CHAPITRE III
Bayart repart pour l'Italie. — Il rassure Gênes. — La défaite de la Bicoque nous fait perdre l'Italie. — Bayart retourne dans son gouvernement du Oauphiné, désolé par la peste et les brigands. — Son dévouement contre le fléau. — Sa lutte contre les bandits. — Ses services ne l'empêchent pas d'être oublié au fond de sa province. — Nouvelle campagne d'Italie en 152S. — Bayart est enfin nommé capitaine d'une compagnie de cent lances et de deux cents archers. — Il va au secours des huit braves défenseurs du château de Crémone. — Bonnivet l'envoie à Robecco. — Attaqué par les forces supérieures de Pescaire et de Médicis, il fait une belle retraite. — Vif démêlé avec Bonnivet, le favori. — Bonnivet, blessé, conlie la retraite à Bayart. — Bayart est frappé à mort. Douleur générale. -- Son entrevue avec Pescaire et Charles de Bourbon. — Mort de Bayart.
A peine revenu du Hainaut, Bayart partit pour l'Italie, toujours soulevée contre nous par Léon X. Gênes, menacée^ demandait « quelque sage, hardi et avisé chevalier, » pour coaimander ses troupes. Bayart, que François !•' pria de faire ce voyage pour Famour de lui, se mit aussitôt en route; mais il ne put traverser le Dau- ' phiné sans y faire une courte halte ; toute la province accourut pour le voir.
Un accueil non moins empressé l'attendait à Gênes,
où sa présence valut une armée. En quelques jours il y avait ramené Tordre et la sécurité, il s'y était concilié tous les cœurs et acquis une popularité égale à celle du regretté maréchd de Boucicault. Gènes rassurée, Bayart rejoignh dans le Milanais les troupes que le maréchal de Foix et le comte Pedro Navarro amenaient de France au secours de Lautrec, vaincu par Prospère CSolonna et le marquis de Pescaire , qu'on avait eu le tort de rendre à la liberté pour une grosse rançon. Peu après, Lautrec était encore battu à la Bicoque, et sauf les citadelles de Crémone et de Milan, nous perdions toute Tltalie.
Après être resté le dernier dans cette retraite et s'être tenu deux mois en observation sur la frontière avec sa seule compagnie de gens de pied, Bayart rentra en Dauphiné, oii le malheur des temps lui fournit une occasion de montrer qu'il possédait au même degré tous les genres de courage.
La famine et la peste désolaient Grenoble. Bayart n'hésita pas plus en face de la contagion qu'en présence de l'ennemi. Il s'éleva sans effort à cette charité sublime qui devait plus tard immortaliser les Borromée, les Vincent de Paul, les Belzunce, les Roze et les Estelle *. Il allait de maison en maison dans la ville et les villages, suivi de médecins, les mains chargées d'aumônes, la bouche pleine de consolations et d'encouragements. Il
1. Saint Charles Borromée, archevêque de Miian, célèbre par son dévouement pendant la terrible peste de 1630 (voir les Fiancées de Manzoni) ; saint Vincent de Paul, dont l'ardente charité sauva la France pendant la malheureuse époque de la Fronde et lui valut le glorieux surnom de : Aumônier de la France et Pire de la patrie (voir notre volume La misère au temps de la Fronde et saint Vmeent de PauC^i enfin l'évèque Belxunee, le chevalier Roze et l'échevin Estelle, s'illustrèrent par leur courage lors de la peste de Marseille, en I7S1 . (Voir Michelet, Henri Martin, Dnruy, Histoire de France,)
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distribuait aux malades des médicaments , aux pauvres du pain, et tira en quelques mois de sa bourse plus de sept cents écus d'or.
Ayant vaincu la peste, il dut aussitôt se tourner contre un autre fléau, le brigandage. Des bandes, sorties du Poitou et du Bourbonnais , et grossissant toujours sur leur passage , parcouraient alors le royaume sous la conduite de leur roi , Mocton. Quinze cents de ces plus hardis, après de longues tergiversations, osèrent pénétrer dans le Viennois et s'y livrer à tous les excès ; mais au seul bruit de rapproche de Bayart , de ses vingt hommes d'armes et de quelques milices dauphinoises, ils prirent la fuite et se jetèrent dans les montagnes. Poursuivis de rocher en rocher, ils repassèrent le Rhône et tombèrent sous les coups du connétable de Bourbon.
Cependant, selon la prédiction de Tastrologue de Garpi, estimé de son roi , le Bon Chevalier n'arrivait pas aux honneurs qu'il avait mérités ; les envieux lui barraient la route. On ne lui pardonnait à la cour ni la gloire acquise à Mézières , ni la franchise de son langage . ni l'indépendance- de son caractère. Sa place était aux armées de Flandre et de Picardie ; on l'oubliait dans sa lieutenance du Dauphiné. Il en écrivit au roi, et se plaignit noblement de l'oisiveté où il était délaissé. François !•', dans la lettre qu'il répondit, le 19 décembre 1522, affirma que « l'homme d'armes fait chevalier de la main de Bayart > gardait la mémoire de Marignan et n'attendait qu'une occasion pour payer sa dette de reconnaissance.
François 1*'^ avait résolu d'abord de repasser les Alpes en personne vers la fin de 1523, pour reconquérir le Milanais ; mais il ne crut pas devoir abandonner la France au moment que le connétable de Bourbon poussé
à bout par les plus Justes outrages, venait d'en sortir
frémissant de colère et n'aspirant qu'à la vengeance.
I/année française entra donc en Italie sous les ordres de Tamiral Guillaume de Gouffier, seigneur de Bonnivet, et, le 24 octobre, Bayart, placé à Tavant-garde, campait à Gassano , sur les bords de TAdda , avec sa belle compagnie de cent lances fournies et de deux cents archers S plus que doublée par l'affluence des volontaires, presque tous Dauphinois, qui suivaient partout la bannière de leur illustre compatriote. C'était la première campagne quil faisait sous ses propres enseignes.
Dans cette campagne, Bayart ût de son mieux pour réparer les fautes et retarder la défaite du déplorable général que la faveur avait mis à la tète de nos troupes. U prit Lodi sur le duc de Mantoue, ravitailla le château de Crémone, où huit soldats, huit héros inconnus, demeurés seuls vivants sur quarante défenseurs, tenaient encore après dix-huit mois d'une lutte sans exemple * !
Posté ensuite à Monza, il surveillait les routes de Bergame et de Brescia. Il eût afTamé Milan ; mais Bonnivet jugea à propos de l'envoyer à Vigevano, et les vivres purent entrer librement dans la capitale lombarde. Le même Bonnivet, ayant établi ses quartiers d'hiver à Abbiategrasso, au delà du Tessin, joua encore un vilain tour au Bon Chevalier :
c Monseigneur de Bayart, lui dit-il, il faut que vous
1. M. Terrebasse a retrouvé le rôle d'un payement (montre) de cette compagnie de Bayart.
2 Nom pouvons rapprocher de cette glorieuse défense celle non moins héroïque de Mazagran (1840) en Algérie. Là 123 hommes résistèrent à une armée entière dans un petit fortin. Heureusement les noms des trois braves chefs Lelièvre, Magnien et Dubarail, ont été conservés à l'admiration de la postérité.
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alliez loger à Robecco avec vos cent hommes d'armes et les gens de pied du seigneur de Lorges. •
Cette position , à son gré, était excellente pour observer ceux de Milan et leur couper les vivres: mais Bayart, qui connaissait mieux son métier^ répondit :
<c Monseigneur, je ne sais comme vous l'entendez; mais pour se maintenir à Robecco, il faudrait y être avec la moitié de nos troupes. Je connais nos ennemis ; ils sont vigilants et il me paraît difficile que je n'y reçoive; de la honte : car s'ils y étaient eux-mêmes quelque nuit, je me chargerais, moi , de les aller réveiller à leur désavantage. Voyez donc bien, monseigneur, la mission que vous me donnez. •
L'amiral lui dit qu'il ne s'en souciait point, car il ne sortirait pas une souris de Milan sans en être averti. Bonnivet lui en dit tant que , bien à regret, Bayart s'en alla à Robecco; mais, prévoyant que tout était perdu, il n'emmena avec lui que deux grands chevaux et envoya six mulets et le reste de son train à Novare. Une fois à Robecco , méchant village absolument dépourvu de tout moyen de défense, il demanda des gens de pied et du canon; Bonnivet ne daigna même pas répondre. Ce mauvais vouloir, ou plutôt cette trahison, ne peut s'expliquer que par la haine jalouse dont les courtisans poursuivaient le libérateur de la France.
Instruit par des espions de la situation périlleuse de notre détachement faible et éloigné de tout secours, Charles de Lannoy, chef des armées confédérées, chargea les marquis de Pescaire et Jean de Médicis, avec cinq mille fantassins et cinq mille cavaliers, d'aller à Robecco surprendre nos gens, mais surtout se saisir de Bayart.
Ils vinrent par une nuit froide et noire, conduits par des paysans et revêtus de chemises blanches par-dessus leurs armures, pour se reconnaître dans les ténèbres. Grande fut leur surprise d'être parvenus à rentrée du villagç sans rencontrer aucun obstacle , sans entendre le moindre bruit ; déjà ils pensaient être arrivés trop tard, lorsque leurs premiers rangs buttèrent en quelque sorte contre deux ou trois archers tombant de sommeil et engourdis par le froid. C'étaient les seules sentinelles qu'on eût laissées en plein air pendant cette nuit glaciale et pluvieuse. Bayart, qui avait passé deux ou trois nuits précédentes à veiller, atteint d'un de ses violents accès de fièvre, et ne pouvant sortir de sa chambre, avait bien donné ses ordres ; mais on les avait négligés. Les trois pauvres archers, ainsi surpris par l'ennemi, et incapables de résistance, n'en crièrent pas moins de toutes leurs forces : Alarme ! alarme ! en fuyant.
Tout malade quUl fût, Bayart, depuis son arrivée à Hobecco, ne dépouillait de son armure que le casque et la cuirasse, et se couchait tout vêtu, avec ses cuissards et ses brassards ; son cheval demeurait sellé jour et nuit. Le soir même , le Bon GhevaUer avait pris médecine et souffrait cruellement. Mais, au premier cri des sentinelles, il saute en selle, il court à Pentrée du village, avec son cousin Gaspard Terrail , Michel de Poisieu et trois ou quatre hommes d'armes , suivis de près par fe capitaine de Lorges et quelques geiiis de pied. 11 comprit bientôt que la lutte était impossible, et, tout en faisant tète aux assaillants :
c Lorges, mon ami, dit-il, la partie n'est pas égale; s'ils forcent cette barrière, nous sommes fricassés. Retirez vos gens , serrez- vous le plus que vous pourrez et
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marchez droit à Abbiategrasso , pendant qu^avec mes hommes d'armes je tiendrai ferme sur le derrière. Il faut laisser notre bagage aux ennemis ; cela est sans remède; mais sauvons les personnes, s'il est possible.
Cette retraite s'opéra avec un tel succès, qu'à part les bagages, les valets et quelques chevaux dont la perte était inévitable, nous ne laissâmes en arrière qu'une dizaine d'hommes d'armes. Pescaire et Jean de Médicis avaient manqué le but de leur expédition. Bayart , que seul ils voulaient prendre , était déjà hors d'atteinte et songeait bien moins à eux qu'au perfide Bonnivet.
Celui-ci quittait a peine Abbiategrasso , quand Bayart le rejoignit.
Il ne parait pas que le Chevalier sans peur se mît souvent en colère; mais, selon l'expression de Brantôme < il était haut la main quand il le fallait. » Cette fois , il venait de se tirer d'affaire à son honneur , certes , et comme par miracle; mais il n'en avait pas moins subi un échec et par la faute d'autrui»
Il aborda rudement son général, qui n^avait d'autre mérite que d'être le compagnon de plaisirs du roi.
« Tôt ou tard , monseigneur, vous m*en ferez raison, lui dit-il ; mais ce n'est pas aujourd'hui le moment de songer à nos affaires particulières ; le service du roi me réclame, et il y va de bon. »
Tout orgueilleux qu'il fût et infatué de sa faveur, Bonnivet courba le front et reconnut ses torts. Il n'en eût certes pas été quitte à si bon marché , si , la guerre terminée, Bayart avait trouvé l'heure et le lieu de lui demander satisfaction.
« Bonnivet achèvera bien lui-même la ruine de son ar-
mèe sans qu'on lui aide ! > avait répondu Golonna aux impériaux qui le pressaient d'attaquer nos troupes.
Peu de jours après Taffaire de Robecco, l'amiral quitta Abbiategrasso pour se renfermer dans Novare. La disette, la maladie, la désertion l'affaiblissaient de jour en jour. Non-seulement il attendit en vain un renfort de douze mille Suisses et Grisons envoyés par le roi ; mais encore les Suisses qu'il avait sous ses drapeaux Tabandonnèrent en masse sur les bords de la Sésia. Il dut lui-même passer cette rivière, vivement pourchassé par Pescaire, surtout par le connétable de Bourbon, son ennemi particulier qui était passé aux impériaux.
Près de Ravisinno , un engagement terrible eut lieu à Taube du jour. Le digne frère du maréchal de la Palice; le seigneur de Yandenesse, commis au soin de l'artillerie, y fut frappé à mort d'un coup d'arquebuse. L'amiral, 1ul> même, grièvement blessé au bras, fit aussitôt appeler le Bon Chevalier et lui dit :
t Monseigneur de Bayart, je vous remets le commandement comme au plus digne que je connaisse dans toute l'armée du roi. Pour l'honneur de la France, je vous en conjure, sauvez l'artillerie et les enseignes.
•— Monseigneur, répondit Bayart, moins touché sans doute de cette tardive réparation que de l'extrême péril où se trouvait notre armée, j*aurais bien voulu, si Dieu l'eût permis, que vous m'eussiez donné cette charge honorable à une heure où la fortune nous eût été plus favorable qu'en ce moment. Toutefois, quoiqu*il doive arriver, je ferai en sorte que , tant que je vivrai , rien ne tombe entre les mains de l'ennemi que je ne le défende valeureusement. » '
Bonnivet n'avait plus qu'un souci, échapper aux pour-
en*
tit^', .S
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suites da connétable de Bourbon : il se fit porter en litière à Tavaut-garde, et Bayart prit le commandement de cette armée en déroute. Soudain les choses changèrent de face. Aux cris de France ! Bayart ! Fête-Dieu Bayart ^ ! ces pauvres fantassins, exténués de fatigue et de faim, ces hommes d'armes montés sur des courtauds maigres et fourbus, tout le monde reprit force et courage. Les Espagnols , qui déjà ne croyaient plus avoir affaire qu'à des fuyards épouvantés, retrouvèrent et reconnurent aux coups la gendarmerie française et son redoutable chef : les plus impétueux de leurs cavaliers mordirent la poussière, et, rendus plus prudents, leurs piétons ne nous attaquèrent plus qu'à distance à coups d'arquebuse.
Pesdant ce temps, notre artillerie et nos bagages passaient la Sésia; le déQlé ne dura pas moins de deux heures. Aussi assuré que s*il eût été dans sa maison, Bayart surveillait tous les mouvements, faisait marcher ses gens d*armes' et se retirait au petit pas, l'épée au poing.
On combattait depuis l'aube ; il pouvait être dix heures du matin. Bayart venait de rembarrer les Espagnols par une de ces charges furieuses qu'il renouvelait c menu et souvent; • il rejoignait le gros de sa troupe, lorsqu'une pierre, lancée par une arquebuse à croc, le frappa dans les reins et lui brisa Tépine dorsale. Il jeta ce cri : « Jésus ! » puis ajoutant : « Hélas ! mon Dieu, je suis mort ! >
Il prit son épée par la poignée, l'éleva en forme de croix, la baisa et prononça tout haut les paroles du Psalmiste : Miserere mei, Deus, secundum magnam miserieor^ diam tuam
1. Fête-Dieu Bayart I était, nous ne poayons dire le juron, mais le cri du Bon Chevalier anx heures critiques.
Il devint pâle comme perdant connaissance, et faillit tomber de cheval ; mais il eut encore l'énergie de saisir l'arçon de sa selle, et demeura ainsi, jusqu'à ce que son maître d'hôtel, Jacques Joffrey, vint l'aider à descendre, t Appuyez-moi contre cet arbre, dit-il au jeune gentilhomme, et placez-moi de telle sorte que j'aie le visage tourné vers les ennemis. Jamais je ne leur ai montré le dos; je ne veux pas commencer en mourant, car c'est fait de moi. >
Voyant JofiDrey fondre en larmes: cJacques^mon ami, reprit-il doucement, laisse ton deuil ; c'est le vouloir de Dieu de m'6ter de ce monde. Par sa grâce j'y suis longuement demeuré et y ai reçu de biens et d'honneurs plus que je ne mérite. Tout le regret que j'ai à mourir, c'est que je n'ai pas aussi bien fait mon devoir que je le devais. C'était bien mon espérance, si j'eusse plus longuement vécu, d'amender les fautes passées; mais puisqu'il en est ainsi, je supplie mon Créateur d'avoir, par son infinie miséricorde, pitié de ma pauvre âme. J'ai confiance qu'il le fera, et que, par sa grande et incompréhensible bonté, il n'usera pas envers moi de rigoureuse justice. Je te prie, Jacques, mon ami, qu'on ne m'enlève point de ce lieu ; car, quand je me remue, je sens toutes les douleurs qu'il est possible de sentir, hors la mort, laquelle me prendra bientôt. »
Il se tourna vers le seigneur d' Alëgre, prévôt de Paris, Tentretint quelques instants et lui fit connaître ses dernières volontés. Par ce testament oral il désignait pour son héritier universel son frère Georges Terrail, et lai substituait, au cas où il n'aurait pas de postérité masculine, son cousin Gaspard, que nous avons vu combattre à ses côtés à Robceco.
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En CQ moment reparurent les Espagnols. Un capitaine suisse, Jean de Diesbach, voulait faire croiser la pique à cinq ou six de ses hommes et emporter le Bon Chevalier, pensant le sauver. Mais le blessé, connaissant bien son état, pria qu'on le laissât un peu penser à sa conscience; Tôter d'où il était ne serait qu'abréger sa vie.
Les Espagnols approchaient.
c Messeigneurs, dit-il> je vous en supplie , allez vousen ; autrement vous tomberiez entre les mains des ennemis, et cela ne me serait d'aucun profit; car c'est fait de moi. Adieu, mes bons seigneurs et amis, je vous recommande ma pauvre âme. Je vous supplie en outre, monseigneur d'Alègre, de saluer pour moi le roi notre maître; dites-lui combien je regrette n'avoir pu le servir plus longuement, et que j'en avais bien le désir. Saluez aussi messeigneurs les princes du sang, tous messeigneurs mes compagnons , et généralement tous les gentilshommes du très-honoré royaume de France, quand vous les verrez. »
D'Alègre s'éloigna en pleurant à chaudes larmes; il fallut un ordre formel de Bayart pour que ses serviteurs et hommes d'armes consentissent à se séparer de lui. Ils s'en allèrent rejoindre l'armée en marche, et là, avec tous les capitaines, gendarmes et gens de pied, ils exprimaient ainsi leur désespoir:
« Las ! P mort , déloyale furie , que t'avait méfait ce tant parfait et vertueux chevalier! Tu ne t'es pas vengée de lui tout seul, mais nous as tous mis en douleur... Sous quel pasteur irons-nous désormais aux champs? Quel guide Dieu nous pourra- t-il donner, qui ait comme lui toute notre confiance? Pas un de nous qui, en sa
présence, ne se sentit aussi assuré qu*en la plus forte place du monde. Où trouverons-nous dorénavant capitaine qui nous rachète quand nous serons prisonniers, qui nous monte quand nous serons démontés, et qui nous nourrisse comme il le faisait? C'est impossible. cruelle mort I C'est toujours ta façon ; plus un homme est parfait, et plus tu prends de plaisir à le détruire et à le défaire I Mais tu as beau faire, en dépit de toi, qui lui as ôté la vie en ce monde, il aura renommée et gloire immortelle; car sa vie a été si vertueuse qu'elle laissera souvenir à tous les preux à venir. »
Les Espagnols eux-mêmes, soldats et gentilshommes, apprenant que Bayart était frappé à mort, témoignèrent une réelle affliction. Il les avait toujours traités avec humanité et courtoisie ; toujours il s*était montré accommodant pour la rançon des prisonniers.
A peine le blessé était-il demeuré seul avec Jacques Joffrey, qui ne voulut à aucun prix se retirer, que le marquis de Pescaire, accourant à cheval, reconnut le Bon Chevalier; il mit pied à terre et : a Plût à Dieu, ditil, gentil seigneur de Bayart, qu'il m'en eût coûté une carte de mon sang, et que, sans mourir, je ne dusse manger chair de deux ans, mais que je vous tinsse en bonne santé mon prisonnier I Car par le traitement que je vous ferais, vous apprendriez combien j'ai estimé la haute prouesse qui était en vous. La première louange que vous donnèrent ceux de ma nation, disant : Muchos Grisones y pocos Bayardos *, ils ne vous Tout pas donnée à tort. Car, depuis que j'ai connaissance des armes, je n'ai entendu parler de chevalier qui en toutes vertus ait ap-
1. Beaucoup de grisons et peu de Bayarts» Toujours le même jeu de mots sur le nom du Bon Chevalier.
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proche de vous. Je devrais être fort aise de vous voir comme je vous vois, sachant bien qu*en ses guerres l'empereur, mon maître, n'avait point de plus grand ni plus rude ennemi. Cependant, quand je considère la grosse perte que fait aujourd'hui toute chevalerie, Dieu ne me soit jamais en aide s'il n'est vrai que je voudrais avoir donné la moitié de ce que je possède et qu'il en fût autrement l Mais, puisqu'à la mort il n'y. a point de remède, je demande à Celui qui nous a tous créés à sa ressemblance de vouloir retirer votre âme auprès de lui ! •
Il voulait faire transporter Bayart en quelque logis voisin. « Non, dit Bayart, laissez-moi sur le champ même où j'ai combattu, afin que je meure ici en homme de guerre et comme je l'ai toujours désiré. •
On lui offrit les soins des chirurgiens; il demanda un prêtre et se confessa à lui dévotement.
Ayant fait tendre un pavillon au-dessus -du blessé, que l'on coucha sur un lit de camp , le généreux Espagnol le laissa sous la garde de deux de ses gentilshommes et se remit à la tête de ses cavaliers, disant: « La France rie sait pas tout ce qu'elle a perdu aujourd'hui en ce Bon Chevalier ! »
A mesure que l'armée espagnole passait , courant à la poursuite des nôtres, cil n'y eut galant homme» qui ne s'arrêtât pour voir et saluer le glorieux moribond.
Charles de Bourbon y vint comme les autres.
«Hé! capitaine Bayart, dit-il en s'approchant de son ancien frère d'armes , vous que j'ai toujours aimé pour votre grande prouesse et loyauté, que j'ai grand pitié de vous voir en cet état !
— Ah ! pour Dieu, monseigneur, n'ayez point pitié de moi, mais plutôt de vous-même, qui combattez contre
votre foi et -votre roi. Moi, c'est pour mon roi et ma foi que je meurs, i
Si jamais le connétable, dont la faute était fort loin d'avoir, de son temps, la gravité qu'elle aurait dans le nôtre, si jamais Charles de Bourbon se sentit coupable et connut le remords, ce dut être en entendant cette sévère leçon de patriotisme sortir de la bouche la plus loyale et du cœur le plus droit qui fût alors. La voix de Bayart était à coup sûr autrement faite pour toucher une conscience rebelle que Tarrèt solennel de François I»"^ séant en lit de justice. Le malheureux pouvait en appeler naguère d'un roi irrité, à la fois juge et partie; mais, cette fois, sous la sentence désintéressée d'un homme expirant, il n'avait plus qu'à courber la tête. C'est, assure-t-on, ce qu'il fit. Dévorant sa honte, il remonta à cheval et partit au galop, sans proférer une parole....
Cependant la vie abandonnait Bayart, et sa lente agonie de trois heures touchait à sa fin. Recueilli en luimême au milieu du tumulte extérieur, et déjà détaché de la terre, il adressait au ciel cette fervente prière:
« Mon Dieu, tu Tas dit, je le sais, quiconque de bon cœur retournera vers toi, quelque pécheur qu'il ait été, tu es toujours prêt à le recevoir en grâce et à lui pardonner. Hélas ! mon Dieu, créateur et rédempteur, je t'ai offensé grièvement durant ma vie; je m'en repens de tout mon cœur. Je reconnais bien que, fussé-je aux déserts mille ans , au pain et à l'eau , encore ne serait-ce pas assez pour avoir entrée en ton royaume de paradis, si par ta grande et infinie bonté tu ne daignais m'y recevoir ; car nulle créature ne^peut mériter en ce monde si haute récompense. Mon père et sauveur, je te supplie qu'il te plaise ne point considérer les fautes que j'ai com-
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mises. Juge-moi selon ta grande miséricorde et non selon la rigueur de ta justice !... »
La Yoix expira sur ses lèvres : il était mort.
Ainsi trépassa le Chevalier sans peur et sans reproche», le 30 avril 1524, sur les six heures après midi. Il était âgé de quarante-huil ans.