Orthès et Waterloo peuvent être comparés sous ce rapport aux plus belles batailles de la république et de l'empire.
Comme stratégiste Napoléon est incomparable. Après lui, à une assez grande distance, viennent parmi les contemporains, le prince Charles et Wellington. L'un et l'autre ont fait preuve de talent ; ils ont combiné leurs opérations avec
beaucoup d'intelligence; mais, il ne faut pas perdre de vue qu'étant arrivés après Napoléon, ils ont naturellement profité des admirables leçons et des glorieux exemples du maître.
Pour l'empereur, comme pour tous les ambitieux illustres, la gloire du succès excusait l'indignité des moyens employés. La mort du duc d'Enghien, le coup d'État de Bayonne, l'invasion du Portugal, l'annexion de la Hollande à l'empire français, le blocus continental et mille injustices particulières furent à ses yeux autant de nécessités d'Étal : mot funeste, qui depuis des siècles a été invoqué pour justifier tous les crimes, toutes les spoliations, toutes les lâchetés que l'histoire flétrit.
Nous aimons à rappeler que rien, ni dans les actes, ni dans la vie de Wellington, n'autorise à penser qu'il approuvât cette infâme théorie de la nécessité des crimes sous prétexte de raison d'Étal...
Lorsque Napoléon, après avoir rallumé la guerre en Europe, tomba sans défense entre les mains des généraux alliés, Blucher invoqua la raison d'État pour le faire fusiller à la place même où avait péri le duc d'Enghien ; mais Wellington, bien qu'il jugeât l'empereur le plus dangereux ennemi du repos public, refusa de s'associer à cet acte de représailles, déclarant qu'il ne ferait jamais l'office de bourreau !
Soyons juste et disons qu'avec moins d'audace et de génie, Wellington f&t plus moral dans le choix des moyens (1), plus
(1) M. Thiers, qu'on n'accusera pas d'être hostile à l'empereur, signale un grand nombre de faits qui accusent gravement la moralité de l'empereur: le secret des lettres violé à l'égard de sa propre famille, des rapports falsifiés, des mensonges insérés par son ordre dans le Moniteur; cette maxime plusieurs fois invoquée : A la guerre tout est moral, et ce mot horrible, prononcé en 1813 dans le conseil d'État : « S'il me fallait renoncer à la Hollande, je la rendrais plutôt à la mer ! » 1.' espionnage organisé autour de ses serviteurs et de ses parents, enfin les perfides conseils donnés à Talleyrand pour corrompre Ferdinand par le
scrupuleux observateur de ses engagements, plus honnête homme enfin que l'incomparable vainqueur d'Austerlitz. Il eut aussi plus de patience et de ténacité; un jugement plus calme, et quelquefois plus éclairé. Dans la guerre de la Péninsule notamment, il fit preuve d'une sagacité et d'une prévoyance dont les lettres de l'empereur n'offrent que des traces passagères.
Dès le premier jour, il vit tout le parti que l'on pourrait tirer de cette guerre ; et pendant longtemps il soutint seul la possibilité de défendre le Portugal, de délivrer l'Espagne en occupant Lisbonne, et de faire concourir les succès de la Péninsule à la ruine définitive de l'empire français. Napoléon, au contraire, fut d'avis que l'Espagne ne se soulèverait pas, et que si elle le faisait, on n'aurait aucune peine à la soumettre. Sa correspondance avec Joseph fourmille d'appréciations inexactes et de prédictions non réalisées.
Le 27 août 1808 il écrivit à son frère : « Avant le mois « de janvier vous aurez 100,000 hommes, et dans toute « l'Espagne il n'y aura pas un village insurgé. » Or, quelques semaines après, Joseph était ramené derrière l'Ébre par l'insurrection victorieuse.
Au moment de partir lui-même pour l'Espagne, il s'écria devant le Corps législatif : « Dès que je paraîtrai au delà des « Pyrénées, le Léopard épouvanté cherchera l'Océan pour « éviter la honte, la défaite ou la mort (î), » et le Léopard finit par conquérir l'Espagne et par mettre le pied sur le territoire français
moyen des femmes, etc., etc. — (Voir sa lettre du 9 août 1808, à Talleyrand, où il dit : « Si le « prince des Asturies s'attachait à quelque jolie femme cela n'aurait aucun inconvénient, « surtout si on en était sûr... »)
(1) Discours prononcé le 8 décembre 1808 : « Napoléon, dit M. Thiers , méprisait profondément les troupes méridionales, leurs officiers, leurs chefs; il ne faisait pas beaucoup plus de cas des troupes anglaises et ne considérait pas les Espagnes plus difficiles à soumettre que leCalabres. » {Hist. du Consulat et de l'Empire, p. HZ.)
En recevant le corrégidor de Madrid, il annonça avec emphase : « que les Bourbons ne pourraient plus régner en Espagne, » et les Bourbons y régnent toujours, et lui-même a été détrôné par un Bourbon !
« Aucune puissance, dit-il encore, ne peut exister sur le « continent, influencée par l'Angleterre, » et l'Angleterre a fini par assurer l'existence de l'Espagne et du Portugal , par établir, au nord de la France, le royaume hostile des Pays- Bas, et par exercer sur le continent une influence prépondérante !
En 1807, il écrivait à Joseph, roi de Naples : « C'est une « honte/que les Anglais puissent nous résister sur terre ; » et après huit ans de résistance les Anglais enlevèrent l'Espagne à 300,000 Français!
A Waterloo, toujours dans les mêmes sentiments à l'égard de celui qu'il avait appelé « un général de cipayes, » l'empereur dit à Soult : « Parce que Wellington vous a battu, « vous le croyez un grand général, » et ce jour-là Wellington remporta sur lui une victoire plus décisive que celles d'Iéna, d'Austerlitz et de Wagram!...
Napoléon s'est souvent trompé dans ses jugements sur les hommes et les choses de son temps. Cambacérès vit plus loin que lui dans les affaires d'Espagne, et M. de Bourbonne apprécia mieux les résultats probables de la campagne de Russie. Que de malheurs il eût évités à la France, en acceptant les conseils de ces serviteurs dévoués que l'ambition n'avait point encore aveuglés ! En Espagne, les fautes succédèrent aux fautes : le captif de Sainte-Hélène en a fait luimême l'aveu (î). Le blocus continental, pour être une vaste
(1) M. Thlers signale plusieurs de ces fautes. Nous ne pouvons pas toutefois nous associer à tous les reproches qu'il formule ; ainsi nous sommes loin de penser que l'empereur aurait dû préférer Murât à Joseph, « parce que la jactance méridionale de Murât plaisait aux Espa- « gnols. » Après les sanglantes répressions de Madrid et avec son caractère bien connu de violence et d'étourderie, Murât eût été l'homme le moins propre à soumettre l'Espagne,
conception, n'en fut pas moins désastreuse, parce qu'elle transforma en alliés de l'Angleterre tous les coopérateurs du blocus, ruinés et froissés par cette mesure , et aussi parce qu'elle donna naissance à la guerre de Russie, cause indirecte de la perte de l'Espagne et de la chute de l'empire français.
La brouille de Napoléon avec la Prusse l'obligea à rechercher l'alliance moins sûre et moins avantageuse de l'Autriche (1). Enfin, sa confiance aveugle dans l'amitié d'Alexandre et dans la fidélité de la maison des Hapsbourg fut la source principale des déceptions et des désastres qui marquèrent la fin de l'ère impériale.
Ces faits et le spectacle des maux que l'ambition de Napoléon attira sur la France, donneront à la postérité une opinion moins élevée du génie politique de l'empereur. Tout système de gouvernement doit être jugé d'après ses résultats. Or , l'empire a succombé malgré le génie de son fondateur , et c'est ce qui protestera éternellement contre sa gloire, toute brillante qu'elle soit.
Wellington, simple général, n'a pas eu les destinées du monde dans ses mains. Serviteur obéissant d'un État de second ordre, il partit avec une armée si faible et si peu estimée que la junte des Asturies refusa son secours, préférant de beaucoup un subside en numéraire. Cependant, avec cette petite armée et l'appui des troupes irrégulières d'Espagne, le duc se maintint pendant six ans au milieu de tous les obstacles que la politique et la guerre purent lui opposer ; il battit dans vingt rencontres les meilleurs soldats et les plus habiles généraux de l'empire (2) ; il éleva la réputation des armes de
(1) L'alliance de la Prusse lui eût donné d'immenses avantages pour relever la Pologne et porter un coup mortel à l'Autriche : l'alliance avec cette dernière devait , au contraire, le détacher de la Russie, comme cela est arrivé.
(2) On peut même affirmer que ces généraux étaient supérieurs à la plupart de ceux que Bonaparte eut à combattre en Italie et en Allemagne.
l'Angleterre à une hauteur prodigieuse; il chassa les Français de la Péninsule, et à la fin triompha de l'empereur lui-même. Quand il revit ses foyers après sept ans d'absence, la Grande- Bretagne était devenue, grâce à son génie militaire, une puissance continentale de premier ordre.
Ces résultats, obtenus avec des qualités moins brillantes que celles de l'empereur, et des ressources moins étendues (1), assurent à Wellington une gloire impérissable. Nul ne songera, sans doute, à le mettre sur la même ligne que le conquérant français ; mais l'histoire impartiale le placera certainement au second rang des hommes de ce siècle.
L'Angleterre place Wellington au-dessus de Marlborough, et il n'y a rien dans cet honneur qui doive surprendre. Avec un génie naturel moins développé, Wellington a obtenu, en effet, des résultats plus importants, sans recevoir ni le même appui des généraux alliés, ni le même secours des troupes auxiliaires. L'un eut pour coopérateurs les Cuesta, les Blake, les Ballesteros, et pour soutien les faibles et turbulentes armées d'Espagne; — l'autre eut pour conseiller le prince Eugène, le plus beau génie militaire de son temps, et pour auxiliaires d'excellentes troupes allemandes et hollandaises. L'un eut à combattre sur toute espèce de théâtres, dans les déserts brûlants de l'Inde, dans les froides gorges de Pyrénées et dans les fertiles campagnes de la Belgique, — l'autre n'opéra que sur le théâtre limité des Pays-Bas et dans la belle vallée du Danube
Les adversaires de Wellington s'étaient illustrés sous le nom de Victor, Marmont, Soult, Masséna, Napoléon; — ceux
(1) Il ne faut pas oublier notamment que la révolution française légua à l'empereur une armée incomparable, tandis que sir Arthur Wellesley commença la guerre de la Péninsule avec une armée faible, incohérente et fortement discréditée par la campagne de 1794.
de Marlborough s'appelaient ïallard, Villeroi, Marsin. Wellington recevait des ordres et des instructions qu'il devait exécuter ponctuellement, et il dépendait, pour toutes les choses militaires du conseil des ministres, du Parlement et du duc d'York, commandant en chef de l'armée. — Marlborough, au contraire, avait des pouvoirs presque illimités. Il gouvernait la reine Anne par le besoin qu'elle avait de lui et par l'autorité de sa femme, toute-puissante à la cour. Il menait le Parlement par son crédit et par celui de Godolphin, grand trésorier, dont le fils avait épousé sa fille. « Ainsi, maître de la reine, du Parlement, de la guerre et des finances, plus roi que n'avait été Guillaume, aussi politique que lui et beaucoup plus grand capitaine, il fit plus que les alliés n'osaient espérer (1). »
Wellington n'eut que son épée pour toute fortune ; il s'éleva lentement , à force de talent, de courage, de persévérance, et il conserva jusqu'à la fin de sa vie, par l'ascendant de son caractère non moins que par le prestige de ses victoires, une popularité sans exemple dans les annales de l'Angleterre.
On l'admirait comme général et on l'estimait comme homme. Intègre, loyal, ennemi de l'intrigue, du mensonge, du charlatanisme, les qualités du cœur chez lui étaient au moins égales à celles de l'esprit.
Marlborough n'eut pas cette élévation de sentiments. Homme politique et courtisan, il devint par la faveur de sa femme et l'appui des whigs , général d'armée ; ses victoires ratifièrent ensuite le choix du hasard et il mérita réellement la qualification de grand capitaine. Mais dans le courant de ses guerres il eut recours à des moyens d'influence que l'âme honnête et fière de Wellington aurait dédaignés. On saitcom-
(l) voltaire, Siècle de Louis XIV.
ment la duchesse de Marlborough soutenait dans le pavillon de Hanovre le crédit de son époux, et comment le duc, pour avoir l'appui de 7 à 8,000 soldats de l'électeur de Brandebourg, se fit le flatteur obséquieux de ce prince et consentit même « à lui présenter la serviette à table (î). »
À la fin cependant, son esprit d'intrigue, son ambition, ses actes de despotisme, et plus encore la conduite arrogante de sa femme à l'égard de la reine, l'arrachèrent brusquement à la plus haute position qu'un citoyen anglais eût occupée depuis Cromwell. A son retour de l'armée il fut, comme Scipion, accusé de malversation, et à l'exemple du Romain, il ne se tira d'affaire qu'en invoquant ses services et en acceptant la retraite, qui ne fut pour lui ni douce ni honorable.
Avide de pouvoir et de richesses, homme de cour et d'intrigue, Marlborough ne ressemble à Wellington que par le génie militaire et par une aptitude merveilleuse à mener de front la politique et la guerre.
Il avait aussi, malgré son caractère ardent, cette tranquillité de courage au milieu du tumulte, et cette sérénité d'âme dans le péril que les Anglais appellent cold head, et dont le vainqueur de Waterloo donna tant de preuves remarquables.
Tous deux, au reste, avec des moyens différents et un génie spécial sont arrivés au même résultat* Quand ils débutèrent sur la scène du monde, la France menaçait l'Europe, et l'armée anglaise ne jouissait d'aucune influence. Ils relevèrent peu à peu le crédit de cette armée par une meilleure organisation, et finirent par opposer une digue infranchissable au cabinet français.
L'auteur du Siècle de Louis XIV prétend que Marlborough fut l'homme le plus fatal à la grandeur de la France qu'on eût vu depuis plusieurs siècles. — Les historiens à venir en
(1) Siècle de Louis XIV, chap. XVIII.
CARTE D'ESPAGNE ET DU POIITI IGAL .
diront autant de sir Arthur Wellesley. « Ce général, en effet, « eut le bonheur, jusqu'ici sans exemple, de décider du sort « de deux hémisphères, c'est-à-dire du sort des Indes par la « chute de Tippoo et des Mahrattes, et de celui de l'Europe, « par la chute de la domination non moins oppressive de « Napoléon (1). »
Quand tout ce qui nous entoure aura passé, quand les noms aujourd'hui illustres seront à peine connus des savants et des antiquaires, un nom restera dans la bouche du peuple anglais entouré de prestige et de gloire;
Celui du grand capitaine, du grand citoyen : Wellington !
(1) Comte de Biornstlerna (général suédois i. Tableau statistique et politique de l'empire de l'Inde.