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avertis, jamais nul de nous ne se sauverait; prenons courage, je vous en supplie, redoublons nos coups et les renversons. »
A ces paroles du Bon Chevalier, ses compagnons se ranimèrent, et, en criant tous d'une voix : France I France ! ils livrèrent un rude et merveilleux assaut aux Lombards qui commencèrent à perdre pied et à reculer, toujours en se défendant très-bien. Mais en reculant ainsi, ils firent plus de 4 ou 5 milles vers Milan ; quand ils s'en virent près, ils touirnèrent bride et, de toute la vitesse de leurs chevaux, prirent la fuite vers la ville. Les Français les poursuivirent jusqu'à ce qu'ils en fussent tout près. Alors, l'un des plus anciens qui entendait fort bien la guerre, cria : t Tourne, homme d'armes, tourne ! » Ce que chacun entendit, excepté le Bon Chevalier qui, tout échauffé, chassait et poursuivait toujours ses ennemis, de sorte qu'il entra parmi eux dans Milan, et les suivit jusque devant le palais oh était logé le seigneur Ludovic, et comme il avait les croix blanches, tout le monde criait après lui : « Empoigne ! empoigne !» Il fut environné de toutes parts et fait prisonnier du seigneur Jean-Bernardin Cazache qui le mena à son logis et le fit désarmer. Il fut émerveillé de trouver un jeune gentilhomme, de vingt-deux ou vingt-trois ans, ayant tant de bravoure.
Le seigneur Ludovic, qui avait ouï le bruit, demanda ce que c'était. Ceux qui connaissaient l'affaire lui apprirent que le seigneur Bernardin avait été attaqué par les Français et repoussé jusque dans Milan, et que, parmi les fuyards, dans la poursuite, était entré un Français très-vaillant et très-hardi gentilhomme, quoique bien jeune. Ludovic commanda qu'on le lui amenât. On alla incontinent au logis du seigneu»* Bernardin chercher son
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prisonnier. Celui-ci eut peur que, dans sa fureur, le seigneur Ludovic ne lui fit quelque déplaisir, et comme il était courtois et gracieux gentilhomme, il le voulut mener lui-même. Après Tavoir vêtu d'un de ses habits et mis en état de gentilhomme, il vint le présenter à son seigneur qui fut, émerveillé de voir un si jeune homme mériter si grande louange; il lui adressa la parole en disant : c Approchez-vous, mon gentilhomme, qui vous amène en cette ville ?» Le Bon Chevalier, qui ne s'étonnait de rien, lui répondit : « Par ma foi ! monseigneur, je ne pensais pas entrer seul, je croyais bien être suivi de mes compagnons ; mais ils ont mieux entendu la guerre que moi, et évité mon sort. Toutefois, dans mon malheur, je m'estime heureux d'être tombé entre les mains de Thonnéte et vaillant capitaine qui me tient. »
Ludovic lui demanda ensuite de combien était l'armée du roi de France. « Sur mon âme ! monseigneur, je pense qu'il y a quatorze ou quinze cents hommes d'armes et seize ou dix-huit mille hommes de pied; mais ce sont tous gens d'élite, résolus à si bien besogner cette fois, qu'ils assureront l'État de Milan au roi notre maître ; et il me semble, monseigneur, que vous seriez en aussi grande sûreté en Allemagne qu'ici, car vos gens ne sont pas capables de nous résister. » Le Bon Chevalier parlait avec tant d'assurance que Ludovic y prenait grand plaisir, . quoique ce qu'il disai t fût assez fait pour l'étonner ; mais pour montrer qu'il ne se souciait pas beaucoup du retour des Français, il lui dit en riant : « Sur ma foi ! mon gentilhomme, j'ai belle envié que l'armée du roi de France et la mienne se rencontrent, afin que, par la bataille, je puisse connaître à qui de droit appartient cet héritage. Je ne vois pas d'autre moyen. — Par mon serment î mon-
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seigneur, dit le Bon Chevalier, je voudrais que ce fût dès demain, pourvu que je fusse hors de prison, -r Vraiment! qu'à cela ne tienne, dit le seigneur, je vous rends libre présentement ; de plus, demandez-moi ce que vous voudrez, et je vous le donnerai. » Pierre, un genou en terre, remercia le duc des offres qu'il lui faisait, et lui dit : « Monseigneur, je ne vous demande pas autre chose que de me rendre mon cheval et mes armes, si votre courtoisie veut bien s'étendre jusque là, et de me renvoyer à ma garnison qui est à vingt milles d'ici; vous me feriez un très-grand bien, dont toute ma vie je vous serai reconnaissant, et, hors le service du roi mon maître et mon honneur sauf, je voudrais le reconnaître en ce qu'il vous plairait de me commander. — En bonne foi , dit le seigneur Ludovic, vous aurez présentement ce que vous demandez. » Il dit à Bernardin: « Capitaine, qu'on lui trouve son cheval, ses armes et tout ce qui lui appartient. — Monseigneur, dit le capitaine, c'est bien aisé à trouver, tout est à mon logis. 1» Bernardin envoya incontinent deux ou trois serviteurs qui apportèrent les armes de Bayart et amenèrent son cheval , et Ludovic fit armer devant lui le Bon Chevalier. Quand il fut accoutré, il monta sur son cheval sans mettre le pied à l'étrier ; puis il demanda une lance qu'on lui donna, et, levant sa visière, il dit : « Monseigneur, je vous remercie de la courtoisie que vous m'avez faite ; Dieu veuille vous la rendre ! » Comme il était en une belle et grande cour, il commença à donner de l'éperon à son cheval, lequel fit quatre ou cinq sauts si gaillardement que impossible serait de mieux, puis il lui donna une petite course dans laquelle il rompit sa lance en cinq ou six pièces ; ce qui ne réjouit pas trop Ludovic qui dit tout haut ces paroles :' t Si tous les hommes
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d'armes de France étaient pareils à celui-ci, mes affaires iraient mal. » Néanmoins, il lui fit donner un trompette pour le conduire jusqu^à sa garnison ; mais il n'alla pas si loin, car Tarmée des Français était déjà à dix ou douze milles de Milan, tout affligée de ce que le Bon Chevalier était pris par sa hardiesse. Quand Bayart fut arrivé au camp, il s'en alla incontinent vers son hon maître, le seigneur de Ligny, qui lui dit en riant : t Hé ! comment, Piquet, qui vous a mis; hors de prison ? Avez-vous payé votre rançon ? Vraiment,, je voulais envoyer un de mes trompettes pour vous- chercher et la payer. — Monseigneur, dit le Bon Ghevalier, je vous remercie très-humhlement de votre boni vouloir ; le seigneur Ludovic m'a délivré par sa grande courtoisie. » Tous les compagnons 'du Bon Ghevalier vinrent le voir et lui firent grand accueiL
Trivulce lui demanda si, d'après la contenance et les discours de Ludovic, il espérait qu'il donnerait la bataille. Il répondit : « Monseigneur, il ne s'est pas tant expliqué à moi de ses affaires ; toutefois, à le voir, c'est un homme qui n'est pas aisé à intimider; vous verrez peut-être ce qu'il voudra faire dans peu de jours. Je ne saurais me plaindre de lui, car il m'a traité avec courtoisie. La plupart de ses gens sont dans Novare ; il a résolu de les faire venir à Milan ou d'aller les rejoindre *. »
Ludovic, à qui cette aventure de Bayart avait donné à réfléchir, craignant d'être surpris dans sa ville, alla rejoin-
1. Terrebasse place ici une autre aventure qui ne se trouve pas dans le Loyal- Serviteur, i Un jeune gentilhomme milanais, Hyacinthe Simonetta, fatigué des louanges que cette aflfaire avait values à Bayart, le provoque en combat singulier, mais aux premières passes il fut percé et la défaite du champion de Sforza parut aux Italiens eux-mêmes un présage certain de la ruine prochaine de cette maison, a
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dre de nait son armée dans Novare. Les lieutenants du roi de France, parmi lesquels était la Trémouille *, vinrent Ty assiéger. Ludovic avait l'avantage du nombre ; n^ais ses gens étaient de nations différentes : Bourguignons, Suisses, Allemands, et par cela même difficiles à gouverner; de plus, les Suisses, se trouvant dans les deux armées, refusèrent de combattre les uns contre les autres. Novare se rendit aux Français peu de jours après. Ludovic essaya de se cacher parmi les Suisses à la sortie de la ville, mais il fut trahi, reconnu, et dut se rendre au seigneur de Ligny. Mené en France, il fut enfermé au château de Loches ot il finit ses jours •. Ceux du duché de Milan firent leur soumission.
1. Louis de la Trémoille (1460-1525) gagna la bataille de Saint- Anbindu-Gormier sur le duo de Bretagne et Louis d'Orléans pendant la minorité de Charles VIII et contribua ainsi beaucoup au mariage d 'Anne de Bretagne ; il avait le commandement de l'armée à Fornoue ; Louis XII, loin de se venger de lui, le mit à la tète de l'armée du Milanais en 150O, de Naples en 1503 ; mais il ne put rien faire ayant été contraint d'appuyer à Rome les prétentions de Georges d'Amboise qui voulait ôtre pape ; on le retrouve à Agnadel, à Marignan, à Pavie où il meurt ; en 1513, il avait préservé la France d'une invasion des Suisses. On le surnommait le Chevalier garu reproche.
2. M. de la Pilorgerie a très-bien expliqué les causes de la rancune do Louis XII • outre Ludovic; il ne voulut pas même le voir et lui fit expier par une détention perpétuelle les railleries sanglantes dont celui-ci l'avait abreuvé pendant que, peu avant la bataille de Fornoue, Louis d'Orléans gardait pour Charles VIII Asti et ses dépendances. (Voir les documents nouveaux sur cet épisode. De la Pilorgerie. p. 307-315.) Campagne de la grande armée.