‹ Histoire du gentil seigneur De BayartChapitre 11 sur 53 · Noble · texte numérisé non relu

Noble

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flatteur, ni rapporteur ; car de telles gens arrivent difficilement à une grande perfection. Soyez loyal en action et en discours ; tenez votre parole. Soyez secourable aux pauvres veuves et aux orphelins, et Dieu vous en récompensera. La troisième, c'est que, si Dieu vous donne des biens, vous soyez charitable aux pauvres nécessiteux; donner pour l'amour de lui n'appauvrit jamais personne; et apprenez de moi, mon enfant, que toute aumône que vous ferez, vous sera infiniment profitable pour le corps et pour Fâme.

« Voilà tout ce dont je vous fais une obligation. Je crois bien que votre père et moi ne vivrons plus guère. Dieu nous fasse la grâce, tant que nous vivrons, de n'avoir de vous que de bons rapports. »

Le Bon Chevalier, malgré son jeune âge, répondit : « Madame ma mère, aussi humblement qu'il m'est possible, je vous remercie de votre bon enseignement ; j'espère si bien en profiter que, moyennant la grâce de Celui à qui vous me recommandez, vous en aurez contentement. Et maintenant après m'être très-humblement recommandé à votre bonne grâce, je vais prendre congé de vous. »

Alors la bonne dame tira de sa manche une petite bourse où il y avait six écus en or et en monnaie, et la donna à son fils. Puis elle appela un des serviteurs de Févêque de Grenoble, et lui remit une petite malle contenant quelque linge à l'usage de son fils ; elle lui donna en outre deux écus pour le serviteur de Técuyer sous la garde duquel son fils serait placé, le priant de recommander à ce dernier d'en prendre soin jusqu'à ce qu'il fût un peu plus âgé.

Après ce propos, l'évêque de Grenoble prit congé de

la compagnie et appela son neveu qui, sur son gentil roussi n croyait être en un paradis. Ils prirent le chemin qui conduisait à Ghambéry, où était alors le duc Charles de Savoie.

En quittant le château de Bayart, l'évêque de Grenoble chevaucha de manière qu'ilarriva le soir même dans la ville de Ghambéry ; le clergé alla au devant de lui, car cette ville dépend de toute ancienneté de Tévôché de Grenoble, et révéque y a son officiai et sa cour de justice. Il se logea chez un notable bourgeois. Le duc était en sa maison avec bon nombre de gentilshommes, tant de Savoie que de Piémont. Le soir, Tévêque de Grenoble demeura à son logis, sans se montrer à la cour, bien que le duc sût qu'il était dans la ville. Cet évêque était (si on peut les appeler ainsi en ce monde) un des plus saints et des plus dévots personnages que Ton connût, auss le duc fut-il très-joyeux de sa venue. Le lendemain, dimanche, il se leva bien matin et alla faire sa révérence au duc de Savoie qui le reçut d'un visage riant, lui faisant comprendre que sa venue lui plaisait très-fort. Il l'entretint tout le long du chemin, depuis son logis jusqu'à réglise oii il entendit la messe; le duc y servit, et comme il convient à un tel prince, l'évêque lui donna à baiser Tévangile et la paix.

Après la messe, le duc emmena 1 evêque dîner avec lui ; pendant le repas le Bon Chevalier servait son oncle si à propos et se tenait si mignonnement, que le duc le remarqua et demanda à l'évêque : « Monseigneur de Grenoble, quel est ce jeune enfant qui vous donne à boire? » — Monseigneur, répondit-il, c'est un homme d'armes, que je suis venu vous présenter pour vous servir, s'il vous plait, mais il n'est pas en l'état où je veux vous le

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donner. Après diner, si c'est votre plaisir, vous le verrez. — Vraiment, dit le duc, qui déjà Pavait pris eh' affection, il serait bien étrange celui qui refuserait un tel présent. »

Le Bon Chevalier qui déjà connaissait les instructions de son oncle, ne s^amusa guère aux morceaux après le ^fner ; il s'en alla au logis faire seller son roussin ; après l'avoir mis en état, il monta dessus et vint au petit pas dans la cour du palais du duc. Celui-ci était déjà sorti de la salle et s'appuyait sur une galerie extérieure. Il vit entrer le jeune garçon faisant bondir son cheval^ comme un homme de trente ans qui toute sa vie a vu la guerre. Le duc s'adressa alors à Pévêque de Grenoble, et lui dit : « Monseigneur, je crois que c'est votre petit mignon qui chevauche si bien ? — Oui, monseigneur, répondit révoque, c*est mon neveu ; il est d'une race où il y a de pieux chevaliers. Son père, miné de vieillesse et de faiblesse par les coups qu'il a reçus dans les guerres et les batailles oii il s'est trouvé, n'a pu venir vers vous, il se recommande très-humblement à votre bonne grâce et vous en fait présent. — Sur l'honneur, répondit le duc, je l'accepte volontiers ; le présent est beau et honnête. Dieu le fasse prud'homme ! » Puis il commanda à un de ses écuyers, qui possédait sa confiance, de prendre en sa garde le jeune Bayart qui, à son opinion, serait un jour homme de bien.

Après ce propos Tévéque de Grenoble remercia le duc de Savoie, et en prit congé pour s'en retourner à sa maison ; le duc demeura à Chambéry.

Le Bon Chevalier fut page du duc Charles de Savoie l'espace de six mois ; il se fit tant aimer des grands et des petits que jamais jeune enfant ne le fut plus. Il était si serviable aux seigneurs et aux dames que c'était

merveille. En aucune chose il n'y avait ni jeune page, ni seigneur qui put lui être comparé, car il sautait, luttait et chevauchait, le mieux possible ; aussi son maître le prit-il en aussi grand amour que s'il eût été son fils.

Le duc de Savoie étant à Chambéry, à faire grosse chère, résolut un jour d'aller voir le roi de France à Lyon.

Charles VIII était alors dans cette ville avec ses princes et gentilshommes, menant joyeuse vie, faisant joutes et tournois le jour, et dansant le soir avec les dames du lieu qui sont généralement belles et gracieuses. A dire vrai, ce jeune roi Charles était un des bons princes, des plus courtois, des plus libéraux et des plus charitables qu'on ait jamais connus.

Il aimait et craignait Dieu, ne jurait jamais que, par « la foi de mon corps ! » ou autre petit serment. Co fut grand dommage que la mort l'enleva sitôt, à l'âge de vingt-huit ans ; car, s'il eût vécu plus longtemps, il aurait accompli de grandes choses.

Le roi Charles apprit que le duc de Savoie venait le voir. Il envoya au-devant de lui un .prince de la maison de Luxembourg, qu'on appelait le seigneur de Ligny *, avec plusieurs autres gentilshommes et archers de sa garde qui le trouvèrent à deux lieues environ de Lyon. Le duc et le seigneur de Ligny se firent grand accueil, car ils étaient tous deux assez remplis d'honneur.

Ils vinrent en parlant ensemble et le seigneur de Ligny aperçut le jeune Bayart sur son roussi n qui trot-

I . Louis de Lnxemboarg, comte de Ligny, était fils de Louis, connétable de France et de sa seconde femme , Marie de Savoie , sœur de Charlotte de Savoie, mère de Charles VIIL On voit donc les liens de famille qui existaient entre ces divers protecteurs de Bayart.

Charles VIII. (Musée de Versailles.)

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tait fortmignonnement et faisait merveilles. Le seigneur de Ligny dit au duc : « Monseigneur, vous avez là un page qui chevauche un bon cheval, et qui de plus sait le conduire gentiment. — Sur ma foi, dit le duc, il n'y a pas six mois que Tévêque de Grenoble m'en fit présent ; il ne faisait alors que sortir de Técole ; mais je ne vis jamais jeune garçon de son ftge qui se tint plus hardiment, à cheval ou à pied ; et il a fort bonne grâce. — Monseigneur, mon cousin, il est d'une race où jl y a de braves gentilshommes, je crois qu'il suivra leurs traces. » Le duc dit au Bon Chevalier : • Bayart, piquez ! donnez carrière à votre cheval. » Le jeune enfant, qui ne demandait pas mieux, le fit incontinent et avec beaucoup d'adresse ; au bout de la course, il fit bondir son cheval trois ou quatre merveilleux sauts ; ce qui réjouit toute la compagnie.

• Sur ma foi, monseigneur, dit le seigneur de Ligny, voilà un gentilhomme qui sera, à mon opinion, gentil et galant, s'il vit ; mon avis est que vous feriez bien de faire présent au roi du page et du cheval ; il en sera bien aise parce que le cheval est fort bel et bon, et le page, à mon avis, encore meilleur. — Sur mon âme, dit le duc, puisque vous me le conseillez, je le ferai. L'enfant pour parvenir ne saurait apprendre en meilleure école que la maison de France où de tout temps honneur fait son séjour plus longuement qu'en toute autre maison de prince. •

En s'entretenant ainsi ils arrivèrent à Lyon ; les rues étaient pleines de gens et force dames aux fenêtres pour les voir passer ; car, sans mentir, ce duc de Savoie était un fort beau et bon prince, très-bien accompagné ; et en voyant sa contenance, on devinait qu'il était de bonne maison. Il alla à son logis, et retint à souper avec lui

le seigneur de Ligny, le sire d'Avesnes, fils du sire d'Albert, et frère du roi de Navarre, ainsi que plusieurs autres seigneurs et gentilshommes. Pendant le repas, des ménétriers et des chantres du roi vinrent réjouir la compagnie. Le soir, le duc de Savoie ne quitta pas son logis, mais il joua à plusieurs jeux et passe-temps jusqu'à ce qu'on apportât le vin et les épices * ; après quoi, chacun se retira à son logis jusqu'au lendemain.

Au matin le duc de Savoie se leva, et après s'être habillé il voulut aller trouver le roi ; mais avant son départ, les seigneurs de Ligny et d*Avesnes arrivèrent à son logis avec le maréchal de Gié *, lequel avait grand crédit en France ; il leur donna le bon jour ; ensuite ils se rendirent au logis du roi qui était déjà prêt pour aller à la messe à un couvent de Gordeliers qu'il avait fait construire à grands frais avec sa femme Anne de Bretagne ' au bout d'un faubourg de Lyon, appelé Vaize. Le duc de Savoie fit au roi une révérence telle et si haute qu'il appartient à un si grand et si noble prince. Le roi qui était affable, le prit et Tembrassa en lui disant : « Mon cousin, mon ami, soyez le bien- venu ! Je suis joyeux de vous voir ; et sur mon âme, vous avez bien fait ; car si vous n'étiez venu, j'avais résolu d'aller vous voir dans vos pays, où je vous eusse porté beaucoup

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