‹ Histoire du gentil seigneur De BayartChapitre 18 sur 53 · Poussée de lance, du latin pulsus · texte numérisé non relu

Poussée de lance, du latin pulsus

bril, et après la lance rompue, à coup de hache JQsqu*à la discrétion des juges et de ceux qui garderont le camp. Et au mieux faisant, il donne un diamant de quarante écus *. »

Quand Tardieu eut vu l'ordonnance, il dit :

« Pardieu! compagnon, jamais Lancelot*, Tristan, ni Gauvain ne firent mieux. Trompette, allez crier cela en

1. • Les tournois annoncés par les proclamations des officiers d'armes avaient lieu au son de trompe : Or ouex, or oue.z. Les cheyaliers qui devaient combattre visitaient à l'avance la place destinée aux joutes. « Si venait devant eux un hérault qui criait tout en hault : « Seigneurs chevaliers, demain auree la veille du tournoi, où prouesse sera vendue et achetée au fer et l'acier. » Ces publications étaient très-fréquentes en temps de paix ; car ces fêtes arrachaient la jeune noblesse à l'oisiveté, et l'exerçaient au maniement des coursiers et des armes. Le lieu du tournoi était ordinairement choisi auprès d'une ville, avec une forêt et une rivière dans le voisinage, afin de donner un aspect pittoresque à la fête, comme on peut le voir dans les miniatures des livres de chevalerie au moyen Age. Les tournois étaient surtout remarquables par le luxe qu'on y déployait, et la beauté des bals et des festins auxquels ils donnaient lieu ; ils durent, pendant dos siècles, favoriser le commerce, l'industrie et les arts en France. Les troubadours et les ménestrels y venaient en foule pour chanter les vainqueurs dans leurs ballades et leurs tensons. » Les tournois étaient tellement à la mode en France que Mathieu Paris les appelle ■ combats français > Steenackers. Histoire des ordres de chevalerie et des distinctions honorifiques en France.

2. Lancelot du lac ou VAncelot (jeune garçon) du lac, était le fils d'un roi armoricain qui échappa au massacre de sa famille, sauvé par la fée Viviane ; elle le transporta dans son palais sous un lac et, après l'avoir élevé, le conduisit à la cour du roi Arthur, où se déroule une inépuisable série d'aventures guerrières et galantes ; ce roman était célèbre au moyen âge, et Dante lui a consacré une page immortelle avec la reine Genièvre. Le roman de Tristan et de la blonde Yseult est à peu près du même genre. Gauvain habile et discret, est le neveu du roi Arthur, Ces trois romans appartiennent au cycle de la Table ronde et du Saint-Graal : on appelait ainsi le vase qui avait servi à la Cène et dans lequel Joseph d'Arîmathie avait recueilli le sang sorti des plaies de Jésus-Christ. C'est en allant à la recherche de ce vase qu'arrivent aux preux chevaliers du moyen &ge leurs plus grandes aventures. On peut en lire de curieuses et Mvantes analyses dans les Origines littéraires de la France par M. Louis Moland, 1 vol. Didier.

cette ville, et après, de garnison en garnison d'ici à trois

jours, pour en avertir tous nos amis. »

, Il faut savoir qu'il y avait alors dans la Picardie sepou huit cents hommes d'armes, tels que la compagnie du maréchal des Cordes, celle des Écossais, du seigneur de la Palice, vertueux et triomphant capitaine *, et de plut sieurs autres qui, par le trompette, furent informés du tournoi. Ceux qui voulurent s'y trouver se mirent promptement en état. Le terme n'était que de huit ou dix jours ; toutefois il se trouva quarante ou cinquante hommes d'armes sur les rangs. Dans ce s entrefaites et en attendant le jour désiré , le gentil chevalier capitaine Louis d*Ars arriva ; il fut très-joyeux d'être venu assez tôt pour en avoir son passe-temps. Quand Bayart le sut arrivé, il alla lui faire la révérence, et ils se firent bon accueil Tun à l'autre. Pour compléter la fête, le lendemain, Bellabre,

1. Jacques de Chabannes, grand maître puis maréchal de France, prit part à toutes les campagnes d'Italie ; fait pristnnier à Pavie (1525), il fut tué d'un coup d'arquebuse tiré à bout portant par un Espagnol qui disputait son captif à un Italien. La ridtcuU chanson par laquelle il est connn et qu'il ne méritait nullement, est du poète bourguignon La Monnoye j on peut la regarder comme une sorte de mauvaise action de cet éct-ivain. Une chanson satirique décochée contre François !•", prisonnier à Pavie, a probablement fourni le canevas de la mauvaise plaisanterie que deuY siècles plus tard La Monnoye s'amusa à rendre niaise tout en l'imprégnant du sel bourguignon.

Hélas, la Palice est mort 1 11 est mort devant Pavie j Hélas I s'il n'était pas mort * Il serait encore en vie!

Quand le roy partit de France, A la maie heure il partit, Il en partit le dimanche Et le lundy il fut pris, etc.

Le portrait de La Palice se trouve à Versailles, rez-de-chaussée, sallo n* 969, d'après les peintures originales du château de Beauregard.

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vint aussi, ce qui réjouit toute la compagnie. Us se délectaient tous les jours à essayer leurs chevaux et à offrir des banquets aux dames.

Le jour ordonné pour commencer le tourtioi arriva, et chacun se mit sur les rangs. Les juges étaient le bon capitaine Louis d'Ars, et le seigneur de Saint-Quentin, Écossais. Les gentilshommes qui se trouvèrent sur les rangs furent au nombre de quarante- six ; et par le sort,

Armes de Bayart.

sans tromperie, ils furent partagés en deux bandes do vingt-trois contre vingt-trois. Quand ils furent prêts pour commencer à bien faire, le trompette sonna, et déclara ensuite, de point en point, Tordre du tournoi.

Suivant l'ordonnance, le Bon Chevalier se présenta le premier sur les rangs, et contre lui vint un de ses voisins du Dauphiné, nommé Tartarin, qui était fort rude homme d'armes. Ils coururent l'un sur l'autre de telle sorte que

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Tartarin rompit sa lance à demi-pied du fer, et Bayart lui asséna la sienne au haut du garde-bras et mit sa lance en cinq ou six pièces ; les trompettes sonnèrent iinpétueusement, car la joute avait été merveilleusement belle. Après avoir fourni leur course, ils retournèrent pour la seconde ; Taventure de Tartarin fut telle que de sa lance il faussa le garde-bras du Bon Chevalier à l'endroit du canon, et tous crurent qu'il avait le bras percé. Le Bon Chevalier l'atteignit au dessus des yeux et lui enleva un petit cimier garni de plumes. La troisième lance fut aussi bien ou mieux rompue que les deux autres.

Leurs courses faites, vint Bellabre, et contre lui se prépara un homme d'armes écossais qu'on nommait le capitaine David de Fougas ; ils firent pareillement de leurs trois lances ce qu'il était possible à gentilshommes de faire. Ils joutèrent ainsi deux contre deux jusqu'à ce que chacun eût fourni ses courses.

Ensuite on combattit à l'épée. Selon Tordonnance, le Bon Chevalier commença ; du troisième coup qu'il donna, il rompit son épée en deux pièces, et malgré cela il fit sî bien son devoir, jusqu'au nombre des coups ordonnés, qu'il n'aurait su mieux faire. Les autres vinrent ensuite selon leur ordre. Tous les assistants, .môme les deux juges dirent, que pour un jour, il ne fut jamais mieux couru de lance, ni combattu à l'épée. Bien que chaque chevalier fit fort bien, les mieux faisants furent : le Bon Chevalier, Bellabre, Tartarin, le capitaine David, un homme de la compagnie de monseigneur des Cordes, nommé le bâtard de Chimay, et Tardieu.

Quand vint le soir, chacun ayant fait son devoir, tous se retirèrent au logis du Bon Chevalier qui avait fait dresser un magnifique souper, où il y eut force dames; de dix

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lieues alentour , toutes celles de Picardie étaient venues voir ce beau tournoi. On fit grande chère, et après le souper il y eut des danses et plusieurs autres divertissements ; ils se prolongèrent si tard, qu'une heure après minuit sonna avant que personne songeât à s'ennuyer. Alors ils s'en allèrent les uns après les autres à leurs logis, menant les dames jusqu'au lieu où elles devaient reposer. Elles s'éveillèrent assez tard le lendemain ; et croyez qu'aucune ne se lassait de donner merveilleuse louange au Bon Chevalier, tant pour les armes que pour son honnêteté ; car on n'aurait su trouver en ce monde un plus gracieux et plus courtois gentilhomme

Pour achever partie si bien commencée, le lendemain tous les hommes d'armes se trouvèrent au logis de leur capitaine Louis d'Ars où était déjà Bayart. Il était venu prier le capitaine de venir dîner à son logis avec le seigneur de Saint-Quentin, en la compagnie des dames du soir précédent ; ce qui lui fut accordé. Ils allèrent ouïr la messe ; au retour tous les jeunes gentilshommes donnant le bras aux dames les menèrent, en parlant de joyeux devis, jusqu'au logis où, s'ils avaient fait bonne chère le soir précédent, à dîner ils la firent encore meilleure. Les seigneurs et les dames ne demeurèrent guère au logis après le dîner *. Vers deux heures, ceux qui étaient du tournoi se retirèrent sur les rangs pour achever l'ordonnance du second jour; celui qui ne comptait pas avoir le prix de la première journée espérait avoir celui de la seconde.

Quand les juges, les seigneurs et les dames furent arrivés sur le lieu, le Bon Chevalier commença le pas,

l.On dinait à mi Ji.

en la manière accoutumée. Contre lui vint un gentilhomme du Hainaut, fort estimé, qui s'appelait Hanotin de Sucker. Tous deux par-dessus la barrière se donnèrent de grands coups avec les bois de leurs lances jusqu'à ce qu'elles fussent en pièces; ensuite ils prirent leurs haches qu'ils avaient chacun à leur côté et se frappèrent l'un l'autre avec tant de violence que la bataille semblait être mortelle. Toutefois enfin le Bon Chevalier donna un coup à son adversaire à l'endroit de l'oreille, de sorte qu'il le fit chanceler et, qui pis est, le fit agenouiller des deux genoux, et en rechargeant par-dessus la barrière, lui fit baiser la terre, qu'il le voulût ou non. Les juges voyant cela crièrent :

« Holà! Holà! c'est assez; qu'on se retire. » Après eux vinrent Bellabre et Arhaulton de Pierre- Forade, gentilhomme de Gascogne; ils firent des merveilles et rompirent leurs lances en un instant; ensuite ils en vinrent aux haches et se donnèrent de grands coups ; mais Bellabre rompit la sienne, et les juges les séparèrent. Chacun combattit à son tour, de sorte qu'il était sept heures avant que chacun eût achevé, et, pour un petit tournoi, ceux qui y étaient virent aussi bien faire qu'ils avaient vu de leur vie»

Quand tout fut achevé, chacun se retira à son logis pour se désarmer ; ensuite ils se rendirent tous chez le Bon Chevalier, où était apprêté le banquet. Les deux juges, les seigneurs d'Ars et de Saint-Quentin et toutes les dames y étaient déjà. Il iie faut pas demander si l'on parla des deux journées; chacun en disait ce qui lui semblait. Après le souper; il convint d'en donner la décision et de faire déclarer par les juges qui devait avoir le prix. Les juges demandèrent à plusieurs gentilshommes expc-

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rimentés aux armes, de dire leur avis, et puis après aux dames, en leur conscience, et sans favoriser l'un plus que Tautre. Enfin les gentilshommes et les dames dirent que, bien que chacun eût très-bien fait son devoir, néanmoins, à leur jugement, des deux journées le Bon Chevalier avait été le mieux faisant; c'est pourquoi ils remettaient à luimême, comme celui qui avait gagné les prix, de donner ses présents à qui bon lui semblerait. Il y eut une grande altercation entre les deux juges, à qui prononcerait la sentence; mais le bon capitaine Louis d'Ars pria tant le seigneur de Saint- Quentin, qu'enfin celui-ci promit de le faire. Le trompette ayant sonné pour faire silence, le seigneur de Saint-Quentin dit:

« Messeigneurs qui êtes ici tous assemblés, et ceux qui ont été du tournoi dont messire de Bayart a donné le prix par deux journées, monseigneur d'Ars et moi, juges délégués par vous tous pour adjuger les prix, vous faisons savoir : qu'après nous être bien et dûment enquis à tous les vertueux et honnêtes gentilshommes qui ont été présents et aux nobles dames, nous avons trouvé que chacun a très-bien et très- honnêtement fait son devoir; mais sur tous la commune voix est que le seigneur de Bayart, sans blâmer les autres, a été de toutes les deux journées le mieux faisant: c'est pourquoi les seigneurs et les dames lui remettent l'honneur de donner les prix à qui bon lui semblera. »

Et, s'adressant au Bon Chevalier, il lui dit : c Seigneur de Bayart, voyez à qui vous les délivrerez. » Le Bon Chevalier fut tout honteux, et demeura un peu pensif; puis il dit :

« Monseigneur, je ne sais par quelle faveur cet honneur m'est fait. Il me semble qu'il y en a qui l'ont bien mieux

64 HISTOIRE DE BAYART.

mérité que moi; mais puisqu'il plaît aux seigneurs et aux dames que j'en sois juge, je supplie tous messeigneurs mes compagnons qui ont mieux fait que moi, de trouver bon que je donne le prix de la première journée à monseigneur de Beliabre, et celui de la seconde au capitaine David l'Écossais. »

II leur fit aussitôt délivrer les présents, et ni homme ni femme n'en murmura. Alors les danses et les passetemps xx)mmencèrent. Les dames ne pouvaient se lasser de dire du bien du Bon Chevalier, qui fut tant aimé en la Picardie, que jamais homme ne le fut plus.

11 demeura deux ans en ce pays ; pendant ce temps il se fit plusieurs tournois dans la plupart desquels il fut vainqueur. Ce qui le faisait surtout aimer de tout le monde, c'est qu'on n'eût su trouver sur la terre de plus libéral ni gracieux combattant ; jamais nul de ses compagnons n'était démonté qu'il ne le remontât ; s'il avait un écu, chacun en avait sa part. Quelque jeunesse qu'il eût, la première chose qu'il faisait quand il était levé, c'était de servir Dieu. Il faisait beaucoup d'aumônes, et tant qu'il a vécu, personne n'a pu dire qu'il ait refusé de rendre un service, quand cela lui était possible.

Au bout de deux ans, le jeune roi de France, Charles, entreprit son voyage de Naples, où alla le seigneur de Ligny ; c'est pourquoi il envoya de bonne heure quérir le Bon Chevalier, connaissant ses vertus et tout le bien qu'on disait ds lui, il ne voulait pas le laisser en arrière.

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