CHAPITRE IV
Le corps de Bayart est ramené en France. — Deuil public le long de la route.^ — Consternation générale en Dauphiné. — Un oubli officiel de trois siècles est tout ce que rois et gouverneurs donnent à Bayart. — Tembeau. — Portrait. ^ Ruines du château. — Éloge funèbre par le Loyal serviteur.
Les deux gentilshommes espagnols , chargés sur leur vie de le défendre contre toute insulte^ le firent porter à l'église la plus voisine, oii un service solennel fut célébré pendant deux jours.
Après cette cérémonie, le corps fut remis à Jacques Jeffrey, le fidèle maître d'hôtel, qui prit tristement le chemin de la France. Lorsqu'on fut sur les terres du duc de Savoie, ce prince, en tous les lieux où s*arréta la glorieuse dépouille, lui fit rendre les mêmes honneurs que si Bayart eût été son frère.
Mais comment décrire la consternation qui se répandit en Dauphiné ? Prélats, gens d'église, nobles et populaire, toute la province avait pris le deuil. Quand le funèbre cortège approcha de la frontière, parents et amis s'avancèrent à la rencontre du corps jusqu'au pied des Alpes, et, d*élise en église, le ramenèrent jusqu'à une demi-lieue de Grenoble. Là s'étaient rendus les membres du parlement
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et de la cour des comptes, les gentilshommes du pays, lés bourgeois et manants de Grenoble, et tous, fondant en pleurs, escortèrent le cercueil jusqu'à Téglise Notre-Dame. Il y demeura tout le jour et toute la nuit , entouré d'un appareil aussi pompeux que si le défunt eût été, non le lieutenant général, mais le roi du Dauphiné.
Le lendemain, avec les mêmes honneurs qui avaient marqué son entrée à Grenoble, il fut conduit à une demilieue de la ville, dans un couvent de minimes, fondé par révéque Laurent AUeman.
Là, sous une simple pierre, sans ornements, sans inscription, furent déposés les restes du héros, regretté des braves, mais des veuves surtout et des orphelins, « à qui secrètement il donnait et départait de ses biens. »
« On eût dit, durant un mois, que le peuple du Dauphiné n'attendait que rume prochaine ; on ne faisait que pleurer et larmoyer, et cessèrent fêtes, danses, banquets et autres passe-temps. •
Les moines de Saint-Bruno inscrivirent le nom de Bayart dans leur rituel. Le prieur général de Tordre institua, dans toutes les chartreuses du monde, pour le repos de l'âme du Bon Chevalier, un obit perpétuel et anniversaire, au mois de mai.
Et le roi, que nt-il pour la mémoire de cet illustre ser* viteur ? Il ne fit rien. A peine cite-t-on de lui quelques paroles. Elles montrent peu d'attendrissement, peu de véritable douleur, tout au plus un chagrin de prince qui, rapportant tout à soi, mesure les malheurs au dommage qu'ils [portent à ses affaires, et dans un mort regrette, non l'homme, mais l'instrument utile :
« J*ai perdu, dit-il, un grand capitaine, dont le nom faisait honorer et craindre mes armes, et, véritablement, il méritait de plus hautes charges et bienfaits qu'il n'en a possédé. — Hé ! capitaine Bayart, murmurait-il encore aux heures difficiles, que vous me faites grand'faute * ! ■
Parmi les successeurs de François I«', un seul, Henri IV, passant à Grenoble en 1601, se souvint du Bon Chevalier, et s'étonna qu'aucun monument ne consacrât en pareil lieu une gloire si pure. Il parla d'ériger un tombeau, mais des paroles ne passa point aux effets. Même projet conçu en 1619 par les états de la province, également avorté. Ils avaient voté mille livres I Quel effort ! L'on trouva quelque emploi plus urgent pour ces mille livres. Ils auraient pu, ce semble, fournir à eux seuls cet appoint, les descendants de ces cent pauvres filles orphelines, gentilles femmes (femmes nobles) ou autres, que le Bon Chevalier dota de ses deniers, sans en faire bruit !
Vers le milieu du dix-septième siècle, un particulier fit à la France et au Dauphiné cette honte de dresser , à ses frais, dans l'église des Minimes •, un tombeau surmonté d'un buste en marbre blanc et orné d'une épitaphe latine. Ce gentilhomme , qui n'était ni parent ni allié de
i . C'est presque le mot de Louis X V sur Choiseul à roccasion du premier partage de la Pologne.
2. Aujourd'hui, dans l'église de Saint-André : le bas-relief est orné de deux figures d'anges et ("une tôte de mort. Le buste représente Bayart dans sa jeunesse. Voir uce notice sur l'église de Saint-André de Grenoble, in-8* (Bibl. nat. LK7. 3038). — On voit à Versailles un buste en plâtre d'après le buste original de l'église des Minimes de la Plaine, près de Grenoble, «• 558, escalier et vestibule n« 26. — U y a au musée de Versailles, 2« étage, n* 3140, une peinture du dix-septième siècle. Bayart est à genoux devant un prie-Dieu orné de ses armoiries qu'entoure le collier de Saint MicheL Ce panneau provenant de la collection Colbert paraU copié d'après un vitrail.
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Bayart, se nommait Scipion de Polloud, seigneur de Saint- Agnin.
Les dix-septième et dix-huitième siècles ont été plus justes envers la mémoire de Bayart : son souvenir, effacé depuis les Brantôme et les Pasquier, semble être rajeuni et revient sous la plume des meilleurs et des plus dignes
Tombeau de Bayart. {D'après une photographie inédite,)
citoyens. On publie des histoires du Bon Chevalier, assez mauvaises, il est vrai ; la Bruyère le nomme dans ses Caractères, comme un type d'honneur et de bravoure ; Saint-Simon, en parlant d'un grand d'Espagne, dit : « Il était la vertu, l'honneur, la probité, la foi; la loyauté,
l'ancienne chevalerie même, je dis celle de Tilkistrc Bayarty non pas celle des romans et des romanesques. ■ Ces mentions ont leur importance venant d'écrivains si sobres de louanges, si sévères appréciateurs du vrai patriotisme. A en croire Macaulay, qui ne rapporte pas cependant son autorité, Frédéric le Grand, encore prince royal, fonde une sorte d'ordre chevaleresque sous l'honorable invocation de Bayart. La tradition rapporte qu'à la solennelle distribution des croix de la Légion d'honneur au camp de Boulogne, ces étoiles du mérite et de la valeur étaient placées dans les casques de DuguescUn et de Bayart, les vrais preux de l'ancienne monarchie.
Enfin, le 9 juin 1823, — trois cents ans plus tard, — une statue du GhevaUer sans peur et sans reproche fut élevée à Grenoble, sur la place Saint-André ^ L'artiste qui eut à représenter ses traits ne put guère exécuter qu'une œuvre de fantaisie ; car nous n'avons de Pierre Terrail aucun portrait authentique, et l'histoire n'y supplée que par des renseignements un peu vagues pour qui chercherait une exacte ressemblance. H avait, dit Champier, la taille haute, le teint blanc, le corps maigre, les yeux noirs et pleins de vie : on ajoute qu'il avait le nez aquilin, les cheveux châtains, une belle prestance, un air doux et gracieux. Tout cela se sculpte assez malaisément, et le seul signe distinctif qui soit facile à reproduire, c'est qu'il ne portait point de barbe * !
1. Nous empruntons presque tous ces détails à MM. Terrcbasse et n. d'Audigier, en les complétant cependant un peu.
2. Le Dauphiné s'occupe en ce moment d'une souscription pour un monument convenable à élever à Bayart, près des tristes restes de son château natal , dont nous avons fait photographier les ruines. — Le portrait «pie nous avons donné a été également photographié par les soins de M. Oarieli biblioUiécaire de Grenoble, le savant auteur des De^hwaUa*
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Le Loyal Serviteur, à la fin de la vie de son héros, a mis un dernier chapitre : Des vertus qui étaient au Bon Chevalier sans peur et sans reproche. Nous ne le reproduirons pas en entier, parce que Tauteur anonyme de ce petit chef-d'œuvre a placé sans ordre et presque sous forme de litanies, des qualités tout à fait secondaires, comme celle-ci : « Il ne jurait jamais, • à côté des plus grands mérites d'un homme et d*un citoyen. Nous l'abrégerons et ne donnerons que les c6tés vraiment humains de Bayart.
« Toute noblesse se devait bien vêtir de deuil le jour du trépas du Bon Chevalier sans peur et sans reproche ; car je crois que, depuis la création, tant en la loi chrétienne que païenne, ne s'est trouvé un seul homme qui lui ait fait moins de déshonneur et plus d'honneur *. Jamais il n'eut un écu qui ne fût au service du premier qui en eût besoin, et sans qu'il le demandât. Bien souvent, en secret, il a fait bailler à de pauvres gentilshommes, qui en avaient nécessité, selon sa puissance. Jamais soudard qu'il eut sous sa charge ne fut démonté sans qu'il le remontât, et, pour plus honnêtement donner ces choses, bien souvent changeait un coursier ou un cheval d'Espagne, qui valait deux ou trois cents écus, à un de ses hommes d'armes, contre un courtaud de six écus, et il donnait à entendre au gentilhomme que le cheval que celui-ci lui baillait lui était merveilleusement propre. Une robe de velours de salon ou de damas changeait à tous coups contre une petite cape, afin que, plus
L'original se tronye à la bibliothèque pnbliqae de la ville et est regardé comme un des plus authentiques que Ton possède.
1. A nul, selon nous, ne convient mieux ce mot de Thomas sur Turenne : t Sa vie est un hymne à l'honneur de l'humanité. »
gracieusement et au contentement d'un chaoun, il. pût faire des dons. On pourrait dire i il ne pouvait pas donner grand' chose, car il était pauvre; autant était-il honoré d'être parfaitement libéral, selon sa puissai^ce^, que le plus grand prince, du monde^ et il a gagné, durant les trente-quatre ans de guerre de sa. vie, cent mille francs en prisonniers qu'il a départis à tous ceux qui en avaient besoin. U était grand aumônier et faisait ses aumônes secrètement. Il n'y a rien de si certain qu'il a marié en sa vie, sans en faire bruit, cent pauvres filles orphelines, nobles femmes ou autres. Toujour^, ayant de sortir de ,sa . chambre, se recommandait à Dieu, disait ses prières, à deux genoux, en grande humilité, et en ce moment avait toujours soin d'être seul. Jamais en pays conquis, s'il lui était possible de trouver homme ou femme de la maison oii il logeait, ne s'en alla sans payer ce qu'il croyait avoir dépensé. Et plusieurs fois on lui dit : « Moaseigneur, c'est argent perdu que vous baiUez, .car, au sortir d'ici, un autre mettra le feu céans et ôtera ce que vous avez donné. > U répondait : « Messeigneurs, je fais ce que je dois. Dieu ne m'a point mis en ce monde pour vivre de pillage ni de rapine; de plus, ce pauvre homme pourra aller cacher son argent au pied de quelque arbre, et, quand la guerre sera hors de ce ps^ys, il s'en pourra aider et priera Dieu pour moi. » Il alla en plusieurs guerres où se trouvaient des Allemands qui, en partant, mettent volontiers le feu en leur logis, le Bon Chevalier ne p^tît jamais du sien qu'il ne sût que tout le monde fût passé ou qu'il n'y mît garde, afin d'empêcher qu'on y mit le feu.
Entre toutes manières de gens, il était la plus gracieuse personne du monde qui honorait gens de vertu et
"Si
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moins parlait des vicieux. Il était fort mauvais flatteur 6t adulateur. Toute sa conduite était basée sur la vérité, et^ à quelque personne que ce fût, grand prince ou autre, ne fléchissait jamais pour dire autre chose que la raison. ' Des biens, il n'y pensa en sa vie, et bien Ta montré : à sa mort, il n'était guère plus riche que quand il naquit^. Quand on lui parlait de gens puissants et riches où il pensait qu'il n'y eût pas grande vertu, faisait le sourd et répondait peu, et, au contraire, ne se pouvait rassasier de parler des vertueux. Il estimait en son cœur un gentilhomme parfiiit, qui n'avait que cent francs de rente, autant qu'un prince qui en avait cent mille, pensant que les biens n'ennoblissent point le cœur. Le capitaine Louis d'Ars le nourrit en sa jeunesse, et, sous lui, il apprit le commandement des armes. Aussi, toute sa vie lui a-t-il porté autant d'honneur que s'il eût été le plus grand roi du monde; quand on parlait de lui, le Bon Chevalier y prenait plaisir merveilleux et n'était jamais las d'en bien dire. C'était le plus assuré en guerre qu'on ait jamais connu, et à ses paroles eût fait combattre le plus couard homme du monde. Il a remporté de belles victoires en son temps , mais jamais on ne l'en ouït vanter, et s'il convenait qu'il en parlât, en donnait toujours la louange à quelque autre. Jamais il ne voulut servir que son prince, sous lequel n'avait pas de grands avantages, et on lui en a présenté de beaucoup plus considérables; mais toujours il disait qu'il mourrait pour soutenir le bien public de son pays. Jamais on ne put lui donner commission qu'il refusât et on lui en a donné de bien étranges, parce que toujours il a eu Dieu devant les yeux;
1. Tout ce qa'il avait, dit M. de TerrebaMe, ne valat pai quatre oenta lirres de rentes.
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il Ta aidé à maintenir son honneur, et, jusque au jour de son trépas, n*en avait été le fer d'une aiguillette. Il fut lieutenant pour le roi son maître, en Dauphiné, et il y gagna si bien le cœur, tant des nobles que des roturiers, qu'ils fussent tous morts pour lui ^.
S'il a été prisé et honoré en sou pays, il ne faut pas s'en émerveiller, car bien plus Ta été pour toutes les autres nations, et -cela n'a pas duré un an ou deux, mais tant qu'il a vécu, et dure encore après sa mort : la bonne et vertueuse' vie qù^ll a menée lui rend louange immortelle. Jamais on ne vit qu'il ait voulu soutenir le plus grand ami qu'il «ût au monde contre la raison, et toujours disait : « Que tous empires, royaumes et provinces sans ustice sont forêts pleines de brigands, i £n guerre,. a toujours eu trois excellentes choses qui s'allient à paçfait chevalier : * Assaut de lévrier, défense de sanglier et faite de loup. » Bref, à qui voudrait décrire toutes ses vertus, bien nécessaire serait la vie d'un bon orateur. Moi qui suis débile et peu garni de science n'y saurai atteindre; mais, de ce que j'en ai dit, supplie humblement tous les lecteurs de la présente histoire, le vouloir prendre en gré; j'ai fait ce que j*ai pu, mais non pas ce qui était bien dû pour la louange d*an si parfait et vertueux personnage que le Bon Chevalier sans peur et sans reproche, le gentil seigneur de Bayart, duquel Dieu, par sa grâce, veuille avoir l'âme en paradis. Amen.
1. Voici qaelques fragments de U prière qu'on récita longtemps dans les églises de Grenoble ; c'est un témoignage touchant des sentiments qu'inspirait le Bon Chevalier : — « Notre Seigneur Jésus-Christ.... nous, pauvre peuple du Dauphiné, ta prions par ta sainte Passion, te prions par ia sainte Résurrection, veuillez ressusciter du sépulcre de ce misérable monde le noble esprit de notre gouverneur, le noble chevalier Bayart.... >