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OPINION DE WELLINGTON SUR LES CHATIMENTS CORPORELS

(Extraits du Mémorandum sur le projet tendant à modifier la discipline

de l'armée.)

22 avril 1829.

J'ai lu tous les écrits sur la discipline de l'armée. On serait bien tenté d'adopter quelque chose d'après les bases proposées par le ministre de la guerre; mais je pense qu'il m'est permis de dire que «je con- « nais l'armée anglaise, et que je ne l'ose pas. » J'examinerai d'abord ce qu'est l'armée prussienne, et j'indiquerai comment le système établi chez elle fonctionne, en le comparant avec celui que nous suivons dans notre armée.

L'armée prussienne est regardée comme la gloire du pays. La conserver dans son état honorable et efficace parait être le premier objet de tout le pays et l'unique préoccupation du plus grand nombre des habitants, depuis le roi jusqu'au paysan. C'est la principale route, sinon la seule, par laquelle arrive aux honneurs et aux distinctions cette classe nombreuse et puissante de la société qui regarde les honneurs et les distinctions comme devant être l'objet de ses poursuites, et l'obtention de ces avantages comme la récompense des travaux de toute sa vie.

Tous les habitants du pays sont obligés de servir dans l'armée pendant un temps limité. Les hommes de toutes les classes servent comme soldats. Une fois dans les rangs, les bons , non-seulement par leur exemple et leurs préceptes, mais encore par des moyens physiques, contiennent les mauvais dans l'ordre et conservent la discipline. Le service militaire, quoique de courte durée, honore les citoyens et leur procure, après son expiration, différents privilèges et avantages civils.

Ce que je viens de décrire est la puissance du pays agissant dans une direction particulière pour maintenir la discipline et la force de l'armée. En lisant avec attention l'exposé fait par le baron Bulow de la discipline de cette armée, des principes sur lesquels elle est établie, et de la manière dont on l'applique, on reconnaît qu'il doit y avoir quelque chose de particulier dans la composition de cette armée, dans la nature du peuple d'où l'on tire les soldats, et dans la constitution

du pays lui-même ; autrement un pareil système ne pourrait fonctionner.

Examinons maintenant ce qu'est l'armée anglaise. Elle est étrangère en Angleterre, inconnue dans l'ancienne constitution du pays. Elle ne sert ou n'est supposée servir qu'à la défense de ses possessions étrangères. Elle est dédaignée par les habitants, surtout par les hautes classes, dont quelques-unes ne permettent jamais qu'un membre de leur famille y prenne du service. L'homme du peuple même fait tous ses efforts pour trouver le moyen d'acheter le congé d'un parent qui a été enrôlé, bien que sous le rapport de la paye, etc., la condition du soldat soit supérieure à celle de l'ouvrier.

Dans les moments les plus difficiles pour le pays, on ne peut trouver à recruter l'armée. Le service n'est regardé comme un avantage par personne. Les officiers et les soldats sont mal vus, jalousés et presque toujours maltraités par les habitants.

Le but du projet de M. Windham était de rendre le service de l'armée populaire en Angleterre, en y attachant des profits et des honneurs; mais ce projet a complètement échoué.

L'homme qui s'enrôle dans l'armée anglaise est généralement le plus ivrogne et probablement le plus mauvais sujet, dans le commerce ou la profession qu'il exerce, la ville ou le village qu'il habite. Il n'y en a pas un sur cent qui n'ait été pris dans la dernière classe, ou dans la classe avilie de toute société ou corporation ; et l'on ne peut parvenir à les rendre aptes à rentrer dans ce qu'on appelle la première classe que par la discipline, les préceptes et les exemples des vieux soldats.

Voyons maintenant comment cette armée est employée. Elle est constamment en service dans toutes les parties et dans tous les climats du monde. Elle ne sort pas de ses baraques et de ses cantonnements pour aller dans les riches plaines de l'Allemagne méridionale, des Flandres ou de la France, jouir des meilleurs fruits de la terre. Mais quelque part qu'elle aille, elle commence son service sur un bâtiment de transport où toute cette discipline d'honneur, de remontrances et de réprimandes secrètes, ainsi que la distinction et la séparation des classes, est impraticable.

Examinons ce que deviendrait la discipline dans cette situation, si nous étions assez imprudents pour adopter le système prussien.

Bornons-nous à parcourir nos registres d'ordre dans la Péninsule. Rappelons-nous les horreurs qui furent commises par de petits delà-

eliements en marche pour rejoindre l'armée, malgré tous les soins qu'on eût pris pour empêcher ces excès. Ne réfléchissons qu'aux conséquences du régime prussien, ou de quelqu'une de ses parties, ou à celles d'un relâchement dans la sévérité de notre propre système ; ne regardons que la conduite de nos hommes et les conséquences de cette conduite, non-seulement pour l'honneur de l'armée et les intérêts publics, mais encore pour la sûreté de ces hommes eux-mêmes.

Qu'on se reporte à ma correspondance sur ce sujet avec lord Ba- Ihurst, et l'on verra quelles réformes je proposai, et quelles mesures turent soumises au Parlement et adoptées par lui pour s'opposer à la grandeur du mal. J'avoue que j'ai toujours regardé ce désir de changer le système de discipline de l'armée comme une maladie de notre époque.

Nous oublions ce qu'est l'armée, ce qu'elle deviendrait si elle n'était pas retenue dans l'ordre, et combien les gens du pays seraient disposés à jeter les hauts cris si, par hasard, ils avaient à souffrir de quelque acte d'insubordination, ou si, faute de discipline, l'armée n'obtenait plus de succès, comme cela est arrivé, toutes les fois qu'elle a donné prise au désordre.

Il serait assez curieux que les personnes qui proposent d'adoucir la sévérité du système fussent celles-là précisément qui porteront la responsabilité des actes d'indicipline ou de violence auxquels cette réforme donnera lieu.

Je sais bien qu'une armée, même une armée anglaise, peut être retenue dans l'ordre sans qu'on ait recours aux punitions corporelles; mais ce n'est que par un système de police rigoureux, aussi contraire à l'esprit des institutions du pays qu'aux sentiments des officiers et des soldats.

J'ai tenu moi-même des divisions entières sous les armes pendant nombre de jours; on ne commettait plus de crime alors. Je puis, de la même manière, faire faire des appels ou des parades toutes les demi-heures ou toutes les heures ; je puis confiner les hommes dans les cours des baraques; je puis les envoyer promener en ville par escouades, sous l'escorte d'un officier non commisionné; bref, je puis les tourmenter pour les maintenir dans l'ordre ; mais quoi qu'on fasse, la punition corporelle illimitée, ou du moins restreinte dans ses limites actuelles, doit être la base de tout système pénal applicable à l'armée anglaise.

Je voudrais que ceux qui examinent ce sujet voulussent bien lire

toutes les pièces de l'affaire du major N**\ Il était jaloux de maintenir son bataillon en bon ordre sans infliger de punition corporelle; à la fin, ses soldats, en faisant l'exercice, tirèrent sur lui avec des boutons.

Nous pouvons être assurés que nous ne saurions nous relâcher, en aucune manière, de la sévérité de notre système ni même diminuer le nombre de nos punitions corporelles sans augmenter notre système de police préventive. A cet égard, nous devons considérer un peu ce que sont nos officiers, et les mettre en parallèle avec les officiers prussiens. Nos officiers sont des gens comme il faut; nous voulons qu'ils le soient, et qu'ils se conduisent comme tels, surtout vis-à-vis des soldats et dans leurs rapports avec les officiers non commissionnés. Nous poussons vraiment si loin ce principe pour nos officiers d'être gentlemen, et d'avoir peu de communication avec leurs subordonnés, que, dans mon opinion, le devoir d'un officier subalterne, tel qu'il est rempli dans es armées étrangères, ne l'est nullement dans la cavalerie ou dans 'infanterie de ligne anglaise : ce sont les sergents qui le remplissent dans les gardes. 11 en résulte que nos officiers, gens comme il faut, tout admirable que soit leur conduite sur un champ de bataille, loul honorables qu'ils soient par eux-mêmes, quelque gloire et quelque avantage qu'ils procurent au pays, ne sont que de pitoyables créatures lorsqu'il s'agit de maintenir la discipline parmi leurs soldats en campagne.

Le nom, le caractère, la conduite, la famille et la parenté, la fortune, la situation, les qualités de chacun des hommes de leurs compagnies n'occupent pas uniquement leurs pensées; tandis que l'officier prussien, dans la même position, a tous ces objets présents à l'esprit, et fait observer une rigoureuse discipline aux hommes avec lesquels il vit comme un compagnon, un ami, un conseiller.

Il nous faut remarquer ensuite que l'armée prussienne, outre l'avantage qu'elle a d'être ordinairement en repos, ce qui lui permet de suivre son système de discipline, est en tout temps régulièrement organisée, chaque bataillon dans son régiment, chaque régiment dans sa brigade, chaque brigade dans sa division, et chaque division dans son corps d'armée; le tout sous l'inspection personnelle du roi; en sorte qu'il n'y a pas de corps, de division, de brigade, de régiment, de bataillon, de compagnie et d'individu dont la conduite ne soit surveillée et contrôlée par l'autorilé supérieure, ainsi que par tous les gens du métier.

Comparons cet état de choses avec celui de l'armée anglaise, avec nos détachements en Irlande, aux Indes occidentales, à Honduras, etc.,

avec nos détachements dansles transports, pour la garde des déportés à la Nouvelle-Galles du Sud, avec notre manque total d'inspection et de contrôle des officiers et des soldats, dans presque toutes les parties du monde, — et nous serons étonnés qu'il y ait quelque discipline dans l'armée, malgré la sévérité du système dont on se plaint.

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