ALISON
tion portugaise, la faire sortir de son caractère et de ses habitudes, l'exciter et l'encourager, sans avoir ni le droit de punir ni celui de récompenser; — lutter contre des abus anciens et respectés, contre le désordre de l'administration civile et contre de vieilles institutions protégées par de nombreuses intrigues et de hautes influences sociales ; — il devait enfin, sans faire appel aux idées révolutionnaires, combattre l'aristocratie, fortement attachée à ses prérogatives, et soutenir le peuple, seul élément vivace et patriotique de la nation,
Jamais peut-être commandant d'armée ne se trouva dans une situation plus difficile et plus complexe.
Livré à lui-même, sans conseils, et presque sans appui, avec des caisses la plupart du temps vides, et des généraux de second ordre, il devait songer et pourvoir à tout. Sa responsabilité était immense, et ses moyens d'action circonscrits par une foule d'obligations difficiles : obligation de respecter les institutions et les lois de la Péninsule, ainsi que l'autorité de ses magistrats ; — obligation de ne rien prendre aux habitants sans leur en payer exactement la valeur ; — obligation de suivre pour la discipline de l'armée anglaise des règlements défectueux , moins faits pour le temps de guerre que pour le temps de paix ; — obligation de rendre compte de tout au gouvernement et d'obtenir son approbation pour les mesures que, dans toute autre armée, le commandant en chef décide sous sa responsabilité personnelle ; — obligation enfin de conformer ses actes aux vœux de la nation anglaise, aux exigences et parfois même aux caprices du Parlement.
Pour parer à l'insuffisance du recrutement, Wellington créa dans le Portugal une armée nationale qui lui donna dans la suite 30,000 hommes de troupes excellentes (1) ; —
(1) Dès 1809,20,000 Portugais, commandés par des officiers anglais, furent pris à la solde de l'Angleterre, alison, t. vu, p. 327.
pour suppléer au manque d'argent , il fit le commerce des grains sur une vaste échelle et s'engagea, à ses risques et périls, dans des spéculations hasardées sur les fonds publics ; — pour faire face à la dépréciation du papier anglais (1) et se soustraire aux manœuvres des agioteurs, il institua des banques, émit des billets, frappa des pièces d'or (2), et déploya en un mot toutes les ressources d'un véritable génie financier. Lui-même disait un jour, faisant allusion à ces difficultés, « qu'en se représentant les efforts qu'il avait faits dans la Péninsule, il lui semblait que la nature l'avait plutôt formé pour être chancelier de l'échiquier que ministre de la guerre ou commandant d'armée (s). » Sa longue expérience des intrigues de l'Inde l'avait rendu particulièrement propre à lutter contre la politique rusée et versatile des peuples de la Péninsule, et sa participation active au gouvernement du Mysore avait développé, à un haut degré, ses heureuses dispositions pour les affaires politiques et l'administration civile. Un général dépourvu de ces qualités aurait probablement échoué en Espagne, quelque grands d'ailleurs qu'eussent été ses talents militaires. On ne saurait trop le répéter : une condition essentielle de succès pour Wellington fut de se maintenir au milieu de trois gouvernements, dont les intérêts furent presque toujours opposés, et de conduire les opérations militaires sans froisser ni le Parlement dont il relevait, ni les régences d'Espagne et de Portugal, dont le concours lui était si nécessaire,
(1) La situation du crédit anglais était si variable, que le papier baissa tout d'un coup de 20 p. c. en 1812. On comprend que ces promptes variations devaient donner de grands embarras à un général obligé de pourvoir à la subsistance de ses troupes au moyen des ressources du trésor.
(2) En 1814, il frappa des pièces d'or à l'effigie de Napoléon pour éviter la dépréciation des pièces anglaises et faciliter les transactions.
(3) Déjà le marquis Wellesley avait remarqué dans l'Inde la grande aptitude de son frère pour les finances. (Voir ses dépêches.) On a retrouvé, par hasard, dans les archives du trésor de Seringapatam, un document rédigé par le colonel Wellesley, à une époque de crise financière produite par l'avilissement prolongé des valeurs monnayées, et dans lequel ce jeune officier prédit nettement ce qui est arrivé, limes ; Mernoirs, etc., p. 123.
ni les armées indigènes avec lesquelles il devait opérer, ni même les prétendants éventuels aux trônes laissés vacants, et dont l'influence quoique fâcheuse devait être ménagée.
Bonaparte qui, avec des qualités infiniment supérieures à celles du général anglais, avait un tempérament irascible, un caractère brusque, un orgueil immense, eût moins bien réussi peut-être s'il se fût trouvé dans la même situation. Autre chose, en effet, est de commander aux armées d'une nation militaire, sur laquelle on exerce un pouvoir absolu, sans contrôle, et autre chose est de conduire l'armée d'un peuple ombrageux et libre, dont l'éloignement pour la carrière des armes est tel qu'en tout temps il doit enrôler des mercenaires, et quelquefois même (comme il arriva sur la fin de la guerre d'Espagne) vider ses prisons pour trouver un nombre suffisant de recrues (1).
Il résulte de ce qui précède, que le rôle de Wellington, dans la Péninsule, fut celui d'un général administrateur, financier et diplomate. En Portugal notamment, il eut à s'occuper de toutes les questions qui se rattachent directement ou indirectement à la vie d'un peuple : industrie, finances, commerce, agriculture, etc. Sa correspondance fournit à cet égard les renseignements les plus curieux. Elle renferme entre autres plusieurs mémoires ayant pour but de démontrer au prince régent la nécessité de réformer les branches de l'administration, viciées par des abus que les /£-
(1) Nous sommes entré clans ces détails, parce que l'opinion générale en France est que Wellington n'éprouva jamais aucune difficulté dans le commandement et dans l'administration des troupes. Le maréchal Marmont, en plusieurs endroits de ses mémoires, prétend que le duc avait 6,000 mulets de transport pour ses vivres, et que ses chevaux étaient nourris avec du foin venantdc l'Angleterre. C'est prendre l'exception pour la régie.
Non moins inexacte est l'appréciation suivante du même écrivain, destinée a rendre compte des succès de Wellington et des revers successifs de l'armée française : « Le « général anglais, commandant seul sur la frontière, libre de ses mouvements, disposait « sans contestation, suivant ses calculs et ses combinaisons, des moyens puissants qui lui « étaient confiés par son gouvernement : la régence portugaise, présidée par un de ses com- « patriotes, était à ses ordres; les ressources en hommes et en argent du Portugal étaient « à sa disposition... » Mémoires, t. IV, p. 37.
dalgos voulaient perpétuer au détriment des classes inférieures . Tantôt Wellington signalait au prince l'injuste répartition des impôts et les faveurs dont jouissaient, en matière de conscription , les nobles et jusqu'aux domestiques des nobles; tantôt il lui faisait des représentations au sujet de l'état misérable des ouvriers portugais, de l'inégale répartition des subsides de l'Angleterre, des vices de l'administration locale et du mauvais vouloir de ses agents; tantôt encore il lui indiquait le moyen de faire revivre l'agriculture dans les districts dévastés par la guerre.
Ce fut une des qualités prééminentes de cet homme illustre de pouvoir s'occuper d'une foule de questions accessoires sans négliger les intérêts du commandement, et d'y apporter même son attention dans des circonstances où on devait le croire sous l'empire d'autres préoccupations. Ainsi, le 24 juin 1812, en présence de Marmont et après un engagement sérieux , que ses habiles dispositions avaient fait tourner à l'avantage des alliés, il écrivit, le soir dans sa tente, un mémoire détaillé sur l'établissement d'une banque en Portugal : « traitant ce sujet ainsi que d'autres projets financiers dans « tous leurs détails, et de main de maître (î). »
Dans les diverses réformes proposées par Wellington, on reconnaît un double but : arriver le plus tôt possible à l'af-
(1) NapieR, t. IX, p. 164.
Nous devons faire observer toutefois que Wellington trouva dans lord Charles Stuart, envoyé de la Uratide-Brctagne, un collaborateur intelligent et dévoué. Quant aux hommes d'État portugais, il n'en reçut pour ainsi dire aucune assistance. Les uns étaient hostiles, et les autres .à l'exception de Redondo,dc Moquera et de Forjas, très-peu capables.
franchissement de la Péninsule, et rendre plus tolérable la situation matérielle des classes pauvres.
Le duc fut assez heureux pour faire adopter quelques-unes de ces réformes, malgré l'opposition des fidalgos et la résistance prolongée de la cour de Rio-Janéiro.
Il est assurément curieux de voir le représentant de l'aristocratie anglaise se faire en Portugal réformateur populaire : « Si le gouvernement de Lisbonne, écrivait-il le 11 mai 1810 « à Charles Stuart, veut que les classes inférieures renoncent « à leurs intérêts privés et à leurs occupations pour le ser- « vice public, s'il est prêt à les punir pour la moindre infrac- « tion, il doit commencer par agir sur les classes supé- « Heures. Ce sont celles-là surtout qu'il faut obliger à remet plir leurs devoirs, et il n'y a pas de nom si illustre, il n'y « a pas de protection si forte qui puissent sauver du châti- « ment quiconque ne fait pas ce qu'il doit pour le salut de la « patrie. »
Nous rappelons avec intention cette lettre, parce qu'on a dit mainte fois que le duc de Wellington n'avait jamais soutenu aucune idée généreuse ou populaire. De là même est venue cette qualification à'iron duke ou duc de fer sous lequel on le désignait en Angleterre. Cependant rien ne justifie moins cette épithète que la vie de Wellington, si remplie de traits de générosité, tout entière consacrée à la défense des intérêts nationaux, par leur nature même si populaires. Aux déclamations des hommes de parti, nous opposerons des faits irréfragables : la lutte incessante du duc pour l'affranchissement de la Péninsule; — l'énergie qu'il déploya à défendre les intérêts du bas peuple en Portugal ; — l'opposition qu'il fit au gouvernement anglais pour l'empêcher de ruiner l'Espagne par l'émancipation des colonies ; — sa glorieuse initiative auprès de la régence de Madrid pour obtenir, à la fin de la guerre, l'amnistie de tous les citoyens qui gémissaient dans l'exil ; — sa conduite éclairée, généreuse envers la nation
française; — son refus de seconder les tentatives prématurées du duc d'Angoulême (1) ; — sa puissante intervention pour garantir les monuments de Paris contre la fureur des Prussiens ; — ses efforts intelligents pour engager les souverains alliés à ne pas imposer aux vaincus de trop dures conditions; — enfin l'appui de son nom et de sa popularité donné au gouvernement anglais pour arracher à son propre parti la réforme des lois sur les céréales et la grande mesure de l'émancipation catholique
Nous défions qu'on cite un membre du parti libéral, en Angleterre, ayant rendu plus de services à la cause de la liberté et du progrès.
Sans doute Wellington n'a pas été le soutien quand même de toutes les idées neuves. Par ses opinions sur l'influence de la propriété et sur le rôle des traditions dans le gouvernement des peuples, par ses habitudes, ses relations de famille et d'amitié, il appartenait à ce grand parti conservateur, si décrié et néanmoins si puissant encore en Angleterre, qui n'accepte les réformes que comme des remèdes extrêmes. Cependant il ne craignit pas de se séparer de ce parti, dans l'intérêt des classes inférieures, toutes les fois qu'il put le faire sans toucher au fondement de ses croyances politiques. Le duc n'était pas homme à épouser les querelles, les préventions, les haines des chefs de parti, et moins encore, à se faire l'instrument docile de leur ambition (2). Avant d'être tory il était Anglais, et avant d'être Anglais il était homme. On sait que les ultraconservateurs de la Grande-Bretagne haïssaient dans Napoléon le chef armé et le représentant de la démocratie euro-
(1) Voir saleltredn 29 mars 1814, au duc d'Angoulémê, et celle du 11 avril de la même année, au comte Bathurst.
(2) le 17 septembre 1808, Wellington écrivait A John Moore : « Quoique j'aie occupé un u haut emploi du gouvernement, je ne suis pas un homme de parti;» et le 7 avril 1810, à iamiral Berckeley : «On pourrait faire beaucoup à présent, s'il y avait moins d'esprit de « parti en Angleterre et plus d'esprit public. »
péenne. Aussi leur désappointement fut extrême quand, vers la fin de la guerre d'Espagne, ils virent les démocrates gagner de l'influence dans les Cortès et se montrer favorables à une transaction avec le roi Joseph. Wellington tout le premier déplora ce fait ; et nonobstant il ne fit rien pour s'y opposer, crainte d'exciter la guerre civile. Il donna, au contraire, au gouvernement le conseil « de se tenir en dehors des « luttes intérieures et de se borner à soutenir la guerre en- « gagée contre les Français (1). » « Sa haute sagesse, dit Napier, empêcha seule les tories d'apporter à cette époque dans le gouvernement intérieur de l'Espagne, leur dangereuse intervention, qui n'aurait pas manqué de donner lieu à une rupture ouverte (2). »
Ce fut encore Wellington qui, en 1814, s'opposa de toutes ses forces à ce qu'on fit violence aux sentiments du peuple français en le forçant à se prononcer contre Napoléon, avec qui les négociations n'étaient pas encore rompues. « Ne pres- « sez pas le peuple de se déclarer, écrivit-il à lord Bathurst (3), « et laissez-lui, comme au plus intéressé, le choix du temps « et du mode suivant lesquels il doit agir pour atteindre « son but. »
Loin de pousser à la réaction, comme on l'a dit, Wellington prêcha constamment la tolérance. Il déplora l'aveuglement des conseillers de Louis XVIII (4), et il blâma ce prince d'appeler dans son conseil les membres de sa famille, de former un ministère sans unité et non responsable, de créer une maison militaire choisie ailleurs que dans l'armée, et de s'entourer de personnes qui n'avaient pas un véritable intérêt au maintien de la Charte (5).
(1) Voir sa lettre du 5 septembre 1813, au comte Bathurst.
(2) T. xn, p. 95.
(3} 11 avril 1814.
(4) Bans sa lettre du 6 juillet 1815, au duc d'Orléans, il attribuait la chute de Louis XVIII aux trivial faults or rather follies of hit civil administration. »
(5) THIBAODEAU, t. X, p. 457,
Après Waterloo, ce fut encore lui qui donna au roi de France les premiers conseils empreints de libéralisme et de modération : « Que Votre Majesté, écrivit-il, se fasse précéder « par quelque document ou acte qui annonce des intentions « d'oubli et de pardon ; qu'elle promette de marcher dans « la voie de la Charte... »
Les vues éclairées de Wellington étaient à cette époque si bien appréciées en France, que des patriotes s'adressèrent à lui pour obtenir des garanties, comme en 1814, ils s'étaient adressés à Alexandre pour obtenir la Charte. Fouché aima mieux traiter avec lui qu'avec Louis XVIII. Il lui écrivait le 27 juin : « C'est par vous surtout que les Français sont con- « nus et appréciés. Vous voterez pour leurs droits au milieu « des puissances de l'Europe. » Le duc répondit si bien à cette attente, que le premier acte des souverains alliés fut de déclarer « que la capitulation de Paris ne les liait point, étant l'œuvre personnelle de Wellington et de Blûcher, » déclaration qui motiva la restitution des objets d'art, suivie bientôt après de la retraite du ministère semi-libéral de Talleyrand, formé sous les auspices du général anglais (1).
La correspondance de Wellington prouve qu'il fut contraire aux rigueurs déployées par Ferdinand contre les libéraux des Cortès, et qu'il insista pour que le roi octroyât à son peuple une constitution en harmonie avec les idées et les besoins de l'époque (2).
Enfin, comme témoignage de son libéralisme et de ses sentiments d'humanité, nous citerons encore l'aversion du
(1) Wellington avait fait nommer Fouché ministre de la police, parce qu'il le savait opposé aux mesures réactionnaires que les émigrés méditaient contre les patriotes et les Bonapartistes.
(2) Voir les lettres de Wellington, du 25 mai 1814, à Charles Stuart; du 31, au général Freyre, et du 4 août, au due de San-Carlos.
duc pour la traite des nègres, qu'il appelait un odieux trafic (1).
Cependant, quoique ami sincère du peuple, Wellington (et c'est peut-être là ce qui l'a fait passer pour un homme peu libéral) était inaccessible aux trompeuses illusions de la démocratie psre. Il avait vu de trop près les intrigues, les désordres et les secrètes ambitions de ce parti ; il avait trop souffert des suites de son incapacité politique et de son ombrageuse susceptibilité ; trop bien constaté l'impuissance de l'assemblée populaire des Cortès et de la démocratique constitution espagnole pour n'être pas l'ennemi déclaré d'une opinion qui, se trouvant en possession du gouvernement, et jouissant d'une entière liberté d'action, avait néanmoins fait plus de mal que de bien à la cause nationale : « Je ne puis « penser, disait-il, que l'Espagne soit une alliée utile à l'An- « gleterre, ni même simplement l'alliée de l'Angleterre, tant « que le système républicain subsistera. »
Vers la fin de 1815, les choses allèrent même si loin que, pour éviter une rupture ouverte du gouvernement avec le clergé et les populations rurales, Wellington hésita un moment sur le point de savoir s'il ne devrait pas soutenir les généraux espagnols qui désiraient le renversement des Cortès (2). C'est parce que les Espagnols lui avaient donné tant de raisons d'abhorrer l'anarchie, conséquence infaillible des
fi) Dans sa lettre du 4 août 1814, à Von Car/os, il se prononçait contre ce trafic « dont toute l'Europe, disait-il. commence à avoir horreur. »
(2) «Je vous prie de nie faire connaître, écrivait-il à Bathurst, si dans le cas où je trouve- « rais le moyen d'abattre la démocratie, je pourrais compter sur l'approbation et l'appui du " gouvernement... »
A l'époque où Wellington écrivait cette lettre, il était fermement convaincu de l'impuissance des Cortès à faire le bien, et du danger que courait l'Espagne de retomber sous le joug de la France. Dans l'espoir de conjurer ce malheur, il écrivit, le 29 janvier 1813, a l'un des membres les plus influents et les plus sensés des Cortes, pour lui exposer ses vues sur les moyens propres à doter l'Espagne des bénéfices d'une sage liberté. Cette lettre, par laquelle le duc proposa de modifier la Constitution dans le sens des Idées anglaises, témoigne de ses bons sentiments, et prouve qu'il n'a jamais songé à établir dans la Péninsule un gouvernement despotique.
réformes anticipées, qu'il se montra si sévère dans son propre pays pour les agitateurs de l'Irlande et pour ceux qui essayèrent d'obtenir par voie d'émeute la réforme parlementaire.
Les wlrigs ont blâmé cette rigueur excessive, et les tories, au contraire, lui ont fait un reproche d'avoir donné trop de gages aux libéraux, en appuyant le bill de l'émancipation et le retrait des corn-laws. Au point de vue de ceux qui mettent leur honneur à servir aveuglément un parti, qui rejettent comme indigne toute concession faite aux circonstances ou aux nécessités gouvernementales, qui se montrent tellement soucieux de leur individualité, qu'ils laisseraient périr l'État pour sauver ce qu'ils appellent leurs principes et leur dignité; au point de vue de ces hommes absolus, Wellington devait être en effet un médiocre politique. Mais sa vaste intelligence et son noble caractère lui firent dédaigner toute opposition inspirée par d'autres sentiments que celui du bien public et de l'honneur national. Il n'eut, du reste, jamais aucun souci de cette popularité de mauvais aloi , qui s'obtient en flattant les masses ou en les berçant de vaines illusions. Le bien-être réel du peuple, en dehors de toute préoccupation politique, le repos intérieur de la Grande-Bretagne et les nécessités du gouvernement étaient les seuls intérêts dont il se préoccupât sérieusement et toujours. Il avait en un mot trop d'esprit national pour être accessible à l'esprit de parti; c'est pourquoi il n'éprouva jamais aucun embarras, aucune honte, à passer d'un camp dans l'autre, et à siéger dans les conseils de la couronne avec des hommes de toutes les opinions. Au surplus, ces changements de drapeau, qui laissent toujours un peu d'ombre sur les caractères, et qu'en thèse générale on a raison de condamner, sont plus fréquents en Angleterre que dans d'autres pays constitutionnels. William Pitt, Canning, Castlereagh, Wellington, sir Robert Peel, lord Aberdeen, John Russel et lord Palmerston, en offrent de frappants exemples. Chose digne de remarque, t. m. 11
non-seulement tous ces hommes d'État ont rendu d'éminents services à leur pays, mais les grandes réformes et les mesures les plus importantes pour la Grande-Bretagne ont été soutenues par des ministères mixtes, composés d'hommes de talent qui, au prix de mutuelles et patriotiques concessions, s'étaient imposé la tâche de gouverner entre les partis extrêmes, et malgré ces partis.
Les principes, aux yeux de Wellington, avaient peu de valeur; il ne considérait que les résultats.
En Portugal, l'intérêt commun exigeait qu'il soutînt le peuple contre les prétentions de la régence et des fidalgos, parce que le peuple était seul énergique et dévoué , en Espagne, au contraire, il fut amené à soutenir le parti du clergé et des nobles contre le tiers-état, parce que l'alliance de ce parti pouvait seul offrir des garanties à l'Angleterre, après que la France eut pris à l'égard des Espagnols une attitude libérale (1).
Le même désintéressement et le même désir de voir triompher la bonne cause l'engagèrent en 1815 à défendre la régence espagnole (où cependant il n'avait que des ennemis), parce qu'elle repoussait le traité de Valençay, qui menaçait l'Angleterre et l'Espagne des plus graves complications. Bien que Wellington détestât les Cortès pour le moins autant que la régence, il fit de louables efforts', quand la guerre fut terminée, pour engager les généraux espagnols à soutenir cette assemblée dans sa résistance contre les prétentions de Ferdi-
(l) Dès l'origine de la guerre, en effet, les démocrates avaient manifesté les sentiment» les plus hostiles pour les Anglais. En 1812, on disait ouvertement à Cadix» que le joug des Français était préférable à la protection de la Grande-Bretagne. Malgré cette hostilité flagrante, Wellington ne prit aucune part à la politique intérieure de l'Espagne. Il donna même plusieurs fois à son gouvernement le conseil de garder une stricte neutralité, témoin l'extrait suivant d'une lettre adressée par lui à Bathurst,la 5 septembre 1813 : « Je conseille au « gouvernement de se défier de la démocratie et de ne se mêler de rien tant que ce gouver- « nement subsistera dans le pays, excepté de la continuation delà guerre et de l'expulsion « des Français. »
nand VII (i). Ce même bon sens pratique le rendit hostile à la constitution espagnole, qui entravait l'action du gouvernement et de l'autorité militaire; — aux Cortès qui, suivant l'exemple de toutes les assemblées populaires, cherchaient à réunir dans leurs mains inhabiles tous les pouvoirs de l'État (2), — et à la régence, qui opposait à chaque mesure utile proposée par le général en chef des fins de non-recevoir, basées tantôt sur des scrupules de légalité, tantôt sur l'inadmissible considération de l 'amour-propre national. Wellington avait cent fois raison, lorsqu'il écrivit au ministre de la guerre espagnol : « Quand l'ennemi est dans le pays, il faut « faire tout ce qui tend le plus directement à l'en expulser, « quels que soient les principes constitutionnels qui peuvent « être violés par ces mesures (3) . »
Cette manière d'agir et de raisonner prouve que le duc ne regardait pas le pouvoir comme un moyen de faire triompher ses idées ou ses principes. Il avait une plus haute et. plus patriotique idée de la mission de l'homme d'État, idée que Robert Peel exprima si bien dans une occasion solennelle : « Mon dédommagement pour les sacrifices que le pouce voir m'impose, dit-il, c'est l'espoir de cette honorable re- « nommée qu'on n'acquiert qu'en suivant fermement la route « qui, selon notre jugement, toujours faillible, conduit au « bonheur du pays (4). »
Wellington, accusé d'apostasie par les chefs du parti conservateur , aurait pu en toute vérité s'appliquer les belles
(1) On sait que l'armée du général Elio se prononça ouvertement contre rassemblée des Cortès, et que celle d'Eguia, sur l'ordre du roi, coopéra a l'arrestation de deux membres de la régence et de plusieurs députés. La troisième armée était disposée à suivre le même exemple, mais comme elle agissait alors de concert avec Wellington, celui-ci usa de son influence et de son autorité pour la maintenir dans le devoir. Ce fait est attesté par le comte Torkno, t. V, p. 491.
(2) Voir la lettre de Wellington du 4 novembre 181 o, à Henri Welleslejr.
(3) 4 décembre 1812.
(4) Discours prononcé en 1842, à propos de la question des céréales.
paroles de Cicéron : « Ce que j'ai appris, ce que j'ai vu, ce que j'ai lu dans les écrits célèbres, ce que m'ont enseigné les hommes les plus sages comme les plus illustres, et de cette république et des autres cités, c'est qu'il ne convient pas que les mêmes personnes soutiennent constamment les mêmes avis , mais bien les avis que commandent l'état des affaires, la disposition des temps et l'intérêt de la paix publique (1). »
Au nombre des institutions libérales, il en était une pour laquelle le duc avait peu de sympathie, bien qu'il la trouvât utile (2) : c'est la liberté de la presse. Il faut convenir qu'il était payé pour ne pas aimer beaucoup cette liberté. La presse en effet donna le signal de l'opposition scandaleuse que provoqua en Angleterre l'arrangement de Cintra ; elle demanda et obtint le rappel des généraux vainqueurs, mesure qui probablement eût brisé la carrière de Wellington, n'eussent été l'influence de sa famille et le prestige de ses victoires antérieures. Ce furent encore les appréciations inexactes et perfides des journaux de Londres sur la retraite de John Moore, sur la campagne de 1809, et sur l'insuccès de l'attaque de Burgos qui, changeant en hostilité violente l'enthousiasme du peuple anglais, faillirent provoquer le rappel de l'armée péninsulaire. D'autre part les gazettes de Lisbonne, de Cadix et de Madrid s'appliquèrent à dénaturer avec une rage inouie tous les actes de Wellington, dans le but de le rendre suspect aux
(1) ProC. Piancio-
(2) « La liberté de la presse est sans contredit une bonne ciiose, et il est asse2 diflieile satiï » doute de fixer les limites où elle doit s'arrêter.» Wellington à H. It'eliesley, il novembre 1810.
Bans une lettre adressée vers la fin de 1813 au comte de l'Abisbal (O'bonnel), Wellington avoue qu'il fut hostile à la constitution espagnole, parce qu'elle admettait la liberté de la presse, et qu'elle n'accordait pas a la propriété l'Influence qu'elle doit naturellement exercer.
Cortès, à la régence et au peuple. Elles n'épargnèrent pas même les généraux espagnols, d'autant plus malheureux de ces attaques, qu'ils n'avaient d'autre autorité que celle résultant de l'opinion publique et de la confiance des troupes.
La presse nationale était en grande partie livrée à des hommes turbulents, qui semaient partout, à leur insu peutêtre, des germes de faiblesse et d'anarchie. Son insolence augmenta avec l'éloignement du danger. En 1815, elle ne garda plus aucune mesure. Wellington et ses braves officiers, les véritables sauveurs du pays, furent qualifiés de pillards et d'assassins. On alla même jusqu'à prêter au général en chef le projet de se faire roi d'Espagne.
Ces calomnies et ces injures toutefois firent moins de tort à Wellington que l'indiscrétion ordinaire des journaux anglais, habitués à publier dans leurs colonnes tous les renseignements qu'ils pouvaient se procurer sur l'état et la situation de l'armée alliée. Les officiers et le ministère anglais se rendirent eux-mêmes complices de cet abus, en livrant à la publicité des détails que les généraux français eussent vainement cherché à obtenir, et dont ils faisaient un continuel usage. « Je connais des articles de journaux, écrivait Wellington en « 1815, qui ont servi à établir des plans d'opérations. »
Toutes les démarches du duc pour mettre un terme à ces coupables indiscrétions demeurèrent infructueuses. Cependant, il ne s'était pas fait faute de prévenir le ministère à temps :
« Je prie Votre Seigneurie, écrivait-il à lord Liverpool, « en 1809 (i), de me permettre d'appeler son attention sur « les articles publiés fréquemment dans les journaux anglais, « et qui décrivent la position, le nombre, les desseins et les
(1) Le 21 novembre.
« moyens d'exécution des armées en Espagne et en Por- « tugal
« Plusieurs fois, les journaux anglais ont annoncé exac- « tement, non-seulement quels étaient les régiments placés « en tel ou tel endroit, mais encore le nombre d'hommes « valides dont chaque régiment se composait ; et ces rensei- « gnements arrivaient à la connaissance de l'ennemi, en « même temps qu'à la mienne, dans un moment où il était « très-important qu'il ne sût rien (1). »
Il n'est pas étonnant qu'un général à qui la presse avait fait tant de mal, lui gardât quelque rancune et fit éclater de temps en temps sa mauvaise humeur en apostrophes violentes contre les journalistes.
Les auteurs qui ont blâmé la tendance de Wellington à juger, sans distinction de parti, les idées et les institutions d'après les résultats qu'elles produisaient, et qui ont pris pour de la faiblesse et de la versatilité ce qui était en réalité une preuve de force morale et de bon sens pratique, ne se sont pas fait faute de contester les titres du duc comme homme d'État.
Si l'on entend par capacité politique l'habitude des joutes parlementaires, le secret d'affermir ou d'ébranler, par de subtiles manœuvres, la situation d'un ministère ; l'art de préparer le terrain où doivent s'asseoir tour à tour les ambitions individuelles ; le talent d'attacher à sa fortune des influences naissantes, de conserver d'anciens appuis et d'en préparer de nouveaux ; ce genre d'habileté enfin qui consiste à savoir diriger ou combattre les mille intrigues et les passions de tout genre qui entretiennent la vie dans les États constitutionnels ;
(l)'Pour de plus grands détails voir les annexes.
— si l'art de gouverner comprend toutes ces choses , Wellington était un homme d'État médiocre.
Mais si l'on doit accorder ce titre uniquement à celui qui conçoit, tente et mène à bonne fin des entreprises grandes, nobles, courageuses; à celui qui sait vaincre les difficultés imprévues, débrouiller les situations complexes, se créer des ressources alors que tout semble faire défaut, et garder son sang-froid et sa sérénité au milieu des passions en délire; à celui qui découvre le bon chemin quand tous les autres s'égarent, tient tête à l'intrigue, déjoue les projets coupables et méprise les vaines satisfactions de l'amour-propre dans la poursuite d'un but utile; à celui enfin qui prépare sagement ses projets et les exécute avec autant d'énergie qu'il a mis de prudence à les concevoir, de précaution à les élaborer; — si c'est là ce qui distingue la science politique, Wellington fut certainement un homme d'État illustre ! Ce qu'il a fait dans la Péninsule pour soutenir la guerre et en préparer le succès, malgré les entraves que lui opposèrent les populations et les gouvernements indigènes, la nature du pays, et surtout les vues opposées des cabinets de Londres, de Madrid, de Lisbonne et de Rio-Janéiro, — ni Canning,ni Castlereagh,ni Perceval, ni Liverpooî, ni Robert Peel ne l'auraient fait aussi bien que lui, et cependant on n'a jamais contesté à aucun de ces ministres le titre d'homme d'État.
Au reste, les preuves matérielles de perspicacité et d'intelligence politique abondent dans la carrière de Wellington.
On connaît les idées de ce général sur le gouvernement des Indes et sur l'avenir des possessions françaises en Egypte (1). L'expérience a pleinement confirmé ces idées, ainsi que les prédictions faites par sir Arthur dans un mé-
(1) Voir entre autres une note très-remarquable adressée de Bombay, 9 avril 1801, au général Baird, désigné primitivement pour commander l'expédition d'Egypte.
moire (récemment découvert) sur l'état financier du Mijsore.
Les réformes que Wellington introduisit dans l'administration de Seringapatam ont été louées par des hommes compétents. On en peut dire autant des modifications qu'il apporta à l'administration civile du Portugal. Au nombre de ces dernières, nous citerons l'institution d'une caisse militaire,— un nouveau système de douanes, — un meilleur mode de perception de l'impôt et quelques réformes importantes dans le service de l'arsenal et de la marine, ainsi que dans le payement de la dette nationale. Le duc avait sur toutes ces questions les idées les plus justes et les plus neuves; mais son influence ne fut pas toujours assez grande pour les faire prévaloir. On doit admirer la netteté de vues avec laquelle il réfuta sous sa tente, en présence de l'ennemi, le projet de contracter un emprunt anglais et d'établir dans la Péninsule une banque semblable à celle de la Grande-Bretagne, — la proposition de vendre les biens de la couronne et du clergé espagnol, enfin l'idée de faire vivre l'armée anglaise au moyen d'un système de réquisitions semblable à celui que les Français ont adopté depuis 1789.
Mais ce qui est au-dessus de tout éloge, c'est le tact exquis et l'habileté consommée avec lesquels il parvint à rendre possible dans le midi de la France une manifestation légitimiste (1), et la ligne de conduite intelligente qu'il suivit en 1815, lorsqu'il s'agit de restaurer une seconde fois les Bourbons, malgré les Chambres, l'armée, le peuple, qui ne cessaient de crier pas de Bourbons (2)/ et en quelque sorte mal-
(1) Wellington écrivait le 21 novembre 1813 à Ballmrst : « .le ne vois pas que l'on montre « beaucoup de penchant pour la maison de Bourbon. » C'est donc bien lui qui par son Influence, prépara le terrain au duc d'Angoulême et fit réussir la première restauration. M. de Chateaubriant a dit avec raison : « C'est sous l'étendard de Wellington que le premier cri de vive le roi a réveillé notre malheureuse patrie. » — Lettre au journal de Paris, 1815, citée par Le Mayeur, p. 43.
(2) « La seconde restauration des Bourbons fut l'œuvre de l'étranger, et particulièrement du duc de Wellington. » Capf.fic.uk, t. II, p. 483,
gré les souverains alliés eux-mêmes, qui conservaient des doutes sur la possibilité, ou du moins l'opportunité du rétablissement de Louis XVIII (1).
Comme témoignage de la perspicacité politique de Wellington, on peut encore citer ses opinions sur l'état de la Péninsule à différentes époques de la guerre, sur l'esprit et les ressources de la France avant et après la grande catastrophe de 1815. Ces opinions ont été confirmées par les faits, de même que les jugements portés sur les hommes avec lesquels il se trouva en relation. Sa correspondance fourmille d'aperçus que l'on croirait écrits longtemps après les événements auxquels ils s'appliquent. Ainsi, bien avant la réunion des Cortès, il écrivit à son frère (2); : « Je déclare que si « j'étais à la place de Bonaparte, je laisserais les Anglais et « les Cortès organiser l'Espagne le mieux qu'ils pourraient, « et je n'aurais pas le moindre doute qu'en peu de temps « l'Espagne ne tombât au pouvoir de la France.... Ce pays « manque réellement d'hommes capables de prendre en
« mains les rênes du gouvernement Je préférerais aux
« Cortès un Bourbon sage, si nous pouvions en trouver un « pour le faire régent. »
L'expérience ne lui donna que trop tôt raison sur ce point.
A une époque où le prestige de l'empire était encore uni-
(1) Dans une de seslellres à Dumourii z, Wellington affirme « qu'à son arrivée à Paris, il « savait que les allies n'étaient pas du tout déterminés en faveur du roi. r, i.e même aveu se Irouve dans une lettre écrite au roi en faveur de Fouetté. Au reste, nos lecteurs doivent se
rappeler un fait assez connu et très-significatif, conslalé par SI. de Vitrolles en 181r> : l'éloignement extrême de l'empereur Alexandre pour les Rourbons- « Rétablir cette dy- « naslie sur le trône, dit-il, c'est ouvrir carrière à des vengeances terribles. » Cet éloignement, il l'avait déjà manifesté au Congrès de Vienne, où il lui arriva un jour de poser la question suivante, accueillie avec une surprise ou plutôt une stupeur générale : « Ne serait-il « pas dans l'intérêt de l'Europe que la couronne de France fût posée sur la tête du duc « d'Orléans? »
(2) Lettre du 22 septembre 1809, au marquis Wellesley.
Six semaines après la convocation des Cortès, Wellington écrivit à son frère Henri une lettre dans laquelle se trouvent nettement indiquées les tendances qui ont rendu celte assemblée funeste â la cause espagnole. — Lettre du 4 novembre 1810, à Henry Wellesley.
versel, Wellington émit non-seulement des doutes sur la durée de cet édifice, qui semblait devoir braver les siècles, mais il entrevit encore distinctement par où il devait périr et comment on pourrait hâter sa chute. Dès ce moment, tout en poursuivant la guerre d'Espagne, il eut soin de régler autant que possible sa conduite sur la situation générale de l'Europe. Quelque chose lui disait que la petite armée du Mondégo avait un rôle immense à jouer dans le drame sanglant qui tenait le monde en éveil, et que ce n'était pas seulement le sort de la Péninsule qui était en jeu, ni même la question de la suprématie navale de l'Angleterre, mais l'indépendance et la liberté de tous les peuples, menacés par l'ambition d'un homme. « L'Espagne, dit un auteur français (1), fut dans ce temps-là ce qu'avait été la Bretagne du temps de César : le dernier rempart. Wellington s'y adossa et s'y défendit. Son oeuvre fut de laisser à l'Europe le temps de se révolter. C'était là qu'était le point malade, le talon d'Achille. Aussi les regards de l'Europe avaient fini par se porter sur ce coin où couvait la flamme, et sur cet homme peu brillant, mais opiniâtre, qu'on n'avait pas aperçu tout d'abord. L'empereur le sentait, et, des hauteurs du Septentrion, il parlait de temps en temps de fondre sur le Midi, et d'en finir par un coup de tonnerre, Cette sourde et muette protestation était pour lui une douleur incessante et irritante : le point noir
qui menaçait sa destinée »
Le 17 mars 1810, Wellington écrivait au général Stewart: « Les intérêts du monde entier sont trop profondément ence gagés dans la lutte actuelle pour nous faire reculer d'un « pas; » et en décembre 1811, au général Bentinck(2): « J'ai depuis longtemps regardé comme probable que nous
(1) John Lemoine.
(2) Lettre du 24 décembre 1811 .
« serions témoins d'une résistance générale de l'Europe à « l'horrible et trompeuse tyrannie de Bonaparte (résistance « due à l'exemple de ce qui se passe en Espagne), et que nous « serions acteurs et conseillers dans ce drame. »
Cette même année encore, le duc écrivait au comte de Liverpool : « Je suis certain maintenant que pour peu que « nous tenions bon, nous verrons le monde affranchi... »
Le mariage de l'empereur avec Marie-Louise ne changea rien aux opinions de Wellington. La cérémonie à peine terminée, il écrivit au général Crawfurd (i) : « C'est un terrible « événement ; il rendra impossible pour le moment toute « opération importante sur le continent ; cependant je ne « désespère pas encore de voir tôt ou tard un échec au sys- « tème de Bonaparte. Ce qui s'est passé récemment en Hol- « lande montre que ce système est faux et tellement ance thipatique aux vœux, aux intérêts et même à l'existence « d'une nation civilisée, que Bonaparte ne peut pas même « compter sur ses frères pour le mettre à exécution. »
Dans une lettre du 5 juillet 1811, au général Dumouriez : « Il est impossible, dit Wellington, que l'Europe puisse se « soumettre longtemps encore à la tyrannie dégoûtante (sic) « qui l'opprime. »
Et la même année à Charles Stuart : « Il faut que Bonaparte « nous chasse de la Péninsule, ou qu'il baisse de ton avec « l'Europe. »
En 1812 (af), Wellington jugeait le système financier et territorial de l'empire dans les termes suivants : « La guerre « est pour le gouvernement de Bonaparte une ressource de « finance... Dans les premiers temps, il n'avait point étendu a le territoire de la France au delà de ce qu'on appelait ses
(1) Lettre du 4 avril 1810.
(2) Lettre du 31 janvier, à Constant de Rebecque,
« limites naturelles... 11 paraît qu'il n'ignorait pas les dan- « gers auxquels sont exposés les empires trop étendus... Il « n'était ni sûr, ni commode de piller l'Autriche, la Prusse, « la Russie ou le Danemarck ; mais Bonaparte avait besoin « des ressources de la Hollande, des villes hanséatiques et « de Rome pour remplir son trésor, et c'est dans ce but qu'il « les a confisquées »
« Le pouvoir de Napoléon, écrivait encore le duc(i), repose « à l'intérieur sur le système de corruption le plus étendu et « le plus dispendieux qui ait jamais existé, et à l'extérieur sur « sa puissance militaire, soutenue presque exclusivement par « les contributions étrangères. Si l'on pouvait renfermer Bo- « naparte dans les limites de la France par un moyen quelle conque, son système succomberait. Il ne pourrait supporter « la dépense de son gouvernement intérieur et de son armée, « et la réduction de l'un et de l'autre lui serait fatale. »
Ces idées, qui paraissent aujourd'hui fort simples, étaient un véritable nouveauté à l'époque où elles furentémises. Sans doute, après 1812, un grand nombre de bons esprits jugèrent l'empire fini ou du moins sa chute prochaine; mais nous ne connaissons aucun document où les causes de faiblesse et les chances de ruine de l'édifice impérial soient aussi nettement indiquées (dès 1810) que dans la correspondance de Wellington.
La lettre suivante, écrite au moment de franchir les Pyrénées, atteste que le duc avait apprécié sainement l'état des esprits en France (2): « Le pouvoir de Napoléon n'a pour « adhérents dans ce pays que les principaux officiers de l'âV- « mée et les employés civils, peut-être aussi quelques-uns « des nouveaux propriétaires. »
(1) Lettre ilu 8 août 1813, au comte Bathur.it.
(2) Lettre du 21 novembre 1813, à tord Balhurst.
Tout aussi vraie est la peinture qu'il fit, pendant son séjour à Paris , de la société française et des dangers qui menaçaient le gouvernement de Louis XVIII : « Cette mal- « heureuse révolution et ses résultats immédiats ont ruiné le « pays de fond en comble. Tout le inonde est pauvre et, ce « qui est pis, les institutions empêchent qu'aucune famille « ne devienne riche et puissante. Tous doivent donc néces- « sairement viser à remplir des emplois publics, non comme « autrefois pour l'honneur de les remplir, mais pour avoir « de quoi vivre...
« Le roi ne peut maintenir que le quart de l'armée impé- « riale; et une foule d'employés (Bonaparte pour des causes « aujourd'hui bien connues, employait une personnel consi- « dérable dans ses administrations) doivent être renvoyés... « Si vous considérez bien ce tableau, qui est la stricte vérité, « vous y verrez la cause et la nature des dangers du jour... « Ce mécontentement toutefois pourra disparaître, si l'on « adopte des mesures sages pour améliorer l'esprit public (1). »
Cette lettre, comme toutes celles que nous venons de rappeler, fait honneur au bon sens et à la clairvoyance politique de Wellington. Il n'y a pas un événement, une solution remarquable qui ne soit annoncée en quelque sorte dans ses dépêches. On peut dire qu'il prédit successivement et à des époques où les apparences étaient loin de confirmer ses prévisions : le succès final de la guerre d'Espagne (2) ; — l'influence que cette guerre exerça sur l'esprit des autres peuples ; — le soulèvement général de l'Europe contre Bonaparte ; — la chute de l'empire, soutenu par la corruption à l'intérieur et la force militaire à l'extérieur (5) ; — les désastres
(1) f.ellre du 26 novembre 1814, au général Dumouriez.
(2) Note du 7 mars 1809, lettre du 25 août 1809, à Casltereayh, du 10 mars 1810, à tlverpoot, et du 4 décembre 1811, au même.
(3) Voir ses lettres du 4 avril 1SI0, à f.iverpool, et du 22 novembre 1813, à Dumoufiez,
de la campagne de Russie (1) ; — le réveil de l'opinion publique en Allemagne ; — le triomphe des alliés dans la campagne de 1815 (2) ; — la défection du peuple français, attiré vers ses anciens rois par un besoin impérieux de repos et de liberté (5); — le retour de l'île d'Elbe, provoqué par les fautes de la restauration et le mécontentement de l'armée ; — l'insuccès des nouveaux efforts tentés par Napoléon en 1815, pour ressaisir un pouvoir appuyé désormais sur la seule force des armes (4) ; — enfin la rupture violente entre Ferdinand et le peuple espagnol, occasionnée par l'entêtement du roi et les funestes conseils de son entourage.
Wellington vit le premier l'avantage que retireraient les alliés, et en particulier la maison de Bourbon, de son séjour au midi de la France; c'est ce qui l'engagea à rejeter si loin la proposition de servir avec son armée dans le nord de l'Europe (5).
Dès la fin de 1815, l'influence du duc était devenue si grande, que; le ministère anglais avait recours à ses avis toutes les fois qu'une grave question se présentait. On en voit la preuve dans la lettre du 22 février 1814, où le duc exposa au comte Bathurst ses idées sur la défense du Canada, — dans celle du 10 janvier de la même année, où il émit l'opinion que les alliés auraient dû opérer en débouchant de Mayence au lieu de se diriger par la Suisse (e), et dans celle du 14 août
(1) « Si l'empereur de Russie possède des ressources, s'il est prudent et que ses Russes « veuillent seulement se battre, Bonaparte ne réussira pas. » — Lettre du 25 juillet 1812, au comte Bathurst.
(2) Lettre du 22 novembre 1813, au général Dumouriez-
(3) Voir, entre autres, sa lettre du 10 janvier 181 i, où il dit à lord Bathurst : « Quoique je sois « bien sûr que Bonaparte n'a pas l'intention de faire la paix, malgré ses discours et ses dé- « clarations, je suis sûr aussi que le peuple français le forcera û la conclure si les alliés n'é- « prouvent pas de désastre. »
(4) Vienne, 12 mars 1815, à Castlereagh.— Vienne, 26 mars, au même,— Mémorandum du 12 avril 1815.
(5) Voir sa lettre du 7 novembre 1812, à lord Bathurst.
(6) Letlrealord Bathurst.
1815 (i), où il jeta, pour ainsi dire, les bases de l'acte final du Congrès de Vienne : « Il ne paraît y avoir ni entente ni « cause commune dans les négociations pour la paix... Cece pendant dans l'état politique de l'Europe, il y a quelques « principes généraux sur lesquels les intérêts de toutes les « parties doivent s'accorder : tels sont l'indépendance de l'Es- « pagne, de l'Allemagne, de l'Italie et de la Hollande; la « restitution du Hanovre à la famille du roi ; le rétablisse- « ment de la frontière prussienne et de l'influence de la « Prusse sur la Saxe et la Hesse ; la délimitation de la mo- « narchie autrichienne et la nécessité d'augmenter l'impor- « tance de cette monarchie en Allemagne, pour balancer l'in- « fluence de la Prusse; le rétablissement de l'indépendance « des villes hanséatiques, etc. »
Après ces témoignages multipliés de sagacité et de prévoyance politiques, on ne contestera plus sans doute à Wellington le titre d'homme d'État (2).
Le duc possédait une grande énergie morale et une confiance inébranlable dans le succès de ses entreprises. Lorsque tout semblait perdu en Espagne, que déjà il était question de rappeler l'armée , il écrivait au ministère : « Ne désespérez « pas, Y ennemi finira par évacuer le pays (3).... » Et dans
(1) A lord Bat hurst,
(2) M. Thiers dit, dans son Histoire du Consulat et de l'Empire : « Les Anglais avaient perdu Nelson ctPitt ; il leur restait à la vérité sir Arthur "SVellesIcy,* supérieur à l'un et à l'autre. » Toutefois, l'hislorien français gâte un peu l'effet de cet éloge en disant, quelques pages plus loin : « Le soldat solide et lent de l'Angleterre était fait pour l'esprit peu étendu, mais sage « et résolu de sir A. Wellesley. » p. 221 et 689.
(3) Lettre du 10 mars 1810, au comte de Liverpool.
une autre occasion : « Je suis tout à fait certain que les « Français ne prendront pas le Portugal cet hiver, à moins « qu'ils ne reçoivent des renforts considérables ; et dans ce « cas même, il est probable qu'ils ne réussiront pas (1). » Et ailleurs encore : « Dans le cours de cette guerre, qui doit « être nécessairement défensive de notre part, il n'y aura « sans doute aucun fait brillant; j'y risque, en cas d'insuc- « ces, d'être horriblement bafoué et de perdre même le peu « de réputation que j'ai acquise ; mais je n'agirais pas loya- « lement envers le gouvernement, si je ne lui disais avec « franchise que, dans mon opinion, il trahirait l'honneur et « les intérêts du pays s'il ne continuait pas ses efforts dans « la Péninsule, efforts dont je crois qu'il ne faut nullement « désespérer malgré la défaite d'Areyzaga (2). »
A quelque temps de là, le duc écrivit à lord Liverpool (3) : « Je suis fort satisfait des bonnes nouvelles que vous m'avez « transmises sur l'état des affaires dans le Nord (rupture pro- « bable entre la France et la Russie). Plaise à Dieu qu'elles « soient vraies, et que nous voyions un jour la fin de cette « affreuse tyrannie! Au surplus, que ces nouvelles soient <c vraies ou fausses aujourd'hui, ma ferme conviction est « quelles seront vraies tôt ou tard; et qu'en y mettant un « peu de persévérance, nous verrons le monde affranchi. »
Cette confiance dans l'avenir, qui a si puissamment contribué au succès de la guerre d'Espagne, Wellington la manifesta dès le premier jour. Dès le premier jour aussi, il vit que, pour arriver à un bon résultat, il fallait s'établir en Portugal et non à Cadix, comme le voulait son gouvernement. Avant même
(1) Despalches, t. VI, p. 454.
(2) Wellington écrivait, le 3 décembre 1809, au colonel Malcolm. : « Je commande une >< armée unanime dans son esprit... et je crois que j'ai pour moi les vœux du monde entier. .< D.ins des circonstances pareilles, on peut succomber, mais il serait honteux de renoncer « A la tâche... »
(3) Le 23 mai 1814.
d'avoir débarqué, il écrivit, à bord du Crocodile (le 26 juillet 1808), au général Spencer : « Nous ne pouvons rien faire de « plus avantageux pour les Espagnols que de prendre pos- « session du Portugal et d'y organiser une bonne armée. »
Dans une note du 7 mars de l'année suivante, sir Arthur confirma cette opinion, en disant : « J'ai toujours été d'avis « que, quel que fût le résultat de la guerre en Espagne, il « fallait défendre le Portugal, et que les mesures prises pour « l'occupation de ce pays seraient fort utiles aux Espagnols « dans leur guerre contre la France. »
Le 25 août de la même année, il écrivait au vicomte Castlereagh : « Mon opinion est que nous devons et que nous « pouvons très-bien nous maintenir en Portugal, si l'armée « portugaise et la milice sont au complet. » — Et, le 7 mai 1811, au comte Liverpool : « Comptez que le Portugal sera « la base de toutes vos opérations dans la Péninsule, de « quelque nature qu'elles puissent être : mon opinion n'a « jamais varié sur ce point. »
Ceux qui jugent les faits après coup ont trouvé tout naturel que Wellington prît le Portugal pour base de ses opérations. Nous ferons observer cependant que cette idée, si simple et si conforme aux principes de la stratégie, ne vint à personne et fut, au contraire, combattue par tout le monde. John Moore lui-même avait déclaré la défense du Portugal contre l'armée française impossible, et ce témoignage d'un homme de valeur avait été naturellement opposé au duc, qui par suite eut beaucoup de peine à faire prévaloir son opinion à Londres, et plus de peine encore à faire comprendre aux officiers de son armée qu'il était en mesure de parer à toutes les éventualités (î). Longtemps il fut seul d'avis que l'Es-
(1) Dans sa lettre du 2 avril 1810, à tord Liverpool, Wellington attribue ce défaut de confiance à l'effet produit par l'opinion de John Moore, sur la défense du Portugal.
pagne devait être défendue à Lisbonne : ni l'opposition de son état-major, ni les critiques du Parlement, ni les terreurs du ministère, ni même ses revers ne purent ébranler cette heureuse confiance.
La force de caractère de Wellington se révèle surtout dans les luttes qu'il eut à soutenir contre le gouvernement anglais pour maintenir son armée dans la Péninsule. « Je suis per- « suadé, écrivait-il en janvier 1810 (1), que l'honneur et les « intérêts du pays exigent que nous tenions ici aussi longce temps que possible, et, s'il plaît à Dieu, j'y resterai tant « que je pourrai. Je ne veux ni chercher à rejeter sur les « ministres la responsabilité du mauvais succès, en leur de- « mandant des secours que je les sais dans l'impossibilité de « me fournir — vu la faiblesse de leur propre situation, — ni « leur donner un prétexte de retirer l'armée du Portugal (2).
« ... Voyez le trait du conseil communal de Londres! « (Allusion à l'adresse présentée au roi pour demander la Geste sation des hostilités en Espagne.) J'ai constamment une « épée suspendue sur ma tête ; elle tombera, quel que soit « le résultat des affaires ; mais , qu'on fasse ce qu'on vou- « dra, je n'abandonnerai pas la partie tant que je pourrai « continuer à la jouer (3). »
Le même jour, Wellington écrivit à lord Liverpool : « De « toute manière, je dois être victime ; mais je ne m'effraye « pas de ce danger ajouté à tant d'autres, et, quoi qu'il puisse « arriver, je continuerai à faire de mon mieux. » Et, le 27 mars 1810, s'adressant au général Stewart : « Lors même,
(1) Lettre du 14 janvier à J. Villiers.
(2) Consultez également sa lettre du 23 mars 1811 où 11 dit : « Je serais fâché que le gouver- « nement se crût dans la nécessité d'évacuer ce pays à cause de la dépense qu'entraîne la « guerre.» Wellington fit observer au ministre que la dépense devant laquelle on reculait pour soutenir la guerre â Lisbonne, on serait, en cas d'évacuation, obligé de la faire pour soutenir la guerre entre Londres et Douvres; il ajouta même qu'il défendait l'Angleterre â Lisbonne bien plus sûrement qu'il ne la défendrait entre Douvres et Londres.
(3) Lettre du 2 janvier 1810, A J. VilMrt.
9 dit-il, que les positions fortifiées seraient pires qu'elles ne « sont et les difficultés de toute espèce plus grandes, les in- « térêts de l'Angleterre et du monde entier sont trop profon- « dément engagés dans la lutte actuelle pour que nous puisse sions reculer d'un pas. »
En tenant ce langage, Wellington heurtait l'opinion presque unanime de ses compatriotes : « Il n'est pas venu un « officier d'Angleterre , dit-il , qui ne m'ait assuré qu'on « s'attendait généralement à ce que l'armée fût rappelée; « quelques-uns même ont ajouté que cette espérance était « entretenue par les ministres du roi. Ce n'est pas encoura- « géant (1). »
A l'époque où cette lettre fut écrite, le duc avait reçu du ministère des ordres formels en prévision de l'évacuation du Portugal (2); c'est probablement à propos de ces ordres que Wellington écrivit, le 2 avril, à lord Liverpool : « Je con- « sens à être responsable de l'évacuation du Portugal , en « conformité des instructions de Votre Seigneurie, en date « du 27 février... Soyez persuadé, malgré tout ce qu'on « pourra vous dire, que je ne souhaite pas autant qu'on se « l'imagine de livrer des batailles désespérées. . . Si je voulais, « je pourrais en livrer le jour qu'il me plairait;... mais je « n'ai en vue que le grand résultat de conserver notre posi- « tion dans la Péninsule; je ne me suis pas laissé détourner « de ce but par le désir des alliés, et probablement aussi de « plusieurs des nôtres, que je misse plus d'ardeur dans quelce ques affaires partielles, ni par l'opinion des personnes qui « voulaient nous faire quitter le pays prématurément... Je
(1) Despatches, t. VI, p. 326.
(2) « Il résulte même d'une lettre insérée dans Gurwood, t. V, p. 429, que déjà par mesure de précaution (et sans doute pour entrer dans les vues du ministère), Wellington avait fait embarquer secrètement les bagages de quelques régiments. Voir aussi : Caracterislics, par le comte grey, p. 146 et 147.
« crois que maintenant, dans la Péninsule, on commence à « s'apercevoir que j'ai eu raison. »
Citons encore la lettre suivante du 19 décembre 1810, à lord Liverpool : « Tout bien considéré, je n'ai pas le moindre « doute sur le succès final de mes opérations, et, quoi qu'il « arrive, je suis convaincu que mon système est le seul qui « puisse complètement réussir. »
Et celle du 25 mai 181 1 , à J. Villiers :
« J'ai persisté dans le système que je croyais le meilleur, « malgré l'avis de tous les officiers anglais, qui pensaient que « je devais faire embarquer l'armée, tandis que, d'un autre « côté, les autorités civiles portugaises voulaient maintenir « la guerre sur la frontière, bien qu'elles manquassent nonce seulement de forces matérielles, mais encore de moyens « pour subvenir aux besoins des troupes en campagne. Je « crois que la fermeté seule pouvait me faire triompher dans « cette lutte de neuf mois contre des avis contraires. Ajou- « tez que l'opinion publique en Angleterre variait presque « comme le vent, et vous reconnaîtrez que je n'avais rien de « mieux à faire que de m'en rapporter à moi-même. »
L'opposition fit de vains efforts pour ébranler cette rare fermeté, mélange de foi dans l'avenir et de confiance en soimême. Wellington n'essaya pas même de rejeter sur autrui la responsabilité d'une lutte que le moindre revers pouvait rendre fatale à sa réputation. Il accepta franchement sa part d'impopularité dans la capitulation de Cintra, — s'avoua hautement l'auteur des mesures énergiques décrétées pour la défense du Portugal, — et s'exposa résolument aux attaques de l'opposition (qui accusait le gouvernement d'avoir compromis le succès de la campagne de Talavera par l'expédition malheureuse de Walcheren), en écrivant la lettre suivante, dont le premier ministre fit usage pour dégager la responsabilité du cabinet : « Vous serez peut-être satisfait « d'apprendre que je ne pense pas que les affaires eussent
« été dans un meilleur état, si vous aviez envoyé votre « grande expédition en Espagne au lieu de l'envoyer dans « l'Escaut (i)... »
En 1813, Wellington montra la même abnégation en écrivant au premier ministre : « Ce n'est pas le gouvernement « que l'on doit attaquer pour l'insuccès du siège de Burgos. « // n'a pas eu à s'occuper du siège; c'est une opération en- « tièrement de mon fait (2). »
Quelque pénible que fût sa situation, jamais le duc ne réclama des secours quand il savait le gouvernement dans l'impossibilité de lui en fournir : « Je crois, écrivit-il à J. Vil- « liers (s), qu'étant comme je le suis dans la confidence des « ministres, connaissant leurs moyens, l'emploi qu'ils en <t font, et les difficultés de toute espèce qu'ils ont à com- « battre, il serait déloyal de ma part de leur proposer dans « mes dépêches des mesures qu'ils ne pourraient adopter « malgré tous les avantages qu'elles présenteraient. . . Je sais « très-bien, ajouta-t-il, que 40,000 hommes valent mieux que « 30,000; mais, lorsque les ministres sont dans l'impossi- « bilité de les obtenir, serait-il beau, serait-il loyal de ma « part de demander un homme au delà de ce qu'il faut abso- « lument pour atteindre le but que je me propose (4)? »
Plus les circonstances s'aggravaient et plus les hommes politiques se tenaient à l'écart, — plus Wellington se montrait disposé à augmenter sa part de travaux et de responsabilité. Cette grande force de caractère et cette admirable persévérance donnèrent des résultats que le génie militaire seul n'aurait pu produire. Les mêmes qualités permirent au
(1) Lettre du 25 août 1809, à lord Liverpool.
(2) Lettre du 6 décembre 1809.
(3) Lettre du 23 novembre 1812, au comte de Liverpool.
(4) « Je n'ai jamais eu pour habitude d'importuner le gouvernement par des demandes de forces; j'ai toujours au contraire fait marcher le service le mieux que j'ai pu avec ce qu'on a mis à ma disposition. » — Wellington : Lettre du 19 août 1813 au comte Bathurst.
duc de préserver son armée de tout découragement dans les circonstances où la fortune semblait prête à l'abandonner. C'est ce qu'atteste entre autres le général Stewart, un des principaux acteurs de la guerre de la Péninsule : « Lorsque, dit-il, nous apprîmes à Deleytosa (après la bataille de Talavera) que les Autrichiens avaient été mis en déroute, toute l'armée fut découragée. Elle crut qu'il serait impossible de tenir tête aux Français. Sir Arthur ne partagea pas cette opinion. Il parlait et agissait comme si les événements eussent pris la direction qu'il avait désirée, et cette conduite fit croire à chacun de nous que le général en chef avait pourvu à tout, ou qu'il était en mesure d'y pourvoir (1). »
Le même écrivain dit encore (2) : « Je ne prétends pas faire de reproches à aucun officier; mais je ne crains pas de dire qu'il n'y avait qu'un seul homme dans l'armée qui ne désespérât point de l'entreprise, et cet homme était sir Arthur Wellesley. Loin de désespérer, il affirmait qu'on pourrait défendre le Portugal, même en admettant que l'Espagne succombât. »
Cette énergie calme et persévérante prouve que Wellington avait une grande confiance dans ses plans de campagne, confiance qui elle-même était le résultat des fortes études et des investigations laborieuses auxquelles le duc subordonnait ses moindres résolutions. Avant d'exécuter un projet, il l'avait examiné sous toutes ses faces, et pris ses mesures pour toutes les éventualités. Son jugement toujours sûr ne subissait ni l'influence de la crainte, ni celle de l'enthousiasme. A cause de cela même, il voyait plus juste que les autres, et se rendait parfaitement compte du résultat probable de ses opérations. C'est ainsi qu'il écrivit à lord Liverpool, en 1810:
(1) LONDONDERRV, t. II, p. 24.
(2) LONDONDERRY, t. II, p. 34.
« L'Espagne finira par secouer le joug de la France. » A l'amiral Berkeley, le 17 octobre de la même année : « J'ai « la ferme opinion que l'ennemi ne peut réussir dans son « attaque contre Lisbonne. » — A lord Liverpool « l'armée « française du Nord et celle d'Andalousie ne viendront pro- « bablement pas au secours de Masséna. » — Au ministre de la guerre : « Cadix a été fortifié ainsi que le Portugal; or, « il est douteux que les Français s'emparent jamais de l'un « ou de l'autre. » — A lord Bathurst, le 12*juillet 1813 : « Je crois que je pourrai garder les Pyrénées aussi aisément « que le Portugal. » — Et à sir Charles Stuart, le 18 juin 1815, avant la bataille de Waterloo (5 heures du matin) : « Tranquillisez, je vous prie, les Anglais si vous le pouvez. « Qu'ils se préparent à partir, mais qu'ils ne mettent ni pré- « cipitation ni frayeur, car les affai?'es tourneront bien pour « nous. »
Il est une vertu rare que Wellington possédait à un haut degré : c'est la modération dans le succès et la clémence après la victoire. Son instinct lui avait fait comprendre de bonne heure qu'on ne gouverne pas avec la haine, et que, suivant l'expression d'un illustre écrivain, « les grands politiques sont des cœurs généreux. »
En 1803, au moment de commencer la guerre contre les Mahrattes, sir Arthur fit la proclamation suivante : « Le gé- « néral en chef n'a pas l'intention de nuire aux habitants : en « conséquence, les Amildars et autres personnes sont priés
« de rester tranquillement chez eux et d'obéir aux ordres « qu'ils recevront ; s'ils ne font pas de mal aux armées ance glaises, il ne leur en sera pas fait non plus (1). »
Et, en 1804, après avoir soumis ces peuples barbares, il recommanda au peschwah (2) « le pardon et l'amnistie comme « les meilleurs moyens de rétablir son autorité, l'ordre et la « paix intérieure. » — « La guerre n'aura pas de fin, écriée vit-il au secrétaire du gouverneur général (5) si l'on ne parce donne à personne; et je ne pense pas que le gouvernemenl ce anglais veujlle que les troupes anglaises soient les instrucc ments des vengeances du peschwah. »
Toujours dans la même pensée, il écrivit au président anglais de Poonah (4) : <c Puisque la guerre est terminée, je « crois franchement qu'il faut déposer toute animosité. » Et au colonel Murray (5) : « Traitez les Mahrattes avec la plus ce grande bienveillance, avec la plus grande douceur. »
Lorsqu'en 1810, le prince régent de Portugal, sur les pressantes sollicitations de la cour de Londres, eut accordé à Wellington le droit d'éloigner Sbuza et l'évêque d'Oporto, ses deux plus grands ennemis, le duc n'usa point de ce droit; il conserva même en position les fonctionnaires dévoués aux fidalgos, jugeant qu'on obtiendrait plus parla douceur et la longanimité que par la violence appuyée sur la force (6). Il eut malheureusement le regret de voir ses bonnes intentions méconnues, ce qui ne l'empêcha pas d'écrire trois ans après (7),
(1) « General Wellcslcy does not nowever intend lo make war upon Ibein habitants and accordingly ail Amildarsand otheps arerequiered ta remain quietly in their stations and obey Ire orders ibe will receive; and if tboy do not injury tbo the Britiscb armies notwillbe doue to Ibcit) . »
(2) Voir sa lettre du 27 mars 1804 à M. Scott WatMng, écuyer à la résidence de Poouah.
(3) Colonel Close, 22 janvier 1804.
(4) A M. Scott Warning, 12 mars 1804.
(5) 22 mai 1804.
(6) Voir Despatches, t. IX, p. 91, une lettre où Wellington expose les raisons qui rengagèrent à ne pas éloigner Souza.
t,7) Lettre du 11 juin 1813, à don Juan O'Donoju.
de son propre mouvement, à la régence de Madrid, pour lui recommander une amnistie générale en faveur de tous les Espagnols exilés : « Si mes efforts, dit-il, pour délivrer le « pays de ses oppresseurs sont couronnés de succès, tôt ou « tard des négociations s'ouvriront pour conclure une paix « définitive entre la France et l'Espagne, — or l'amnistie « écartera la plus grande difficulté qui s'oppose à la conclu- « sion d'un tel arrangement. Au surplus, tous ces exilés, les « uns fort riches, les autres doués de grands talents, seraient « en France une sorte de levier au moyen duquel cette puis- « sance révolutionnaire pourrait troubler perpétuellement la « tranquillité intérieure de l'Espagne. »
Ainsi, quelques jours après la bataille de Vittoria, et dans un moment où d'affreux libelles désignaient Wellington à la vindicte publique comme un ennemi de la nation et un pillard incorrigible, ce général, prétendu si sévère et si dur, prenait sous sa tente l'initiative de la seule mesure généreuse qui eût été proposée depuis l'origine de la guerre : « Les idées « que je viens d'exprimer, dit-il, me sont personnelles; ja- « mais je n'ai entretenu la plus petite correspondance à ce « sujet avec le gouvernement anglais qui, je crois, n'y a ja-
« mais songé Je puis attacher plus d'importance à ces
« idées qu'elles ne méritent, mais du moins elles me sont (f inspirées par un dévouement sincère aux intérêts de l'Es- « pagne. »
Il faut lire cette admirable lettre pour apprécier les nobles et généreux sentiments de Wellington.
Rappelons encore la démarche qu'il fit, en 1810, auprès du comte Liverpool, dans le but de provoquer une souscription nationale en faveur des Portugais ruinés par la guerre (1), — et les mesures énergiques au moyen desquelles il empê-
(I) A la lin de 181 1, Wellington m;ut 15,000 dollars sur le produit de eelte souseriptiou ;
cha le pillage et la dévastation des provinces envahies par ses troupes, alors même que les habitants de ces provinces furent très-mal disposés pour lui (1).
La vie de Wellington abonde en traits de ce genre. On sait comment il recueillit et fit élever le fils de d'Hoondiah, trouvé sur un champ de bataille de l'Inde ; — comment il intervint en faveur du général Franceschi (2), du jeune Mascarhenas et de plusieurs autres victimes de la barbarie des gouvernements de la Péninsule, — et avec quelle sollicitude il protégea contre la fureur des Portugais les blessés et les soldats ennemis que le sort de la guerre avait fait tomber entre ses mains après l'évacuation d'Oporto, en mai 1809. A l'occasion de ce dernier fait, il adressa aux habitants la proclamation suivante (3) : « Je vous engage à être miséricor- « dieux envers les blessés et les prisonniers. Les lois de la « guerre leur donnent des titres à ma protection, et je suis « décidé à la leur accorder. »
Pour assurer à ses soldats la même protection, le duc, connaissant l'humanité des officiers français, écrivit (a) au général Kellermann : « J'ose réclamer vos bons offices au- « près du général en chef de l'armée française , et vous re- « commander mes blessés. Si c'est le maréchal Soult qui « commande, il me doit tous les soins qu'il peut donner à « ces braves soldats, car j'ai sauvé les siens, que le sort de la
il acheta du bétail qu'il fit distribuer au peuple. Voir la lettre du 27 mars 1812 à Cli. Stuart.
(1) la modération et la longanimité de Wellington déplut môme quelquefois au gouvernement anglais ; ainsi le ministère annula eu 1813 les licences que le duc avait accordées aux navires français après la prise de Saint-Jean de Luz.
(>) Général français que la junte de Sévillc, malgré les pressantes démarches de Wellington, laissa mourir dans un cachot infect.
Mascarhenas fut condamné a mort par la régence et exécuté en 1811 pour avoir pris service dans l'armée française à l'époque où Junot était A Lisbonne.
13) Proclamation du 13 mai 1809.
(i) LC 9 août 1809.
« guerre avait mis dans mes mains, des fureurs de la populace « portugaise, et je les ai bien soignés. » (Sic.)
En effet, il avait permis à des chirurgiens français de venir panser les malades de Soult et de pénétrer dans le camp des alliés avec un sauf-conduit.
Les Français, touchés de ces procédés chevaleresques, voulurent payer de retour ; c'est ainsi que le maréchal Victor fit distribuer des vivres aux Anglais trouvés dans l'hôpital de Talavera, quand ses propres soldats mourraient de faim(i). Grâce à cet échange de bons procédés, la guerre, poursuivie avec tant de barbarie entre les Français et les habitants de la Péninsule, ne perdit jamais son caractère de lutte civilisée entre les Anglais et les Français. A Talavera, un peu avant la reprise de la bataille, on vit les soldats des deux armées descendre vers un petit ruisseau qui serpentait au milieu de la plaine, se désaltérer et se congratuler mutuellement sur la bravoure qu'ils avaient déployée dans la matinée.
Les Espagnols, toujours vindicatifs, donnèrent ce jour-là un spectacle bien différent : il fallut, après la bataille, que les Anglais en vinssent aux mains avec les soldats de Cuesta pour empêcher ceux-ci de tuer ou de mutiler les blessés français (2).
Voici un autre trait qui fait honneur à l'armeé de Wellington :
Le 25 juillet 1810, le maréchal Ney, après avoir battu le général Crawfurt, résolut de le poursuivre au delà de la Coa;
(1) « Les officiers généraux français se sont en général admirablement conduits envers les « officiers et les soldats anglais tombés entre leurs mains à la suite de l'abandon de Talavera « par l'armée espagnole. Au mois d'août dernier, ils ont fourni de l'argent aux officiers dans « plusieurs occasions. » Lettre de Wellington, 17 décembre 1809, au comte Liverpool.
Mortier, qui occupa Talavera après Victor, continua à donner les mêmes soins aux blessés anglais.
(2) Bien différente fut la conduite des Anglais qui, après la bataille de Busaro permirent aux Français de venir enlever leurs blessés, et les aidèrent même dans l'accomplissement de ce pieux devoir.
il essaya, à deux reprises différentes, de passer le pont établi sur cette rivière; chaque fois il fut repoussé. A la seconde tentative, et quand la fusillade durait encore, un chirurgien français, agitant son mouchoir, se mit à panser les blessés sous une grêle de projectiles : son humanité courageuse fut respectée. Tous les mousquets se détournèrent de lui, quoique ses compatriotes, dont rien ne pouvait abattre le courage, se préparassent à une troisième attaque (i).
M. de Chàteaubriant a révélé un trait d'humanité tout aussi honorable dans la lettre suivante, adressée en 1815 au Journal de Paris :
«... Nous sommes trop sensibles à la gloire pour ne pas admirer lord Wellington ; ne se sent-on pas touché jusqu'aux larmes, quand on voit ce vénérable grand homme promettre, lors de notre retraite en Portugal, deux guinées pour chaque prisonnier qu'on lui amènerait vivant (2) !... »
Ces procédés devaient être compris par les Français. Bientôt, en effet, il s'établit entre les deux armées un échange de bons procédés, qui honore l'humanité jusque dans les scènes de carnage où elle est le plus cruellement outragée.
A peine arrivé à Torrès-Vedras, le prince d'Essling voulut reconnaître les lignes anglaises. « Il se trouvait, dit M. Thiers, sous l'une des batteries ennemies qu'il observait avec une lunette appuyée sur un petit mur de jardin. Les officiers anglais, qui apercevaient distinctement l'illustre maréchal, éprouvèrent à son aspect un sentiment digne des nations civilisées, quand elles sont réduites au malheur de se faire la guerre. Ils pouvaient, en faisant feu de toutes leurs pièces, cribler de boulets l'état-major du général en chef, et probablement l'atteindre lui-même : ils tirèrent un seul coup pour
(1) NAPIER, t. V, p. 351.
(2) Citée par Le Mayeur, dans un opuscule sur la bataille <Je Waterloo, p. 43.
l'avertir du péril, et avec tant de justesse, qu'ils renversèrent le mur qui servait d'appui à sa lunette. Masséna comprit le courtois avertissement, salua la batterie et, remontant à cheval, se mit hors de portée (1). »
Dans une rencontre de cavalerie, après le combat d'Elbodon, en 1811, un officier français, sur le point de frapper le capitaine Felton Harvey, s'aperçut que ce brave soldat n'avait plus qu'un bras; il changea aussitôt le mouvement de son cheval, salua son adversaire du sabre et passa outre (2).
La même année , le général Hill avait mis en déroute à Aroyo de Molinos la division Girard du corps de Drouet : pendant le combat un officier autrichien, appelé Sternowitz, autrefois employé dans les rangs de l'armée française, était tombé au pouvoir de Girard; il allait être jugé et fusillé sans aucun doute, quand Hill, se fiant à la générosité de son adversaire, fit réclamer cet officier à titre de service personnel. Drouet , malgré le douloureux échec que venaient d'essuyer ses troupes, accéda à ce désir et renvoya le prisonnier, qui du reste était un brave soldat.
Dans la nuit du 9 au 10 juin 1811, les Anglais donnent l'assaut au fort San-Cristoval (de Badajpz), commandé par le capitaine Jondion : l'assaut est repoussé, et le fossé comblé de morts. « Au milieu de ce désordre, quelques officiers anglais implorent la généreuse pitié de leurs adversaires; le vaillant Jondion, qui est à la tête des siens sur les remparts, crie à ces officiers de redresser une des échelles et de monter dans le fort où on leur prodiguera les secours qu'ils réclament. Ce conseil est suivi, et les soldats français aident euxmêmes leurs ennemis à gravir la brèche (3). »
Le même fait se reproduisit dans les mêmes conditions,
(1) Histoire du Consulat et de l'Empire, l, III, p. 417.
',2)IVAP!En, t. Vil, p. 318.
(3) notoires et conquêtes, t. XX, p. 252.
après l'assaut infructueux de Saint-Sébastien, le 25 juillet 1813. (Voir t. II, p. 123.)
Un peu avant la bataille de Salamanque (en juillet 1812), les Anglais et les Français, passant en groupes le Douro, causaient amicalement entre eux des combats qui allaient avoir lieu. « Les camps des bords du fleuve, dit le colonel Napier, semblaient, par moments, appartenir à une même armée, tant il est difficile d'obtenir que de braves soldats se haïssent (î). »
Vers la même époque, il n'était pas rare de voir les officiers français et anglais se saluer amicalement de l'épée, dans les marches où les troupes se côtoyaient, par exemple dans la marche du duc de Raguse sur la Guarena, en juillet 1812 (2).
Le général français Ferrey, blessé pendant la retraite de la Corogne, était mort à Olmedo des suites de ses blessures. Le 27 juillet, les Anglais, en entrant dans la place, virent les Espagnols occupés à déterrer le cadavre de ce général dans l'intention de le mutiler. Les soldats de la division légère, ceux-là même qui avaient si souvent combattu la brave division Ferrey, intervinrent aussitôt et arrachèrent le cadavre aux mains des profanateurs ; ils le déposèrent ensuite avec respect dans une nouvelle tombe, sur laquelle ils amoncelèrent des débris de rochers afin de le soustraire à d'indignes représailles.
Non moins honorable est l'action du maréchal Ney qui, après avoir contribué à la déroute de l'armée de John Moore, fit ériger un monument à ce brave général dans le bastion de la Corogne, où son corps avait été enseveli.
On peut citer aussi la bonté d'âme de ce vieux soldat an-
(i) Napier, t. IX, p. 177.
(2) NAPlFR.t.IX, p. 191.
glais du célèbre 45e de ligne, qui, le 9 décembre 1815, au moment de l'attaque, alla prévenir une sentinelle perdue de l'armée française et l'aida même à mettre son sac. — Dans la matinée du même jour, les Français eurent pareille attention pour une sentinelle du 45e (i).
Le colonel Napier, dans son Histoire des guerres de la Péninsule, cite un trait analogue qui mérite d'être rapporté : « Un jour, dit-il, le duc de Wellington avait prescrit à un détachement de carabiniers de s'emparer d'une colline gardée par un petit nombre de soldats français. Voyant que les carabiniers marchaient très-vite et ne tiraient pas, il leur envoya dire de commencer le feu. — « C'est inutile, répond un vieux soldat qui s'empresse de lever la crosse en l'air et qui promène ses doigts sur son fusil, comme s'il jouait d'un instrument à vent. » Ce soldat, au lieu de faire feu, transmettait à la sentinelle française une véritable dépêche télégraphique, dont le sens était à peu près celui-ci : « Nous avons besoin de ce poste pour un quart d'heure. Vous n'êtes pas en force suffisante; retirez-vous, à charge de revanche. » Et, en effet, la dépêche fut très-bien comprise, et il ne se tira pas un coup de fusil.
Un témoin oculaire, le lieutenant-colonel Leith-Hay, rapporte que, lorsque le vieux général Rey sortit de la citadelle de Saint-Sébastien avec une poignée de braves, restes mutilés d'une garnison de 4,000 hommes, les officiers anglais, spectateurs de cette scène imposante, se découvrirent en signe de respect; le général Rey, vivement ému, baissa son épée pour répondre à la civilité de ses loyaux adversaires.
Wellington encourageait par son exemple ces sortes de manifestations, qui ôtent à la guerre son cachet de barbarie et rehaussent le soldat dans sa propre estime et dans l'estime du monde. Toutes les fois que le duc pouvait obliger un général
(l) napier, t. xu, p. 241.
français, il ne manquait pas de le faire ; ainsi , le 20 octobre 1809, il écrivit à Kellermann : « Votre aide de camp « M. de Turenne a été fait prisonnier en Castille par l'armée « espagnole; j'ai de ses nouvelles, et je suis chargé de vous « apprendre qu'il se porte très-bien. J'ai demandé qu'il fût « échangé contre le lieutenant Cameron. Tout ce qu'il est en « mon pouvoir de faire pour que M. de Turenne vous soit « rendu, je le ferai; si, malheureusement, je ne réussissais « pas, croyez que je ne négligerai rien pour adoucir sa situa- « tion. »
Un autre fait de ce genre nous a été révélé par le roi Joseph écrivant, le 1er septembre 1812, à sa femme : « Wellington « a eu la courtoisie de m'adresser tes lettres prises par les « ennemis. »
On aime à rappeler ces traits d'humanité et ces procédés chevaleresques, parce qu'ils forment un constraste heureux avec les scènes d'horreur et de carnage dont la guerre d'Espagne offre, hélas ! tant d'exemples.
En 1815, la généreuse intervention de trois officiers anglais sauva la vie au général Lavalette. Quoique répréhensible au point de vue légal, ce fait atteste d'une manière honorable les sentiments qu'éprouvaient a l'égard des Français les militaires formés à l'école de Wellington.
Quand le sort de la guerre faisait tomber entre les mains du duc quelque officier de marque, il avait accoutumé de le traiter en camarade et de l'admettre à sa table.
Voici un trait raconté par le général Lamare, commandant du génie à Badajoz, lors du siège de cette ville :
« En apercevant les prisonniers, le duc sourit et leur dit, avec une noble et généreuse expression : — Vous devez être bien fatigués, messieurs.. . avez-vous déjeuné? — Non, répliqua le général Veiland, nous n'en avons pas eu le temps. (Effectivement depuis plus de 18 heures nous n'avions pris aucune nourriture.) — Eli bien, entrez ici, messieurs, et acceptez
quelques rafraîchissements. Chacun passa alors sous une tente fort simple où l'on servit un déjeuner frugal. »
La nation espagnole ou plutôt les chefs du parti avancé non-seulement désapprouvaient ces sortes de procédés, mais faisaient un crime à Wellington de ce qu'il épargnât les Français avec autant de soin. Ces reproches furent publiquement articulés dans un pamphlet écrit dans les bureaux même du ministre de la guerre d'Espagne, en 1815, à propos du sac de Saint-Sébastien. Le duc se contenta de répondre : « Jusce qu'à ce qu'il soit positivement ordonné que toutes les « troupes ennemies dans une place prise d'assaut soient pasce sées au fil de l'épée, il sera difficile d'obtenir des officiers ce et des soldats anglais qu'ils maltraitent un ennemi fait ce prisonnier (1). »
On doit reprocher cependant à Wellington de n'avoir pas fait d'activés démarches pour obtenir l'échange des malheureux prisonniers français jetés presque nus sur le rocher brûlant de Cabrera (2). Cet échange avait été proposé par Cuesta après la reddition de Tarragone, et le duc s'y était opposé, mais par ordre du gouvernement anglais qui, sur ce point, ne voulut jamais entendre raison. Nous eusions voulu trouver dans la correspondance de Wellington quelque mot de protestation contre cette rigueur excessive, que ni ses sentiments, ni son exemple ne pouvaient absoudre. S'il ne le fit point, c'est que probablement il désespéra de faire revenir les ministres sur une mesure prise dans un but déterminé et à la-
(1) Lettre du 9 octobre 1813, à Henri Wellesley.
(2) On sait avec quelle barbarie le gouvernement anglais lit déposer 7,000 prisonniers français sur cette iie, « peuplée seulement d'arbustes sauvages, » comme dit Toréno, t. III, p. 233.
Environ la moitié de ces malheureux moururent. Au témoignage d'un historien anglais f Soutliey ), ils furent réduits à faire des boutons avec les os de leurs camarades, et à se servir de leurs crânes pour vases. 1,5.00 entrèrent au service d'Espagne, ne pouvant endurer plus longtemps ces horribles souffrances; 500, presque tous officiers, furent conduits en Angleterre ; à la fin de la guerre, il restait encore 2,000 Français dans l'Ile.
quelle ils tenaient avec l'obstination que l'on met d'ordinaire à défendre les résolutions injustes ou violentes. Il eût été cependant d'un bon citoyen de l'essayer, et de faire même l'impossible pour épargner à son pays l'opprobre d'avoir infligé à des ennemis loyaux et malheureux un traitement auquel il n'y a de comparable dans les annales modernes que l'ignoble captivité où furent retenus les soldats français embarqués sur les pontons de Cadix, et le long supplice de cet adversaire illustre qui, trop confiant dans la générosité de son ennemi, « était venu s'asseoir , nouveau Thémistocle , au foyer du « peuple anglais. »
A l'égard de Napoléon du moins, Wellington n'a pas de reproche à se faire. Il le combattit ouvertement, et après la chute de l'empire, il rejeta avec mépris la proposition de se débarrasser de lui par un assassinat (1).
La lettre qu'il écrivit à cette occasion mérite une place dans l'histoire. «Blùcher veut le tuer, dit-il, maisj'ai répondu « que je parlerai et que j'insisterai pour qu'on dispose de « Bonaparte d'un commun accord. Je lui ai dit aussi, qu'é- « tant son ami particulier, je lui conseillais de ne pas se « mêler d'une affaire aussi infâme ; que lui et moi nous « avions joué un trop noble rôle dans ces événements pour « devenir des bourreaux (2) »
Cette lettre qui rappelle celle du vicomte d'Orte à Charles IX, révèle une âme généreuse, capable de s'élever au-dessus des
(1) Le général Huftiing, chargé île négocier cette affaire avec le duc, rapporte dans ses Mémoires, que Wellington lui dit : « En tel acte flétrirait nos noms dans l'histoire, et la pos- « térité dirait de nous : ils n'étaient pas dignes de vaincre TCapoléon. »
Le général Gneisenau, cependant, insista au nom de son chef, et écrivit le 27 juin à Muffling : u Dirigez les négociations de manière que Bonaparte nous soit délivré pour être exé- « cuté. C'est ce que l'éternelle justice demande et que la déclaration du 13 mars permet de « faire. Ainsi le sang de nos soldats tués ou mutilés les 16 et 18 juin sera vengé ! » Deux jours après, le même général fit savoir au négociateur que l'intention de Blûcher était de fusiller Napoléon a la même place où fut tué le duc d'Knghien, mais Wellington persista et la proposition n'eut pas de suite.
(2) Lettre à, sir Charles Stuart, 28 juin 1815.
haines et des passions vulgaires. Sous ce rapport, Wellington était supérieur à Napoléon, qui, dans sa conduite envers le duc d'Enghien, envers la reine de Prusse et la famille royale d'Espagne, oublia ce qu'on doit au malheur, et qui, chose vraiment incroyable, fit un legs de 10,000 francs au misérable auteur d'une tentative d'assassinat sur le duc de Wellington.
Quelques historiens français, tout en flétrissant cette odieuse disposition testamentaire, ont fait un crime au duc de Wellington d'avoir provoqué la déportation de l'empereur à Sainte-Hélène ; d'autres lui ont reproché de n'avoir fait aucune démarche pour sauver le maréchal Ney, bien que sollicité par les supplications et les larmes de la malheureuse duchesse d'Elchingen.
Nous devons un mot d'explication à ces historiens, moins dans l'intérêt de Wellington que dans l'intérêt de la vérité.
Pour ce qui regarde d'abord l'empereur, il est tout naturel qu'on ait cherché à l'éloigner de l'Europe, lui qui avait profité du voisinage de l'île d'Elbe pour rentrer en France et troubler une seconde fois la paix du monde. On ne pouvait plus d'ailleurs se fier à sa parole ni à ses engagements , après qu'il eût violé d'une manière éclatante le traité de Fontainebleau déterminant son lieu d'exil. Quant au choix de Sainte-Hélène, ce n'est pas le duc qui l'inspira; il n'eut même pas à s'occuper de cette question. Dès le mois de mai 1814, en effet, les plénipotentiaires au Congrès de Vienne avaient décidé, dans une conférence secrète, que si Napoléon s'échappait de l'île d'Elbe et qu'il tombât au pouvoir des alliés, on le transférerait à Sainte-Hélène ou à Sainte-Lucie (i). C'est Fouché qui avait soumis à Louis XVIII l'idée de cette déportation lointaine. Talleyrand la soutint au Congrès, et elle ne rencontra d'opposition que de la part d'Alexandre.
(i) Capefigue. Les Cent jours, p. 144.
Le plénipotentiaire portugais avait mis en avant une des Açores ; mais Castlereagh fit accepter Sainte-Lucie ou Sainte- Hélène. Si le cabinet de Saint-James donna dans la suite la préférence à Sainte-Hélène, c'est que les navigateurs français eux-mêmes avaient reconnu à cette île un aspect agréable et un climat très-sain (1).
On a beaucoup exagéré les mauvais traitements infligés à Napoléon dans son exil ; cependant, le gouvernement britannique est coupable de n'avoir pas adouci par ses égards et par ses libéralités le restant d'une vie si illustre et les douleurs attachées à la plus grande infortune des temps modernes. De ce chef au moins le duc de Wellington n'a pas de responsabilité à subir, puisqu'il n'entra dans le cabinet qu'après la mort de l'empereur.
Sans doute, il eût été beau de voir le vainqueur de Waterloo protester publiquement contre les tracasseries suscitées par le ministère au prisonnier de Sainte-Hélène. Mais connaissait-il les détails poignants de cette captivité, détails pour la plupart révélés seulement après la mort de l'empereur par ses compagnons d'exil? Ce n'est pas sir Hudson-Lowe, ce n'est pas le gouvernement, complice de cet indigne geôlier, qui lui eussent fait connaître la vérité sur ce point. Il est donc permis de supposer que le duc ne fut pas exactement renseigné sur les justes griefs de Napoléon. Dans le cas contraire, il serait coupable à nos yeux d'avoir gardé le silence, ou du moins de n'avoir pas fait une démarche auprès du gouvernement pour améliorer le sort de l'illustre victime. S'il nous était permis de faire une supposition à cet égard, nous dirions que l'absence de tout document propre à éclairer nos doutes, est une présomption favorable à Wellington.
(1) Voir à ce sujet un article curieux sur la déportation de Napoléon à Sainte-Hélène,, publié dmsVUnited service journal, en 1853.
Cependant, le contraire aussi est admissible, car le duc netait pas un de ces hommes expansifs, qui se plaisent aux protestations généreuses, alors même qu'ils ne sont pas sollicités à les faire, ou qu'ils savent d'avance n'avoir chance de succès. Dans son for intérieur, il condamna bien des actes contre lesquels néanmoins il s'abstint de protester, soit qu'il ne fût pas en position de devoir le faire, soit qu'il n'eût pas l'espoir d'arriver à un bon résultat.
Quant à l'exécution du maréchal Ney, on a tout lieu de croire, à la façon dont Wellington a qualifié les fautes de la Restauration , qu'il y fut hostile ; s'il n'est pas intervenu dans le débat, c'est sans doute parce qu'il n'avait rien à y voir. Ceci demande un mot d'explicaton.
Les souverains alliés avaient exigé des poursuites contre 200 fauteurs de la révolution du 20 mars. Le ministère Talleyrand était parvenu à faire rayer de la liste de proscription 143 noms; parmi les 57 restants ^e trouvait en première ligne celui de Ney. Au moment où la nouvelle liste parut, les hommes d'État français n'élevèrent aucune objection contre la légalité des poursuites annoncées.
L'argument tiré de la convention de Paris ne fut invoqué que pendant les débats de la Chambre des Pairs. Wellington, consulté sur ce point, déclara , avec l'assentiment unanime des ambassadeurs étrangers, alors à Paris, que la convention signée par le prince d'Ekmùhl, Blûcher et lui était exclusivement militaire et ne liait point la politique de Louis XVIII (î). Ce n'est pas lui, du reste, qui devait juger le prince de la Moscowa, c'étaient les compatriotes de Ney, les hommes les plus illustres de la nation française, d'anciens camarades, à
(1) Yoir le Mémorandum de Wellington relatif au maréchal Ney. Paris, 19 novembre 1815.
Il n'en est pas moins vrai, que l'exécution du maréchal fut une violation manifeste de la capitulation de Paris. Allson lui-même, cet historien si sévère pour Ney, est obligé d'en convenir (voir Bis t. of Europe, t. X, p. 486). M. Dupin a établi ce fait juridiquement.
qui la gloire et les services de l'intrépide soldat ne pouvaient être indifférents : or, parmi ces juges, au nombre de 160, pas un seul ne trouva le maréchal innocent. Dix-sept seulement votèrent pour la transportation et cinq seulement s'abstinrent. Pourquoi Wellington se serait-il fait le censeur de cet arrêt, lui dont l'âme toute militaire devait flétrir au surplus une action qui, de quelque manière qu'on l'explique, ne sera jamais ni loyale, ni chevaleresque? Il pouvait à la vérité demander la grâce de Ney ; mais, en présence de l'unanimité de la condamnation , quelle chance aurait eu cette démarche ? Vraisemblablement elle n'eût servi qu'à susciter des embarras et peut-être même des dangers au gouvernement; or, il ne pouvait convenir au restaurateur de la légitimité en France de fournir des armes à l'opposition contre le premier acte significatif de Louis XVIII.
Ceux qui reprochent à Wellington sa froide réponse à la supplique de la princesse de la Moskowa oublient que pas un des anciens compagnons du maréchal n'a eu le courage de demander au roi, en échange de son dévouement, la grâce du brave des braves. Tous, à l'exception peut-être de Moncey, ont baisé la main qui avait signé la sentence de leur camarade, et, témoins de cette lâcheté, la presse et l'histoire n'ont eu de verges que pour le vainqueur de Waterloo. C'est une flagrante injustice.
Pour comprendre les sentiments que la trahison de Ney devait inspirer au général anglais , il faut se rappeler que nul ne fut jamais plus esclave de ses devoirs ni plus opposé à l'emploi des moyens que l'honneur et la loyauté réprouvent. Quand on lui proposa de terminer la guerre avec d'Hoondiah Waugh par un coup de poignard, il rejeta cette offre avec mépris ; et quand le capitaine d'Argenton lui demanda son appui pour exploiter le mécontentement qui s'était manifesté dans l'armée de Soult, il refusa tout aussi énergi-
quement, trouvant peu digne d'obtenir par une révolte militaire ce qui devait être le prix de la bravoure et de l'habileté (1).
Fidèle à la parole jurée, il n'a jamais souffert que ses subordonnés la trahissent. Le 20 octobre 1809, il écrivait à Kellermann : « Quand les officiers anglais auront donné leur « parole de ne point s'évader, soyez sûr qu'ils la tiendront. « Je vous déclare que je n'hésiterais pas à faire arrêter ceux qui « y manqueraient pour vous les renvoyer immédiatement. »
On a reproché à Napoléon d'avoir violé la capitulation de Madrid, au maréchal Lannes d'avoir agi de même à l'égard de Saragosse, et au duc d'Albuféra d'avoir condamné à mort plusieurs habitants de Valence, encore qu'il eût promis « de « ne faire aucune recherche pour le passé contre ceux qui « auraient pris une part active à la guerre ou à la révolu- « tion. »
Wellington avait pour ces sortes de traités un respect tel, qu'il refusa de donner des armes à une partie des milices d'Âlméida, parce qu'en capitulant, ces milices s'étaient engagées à ne pas servir contre la France (2).
Pendant que Masséna était à Santarem, le duc apprit que des ordenanzas, après avoir fait soumission aux Français, tiraient avantage de leur position pour massacrer les trainards et les petits détachements de l'ennemi. Cette fourberie déplut au général en chef, qui enjoignit aux ordenanzas de cesser immédiatement un genre de guerre aussi déloyal (3).
Le duc abhorrait la duplicité de certains hommes d'État anglais, qui par leurs actes ont autorisé les autres nations à
(1) Ce fait et l'absence de documents positifs nous autorisent à regarder comme inexacte l'affirmation suivante du général Koch, auteur des Mémoires de Masséna.
« Des propositions brillantes furent faites au général Brenier pour l'engager à livrer VImelda, mais leur auteur n'en recueillit que la bonté. » T. VII, p. 485.
(2) Belmas est dans l'erreur, quand il prétend que Wellington employa ces milices après la capitulation.
(3) Napier, t. Vil, p. 224.
établir entre Londres et Carthage un parallèle fâcheux pour l'honneur britannique.
Pendant son séjour dans l'Inde, quoique ayant affaire à des princes astucieux et corrompus, il s'abstint rigoureusement de toute mesure susceptible de porter atteinte à la renommée de son pays. « Mieux vaut perdre dix provinces, « disait-il (1), que la réputation de scrupuleuse bonne foi, « et l'honneur que nous avons acquis dans la guerre des « Mahrattes »... « Une stricte justice doit toujours préva- « loir dans les transactions de la Compagnie avec les indice gènes (2). »
Et à propos des gouvernements de la Péninsule qui ne montraient pas beaucoup de loyauté et de respect pour leurs engagements : « Il serait difficile de dire, écrivait-il à Charles « Stuart (3), ce qui réussira ou ne réussira pas dans ces gou- « vernements d'intrigue ; mais à mon avis la ligne droite est « la meilleure. »
Wellington était très-opposé aussi à la politique envahissante et presque toujours égoïste du Foreing Office. Toutefois, pour ne pas entraver le gouvernement ou lui faire perdre son influence sur l'esprit des masses, il se bornait à protester contre cette politique dans sa correspondance intime ou confidentielle : « J'avoue, écrivait-il au major Malcolm (4), « qu'en réfléchissant au traité de paix avec Scindiah et à ses « conséquences, je crains que la modération du gouvernece ment anglais dans l'Inde ne paraisse avoir une grande res- « semblance avec l'ambition d'autres gouvernements. »
Dans une lettre à son frère Henri datée du 14 janvier 181 1 , le duc critiquait vivement le rôle que l'Angleterre voulait
(1) Lettre au major Malcolm, 17 mars 1804.
(2) 2 juin 1803, au secrétaire du gouvernement de Bombay.
(3) Leltredu 8 novembre 1811.
(4) 27 janvier 1804-
prendre dans la question des colonies espagnoles : « J'ai toujours été d'avis, dit-il, que dans ses relations avec l'Espagne la Grande-Bretagne devrait suivre une ligne de politique libérale et mettre de côté, au moins pendant la durée de la guerre actuelle, toute considération d'intérêt commercial Les folles spéculations des colonies ne peuvent
être tolérées ; l'autorité de la mère-patrie doit être soutenue, et les efforts de nos capitaines de vaisseaux marchands, pour amener la séparation de l'Espagne d'avec ses possessions lointaines, doivent être réprimés. « J'espère que la régence aura la fermeté de repousser la liberté du commerce avec les colonies. La Grande-Bretagne, par l'effet de cette même liberté à l'égard du Brésil, a ruiné le Portugal... Je me bornerai donc à demander s'il est sage, libéral, juste de détruire le pouvoir et les ressources de nos alliés, de les ruiner de fond en comble pour faire entrer dans la poche de nos marchands l'or qui entrait auparavant dans les caisses publiques (i). »
Lorsqu'en 1815, la coalition faisait à Napoléon une guerre déloyale, affectant un libéralisme et des intentions pacifiques qui n'avaient rien de sérieux, Wellington combattait ouvertement l'empire et levait le drapeau de la légitimité, sans prendre part aux fourberies qui ont marqué les négociations de cette époque. Au lieu d'effrayer les populations par des actes de représailles, il cherchait à gagner leur confiance, en s'offrant à elles, non comme un ennemi courroucé, mais comme le restaurateur du seul régime capable de leur donner la paix et le bonheur. Au moment de poser le pied sur le territoire français : « Je dois dire, écrivait-il à son gouvernement, que
(I) A Henri Wellesley, 10 août 1810.
« nos succès dépendront surtout de notre modération et de « notre justice. »
Ce langage, et plus encore la conduite du général anglais, formaient un contraste singulier avec les faits et gestes des alliés au nord et à Test de la France. Là furent commis , en effet, malgré les déclarations les plus rassurantes, une foule d'excès dont le souvenir n'est pas encore effacé de la mémoire du peuple, et que Wellington eut le courage de désapprouver hautement.
Le respect du duc pour l'autorité n'allait pas jusqu'à lui faire accepter par une approbation tacite ou un silence complaisant la responsabilité d'une mesure injuste ou nuisible. Peu d'hommes ont mis autant de franchise à défendre leurs opinions; cependant, il n'était pas d'humeur chagrine ni enclin à la critique. En règle générale même, il ne se prononçait que lorsqu'il était consulté, ou lorsqu'il se croyait obligé de parler dans l'intérêt de la chose publique.
En dehors de ces deux cas, il évitait de faire connaître son opinion , ayant adopté pour maxime quil ne faut pas se mêler des choses qui ne nous regardent point.
Wellington possédait à un haut degré ce courage moral qui ne craint pas de se heurter à de puissantes influences, lorsqu'il s'agit de l'accomplissement d'un devoir essentiel. Ainsi, quand le duc d'Angoulême le pressa de mettre l'armée anglaise à la disposition de sa famille pour réprimer la contre-révolution de Bordeaux, il lui écrivit : « C'est contre mon avis et « ma manière de voir que Louis XVIII a été proclamé... Aucun « pouvoir sur la terre ne me fera départir de ce que je crois « être mon devoir envers les souverains alliés, et je ne « risquerai pas même une compagnie pour sauver des pro- « priétés et des familles mises en danger contre mon avis et « mon opinion.. . Je serais coupable d'une grave infraction à « mes devoirs et d'une grande cruauté envers les habitants
« du pays, si je les livrais à Votre Altesse Royale prématuréce ment, ou contrairement à leurs vœux (1). »
C'est avec la même fermeté qu'il combattit dans la suite les vues des souverains disposés à mutiler la France ; — qu'il prévint les effets de la haine aveugle de Blùcher; — qu'il défendit au Congrès d'Aix-la-Chapelle le système de l'évacuation immédiate, dont la plupart des alliés ne voulaient pas, — et que, dans l'administration de son propre pays, il sut résister tour à tour aux menaces et aux séductions des tories et des whigs, de ses amis et de ses ennemis, du peuple, et même de la couronne (2).
En votant l'émancipation catholique, il se mit à dos la majorité de la nation, les classes élevées, si puissantes en Angleterre, et les classes moyennes, si fortement attachées à leur religion ; et, en combattant la réforme parlementaire, il exposa tout aussi résolument sa popularité aux haines du parti avancé , qui essaya vainement de l'intimider par ses menaces et ses outrages.
Dans toutes les phases de sa vie , il se montra le même : circonspect et lent à prendre une résolution, mais ferme et ne reculant devant aucun obstacle, ni devant aucun sacrifice personnel, lorsqu'il s'agissait de l'exécuter : iron duke sur le champ de bataille, iron duke dans le cabinet, et néanmoins toujours bon, affable, humain, quand il pouvait suivre les inspirations de son cœur.
Wellington avait cette fermeté de conviction et cette grandeur d'âme qui font mépriser l'injure et la calomnie. Il ne répondait ni aux journalistes, ni aux pamphlétaires. Canning signala ce fait caractéristique dans une séance de la Chambre
(!) Lettre du 2'J mars 1814.
(2j Témoin l'approbation qu'il donna à Robert Peel, quand celui-ci encourut la disgrâce de la reine, à propos de sa demande de renvoi des dames d'honneur et des femmes de chambre du palais.
des Communes (26 avril 1811) : « Pendant que notre brave « général, dit-il, était en butte à de fausses appréciations, « jamais il n'a daigné signaler les comptes rendus inexacts « qu'il voyaitpublier.il avait pris le parti de n'y pas répondre « en paroles ; et de laisser les résultats confondre les calom- « nies et les calomniateurs. »
Une seule fois, Wellington s'écarta de cette ligne de conduite : ce fut pour repousser les allégations d'un pamphlet publié dans le Duende, et basé sur une lettre écrite au ministre de la guerre par le comte de Ville-Fuentès, xefe politico de Guipuzcoa. Ce pamphlet était principalement dirigé contre le général Graham, accusé d'avoir ordonné et encouragé le sac de Saint-Sébastien. Wellington, en sa qualité de chef responsable, prit la défense de son subordonné, et, à la vivacité de son langage, on reconnaît qu'il fut cette fois piqué au vif. « Si ce factum, écrivit-il, est publié en Angleterre, je pour- « suivrai l'imprimeur. Je ne sais combien de temps je gardece rai mon sang-froid [hoiv longer my temper will last) ; mais « jamais je ne fus aussi dégoûté de quelque chose que de ce « pamphlet, et je ne sais ce qui me cause le plus de chagrin, « ou la conduite des soldats qui ont pillé Saint-Sébastien, ou « le libelle du xefe politico et du Duende (i)... »
« J'ai la conviction que ce nouveau libelle est écrit sous « la dictée du plus indigne de tous les goujats (the greattest « of ail blackguards),\e ministre de la guerre d'Espagne (2). »
Excepté dans cette circonstance , Wellington se montra toujours insensible aux attaques de la médisance et de l'envie. « Tout homme, écrivit-il, qui sert le public fermement et fi- « dèlement a pour ennemis et pour calomniateurs ceux qui
(1) Voir GURWOOD, t. XI, p. 232.
(2) Despatches, t. XI, p. 185. Lettre à sir Henri IVellcslejr.
Voir dans le recueil des dépêches, t. XI, p. 232, une autre lettre également violente contre ce pamphlet.
« désirent faire leur profit des besoins publics, des embarras, « des désastres et des malheurs du temps (1). »
Appréciant les choses à ce point de vue philosophique, il écrivit au comte de Liverpool, après les débats violents soulevés par la convention de Cintra : « Je vous assure que ce « qui s'est passé dans le Parlement, à propos de moi, ne m'a « pas affligé un seul instant (2). »
En 1815, à propos des attaques d'un journal d'opposition : « C'est une sorte de privilège des Anglais de ce temps-ci, « dit-il, de lire dans les feuilles quotidiennes des mensonges « sur ceux qui les servent, et j'ai été accoutumé, depuis « longtemps, à être traité de cette manière... Je suis parfaite tement indifférent à tout ce qu'on dit de moi dans les jour- « naux (s). »
Au courage qui fait vaincre sur le champ de bataille et triompher des obstacles de toute espèce, Wellington joignait cet autre courage si précieux et si rare, qui fait dédaigner les vaines satisfactions de l'amour-propre, pour obtenir un résultat solide de préférence à un résultat brillant. Ainsi, au début de la guerre des Mahrattes, il fit les plus grands efforts pour prévenir une collision que d'autres eussent recherchée avec empressement, comme une source de faveurs et de distinctions. Dans la Péninsule, il laissa plus d'une fois échapper l'occasion de remporter une victoire, uniquement parce qu'il jugeait cette victoire inutile, ou qu'il pouvait obtenir le même résultat sans exposer la vie de ses soldats. En voici un exemple remarquable. Au commencement de la campagne de 1810, l'armée et le peuple sollicitèrent unanimement Wellington de venir au secours de Ciudad-Rodrigo. Le duc avait
(1) Lettre du 9 juin 1813 au général Cooke.
(2) Despatches, t. V, p. 524.
(3) Lettre adresséeau rédacteur de ce journal. Paris, 24 uovembre 1815.
d'excellentes raisons pour ne pas le faire. Il refusa donc, laissa prendre la ville et se livra de plein gré à toutes les colères que cette action qualifiée de « honteuse » souleva autour de lui.
Avec le même stoïcisme, il brava les sarcasmes de Masséna qui, dans ses proclamations, attribuait « à la peur » l'inaction, calculée de son illustre adversaire.
Signalons encore la patience avec laquelle le duc attendit la retraite du prince d'Essling, opération prévue depuis longtemps et qu'il aurait pu hâter, mais sans avantage réel, par une attaque sur Santarem.
Les officiers anglais dans cette circonstance, comme dans beaucoup d'autres, poussèrent leur général à livrer des combats et à prendre l'offensive ; mais Wellington refusa invariablement de faire tuer ses soldats lorsqu'il ne devait en résulter que de la gloire pour lui. Ce respect de la vie de l'homme, et ce mépris de la renommée l'élèvent bien au dessus des généraux qui ne voient dans la guerre qu'un moyen d'obtenir de grands avantages ou une brillante renommée. « Le gouver- « nement s'est trompé, écrivit-il à Charles Stuart (1), s'il a « cru qu'un désir intéressé d'acquérir de la réputation ait « influé ou influera jamais sur ma conduite. Je suis venu ici « pour l'acquit de mon devoir ; la seule chose qui doive ou « puisse me satisfaire, est l'accomplissement de ce que je « dois à mon pays. »
Ce même sentiment d'abnégation faisait accepter à Wellington toutes les positions qu'il plaisait au gouvernement de
(1)4 juin iSll
lui donner. En 1809, il fut envoyé à Hastings pour s'occuper de la discipline, de l'instruction et des menus détails d'une brigade d'infanterie. Il s'acquitta de cette mission avec la plus scrupuleuse exactitude. Un de ses amis, étonné de tant de résignation, lui demanda comment il pouvait se contenter d'une brigade, lui qui avait commandé à des armées de 40,000 hommes sur le champ de bataille, et mérité plusieurs fois les félicitations du Parlement. — « La chose est « bien simple, répondit sir Arthur : Je suis nim mukwallah " comme nous disions en Orient, c'est-à-dire j'ai mangé le « sel du roi. Pour cela je comprends qu'il est de mon devoirce de servir sans hésitation, avec zèle et gaieté partout où le c roi et son gouvernement trouvent convenable de m'em- « ployer (î). »
Dans une autre occasion, un colonel ayant trouvé mauvais qu'on lui rendît son régiment, après qu'il eut commandé une brigade, Wellington écrivit à ce colonel (2) : « Tout ce que « je puis dire, c'est que, pendant ma carrière militaire, j'ai « passé du commandement d'une brigade à celui d'un régi- « ment , et du commandement d'une armée à celui d'une « brigade ou d'une division, selon que j'en ai reçu l'ordre, « et sans que jamais je me sois senti humilié de ces muta- « tions. »
On sait avec quelle abnégation sir Arthur Wellesley remit à Baird le commandement de l'expédition d'Egypte, lorsque déjà il avait réglé tous les détails de cette expédition. Le même fait se produisit au début de la guerre de Portugal.
En apprenant, dans la baie de Mondégo, que le ministère avait nommé Burrard au commandement de l'expédition dont il devait se croire le chef, à en juger d'après ses in-
(1) Gdrwood, Despalches, t. IV, p. 2. .
(2) 10 mal 1813,
structions, il écrivit à Castlereagh(i): « Tout ce que je puis « dire à cet égard, c'est que je ferai de mon mieux pour « assurer le succès, soit que j'aie ou non le commandement; « que je reste à l'armée , ou que je la quitte, vous pouvez « compter que je ne précipiterai pas les opérations, et que « je ne les commencerai pas un moment plus tôt, dans le « but d'acquérir de la gloire. Le gouvernement décidera « ultérieurement à quoi je dois être employé, soit ici, soit « ailleurs. »
Huit jours après (2), sir Arthur écrivit au même ministre : « ... Je serai le plus jeune des lieutenants généraux; cela ne « m'empêchera pas de servir le gouvernement partout et comme « il lui plaira. »
La règle de conduite de Wellington à cet égard se trouve clairement tracée dans les lignes suivantes écrites, au général Mackenzie (5) : « La seule place convenable pour un militaire « est celle où il a l'ordre de se rendre. »
En parcourant la volumineuse correspondance du duc, on trouve vingt fois ces mots stéréotypés : Donnez-moi des ordres, et vous serez obéi (4).
Cette soumission cependant n'empêcha pas le duc de donner ses avis et de combattre les idées de ses chefs ; mais , lorsque ses observations respectueuses n'étaient pas agréées, il se soumettait de bonne grâce, et s'appliquait à exécuter loyalement ce qu'on lui avait prescrit.
Au début de la guerre des Mahrattes, le gouverneur de Bombay, M.Dunkan, ayant désapprouvé le plan de sir Arthur pour l'organisation des troupes et la défense du Guzerat , le jeune officier écrivit à ce fonctionnaire (5) : « J'apprends par
(1) ;« août 1808.
(2) Le 8 août.
(3) 25 juin 1809.
(4) Voir t. VI, p. 9; t. V, p. 295 ; t. IX, p. 52 ; t. X, p. 75 et 76, et t. XI, p. 372.
(5) Lettre du 2 avril, t. VI, p, 9.
« votre lettre, que vous désapprouvez mon plan et que vous « me rendez responsable de son exécution.
« Je suis certainement prêt et disposé à accepter la respon- « sabilité de chaque mesure que j'adopte, et à encourir tout « risque personnel pour le service public ; mais je serais préce somptueux si, après votre opinion , je persistais dans la « mienne. »
En 1810, à propos de l'évacuation du Portugal, qu'il avait vivement combattue, Wellington écrivit (1) : « Tout ce que « je demande, c'est que si je dois être responsable, on me « laisse agir d'après mon propre jugement. Si le gouvernece ment accepte les opinions d'autrui et doute de l'efficacité ce des mesures que je propose, il n'a qu'à me donner des incc structions détaillées; je les suivrai strictement. »
En 1813, après avoir protesté contre le rappel des bataillons provisoires (s), le duc écrivit à lord Bathurst, ce que ce les ordres m'arrivent de la part de ceux qui doivent les ce donner, ils seront exécutés avec promptitude, et vous n'encc tendrez aucune plainte sur le mauvais effet qu'ils auront ce produit (3). »
Cette déférence pour l'autorité fut si grande, que lorsqu'il arrivait à Wellington de recevoir un ordre inexécutable ou nuisible, il demandait de nouvelles instructions, plutôt que de commettre un acte de désobéissance. C'est ce qu'il fit, par exemple, en 1809, à propos des instructions relatives à l'évacuation du Portugal. Il ne se mettait jamais en opposition avec un ordre formel, mais il prenait quelquefois sur lui, comme en 1808, de profiter du vague de ses instructions pour agir à sa volonté. Écrivant à M. Cooke (4), sous-secré-
(l) Lettre du 2 avril, voir Gunwoo», t. VI, p. 9.
$j C'est le duc d'York qui voulait rappeler ces bataillons en Angleterre. S; lettre du t) mais.
[i) Le 10 avril 1S14.
taire d'État : « Vous autres, dit-il, en Angleterre, vous allez « gand train et vous croyez que tout doit aller au gré de vos
« désirs mais vous oubliez quelquefois que vos géné-
« raux ont des instructions fort précises, et que pour bien « servir leur pays ils doivent se conformer à ces instructions, « quelque peu de crainte qu'ils aient d'assumer sur eux une « grande responsabilité. »
Veut-on une preuve encore de la parfaite soumission du duc à des personnes qui lui étaient inférieures en mérite, mais supérieures par le grade ou les attributions? Nous rappellerons sa déposition devant la cour d'enquête, instituée à propos de l'arrangement de Cintra. Il avoua dans cette déposition qu'il ne fut pas d'accord avec le général Dalrymple sur plusieurs articles de la convention, et que néanmoins il l'avait signée par déférence pour son chef: « Je pensai, dit-il, qu'il « était de mon devoir d'accéder au désir du commandant en « chef, d'après la loi que je me suis faite, et qui m'a toujours « dirigé dans mes actes, de me conformer aux ordres et aux « intentions de mes supérieurs , quelque différence qu'il y « eût entre nos opinions. »
C'est ainsi qu'après avoir exposé toute l'absurdité du plan qui consistait à employer, vers 1815, l'armée de la Péninsule au Nord, Wellington finit sa lettre en disant : « Je suis aux « ordres du prince régent, et je ferai tout ce que lui et son « gouvernement jugeront convenable (1). »
En 1815, le duc trouva que les alliés avaient un front d'opérations beaucoup trop étendu. Le prince de Schwarzenberg lui ayant demandé son avis sur ce point ainsi que sur l'ensemble des dispositions arrêtées, il rédigea un mémoire dont le paragraphe final était ainsi conçu : « Voilà mes idées « générales, basées sur notre force, notre position et la force
(1) Lettre du 12 juillet 1813, à lord Balhurst.
« de l'ennemi ; cependant, je suis prêt à faire ce qu'on vou- « dra, si l'on n'approuve pas ce que je propose. »
Chez tout autre homme que chez le duc de Wellington, celte condescendance eût passé pour un manque d'énergie et de conviction.
Non moins extraordinaire est le respect du duc pour la légalité; ce respect, si rare chez les conquérants, l'honore à l'égal de ses plus brillants succès. « Chaque chose que nous « ordonnons, écrivit-il au comte de l'Abisbal (1), doit être « conforme à la loi et au règlement... Si nous ne donnons « pas nous-mêmes l'exemple d'une stricte obéissance aux « ordres de nos supérieurs, nous ne pouvons pas nous at- « tendre à ce que nos inférieurs obéissent aux nôtres. »
En Portugal comme en France, Wellington exigea que ses soldats se conformassent à la juridiction du pays. Écrivant à Crawfurd (2) : « Je désire, dit-il, vous apprendre que « ni moi ni aucun officier de l'armée anglaise, nous n'avons <c le pouvoir d'arrêter ou de punir les magistrats ni les autres « personnes revêtues de l'autorité civile. »
Leduc poussa la rigueur si loin, qu'il défendit à ses officiers de chasser dans les parcs réservés, aux environs de leurs cantonnements, sans l'autorisation des propriétaires; qu'il leur ordonna de se soumettre aux visites des préposés de l'octroi à l'entrée des villes de France, et qu'il punit sévèrement les moindres contraventions aux règlements de la police locale. On a vu qu'en Espagne, alors que son armée avait le plus à souffrir de l'indifférence et de l'hostilité des nationaux, il défendit à ses soldats d'arracher des légumes dans les champs, ou de prendre quoi que ce fût sans indemniser les propriétaires.
(1)17 mars 1813.
(2) 17 mai 1817.
Il fit également un ordre du jour pour défendre aux militaires anglais les réunions et les cérémonies franc-maçonniques. Cet ordre, daté du 5 janvier 1810, est ainsi conçu : « L'institution de la franc-maçonnerie étant contraire à la loi « en Portugal, le commandant en chef ordonne de suspendre, « pendant tout le temps que les troupes anglaises seront « dans ce pays, les réunions de loges qui ont lieu dans les « différents corps, l'usage des signes et des emblèmes consa- « crés, ainsi que les promenades des officiers et des soldats « en processions franc-maçonniques. Les officiers et les sol- « dats sentiront la nécessité d'obéir aux lois du pays qu'ils « ont reçu mission de protéger. »
On sait combien Wellington eut à se plaindre des extravagances et de l'hostilité des Cortès. Il ne manquait certes pas de raisons pour mépriser les ordres de cette assemblée ; néanmoins « il se fit un devoir de se soumettre toujours à son autorité (î). »
Mais ce qui atteste mieux encore la parfaite soumission du duc aux lois existantes, c'est, qu'il observa rigoureusement, jusqu'à la fin delà guerre, un code pénal dont les dispositions vicieuses donnaient lieu aux plus graves inconvénients. Lorsqu'une cour martiale avait rendu un arrêt absurde , il s'en plaignait, mais toujours respectait la chose jugée. Le 6 juin 1800, écrivant au lieutenant-colonel Close : « Je ne puis, « dit-il, approuver les jugements rendus par la cour martiale, « et cependant je les ai ratifiés (2). »
En 1809, un soldat convaincu d'avoir frappé son officier,
(1) Voir la lettre adressée par Wellington, le 22 septembre 1814, au roi d'Espagnt.
(2) Dans plusieurs de ses lettres (t. V, p. 164,217; t. VII, p. 70; t. X, p. 78, 315; t. XI, p. 186, 404,328), Wellington se plaint du pende sévérité des cours martiales et de l'absurdité de leurs jugements.
Quand les sentences consacraient un principe Inique ou fâcheux pour la discipline, Wellington les renvoyait ordinairement avec prière de procéder à un nouvel examen. Mais rien ne constate qu'il ait jamais refusé d'approuver une sentence après cette seconde épreuve.
fut acquitté. En apprenant ce fait, Wellington écrivit au général Mackenzie (1) : « Je suis inquiet au dernier point de « savoir si la cour martiale générale ne reviendra pas sur la « sentence qu'elle a portée dans cette affaire ; car je suis dé- « sole de vous apprendre qu'il y a eu dans ces derniers temps « plusieurs exemples de soldats ayant battu des officiers « commissionnés et non-commissionnés, dans l'exercice de « leurs fonctions. »
Observateur rigoureux des règles et des formes de la justice, le duc n'a jamais commis sciemment un acte contraire à la loi ou à l'équité. S'il lui arrivait de se tromper, il reconnaissait loyalement ses torts (2). On peut voir (t. V. p. 154 de ses Dépêches), qu'au besoin il savait rendre justice aux inférieurs et condamner les chefs qui faisaient abus de leur autorité.
Un officier lui ayant écrit en termes inconvenants, au lieu de sévir immédiatement, comme d'autres eussent fait, il écrivit au lieutenant-colonel Close (3) : « Personne n'est juge com- « pètent dans sa propre cause; c'est pourquoi je vous serais « obligé de me donner votre opinion sur cette affaire. »
Dans une autre occasion, il fut d'avis que « décider sans « faire une enquête serait de sa part une injustice (4). »
Un homme si scrupuleux à l'endroit de l'équité ne devait pas être enclin au favoritisme. Ses plus grands détracteurs,
(1) Lettre du 16 juillet 1809.
(2) Voir entre autres Vordre du 14 décembre 1809 et celui du 13 septembre 1810, où il dit : « les officiers de l'armée se rappellerout que non-seulenient 11 n'y a pas de déshonneur, « mais qu'il y a du mérite â reconnaître un tort et à le réparer. »
(3) Lettre du 2 juin 1800.
(4) Lettre au lieutenant-colonel Close, 18 juin 1800.
ont reconnu, en effet, qu'il n'eut pas de préférences injustes, et que tous les officiers trouvèrent en lui une égale protection.
Écrivant à lord Castlereagh (1) : « Si je me plains, dit-il, « de n'avoir pas le pouvoir de donner de l'avancement aux « officiers ou de les patroner, ce n'est pas que je désire avance tager mes favoris. Je déclare, au contraire formellement « que si j'avais demain ce pouvoir, il n'y a pas un seul « militaire que je voulusse avancer autrement que pour ses « services. »
Déjà, en 1803, Arthur Wellesley avait tenulemême langage à son ami le lieutenant-colonel Close, au sujet d'un candidat à l'emploi de chirurgien-major : « La personne que vous me « recommandez est une de celles que j'estime le plus; son « avancement et son bien-être m'intéressent particulièrece ment, car elle m'a été souvent recommandée, dans les « termes les plus pressants, par son parent le général Macce kenzie, un de mes vieux amis. Mais vous et moi, mon cher « colonel, nous devons écouter les recommandations d'un ce ordre supérieur à celles dont je#viens de parler, et les préce férer aux suggestions qui viennent de nos sentiments parce ticuliers d'amitié ou de bienveillance. Ces recommandations ce sont celles fondées sur les services rendus (2). »
Joignant l'exemple au précepte, Wellington appliqua ces principes aux officiers qu'il avait le plus d'intérêt à favoriser. ce Tous mes aides de camp, écrivit-il, ont été promus à leur ce tour dans les régiments dont ils font partie, ou pour avoir « apporté en Angleterre la nouvelle d'une victoire (s)u » Bien peu de généraux ayant commandé en chef pourraient en dire autant.
(1) Le 17 juin 1809.
(2) lettre du 3 juillet 1803, au lieutenant-colonel Close.
(3) Despatches, t. VI, p. 304.
Cette rare impartialité était unie chez le duc à une franchise toute militaire, qui le faisait aimer de ses subordonnés.
Lorsqu'il avait à se plaindre de quelqu'un , il formulait ses reproches en termes précis. « J'ai ordonné, écrivit-il « en 1811 à un commissaire général député (1), qu'on vous « otât votre emploi, dans la conviction intime que j'avais, « et qui depuis a été reconnue fondée, que le service ne fête rait que péricliter de plus en plus si vous continuiez à le « diriger. »
Dans une lettre adressée le 2 décembre 1814 à un général espagnol, Wellington dit avec la même franchise : « Je ne « vous ai pas recommandé au roi d'Espagne pour l'avance- « ment, non que j'aie quelque doute sur votre zèle et votre « courage à défendre la cause du roi, mais parce que je sais « que vous n'avez pas fait d'études militaires, et que vous « accordez peu d'attention à la discipline ainsi qu'au bon » ordre des troupes. »
Ce langage est celui d'un homme qui a la conscience d'être juste.
Le même sentiment d'équité se révèle, dans la façon dont Wellington appréciait les services de ses subordonnés (2). Son plus grand bonheur était de les mettre en relief, et jamais l'envie n'a dicté ses jugements sur leur conduite. On trouve même que ses rapports ont en général un caractère trop laudatif : reproche honorable et vraiment extraordinaire pour un officier qui parlait si peu de lui qu'on pourrait croire, en lisant ses bulletins, qu'il fut simple spectateurdes batailles dont il rend compte.
(1) Lettre An 27 mai.
(2) Wellington savait rendre justice aussi aux corps étrangers qui avaient servi sous ses ordres. Ainsi, en 1851, prononçant un discours en faveur de laloi sur la milice, il dit en plein Parlement : « Les armées de l'Angleterre qui ont si bien servi le pays, ne furent jamais com- « posées de plus d'un tiers de sujets britanniques. Voyez les Indes, voyez l'Espagne, voyez « Waterloo, où nous fûmes si admirablement secondés par les jeunes troupes hanovriennes « et par d'autres corps étrangers... »
On sait à quelles violentes attaques le général Graham fut exposé après l'affaire de Barrosa. Wellington ne se laissa point influencer par ces clameurs et adressa des félicitations chaleureuses à son camarade. Il fit sur lui le rapport le plus favorable, et dans une lettre à lord Liverpool, datée du 27 mars 1811, il le recommanda vivement au prince régent pour « son combat glorieux de Barrosa. »
Nous avons vu que le maréchal Beresford commit plus d'une faute à Albuera, et que sa conduite, dans le commencement de l'action surtout, ne mérita rien moins que des éloges. Malgré cette circonstance, et bien que le général en chef pût ressentir quelque envie du beau succès remporté par son collègue, le duc fit l'éloge du maréchal dans les termes les plus chaleureux. Écrivant à l'amiral Berkeley, le 20 mai 1811 : « ...Je pense, dit-il, que cette affaire est « une des plus glorieuses et des plus honorables qui aient « été livrées dans le cours de la guerre. » Et dans une lettre écrite deux jours après (i) à lord Liverpool, il ne peut assez se louer « de l'habileté, de la fermeté et de la bravoure du « maréchal. »
Après la bataille de Vittoria, Wellington déclarait que Beresford « l'avait aidé par ses conseils d'amitié et par son assistance dans les dernières opérations. » A ce propos même, un général français croit devoir adresser de sévères reproches au duc : « 11 est pitoyable, dit-il, d'entendre le vainqueur de « Salamanque et de Vittoria nous affirmer qu'il est rede- « vable de ses lauriers au général qui, le jour de la bataille « d'Albuera, fut obligé de se boxer avec un lancier polo- « nais (2). »
Après Graham et Beresford, les officiers dont la réputa-
(1) Le 22 niai. Voir également sa lettre, du même jour, au général Spencer.
(2) Sarrazin, p. 338 et 339. Ce même général dit, p. 364 : « Wellington poussait trop loin la reconnaissance envers ses collaborateurs. »
tion pouvait donner le plus d'ombrage à Wellington, étaient sans contredit Hill, Hope et Blùcher. Or, voici comment le duc apprécia les services de ces trois généraux. Après l'affaire d'Arroyo-Molinos, où Hill avait surpris et battu la division de Girard, il écrivit au ministre de la guerre (1) : « Il me serait « singulièrement agréable de voir accorder quelque marque « de faveur par Son Altesse Royale le prince régent au lieuce tenant général Hill : ses services, dans ce pays, ont tou- « jours été excellents et très-distingués ; il est chéri de toute « l'armée. »
Et quand ce même général , par un audacieux coup de main, eut détruit les ouvrages de la tête de pont d'Almaraz, Wellington s'empressa de rendre compte à lord Liverpool de cette opération, qu'il appela « un brillant exploit (2). »
A la bataille de Saint-Pierre, Hill soutint avec 14,000 hommes, le choc de 55,000 Français. Quand Wellington déboucha sur le terrain avec les troupes de secours, la position de Soult était mauvaise et sa retraite imminente. L'intervention du duc acheva promptement l'œuvre de Hill ; et l'armée alliée compta une victoire de plus. En parcourant le théâtre du combat, où gisaient plus de 5,000 Anglais, le duc rencontra son brave lieutenant; il lui serra la main, et avec une expression de joie indicible : « Mon cher camarade, dit-il, ce jour est votre œuvre! » (Hill the day is ail your own) (3).
Le général Hope fut tout aussi bien traité. Il existe entre autres une lettre du 15 décembre 1815, où Wellington écrit au colonel Torrens, secrétaire du duc d'York : « Depuis longce temps j'ai conçu la plus haute opinion de sir John Hope, « et je crois que tout le monde partage cette opinion ; l'expé-
(1) Lettre du 6 novembre 1811.
(2) Rapport du 20 mars 1812.
(3) Maxwell, t. m, p. 297.
« rience de chaque jour me convainc de plus en plus du « mérite de ce général. »
Quant à Blùcher, voici comment le duc de Wellington s'exprima sur son compte dans le rapport officiel de la bataille de Waterloo : « Je serais injuste envers mes propres « sentiments, envers le maréchal Blùcher et l'armée prus- « sienne, si je n'attribuais pas le résultat heureux de cette « journée à l'assistance cordiale et opportune que j'ai reçue « de ces braves alliés. »
Une preuve qu'il n'y avait rien d'affecté dans cette modestie, c'est qu'on la retrouve jusque dans les épanchements de la correspondance intime du duc. Ainsi, le lendemain de la bataille de Waterloo, il écrivait à sa mère : « Je n'exalte pas « mon adversaire par un adroit calcul de vanité, car ce n'est « pas moi qui ai vaincu, c'est la vigueur des troupes anglaises « et leur constance invincible (1). »
Nous avons exposé toutes les mesures prises par Wellington pour organiser et discipliner les troupes anglaises et les corps auxiliaires de la Péninsule. Il est prouvé que la plupart des résultats obtenus doivent lui être attribués. Personne ne l'a contesté ; Wellington seul fut d'un avis contraire. Écrivant à lord Liverpool, le 8 septembre 1810 : « Je serais « injuste envers l'armée, dit-il, et je ferais violence à mes « propres sentiments, si je ne saisissais cette occasion d'ap- « peler l'attention de Votre Seigneurie sur le mérite du mate réchal Beresford ; c'est à lui exclusivement qu'est dû le « soin d'avoir levé, formé, discipliné et équipé l'armée porte tugaise , qui vient de se montrer capable d'attaquer et de « battre l'ennemi. Il m'a donné en outre toute l'aide que son
(1) Lettre citée par de Beauchamp, t. IV, p. 336.
« expérience, son habileté et sa connaissance du pays le « mettaient à même de m'apporter (1). »
Citons encore la lettre suivante, écrite le 1er mars 1814, à lord Bathurst : « Il m'est impossible d'exprimer combien je « suis pénétré de leurs mérites (ceux de Beresford, de Hill, « de Hope et de Cotton) et combien le pays est redevable à « leur zèle et à leur habileté pour l'état dans lequel l'armée « se trouve en ce moment. »
Rien ne prouve mieux que ces divers témoignages le désintéressement et la grandeur d'âme du duc. Jusqu'à la fin de sa carrière, il a suivi constamment la même ligne de conduite. Après chaque victoire remportée par l'armée anglaise, dans l'Inde ou ailleurs, il prenait à la Chambre des Lords l'initiative des demandes de remerciement, et profitait avec bonheur de ces occasions pour élever jusqu'aux nues le mérite de ses camarades.
Napoléon ne jugeait pas toujours ses généraux avec autant de bienveillance et de désintéressement. Il rapportait tout à lui, et, lorsque l'un de ses subordonnés acquérait une réputation brillante, l'envie éclatait en reproches amers. Les Mémoires de Sainte-Hélène donnent sous ce rapport une triste idée du caractère de ce grand homme, qui, avec un génie immense avait dans certains moments les défauts d'une âme vulgaire. Ses mémoires, en effet, fourmillent d'aperçus injustes et de réflexions désobligeantes sur les hommes les plus illustres de l'empire.
Plus grand que Napoléon, sous ce rapport, le prince de
(I) Après une victoire, Wellington n'éprouva jamais aucun embarras à convenir qu'il avait profité des conseils et de l'expérience d'officiers d'un grade inférieur. Nous en citerons un exemple pris au hasard. Dans son rapport sur la bataille de Viméiro : « Je dois beaucoup, « dit-il, au jugement et à l'expérience du major général Spencer, pour les décisions que j'ai « prises à l'égard du nombre de troupes assigné à chaque point de défense, et pour les con- « seils et l'aide qu'il m'a donnés pendant toute l'affaire.»
Dans ses campagnes de l'Inde, il avait traité de la même manière son coopérateur et ami le colonel Stevenson. (Voir ses Rapports sur la bataille d'Argaum et sur l'assaut de Gawilghur,)
Condé joignait aux qualités brillantes du soldat, cette magnanimité de l'homme bien né et bien élevé qui, au lieu de s'attribuer tout l'honneur du succès, le répand sur ceux qui ont bien servi : il se complut notamment à célébrer Gassion et Sirot, après Rocroy, — Turenne, après Fribourg etNordlingen, — et Châtillon après Lens (1). Pendant sa retraite à Chantilly, quelques amis l'engagèrent à écrire ses mémoires; il s'y refusa, disant qu'il serait obligé de blâmer des généraux estimables et de dire du bien de lui-même. Sans égoïsme et sans envie, il rendait justice à tous et à chacun, dédaignant pour lui-même les éloges qu'il prodiguait aux autres.
Par ce côté du caractère Turenne était semblable à Condé, et Wellington semblable à Turenne.
Wellington refusa d'écrire ses mémoires pour les mêmes raisons qu'avait alléguées le vainqueur de Rocroy, et il ne fournit jamais aucun renseignement aux écrivains qui lui demandèrent des explications sur certains points de sa vie militaire. On assure même que, pour n'avoir pas à critiquer des personnes qui lui étaient chères, il refusa de lire n'importe quel ouvrage traitant de ses campagnes (2). Dans sa volumineuse correspondance, il y a des centaines de lettres où des noms d'officiers et de soldats se trouvent mêlés à des faits regrettables. Ces lettres ont été publiées, mais, par ordre du duc, les noms sont restés en blanc. « Il lui eût été trop pénible, disait-il, de faire du tort par ces révélations, ou de causer du chagrin à des familles honorables, et d'ajouter à la
(1) « Je ne connais rien de plus noble que les dépêches de Coudé à la cour annonçant ses différentes victoires. Il y parle peu de lui et beaucoup des autres.... \ cet égard, Turenne était semblable à Condé. Ce qui me gâte un peu les mémoires de César, est cette ardente et continuelle préoccupation de sa personne, qui partout ne volt que sol, rapporte tout à soi. n'avoue aucune faute, relève les moindres actions, ne loue guère que les hommes médiocres, rabaisse les mérites éininents, etc. » Cousin, Biographie du prince de Condé, publiée par la Revue des Deux-Mondes.
(-) lord Ellesmere. Life and character of the duhe of Wellington, p. 43.
rigueur du châtiment par une publicité à laquelle ses ordres n'étaient primitivement pas destinés. »
Sous une apparence froide et réservée, Wellington cachait une âme chevaleresque ; nous avons vu avec quel soin il évita de signaler les fautes commises par Crawfurd au début de la campagne de 1810 et le silence magnanime qu'il garda sur la conduite de Campbell pendant le siège d'Alméida. Quoique vivement contrarié de l'épisode qui termina ce siège, et des railleries sanglantes de la presse, il dédaigna de se justifier en découvrant un de ses subordonnés (i). Cette bonté d'âme se révèle encore dans les explications que fournit le duc à la cour martiale, instituée en 1815, pour juger la conduite de John Murray pendant le siège de Tarragone. Il poussa la pitié pour ce malheureux général jusqu'à insinuer « que peut être le défaut de précision ou de clarté de ses instructions avait induit Murray à commettre les fautes qu'on lui reprochait (2). »
Après la bataille d'Assye, un officier chargé du département des bœufs, et qui avait trouvé la mort sur le champ de bataille, fut accusé de malversation. Wellington n'aimait pas
(1) Voir sa lettredu 15 mai 1811, à lord Liverpooi.
Napoléon traitait autrement ses généraux lorsqu'ils étaient coupables ou malheureux, témoins ses apostrophes contre Eernadotte après léna, contre Dupont après Baylen, contre Dorsennc après la prise «Je Cludad- Rodrigo, contre Marmont après Salamanque, contre Jourdan et Joseph après chaque revers des armées d'Espagne*
la correspondance du duc de Raguse avec le prince de Neufchâtel nous a même prouvé que l'empereur, quand le résultat ne répondait point a son attente, ne se faisait aucun scrupule de dénaturer les ordres émanant de lui pour Taire tomber la responsabilité sur ses lieutenants, | Voir t. IV des Nimotrei de Marmont, les lettres des 18 et 20 février et du 16 avril 1812 du prince de Neufchâtel, et celles des 22 et 2j mars du duc de Raïuse.j
(2) Charaeteristics, p. 165-166.
cet officier; cependant le croyant honnête homme, il écrivit à ses détracteurs : « Pour autant que je puisse répondre de « quelqu'un, je dirai avec assurance que les dépositions faites « contre le capitaine Mackay ne contiennent pas un mot de « vrai. »
Nous avons vu que sir George Graham, en butte à la colère des Espagnols depuis le siège de Saint-Sébastien, trouva dans son chef un appui énergique. Wellington réfuta les calomnies, et accepta pour son compte la responsabilité des faits.
C'est avec la même vigueur qu'il défendit plus tard le général Harry Smith, attaqué d'une manière excessivement violente pour avoir traîné la guerre des Cafïres en longueur : « J'approuve, dit le duc, dans la Chambre des Lords, toutes « les opérations du général Smith, les ordres qu'il a donnés « à ses troupes et les arrangements qu'il a pris pour assurer » leur succès (i). »
Personne, après cette déclaration n'osa prendre la parole pour soutenir la culpabilité, — et Smith fut absous
Dans une- autre occasion, ayant à s'expliquer sur le mérite de John Moore, à propos de la désastreuse expédition de la Corogne, Wellington ne trouva qu'une petite faute à signaler, et encore fit-il observer «que c'était le résultat d'une opinion, « formée après l'événement, que peut-être il n'aurait pas eue « sur les lieux, et dans les circonstances où s'était trouvé son « malheureux camarade. »
Quand tout le monde accablait Wellington de reproches, d'injures et de railleries à propos de sa retraite de Talavera, le duc pour dégager les ministres que l'on accusait d'avoir rendu ce résultat inévitable par leur expédition de Walcheren, écrivit à lord Liverpool, « que la campagne aurait eu les
(1) STOCQUFXER, t. II, p. 289.
mêmes résultats si l'expédition avait été remise ou supprimée. »
De même, après Burgos, il accepta, dans une lettre officielle, toute la responsabilité de l'insuccès, alors qu'il lui eût été si facile de prouver que les ministres seuls en étaient cause.
Quand Fouché, tombé en disgrâce, dut prendre le chemin de l'exil, pour éviter une chute éclatante et peut-être pis, Wellington eut le courage d'écrire au roi : « Je suis bien fâché « de ce qui arrive au duc d'Otrante ; à lui seul vous devez « d'être rentré dans votre capitale et remonté sur le trône. « Blûcher ni moi n'étions capables de vous rendre la couce ronne. Nous avions affaire à une armée de 80,000 enragés « qui nous auraient écrasés. Nous ne pouvions éviter une « bataille si on nous l'eût offerte, ou nous étions obligés de « battre en retraite pour attendre la coopération des autres « puissances ; et Votre Majesté sait quelles étaient alors leurs « dispositions. Le duc d'Otrante a empêché que la bataille « n'eût lieu, et c'est bien à lui que vous devez d'être re- « monté sur le trône de vos pères (1). »
Assurément cette lettre écrite dans un pareil moment et en faveur d'un homme mal vu de tous les partis, n'est pas l'œuvre d'un égoïste, d'un courtisan ou d'un ambitieux. Il semble même étrange que le vainqueur de Waterloo ait pu dire au roi de France : « C'est à Fouché seul que vous devez votre restauration. » Mais cet étrangeté disparaît pour ceux qui savent combien le duc était modeste et peu infatué de sa personne.
Wellington avait pour maxime « de se défier de son propre jugement dans les affaires qu'il désirait («). » Ainsi, après la
(1) Lettre citée par de Vaudoncourt.
(2) Lettre du 3 février 1805, au major Shaive.
bataille d'Assye, il ne dédaigna pas de soumettre l'examen de sa conduite au lieutenant-colonel Munro : « Vous êtes, lui « écrivit-il, un juge compétent en fait d'opérations militaires, « et je serais jaloux d'avoir votre approbation (1). » Son amour-propre ne le faisait pas reculer devant des aveux que d'autres eussent rougi de faire. Ayant reçu en 1808 l'ordre de se rendre dans les Asturies pour étudier ce pays et en faire une description , il écrivit à lord Castlereagh : (2) « Je « dois vous avouer que je ne suis pas un géomètre, et que je « ne sais pas faire une description.... En conséquence, j'ai « informé sir Hew Dalrymple que je ne puis me charger du « service auquel vous désirez que je sois employé; je ne suis « point un ingénieur topographe et je n'ai point la prétention « de décrire un pays comme les Asturies. »
« ... Je me défierais de mon propre jugement, écrivit-il « encore (3), s'il se trouvait en opposition avec celui de John « Moore, dans un cas qu'il aurait eu occasion de connaître « et d'examiner. »
«... Don Forjas a plus d'habileté que moi et connaît mieux « les localités (4)... »
«... Si vous avez une opinion différente de la mienne sur « quelque partie de cet aperçu général, je suis convaincu que « vous avez raison, etc. (5). »
Au milieu de ses plus grands triomphes, cette simplicité modeste ne l'abandonna point. Après Vittoria, il reçut du prince régent d'Angleterre le billet suivant (6) : « Votre glo « rieuse conduite est au-dessus de tout éloge humain et de « toutes les récompenses Je sens que je n'ai plus rien à
il) Le 1er novembre \W-
(2) Lettre du 5 septembre 18U».
{*) Au comte Liverpoot, 2 avril 1810.
141 24 mais 1810. à Charles Stuart.
(5) Lettre du 15 avril ibio au général Oraham.
(bj Datfî du 3 juillet l*>15.
« faire que d'offrir avec la plus grande dévotion ma prière « de reconnaissance à Dieu pour avoir, dans sa bonté toute- « puissante, accordé à mon pays et à moi un général te] « que vous. »
Wellington fut si peu ébloui de cet éloge, qu'il écrivit quelques jours plus tard au gouvernement : « Dites au prince « régent que si on m'envoie commander une armée en Alle- « magne, je ne ferai pas mieux qu'un autre; dans la Pénin- « suie, au contraire, j'ai cet avantage que chacun est persuadé « que je fais tout ce qu'il est possible de faire (1). »
La modestie n'est pas d'ordinaire l'apanage de la jeunesse, et nos premiers triomphes sont en général ceux qui nous inspirent le plus d'orgueil. Le jeune conquérant des Mahrattes fit exception à cette règle. Dans le bulletin de sa première victoire, celle d'Assye, il oublia de mentionner qu'il avait conduit en personne la charge finale, et qu'il avait eu deux chevaux tués sous lui.
Au moment de quitter l'Inde, Wellesley reçut des habitants de Bombay et de fort Saint-George des adresses où sa gloire était portée aux nues. Il répondit à ces adresses, en attribuant tout l'honneur du succès à l'habile politique du gouverneur et en faisant l'éloge du général Blake, ne parlant pas plus de lui que s'il eût répondu au nom d'un autre (2).
En 1812, complimenté par la municipalité de Madrid, le duc ne dit pas un mot de ses victoires ; pour expliquer sa présence dans la capitale de l'Espagne, il se contenta de cette simple réflexion : « Les événements de la guerre sont dans les mains de la Providence. »
Qu'il y a loin de ce langage modeste à la forfanterie de certains généraux, infatués de leur mérite ! Junot, par exemple,
(1) Lettre du 13 juillet, à tord Ballnir.it.
(2) VOirGURWOOD, t. III, p. 14«.
entré à Lisbonne sans coup férir, écrivit au ministre de la guerre : « Les dieux se déclarent en notre faveur : un trem- « blement de terre le prophétise, en attestant leur toute-puis- « sance, et sans nous avoir fait aucun mal. »
Ces déclamations répugnaient à la nature de Wellington : toujours simple et vrai, il évitait de se poser d'une manière théâtrale. Sa suite était plus modeste que celle du dernier général espagnol. On rapporte que le brigadier Miranda en 4809 (avant la réforme introduite dans l'état-major par Beresford) avait 45 aides de camp (î) ; et quand le duc de Wellington fit son entrée à Cadix, il n'était accompagné que d'un seul officier, le major Somerset ! Vainement on chercherait dans ses douze volumes de dépêches une seule phrase à effet, une seule lettre écrite dans le but d'exalter son mérite ou de ravaler celui des autres. On y trouve au contraire une foule d'aperçus et de renseignements qui tendent à diminuer l'importance de ses succès. Au rebours de certains généraux toujours enclins à exagérer la force de l'ennemi pour augmenter l'importance de leurs succès, il représente l'armée française dans la situation la moins propre à donner une haute idée de sa force et de sa supériorité relative : « Il est impossible, « écrivait-il, à lord Liverpool (2), d'exprimer à Votre Seigneu- « rie la pénurie d'argent et de toutes choses où se trouvent « les armées françaises dans la Péninsule (3). Cette situation « a fort affaibli et en grande partie détruit la discipline des « troupes. Toutes les lettres interceptées ne parlent que de « faits de malversation , de corruption et de détournement ce d'effets commis par des personnes attachées à l'armée. »
(1) Noies of a subaltern.
(2) Le 3 novembre 1810.
(3) « Les Français, dit encore Wellington, prirent plus d'une place sans avoir d'autres munitions que les boulets tirés sur eux par l'ennemi, et Ils avaient compté en commençant le siège sur ce moyen d'approvisionnement. »
« Les corps français, écrivait-il encore (i), n'ont jamais « eu de communications assurées au delà du terrain qu'elles « occupent.... »
« J'attribue en grande partie les succès que nous avons « obtenus jusqu'à présent à ce que les généraux de l'ennemi « manquaient de renseignements. En ce moment, quoique « toute l'armée se trouve à quelques milles d'eux, ils ne « savent pas où nous sommes (2) »
« Nous jouissons d'avantages que n'ont pas les Français. « Nous tenons toutes les rivières navigables, et nous nous en « servons pour transporter nos vivres aussi loin que pos- « sible; d'un autre côté, la puissance navale de la Grande- « Bretagne protège l'arrivage de ces vivres et l'établisse- « ment de nos magasins sur les côtes (3). »
Tacite a fait le portrait de Wellington dans les lignes suivantes, consacrées à son parent Agricola.
« Agricola ne déroba jamais à son profit la gloire acquise « par les autres. Centurions ou préfets, tous avaient en lui « un témoin fidèle de leurs actions. Certaines gens lui « reprochaient d'être sévère à l'excès dans ses réprimandes ; « mais de même qu'il était affable pour les bons, il était « rude pour ceux qui s'écartaient du devoir. Sa colère « d'ailleurs ne laissait aucune trace, et on n'avait rien à « redouter de sa réserve ou de son silence : il croyait plus « loyal d'offenser que de haïr
« Dans ses dépêches, il rendait compte des événements
« sans les exagérer par des mots orgueilleux Simple
« dans ses vêtements, affable dans ses discours, sans autre « cortège qu'un ou deux amis : de telle sorte que la multi- « tude, qui juge les grands hommes à leur faste, en le
(1) Le 22 juillet 1812, au comte Bathurst.
(2) Le 30 juin 1811, à l'amiral Berkeley.
(3) Àucomtede J.iverpool, \ décembre 1811.
« voyant et en l'examinant, cherchait sa gloire, et que peu de « gens la devinaient. »
Les fautes commises par Wellington se trouvent consignées dans ses rapports; il y en a même qu'on n'aurait jamais connues sans son témoignage.
Ainsi, après Talavera, il écrivit à Castlereagh : « L'armée « n'a tant souffert, que parce que je n'ai pas stipulé, avant « mon entrée en Espagne, qu'on me fournirait tous les « moyens de transport nécessaires. »
A propos du siège des forts de Salamanque, ... « Je m'étais « trompé, écrivit-il (2), dans l'évaluation des moyens qu'exi- « geait la prise de ces forts, et je fus obligé d'envoyer cherce cher, sur les derrières, un supplément de munitions : cette « nécessité occasionna un retard de 6 jours. »
Et à propos du siège de Burgos : « La faute, dit-il, que j'ai « commise n'est pas d'avoir entrepris cette opération avec « des moyens insuffisants, mais d'y avoir employé des soldats « inaguerris, au lieu des meilleures troupes (3). »
Wellington dans ses rapports était simple, véridique. S'il lui arrivait d'avancer un fait inexact, il s'empressait de le rec-
(1) Lettre du 30 juin 1812, à lord Liverpool.
(2) Lettre du 23 novembre au comte de Liverpool.— Voir aussi les rapports de Wellington sur les batailles d'Assye et d'Argaum. Dans le premier, il signale la faute commise parle 74* régiment en chargeant trop tôt, et dans le second il parle d'une fausse manœuvre faite par l'infanterie de sa propre division.
tifier. Peu d'hommes ont poussé aussi loin que lui l'horreur du mensonge. Il n'y a pas une ligne dans sa volumineuse correspondance qui ne témoigne de ce sentiment, et qui ne soit une protestation contre la déloyauté, contre la morale facile, contre toute espèce de charlatanisme. Plaçant la vérité au-dessus de tout, il ne trouva rien de plus honorable à dire à la Chambre des Lords en faveur de son ami Rober tPeel, que ces simples paroles :
« Dans tout le cours de mes relations avec lui, je n'ai pas « surpris une occasion où il ne montrât le plus ferme atta- « chement à la vérité; et jamais je n'ai eu la moindre raison « de suspecter qu'il avançât la moindre chose qu'il ne crût « pas vraie (1).
Un biographe de Wellington rapporte ce trait caractéristique. Quelqu'un ayant demandé au duc comment il avait pu fournir des notes et des éclaircissements à un historien tel que Napier, dont les opinions radicales étaient si manifestement contraires aux siennes, il répondit : Parce que celui-là au moins dira la venté.
Cet amour du vrai et cette bonne foi incontestable donnent aux rapports de Wellington une valeur historique que n'ont pas au même degré tous les documents de ce genre.
Les généraux français, et surtout Napoléon, rédigeaient leurs bulletins avec beaucoup moins de conscience. Les succès y sont exagérés, les défaites adoucies; l'empereur ne se faisait pas même scrupule d'altérer notablement (2) les rapports déjà très-inexacts de ses lieutenants, et de faire publier dans les journaux des faits entièrement controuvés (3).
(1) « In the whole course of my communication whit him, Inever knew an instance in which hedid not show the strongest attachment to truth; and Inever saw, in the whole course of my live the smallest reason for suspecting thaï he state anything ivhich he did not firmljr Oelieve to bethefacl» Discours prononcé en 1880.
(2) Expression de M. Thiers, t. II, p. 573.
(l) En voici une preuve manifeste. Le 23 décembre 1808, Napoléon écrivit de Villa-Castin
C'est un de ces documents, ainsi revu et corrigé dans le Moniteur, qui fit dire à Wellington : « Il est impossible que Mar- « mont ou Dorsenne aient écrit des absurdités pareilles à « celles qui ont paru avec leurs noms au bas. »
La simplicité qui règne dans les dépèches du duc se retrouve dans ses ordres du jour et dans ses proclamations. Le soldat anglais ne se nourrit pas de grandes phrases, et ne meurt pas pour des rimes. Il faut lui parler le langage de la raison sans ornements et sans boursouflure ; l'exclamation de Bonaparte à la vue des Pyramides, toute sublime qu'elle soit, n'eût pas produit le moindre effet sur lui.
La patrie et le devoir, sont ses seuls maîtres. Il y consacre sa vie entière et ne demande, en retour de ce dévouement, ni place dans les bulletins, ni mention sur les colonnes triomphales. S'il est bien payé, bien nourri, bien commandé, il regarde l'état comme libéré envers lui, et ne songe point à marchander le prix de son sang. Nelson connaissait bien ses braves et modestes compagnons lorsqu'il leur dit à Trafalgar : « L'Angleterre attend de vous que chacun fasse son devoir. » Wellington ne tint jamais à ses soldats un autre langage. Il se bornait à les féliciter de leur conduite, et à leur rappeler de temps en temps les avantages d'une bonne discipline. L'ordre du jour suivant, publié après la victoire de Salamanque, donne une idée exacte de l'esprit et du style de ces sortes de communications : « Le commandant en chef adresse ses re- « merciments aux généraux, officiers et soldats , pour leur « conduite dans l'affaire du 22 courant. Il ne manquera pas « d'en faire rapport à Son Altesse Royale le prince régent « avec les éloges qu'ils méritent. Il espère que les événe- « ments d'hier auront donné à tous la conviction que les
â Joseph : Faites mettre dans les journaux de Madrid que 20,000 Anglais sont cernés et per- « dus. » il n'en était rien, car dans cette même lettre il dit: «les Anglais paraissent être à « Valladolid. »
« succès militaires dépendent de l'obéissance des troupes et « de leur exactitude à maintenir un ordre de bataille, que, « sous aucun prétexte, elles ne doivent se permettre de quitte ter un instant (1). »
On pourrait croire que cette simplicité et cette concision dans les rapports et dans la correspondance sont naturelles aux généraux anglais. Pour avoir la preuve du contraire, il suffît de lire -la relation de la bataille d'Albuera, par Beresford, — celle de la prise des ouvrages d'Almaraz, par Hill, et celle de l'assaut de Saint-Sébastien, par Graham : toutes beaucoup plus longues et plus prétentieuses que les rapports de Wellington sur les victoires décisives de Salamanque, de Vittoria et de Waterloo...
L'exagération et le charlatanisme répugnaient tellement au caractère du duc, qu'il en condamna l'usage même dans les proclamations adressées par les gouvernements de la Péninsule aux peuples naturellement hyperboliques de ces contrées. Nous en voyons la preuve dans l'extrait suivant d'une lettre écrite à Charles Stuart, au sujet d'un projet d'adresse rédigé par le gouvernement portugais : « Tout cela, dit-il, « doit être traité dans un style simple, sans enflure, et parte dessus tout bref. Ces mots Coriz sobre os nonnos inimicos « (courir sus à nos ennemis) ne feront qu'accroître le mal « actuel. Tout le monde en Portugal est suffisamment prête venu du danger et empressé de l'éviter : il y a de l'enthou- « siasme à foison ; on n'entend que de cris de Viva ; ce sont
(1) Tordesillas, 23 juillet. Les ordres du jour donnés après Vittoria et Waterloo, sont conçus dans les mêmes termes.
Une chose frappe dans la correspondance de Wellington, c'est l'absence de tout éloge personnel. Le moi ne s'y trouve nulle part, et, à la façon dont le duc parle de certains faits, on pourrait croire qu'il fut spectateur plutôt qu'acteur dans la lutte. Cette abnégation fut même quelquefois mal interprétée, à en juger par l'extrait suivant d'une lettre écrite â lord Bathurst, le 22 février 1814. « Quand je suis présent, quoique je veuille bien « dire qu'un autre commande, c'est moi qui suis le chef réel. » Rectification que probablement Weliington n'aurait pas été obligé de faire si ses généraux avaient été aussi modestes que lui.
« des illuminations, des chants patriotiques et des fêtes parte tout; mais ce qui manque, c'est que chacun, suivant sa « position, s'acquitte franchement et simplement de son de- « voir et obéisse aux ordres de l'autorité. »
Henri Wellesley ayant soumis à son frère plusieurs articles qu'il se proposait de faire insérer dans les journaux de Cadix, pour combattre l'influence croissante de la démocratie, « quelque chose que vous jugiez à propos de publier, dit « le duc, il faut vous borner à un exposé de faits et de dates, « en style simple, avec les raisonnements faciles à saisir qui « en découlent (1). »,
Wellington montra toujours une parfaite convenance dans ses rapports avec les généraux français, et une grande dignité de langage dans ses jugements sur les opérations de l'armée ennemie.
Napoléon disait en entrant dans la Péninsule : « Je plance terai mes aigles sur les tours de Lisbonne..., je balayerai « les Anglais dans la mer, etc. » On ne trouve rien de semblable dans les proclamations du duc. Il s'opposa même à ce que les agents de l'Angleterre prêtassent les mains à ces sortes d'exagérations. Ainsi, Charles Stuart l'ayant consulté sur une proclamation que se proposait de faire le gouvernement espagnol, il lui écrivit : « En premier lieu, les injures « contre les Français sont inconvenantes dans une proclama- « tion émanant d'une autorité régulière telle que la Ré-
« gence La pièce entière est trop imitée des proclamations
a de la Junte. »
Wellington appréciait à leur juste valeur les généraux et les soldats français. L'injure ou le dénigrement ne furent jamais la consolation de son amour-propre humilié.
« L'armée française, écrivait-il le 26 janvier 1811, au mar-
(1) Lettre du 2 avril 1813.
quis Wellesley, est sans contredit une merveilleuse machine. »....« La France, dit-il encore, n'a pas d'ennemis que je sache, et n'en mérite pas (1). » Dans plusieurs de ses lettres, il parle avec respect du talent de ses adversaires (2). Jamais il ne permit qu'on les maltraitât en sa présence. Un jour lord Aberdeen accusa, dans la Chambre des Lords, le maréchal Soult d'avoir livré la bataille de Toulouse connaissant l'abdication de l'empereur; Wellington prit aussitôt la parole pour réfuter cette accusation. Dans une autre circonstance, il félicita publiquement le général Dubreton sur la belle défense de Burgos, bien que ce fait lui rappelât l'échec le plus grave essuyé par ses troupes dans la Péninsule (5).
Quelle différence entre cette conduite et celle de l'empereur, qui reprocha à Joseph d'avoir bien parlé des défenseurs de Saragosse, « pour lesquels, disait-il, on ne peut avoir que le plus grand mépris (4) » et qui, dans le 55e bulletin de l'armée d'Espagne, infligea ce blâme immérité à leur illustre chef : « Palafox était l'objet du mépris de toute l'armée enne-
(1) Le 4 juin 1815.
Il y a loin de ce langage A l'exagération odieuse de certains hommes d'État, qui après 1815, représentèrent l'armée française comme une bande de voleurs et d'assassins. Témoin le discours suivant prononcé par Castlereagh dans la Chambre des Communes, le 19 février 1810 : « L'un des derniers actes de Bonaparte fut d'ordonner aux préfets de lui envoyer « des listes descriptives des femmes, de leurs fortunes, etc., ayant évidemment l'intention » de les sacrifier à la luxure et à la cupidité de cette armée avec laquelle, en lui donnant « ce stimulus, il espérait vainement se maintenir sur le trône de France et porter la désolao tion dans les États environnants. »
(2) Soult suivit, A l'égard de Wellington et de l'armée anglaise, la même ligne de conduite ; les autres maréchaux et surtout l'empereur ne furent pas A beaucoup près aussi chevaleresques.
Napoléon faisait appeler Wellington, dans le Moniteur, un officier incapable, téméraire, présomptueux et ignorant. « Nous devons souhaiter, écrivit-il en 1812, que le général « Wellington commande toujours les armées anglaises. Du caractère dont il est, il essuyera « de grandes catastrophes. » (Cité par Maurel, p. 40.)
Suchet, qui n'avait eu A combattre dans la Péninsule que des généraux et des troupes médiocres, se montra doublement injuste envers ses camarades et envers les troupes ennemies en écrivant A Soult en 1813 : « ... Alors on réduira A sa juste valeur la réputation que les ar- « mées anglaises ont trop aisément acquise A Salamanque et A Vittoria... »
(3) Çampaing's ofthe field marshal duke of Wellington.
(4) Lettre du 11 mars 1809 (Mémoires de Joseph.)
« mie, qui l'accusait d'arrogance et de bassesse. Jamais on « ne le voyait où il y avait du danger. »
C'était de la passion à la manière de Nelson, qui ne pouvait voir un Français ou entendre faire l'éloge de la France sans avoir des crispations nerveuses. Wellington, au contraire, eut toujours une grande admiration et une estime sincère pour l'armée et la nation dont il fut l'antagoniste.
La seule chose qu'on puisse lui reprocher, c'est d'avoir employé quelquefois des termes peu convenables en parlant de Napoléon. Il mettait une certaine affectation à lui refuser le titre d'empereur, pour le désigner sous le nom d'ennemi prononcé du genre humain (1). On regrette aussi de voir dans sa lettre du 25 juin 1815, au lieutenant-général comte d'Uxbridge, cette phrase peu généreuse : « Je suis d'avis « que Napoléon ne peut nous tenir tête, et qu'il n'a qu'à se v pendre. »
Les Français accusent Wellington d'avoir manqué de tact et de modestie en plaçant la statue de Napoléon au bas de l'escalier de son palais d'Apsley-House («). Le fait est vrai, mais l'intention qu'on y attache est tellement en opposition avec les idées et le caractère habituel du duc, qu'il nous répugne de l'admettre. Le vainqueur de Waterloo avait trop de bon sens et trop de goût pour chercher à ravaler, par de semblables moyens, l'homme extraordinaire que ses compatriotes eux-mêmes avaient proclamé le plus grand génie des temps anciens et modernes (5). Sa volumineuse correspondance ne renferme pas une seule lettre où il mette en doute la supériorité militaire de l'empereur; dans plusieurs,
il) Proclamation du 22 juin 1815. Dans celle du 23 août 1810, il l'appelle insatiable ennemi du genre humain.
(2) Celte statue rut donnée par Louis XVUl au prince régent, qui en ot cadeau a Wellington-
(3) NAPlER,t. XI, p. 119.
au contraire, il exalte le génie incomparable du héros français : c< Les plus chauds admirateurs de Napoléon, dit lord Ellesmere, n'avaient pas une plus haute opinion que lui de sa capacité militaire. Je lui ai entendu dire mainte fois qu'il était plus dangereux de faire une faute devant l'empereur que devant tout autre homme, et je pense qu'il était entièrement de l'avis des Français, qui évaluaient la présence de l'empereur sur le champ de bataille, à un renfort de 40,000 hommes (1). » Cependant, il ne le croyait pas supérieur aux hommes de guerre de l'antiquité : « Je lui demandai un jour, dit lord Ellesmere (2), quel était, d'après lui, le plus grand général du monde; il me répondit : « Annibal. » D'autres personnes lui ayant fait la même question, en obtinrent la même réponse. » Mais entre cette opinion et la pensée mesquine qu'on prête au duc, la distance est énorme, et nous persistons à croire que l'emplacement très-malheureux, il est vrai, donné à la statue de l'empereur, n'a pas de signification, à moins qu'il n'en ait une favorable aux deux généraux, ce qui n'est pas du tout impossible.
Nous pourrions terminer ici notre appréciation des travaux et du caractère de Wellington; mais, pour faire connaître d'une manière complète cet illustre guerrier, il nous reste à parler de sa vie intime et à signaler quelques traits, d'une importance secondaire au point de vue de l'histoire, et que néanmoins le biographe n'a pas le droit de dédaigner. Souvent une anecdote, une particularité, un détail vulgaire peint mieux le caractère d'un homme que les actes les plus solen-
(1) Life and characler, etc., p. 46.
(2) Life and characler of (lie duke of Wellington, p. 10,
nels de sa vie. Le héros et l'homme politique ne doivent pas seulement être jugés sur le théâtre de leurs exploits; il faut encore les suivre dans l'intimité et jusque dans le sein de la famille. Là, simples et vrais, ils apparaissent tels qu'ils sont, tels que la postérité veut les connaître.