CHAPITRE II
Louis de Ligny et ses vassaux de ïortone et de Voghera. — Bayart par sa noblesse de cœur se montre l'égal d'un grand prince. — Une belle vaisselle d'argent deux fois reftisée. — Bayart va au royaume dé Naples avec Louis d'Ars. — Les alliés (Français et Espagnols) se querellent après la conquête de Naples. — Bayart en garnison à Minervino. ~ Belle escarmouche de Bayart contre le capitaine don Alonso de Sotomayor. — Alonso est fait prisonnier. — L'Espagnol manque à sa parole. — Sa ftiite ; il est repris; il se rachète. ~ Mauvais bruits contre la réputation de Bayart. — Noble lettre de Bayart. — Un duel terrible.
Louis Xn, lors de sa première conquête du duché de Milan, avait récompensé ses bons serviteurs en leur donnant des terres et seigneuries dans ce duché. Le seigneur de Ligny avait reçu Tortone, Voghera et quelques autres places qui se révoltèrent lorsque Ludovic revint d'Allemagne. Le comte aUa les visiter, en compagnie de Louis d'Ars, son lieutenant, du Bon Chevalier et de plusieurs autres gentilshommes ; il fît courir le bruit qu'il voulait mettre Tortone et Voghera au sac. Ses sujets s'effrayèrent à son approche, et lui envoyèrent des députés pour implorer sa miséricorde; le comte de Ligny ne fit pas semblant de les voir. Ces pauvres gens obtinrent, par
rentremise du capitaine Louis d'Ars, de parler à leur seigneur. Le comte les reçut durement et refusa d'accepter la vaisselle d'argent qu'ils lui offraient ; il ne se laissa fléchir que par la prière de Louis d'Ars, et leur parla ainsi : « Allez, je vous pardonne pour l'amour du capitaine Louis d'Ars qui m'a rendu tant de services, que je ne lui refuserais pas môme une grâce plus considérable, mais ne recommencez plus ; quant à votre présent, je ne daignerai pas l'accepter, car vous ne le méritez pas. »
Puis il regarda autouir de lui et aperçut le Bon Chevalier à qui il dit : « Piquet, prenez toute cette vaisselle, je vous la donne pour votre cuisine. — Monseigneur, répondit Bayart, je vous remercie très-humblement du bien que vous me faites ; mais à Dieu ne plaise que des biens qui viennent de si méchantes gens que ceux-ci entrent dans ma maison : ils me porteraient malheur. » Il prit pièce à pièce toute cette vaisselle et en fit présent à ceux qui étaient là, sans en garder pour lui la valeur d'un denier ; cette distribution étonna toute la compagnie qui savait que Bayart eût alors été bien embarrassé de trouver dix écus en sa bourse . Quand il eut tout donné, il sortit de la chambre et les habitants firent de môme. Le seigneur de Ligny dit à ceux qui étaient restés : « Que dites-vous, messeigneurs, de la libéralité de Piquet ? C'est dommage que Dieu ne Tait pas fait roi de quelque grand royaume, il se serait acquis tout le monde par sa générosité. Croyez-moi, ce sera un jour un des plus parfaits capitaines du monde. » Toute la compagnie donna grande louange au Bon ChevaUer. Le seigneur de Ligny ayant réfléchi et considéré qu'il ne restait rien à Bayart du présent qu'il lui avait fait, lui envoya le lendemain un habit de velours cramoisi doublé de satin broché, un
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excellent coursier et, dans une bourse, trois cents écus qui ne lui durèrent guère; ses compagnons y eurent part comme lui.
Peu de jours après le seigneur de Ligny retourna à Milan, oii était venu le cardinal d'Amboise, lieutenant général pour le roi, et de là repassa en France '
La mort avait empêché Charles VIII de reprendre Naples ; Louis XII, à son avènement, s'occupa d'abord de la copquéte du Milanais ; il songea ensuite à celle du royaume de Naples (1506). Le roi Femand, fils d'Alphonse , était mort et avait eu pour successeur son oncle Frédéric UI. Louis XII envoya contre Naples, pour lieutenant général, le seigneur d'Aubigny ; dans l'armée se trouvait la compagnie du seigneur de Ligny ', commandée par le capitaine Louis d'Ars. Le Bon Chevalier, qui n'avait garde de demeurer en arrière, obtint d'en faire partie. Le roi Frédéric reçut si peu de secours et trouva si peu d'amitié parmi ses gens, qu'il fut contraint d'abandonner son royaume. Le seigneur d'Aubigny l'envoya en France avec sa femme et ses enfants ; le roi l'accueillit
1. Musée de Versailles, 2* étage, salle 53, n« 3110. Portrait de Georges d'Amboise dont l'origiDal estaa château de Beauregard ; au rez-de-chaussée, galerie 16, n«314, statue du tombeau, à genoux. L'original est dans la cathédrale de Rouen. — Georges, cardinal d'Amboise (1460-1510) s'attacha de bonne heure au duc d'Orléans qui, gouverneur de Normandie, le fit nommer archevêque de Rouen. Devenu roi, Louis XII fit de Georges son premier ministre. On n'aurait qu'à louer son ministère s'il n'avait pas sacrifié beaucoup d'intérêts français pour t&cher de se faire nommer pape; cependant on lui préféra Julien de la Rovère (Jules II).
2. Charles VIII avait donné en mariage an sire de Ligny une des plus riches héritières de la Fouille ; par cet héritage, son mérite et les intelligences qu'il avait conservées dans le pays, Ligny espérait avoir le commandement de l'armée dirigée contre Naples. Chagrin de voir Louis XII lui préférer d'Aubigny, il se retira dans ses terres de France où il mourut bientôt en 1513. Bayart perdit à la fois un ami et un protecteur.
bien et lui donna le duché d'Anjou et d'autres terres dont il jouit jusqu'à sa mort. Le roi d'Aragon, Ferdinand le catholique et le roi de France, qui s'étaient partagé le royaume de Naples, vécurent quelque temps en bonne intelligence. Mais ils se brouillèrent bientôt : les Français eurent d'abord l'avantage, mais le roi d'Aragon ayant fait passer une armée en Italie à Gonzalve de Gordoue, le seigneur d'Aubigny fut contraint de se retirer dans la Fouille. Vaincus à Gerignola,, les Français quitjtèrent le royaume de Naples.
Le Bon Chevalier étant en garnison à Minervino (ville de la Gapitanate) oii le vaillant capitaine Louis d'Ars l'avait logé avec quelques-uns de ses compagnons, ennuyé d'être si longtemps enfermé sans aller voir les champs, leur dit un soir : t Messeigneurs, il me semble que nous croupissons trop ici sans aller voir nos ennemis ; il pourrait nous en advenir deux inconvénients : l'un que, faute d'exercer les armes souvent, nous deviendrions tous efféminés; l'autre, qu'à nos ennemis le courage pourrait croître, pensant entre eux que pour la crainte que nous en avons, nous n'osons sortir de notre fort. J'ai donc résolu d'aller demain faire une course vers Andres ou Barlette. Peut-être trouverons-nous de ce côté des coureurs, ce que je désire beaucoup, car nous pourrons nous mêler ensemble et Dieu donnera l'honneur à celui qui l'emportera. » Tous furent de l'avis du Bon Chevalier. Le soir môme, ceux qui devaient être de la course regardèrent si rien ne manquait à leurs chevaux et firent leurs apprêts. Ils se levèrent assez matin et partirent au nombre de . trente gentilshommes, jeunes, bien résolus, ils chevauchèrent vers les garnisons de leurs ennemis, espérant avoir quelque bonne rencontre.
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Ce jour-là même, était sorti de la ville d'Andres,dans rintention de courir sur les Français, un gentilhomme espagnol, proche parent du grand capitaine Gonzalve*, nommé don Alonso de Sotomayor, fort gentil chevalier et expert aux armes qui avait en sa compagnie quarante ou cinquante cavaliers d'élite. Telle fut la fortune des deux capitaines qu'en descendant d^n tertre ils se virent Tun l'autre environ à la portée d'un canon. Je ne saurais vous dire lequel fut le plus joyeux quand ils s'aperçurent que leurs forces étaient égales. Lorsque le Bon Chevalier eut reconnu les croix rouges, il commença à parler à ses gens : « Mes amis, nous sommes venus au combat; je prie chacun de vous de songer à son honneur; et si vous ne me voyez faire aujourd'hui mon devoir, réputez-moi lâche et méchant toute ma vie. » Tous répondirent : t Allons, capitaine, attaquons, n'attendons pas qu'ils aient l'honneur de commencer. » Alors ils baissèrent la visière, et criant : France! France I ils se mirent au galop pour charger leurs ennemis ; ceux-ci d'une con tenance fière et assurée, à course de cheval, criant: Espagfie! Saint- Jacques I à la pointe de leurs lances les reçurent vigoureusement. Le combat dura une demi-heure sans qu'on pût juger qui avait l'avantage; et comme
1. Gonzalve (Hernandez y Aguilar) de Cordoue, se distingua surtout dans la conquête de Grenade en 1493 ; ce fut lui qui enleva Naples au duc de Montpensier, lieutenant général de Charles VIII et en chassa une seconde fois les Français sous Louis XII (1501-1503). Vice-roi de Naples et Gounétable, Gonzalve après la mort d'Isabelle fut disgracié par Ferdinand et, à la suite de diverses injustices, allait prendre les armes contre lui lorsqu'il mourut à temps pour son honneur en 1515. On peut lui reprocher, comme à son maître, une grande mauvaise foi. II disait que la réussite absout les moyens (ce sera aussi la maxime de son compatriote Ignace de Loyola) et que la toile d'honneur doit être tissue d'une trame légère; Florian l'a pris pour le héros d'un de ses romans.
chacun en désirait l'issue à sa gloire^ ils se livrèrent un très-périlleux assaut, comme s'ils eussent été tout frais. Il advint si bien au Bon Chevalier, avec la grande peine qu'il y mit et le courage qu'il donnait à ses gens , qu'en un dernier assaut il rompit les Espagnols ; environ sept morts demeurèrent sur le champ et bien autant de prisonniers; le reste se mit en fuite avec le capitaine Alonso, lequel fut poursuivi par le Bon Chevalier qui lui criait souvent: t Tourne, homme d'armes ! ce te sera une grande honte de mourir en fuyant, b Alors Alonso, comme un lion échauffé, se retourna contre le Bon Chevalier et lui livra un rude assaut ; car sans se reposer, ils se donnèrent cinquante coups d'épée. Pendant ce temps les autres Espagnols qui avaient abandonné leur capitaine fuyaient toujours : néanmoins Alonso combattait bravement, et si tous les siens eussent fait comme lui, je ne sais qui en&n eût eu l'avantage. Après un long combat le cheval de don Alonso recula et ne voulut plus avancer; le Bon Chevalier voyant cela, lui dit: « Rends-toi, homme d'armes, ou tu es mort. — A qui, répondit-il, me rendrai-je ? — Au capitaine Bayart. » Alors don Alonso, qui déjà avait oui parler de ses traits de courage et qui savait bien ne pouvoir s'échapper, parce qu'il était cerné de toutes parts, se rendit et lui donna son épée qui fut reçue avec une grande joie. Les compagnons reprirent le chemin de leur garnison, joyeux de la bonne fortune que Dieu leur avait donnée en ce jour; car ils ne perdirent pas un seul homme. 11 y en eut bien cinq ou six de blessés et deux chevaux furent tués ; mais ils avaient des prisonniers pour les récompenser.
De retour à la garnison, le Bon Chevalier très-cour-
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lois et qui déjà en chemin avait appris de quelle maison était le seigneur don Alonso, le fit loger en une des belles chambres du château et lui donna an de ses habits, en lui disant: « Seigneur don Alonso, je suis informé par les personnes qui sont céans que vous êtes de bonne et grosse maison, et ce qui vaut mieux t que vous avez une grande réputation de courage ; c*es pourquoi je ne veux pas vous traiter en prisonnier, et si vous me voulez donner votre foi de ne point sortir de ce château sans mon congé, je vous le donnerai pour toute prison. Il est grand et vous y vivrez avec nous. — Capitaine , répondit don Alonso, je vous remercie de votre courtoisie, et vous assure, sur ma foi, que je ne partirai pas de céans sans votre congé. » Un jour comme ils devisaient ensemble, don Alonso convint de donner mille ducats pour sa rançon.
Don Alonso demeura quinze ou vingt jours avec le capitaine Bayart et ses compagnons, faisant grand'chère, allant et venant par tout le château sans que personne lui dit rien ; il y était sur sa foi qu'on pensait qu'il ne romprait jamais, lien fut autrement; il changea d*idée, et un jour devisant avec un Albanais qui était de la garnison du château, il lui dit : « Théode, si tu veux me faire un bon tour, tu me feras plaisir ; et je te donne ma foi que tant que je vivrai tu ne manqueras pas de biens. Je m'ennuie d'être ici, et encore plus de n'avoir pas de nouvelles de mes gens ; si tu veux faire provision d'un cheval pour moi, je me sauverai bien demain matin, car je ne suis en cette place aucunement gardé. Il n'y a que quinze ou vingt milles jusqu'à la garnison de mes gens; j'aurai fait cela en quatre heures; tu viendras avec moi, je te ferai fort bien récompenser, et je te donnerai cin-
quante ducats. » L'Albanais, qui était avare, le promit, bien qu*il lui eût dit d'abord : « Seigneur, j'ai appris que vous^êtes sur votre foi dans ce château ; notre capitaine vous en ferait querelle. — Je ne veux pas rompre ma foi, dit don Alonso ; il m'a mis à mille ducats de rançon, je les lui renverrai ; je ne suis pas obligé à autre chose. — Bien donc, dit Théode l'Albanais, je ne manquerai pas demain au point du jour de me trouver avec mon cheval à la porte du château quand elle ouvrira; faites semblant de venir vous promener et vous trouverez le vôtre. » Gela fut entendu entre eux et exécuté le lendemain; ils se trouvèrent bien à point, et, sans que le portier y prît autrement garde, car sachant don Alonso sur sa foi il le laissait aller et venir.
Don Alonso monta à cheval et s*en alla aussi vite qu'il put. Peu après, le Bon Chevalier, qui était vigilant, vint en la cour basse du château ; il demanda où était son prisonnier, car tous les matins il s'entretenait avec lui; personne ne put le lui dire. 11 fut étonné et alla demander au portier s'il ne l'avait point vu. Le portier dit l'avoir vu, dès le point du jour, près de la porte. Le guetteur sonna pour savoir où il était; mais ni don Alonso, ni Théode l'Albanais ne furent trouvés. Qui fut bien marri? ce fut le Bon Chevalier. Il commanda à unde ses soldats, nommé le Basque : t Montez vite à cheval^ vous dixième, et piquez droit vers Andres, voir si vous trouverez notre prisonnier ; et si vous le trouvez, rame-^ nez-le mort ou vif. Et si ce méchant Albanais est empoigné, qu'il soit ramené aussi ; il sera pendu aux créneaux de ce château, pour servir d'exemple à ceux qui voudraient une autre fois faire le lâche tour qu'il a fait. » Le Basque monta incontinent à cheval et à coups d'éperons, sans
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regarder qui allait après lui, quoiqu'il fût très-bien suivi, il prit le chemin d'Andres. A environ deux milles, il trouva Alonso qui était descendu et resanglait son cheval. Quand celui-ci vit qa'il était poursuivi, il voulut remonter, mais il ne put ; il fut atteint, repris et remonté. Théode ne fut pas si fou que de se laisser prendre; il savait bien qu'il y allait de la vie ; il se sauva à Andres, et don Alonso fut ramené à Minervino.
Quand le Bon Chevalier le vit, il lui dit : « Gomment, seigneur don Alonso , vous m'aviez donné votre foi de ne pas partir de céans sans mon congé, et vous avez fait le contraire? Je ne me fierai plus à vous, ce n'est pas agir honnêtement en gentilhomme de se dérober d'une place quand on y est sur sa foi. » Don Alonso répondit : ■ Je n'avais pas l'intention de vous faire tort en rien. Vous m'avez mis à mille écus de rançon, dans deux jours je vous les eusse envoyés ; ce qui m'a fait partir d'ici a été Tennui de ne point recevoir de nouvelles de mes gens. » Le Bon Chevalier, qui était encore tout courroucé, n'admit pas ses excuses, mais le fit mener en une tour où il le tint quinze jours, sans toutefois le mettre aux fers, ni lui faire autre injure ; et pour la nourriture il fut bien traité. Au bout de quinze jours, un trompette vint demander, pour un des gens de don Alonso qui voulait apporter l'argent de sa rançon, un sauf-conduit qui fut accordé ; et l'argent ayant été apporté deux jours après, le seigneur don Alonso fut mis en liberté. Il prit congé du Bon Chevalier et de toute la compagnie assez honnêtement, puis s'en retourna à Andres ; mais avant son départ, il vit que le Bon Chevalier donna entièrement l'argent de sa rançon à ses soldats et n'en retint pas un seul denier pour lui.
Quand le seigneur don Alonso arriva à Andres, il reçut de tous ses compagnons et amis un excellent accueil; car, à dire Vrai, il n'y avait pas un homme eri toute Tarmée des Espagnols plus estimé que lui ni qui aimât plus les armes. Us le consolèrent le mieux qu'ils purent, lui remontrant qu'il ne se devait point fâcher d'avoir été prisonnier, que c'était fortune de guerre, et qu'il suffisait que Dieu l'eût rendu sain et sauf parmi ses amis.. Après plusieurs propos, ils lui demandèrent quelle était la manière de vivre du Bon Chevalier, quel homme c'était, et comment pendant sa prison il avait été traité par lui? Don Alonso répondit : « Certes, je vous donne ma foi, messeigneurs, que, quant à la personne de Bayart, je ne crois pas qu'il y ait au monde un plus hardi gentilhomme, ni qui soit moins oisif; s'il ne va à la guerre, il fait sans cesse- en sa place quelque chose avec ses soldats, s'occupant à lutter, à sauter, à jeter la harre et à tous autres honnêtes passe-temps que savent faire les gentilshommes. Il n'a point son pareil pour la libéralité, je l'ai vu en plusieurs occasions; quand il reçut les mille dacats de ma rançon, il les répartit devant moi entre ses soldats et n'en retint pas un seul. Enfin, à dire vrai, s'il vit longtemps , il fera de grandes choses. Mais quant à ce que vous me demandez du traitement qu'il m'a fait, je ne pourrais m'en louer. Je ne sais si cela a été d'après son commandement, mais ses gens ne m'ont point traité en gentilhomme ; ils ont agi beaucoup plus rudement qu'ils ne devaient; et je ne m'en contenterai de ma vie. » Les uns s'étonnaient d'entendre ces paroles, en pensant à l'honnêteté du Bon Chevalier; les autres disaient qu'on ne trouve jamais belle prison ; quelques-uns blâmaient don Alonso.
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Le Bon Chevalier fut amplement informé par un prisonnier de la garnison de Minervino mis en liberté, comment don Alonso se plaignait outrageusement du mauvais traitement qu'il disait lui avoir été fait, et en parlait d'une manière peu honnête; ce qui l'étonna beaucoup. Il fit sur l'heure appeler tous ses gens, auxquels il dit : « Messeigneurs, don Alonso se plaint parmi les Espagnols que je l'ai traité le plus mal que j'ai pu; vous savez tous ce qu'il en est; m'est avis qu'il a été mieux que tout prisonnier avant qu'il essayât de s'échapper; et depuis, quoiqu'il ait été plus resserré, on ne lui a rien fait dont il doive se plaindre. Et sur ma foi ! si je pensais qu'on lui eût fait tort,je m'en excuserais envers lui. C'est pourquoi je vous prie de me dire si vous avez aperçu quelque chose que je n'aie pas su. » Tous répondirent : t Capitaine, quand c'eût été le plus grand prince d'Espagne, vous ne l'eussiez mieux traité. Il fait mal de so plaindre ; mais les Espagnols font tant les braves et sont si pleins d'orgueil que c'est le diable de les satisfaire. — Par ma foi ! dit le Bon Chevalier, je veux lui écrire et l'avenir, bien que j'aie la fièvre quarte, que, s'il veut dire que je l'ai maltraité, je lui prouverai le contraire en combattant contre lui, à pied ou à cheval, comme il lui plaira. »
Il demanda incontinent son clerc et lui dicta vite cetto lettre :
f Seigneur Alonso j'ai entendu que, depuis votre retour, vous vous êtes plaint de moi, et avez %emè parmi vos gens que je ne vous ai pas traité en gentilhomme. Vous savez bien le contraire ; mais comme une telle accusation, si elle était vraie, me ferait gros déshonneur, j'ai
bien voulu vous écrire cette lettre, par laquelle je vous prie de rhabiller autrement vos paroles devant ceux qui les ont ouïes, en confessant, comme la raison le veut, le bon et honnête traitement que je vous ai fait. En agissant ainsi, vous servirez votre honnear et rétablirez le mien que vous avez injustement souillé. En cas de refus, je vous déclare que je suis résolu de vous faire dédire par combat mortel de votre personne à la mienne, à. pied ou à cheval, ainsi que mieux vous plairont les armes; et adieu. De Minervino, ce 10 juillet 1503.
Fac-similé de la signature de Bayart.
(Manascrits de la Bi bliothèque nationale, fonds Béthune.)
Il envoya cette lettre au seigneur Alonso dans la ville d'Andres, par un trompette appelé La Lune, qui appartenait au vaillant seigneur de. la Palice. Don Alonso la lut et répondit par le môme trompette, sans demander conseil à personne. « Seigneur de Bayart, j'ai vu votre lettre que ce porteur m'a remise ; entre autres, voua m'accusez d'avoir dit devant ceux de ma nation que vous ne m'avez pas traité en gentilhomme, quand j'étais votre prisonnier, et que si je ne m'en dédis, vous avez résolu de me combattre. Je vous déclare que jamais je ne me dédis de choses, que j'ai dites, et vous n'êtes pas homme à m'en faire dédire ; c'est pourquoi j'accepte le combat que vous me proposez^ d'ici à douze ou quinze jours, à
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deux milles de la ville d'Andres ou ailleurs, si bon vous semble. » La Lune porta cette réponse au Bon Chevalier, qui ne l'aurait pas donnée pour dix mille écus, quelque malade qu'il fût. Il répondit incontinent qu'il acceptait le combat, et ne manquerait pas de se trouver au jour • assigné. La chose ainsi promise et accordée, le Bon Chevalier en avertit le seigneur de la Palice qui était homme fort expérimenté en affaires d'honneur ; il le prit après Dieu pour son guidon avec son ancien compagnon Bellabre.
Quand vint le jour assigné * pour le combat, la Palice, avec deux cents hommes d'armes, ainsi que les deux combattants en étaient convenus, amena au rendez- vous son champion monté sur un beau et bon coursier, vêtu de blanc par humilité. Alonso n'était pas encore arrivé. La Lune alla le hâter et Alonso lui demanda en quelle tenue était le seigneur de Bayart. — A cheval et en tenue de combat. — Comment ! dit-il, c'est à moi à choisir les armes et à lui le camp. Trompette, va lui dire que je veux combattre à pied. » Quelque hardiesse que montrât Alonso, il eût bien voulu ne s'être pas tant avancé, aussi, quand il vit que déjà les choses étaient prêtes à se terminer, pour plusieurs raisons il résolut de combattre à pied ; l'une, qu'en tout le monde on n'eût su trouver un gentilhomme plus adroit à cheval que le Bon Chevalier ; l'autre que, Bayart étant malade, à pied serait beaucoup plus faible, et cela lui donnait grand espoir d'être vainqueur. La Lune revint vers le Bon Chevalier : « Capi-
t. Terrebasse, d'après Champier, contemporain et compatriote de Bayart dit que Alonso manqua une première fois au rendez-vous, traîna les affaires en longueur pendant six mois et ne se décida à combattre que sur les instances de Gonzalve qui lui ordonna de laver, sans plus de délai, l'honneur de sa nation et celui de sa famille qu'il compromettait ainsi.
taiiio, il y a bien des nouvelles; votre homme dit à cette heure qu'il veut combattre à pied et qu'il doit choisir les armes. » C'était vrai ; toutefois il avait été décidé depuis que le combat se ferait à cheval, en accoutrement d'homme d'armes ; par là il semblait que le don Alonso voulût fuir la lice. Quand le Bon Chevalier eut écouté le trompette, il réfléchit un instant, car le jour même il avait eu la fièvre ; néanmoins d'un courage de lion, il répondit : « La Lune, mon ami, allez le hâter, et dites-lui qu'aujourd'hui ne se passera pas, pour si peu de chose, sans que je répare mon honneur, Dieu aidant; et si le combat ne lui plaît pas à pied, nous combattrons comme il lui plaira. » Cependant le Bon Chevalier fit dresser son camp qui ne fut que de grosses pierres mises les unes près des autres ; et il vint se mettre à l'une des extrémités, accompagné de plusieurs bons gentilshommes hardis et vaillants capitaines, tels que la Palice, d'Orose, d'Ymbercourt, de Fontrailles, le baron de Béarn et plusieurs autres, qui tous priaient Notre- Seigneur qu'il voulût être en aide à leur champion. Quand La Lune fut retourné vers Alonso, celui-ci voyant qu'il n'y avait plus à reculer, vint au camp, accompagné du marquis de Licite, de don Diègue de Guinones, lieutenant de Gonzalve, don Pedro de Haldes, don Francesco d'Altemèze et de plusieurs autres. Lorsqu'il fut arrivé il envoya au Bon Chevalier qui devait choisir les armes, deux estocs et deux poignards. Bayart qui était armé, ainsi que ses compagnons de gorgerin et de secrette, ne s'amusa point à choisir. Quand il eut ce qu'il lui fallait, sans plus tarder il entra dans le camp par un bout, avec son compagnon Bellabre qu'il prit pour son parrain, et le seigneur de la Palice chargé de la garde du camp de
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son côté. Don Alonso entra par l'autre bout avec b:on parrain don Diego de Guinones, et don Francesco d'Altemèze eut la garde du camp de son côté. Quand tous deux furent entrés, le Bon Chevalier se mit à genoux et fit son oraison à Dieu, puis se prosternant baisa la terre ; en se relevant il fit le signe de la croix, et marcha droit à son ennemi avec autant d'assurance que s'il eût été en un palais à danser parmi les dames. Alonso ne paraissait pas plus effrayé ; venant droit au Bon Chevalier, il lui dit : « Seigneur de Bayart, que me . demandez- vous ? • — Je veux défendre mon honneur. » Sans plus de paroles, ils approchèrent Tun de l'autre et se ruèrent un merveilleux coup d'épée ; celle du Bon Chevalier blessa en glissant Alonso au visage. Tous deux avaient bon pied et bon œil, et ne voulaient ruer un seul coup qui fût perdu. Jamais on ne vit dans un camp deux champions qui parussent plus prud'hommes. Ils se ruèrent plusieurs coups sans s'atteindre. Le Bon Chevalier, ayant reconnu la ruse de son ennemi qui, aussitôt qu'il avait rué ses coups, se couvrait le visage pour n'être pas atteint, s'avisa d'une finesse : quand Alonso leva le bras pour ruer un coup, le Bon Chevalier leva aussi le sien, mais il tint l'épée en l'air sans jeter son coup, et comme un homme assuré, quand celui de son ennemi fut passé, et qu'il le put choisir à découvert, il lui donna un si grand coup dans la gorge que, malgré la bonté du gorgerin, la pointe entra dans la gorge de quatre bons doigts, de sorte qu'il ne pouvait la retirer. Alonso, se sentant frappé à mort, laissa son épée et alla saisir au corps le Bon Chevalier qui le prit aussi comme par manière de lutte, et ils se soulevèrent si bien que tous deux tombèrent à terre l'un près de l'autre. Le Bon Chevalier, plus diligent, soudain
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prend son poignard et le met dans les narines de son ennemi en lui criant : « Rendez-vous, seigneur Alonso, ou vous êtes mort. » Mais il n'avait garde de répondre : il était déjà mort. Alors son parrain don Diego de Guinones dit : « Seigneur Bayart, il est mort, vous Pavez vaincu. » Qui fut bien fâché? ce fut le Bon Chevalier; car s*il eût eu cent mille écus il les eût volontiers donnés pour le vaincre vif. Néanmoins reconnaissant la grâce queJDieu lui avait faite, il se mit à genoux, le remercia très-humblement, puis il baisa trois fois la terre ; ensuite il tira son ennemi hors du camp et dit à son parrain : « Seigneur don Diego, en ai-je assez fait? • Celui-ci répondit tristement : « Trop, seigneur Bayart, pour l'honneur de l'Espagne. — Vous savez, dit le Bon Chevalier, que je puis faire ce que je veux du corps; toutefois je vous le rends, et je voudrais, mon honneur sauf, le rendre en autre état. » Alors les Espagnols emportèrent leur champion en faisant des plaintes et des lamentations, et les Français emmenèrent le leur au son des trompettes et des clairons * jusqu'au quartier du seigneur de la Palice. Avant toute chose, le Bon Chevalier alla à réglise remercier. No tre-Seigneur ; puis chacun se livra à la plus grande joie. Tous les gentilshommes français ne pouvaient se lasser de donner louange au Bon Chevalier, si bien que par tout pays, non-seulement parmi les Français, mais aussi parmi les Espagnols , il était tenu pour un des plus accomplis gentilshommes qu-'on pût trouver.
1 . Jean d'Anton, historien de Louis XII, dit que Bayart ne vonlut pas permettre aux trompettes de sonner la fanfare du triomphe, sur le champ de bataille, et d'après les lois du duel toucha seul au cadavre de son ennemi.