AVANT-PROPOS
Les jetons du moyen âge sont restés jusqu'ici fort peu connus. Dans les écrits où Ton s'est occupé d'eux, ils ont été le plus souvent mêlés à des méreaux d'une tout autre nature, et il en est résulté une confusion d'idées à laquelle il sera de longtemps difficile de remédier entièrement. Nous essaierons de le faire dans ce travail , autant que cela pourra dépendre de nous.
Sans présenter à l'étude les spéculations des monnaies, la majesté des médailles , les jetons offrent leur genre d'instruction. Ils sont en quelque sorte dans la numismatique ce que les anecdotes sont dans l'histoire. Ils rappellent sous une multiplicité infinie de formes, souvent attrayantes, parfois piquantes, le souvenir d'hommes et de choses à propos desquels les monuments métalliques d'un ordre plus sérieux seraient vainement consultés.
L'ardeur, on pourrait dire la passion, avec laquelle les antiquaires, depuis plusieurs années déjà, recherchent les jetons de toutes les séries et de toutes les époques, nous dispense de disserter sur l'intérêt qui s'attache à ces sortes de pièces. Elles se relèvent mieux chaque jour du dédaigneux oubli dans lequel on les a longtemps laissées.
Par une conséquence de cet engouement , l'étude des jetons a pris dans ces derniers temps un développement qu'elle n'avait
jamais eu à un pareil point. Mais ce D*est pas à dire que Ton ne s'en fût jamais occupé, et ce serait se tromper que de considérer, ainsi que Font fait quelques auteui s, cette étude et les collections de jetons comme des choses toutes nouvelles.
Dans les Pays-Bas, il n'est pas douteux que Ton n'ait formé de bonne heure des collections de jetons. Meteren, né à Anvers en 1835, décédé en 161S, a décrit, dans son Histoire des Pays-Bas^ un grand nombre des jetons belges frappés de son temps (1). Bizot faisait paraître à Paris, en i6Hl, Y Histoire métallique de la Hollande^ dont une seconde édition a été donnée à Amsterdam en 1688; puis, de 1723 à 1735, Van-Loon (2) et Yan-Miéris (3), dans leurs œuvres monumentales ne comprenant pas moins de huit volumes in-folio, réunissaient par ordre chronologique et de manière à former un corps d'histoire les médailles et les jetons relatifs aux dix-sept provinces des Pays-Bas, frappés depuis le xiV" siècle jusqu'à la paix de Bade, en 1716.
En France, où l'on n a jamais eu, pour les jetons, de travaux comparables à ceux de Yan-Miéris et de Yan-Loon, il est cependant prouvé qu'il ne manquait pas, au xyii"* siècle , d'amateurs qui les recueillissent. Le projet de Leblanc était d'en publier un recueil, s'il n'en avait pas été détourné par Ducange (4). On conserve en outre au Cabinet des médailles, à Paris, plusieurs volumes in-folio de planches, imparfaitement gravées au trait, au xvii" siècle, restées à l'état d'épreuves, et reproduisant des
(1) V Histoire des Pays-Bas, d'Emmanuel de Meteren, traduite du flamand en françois. La Haye, 1618, in-f>.
(2) Beschryving der Nederlandsche historiepenningen, 4 vol. in-f». La Haye, 1723 à 1731. — Une traduction en français de Touvrage de Yan-Loon, sous le titre d'Histoire métallique des dix-sept provinces desPays--Bas,eic., a paru à La Haye, en 5 vol. in-f>, de 1733 à 1737.
(3) Historié der Nederlandsche vorsten, etc., 3 vol. in-f». La Haye, 1733 à 1735.
(4) Préface du Traité historiqtie des monnoyes de France, Paris, 1690.
milliers de jetons. Ce recueil indigeste est accompagné d'un texte manuscrit, dû à Félibien des Âvaux (1).
Le jésuite Ménestrier s'est occupé des jetons du règne de Louis XIY (2); et le Mercure Galant, dès le règne du même prince, publiait chaque année, à titre d'étrennes pour ses lecteurs, une planche de jetons nouveaux frappés pour différents corps de la Capitale , et qui paraissaient aux auteurs de ce journal offrir le plus d'intérêt par leur sujet ou par leurs devises.
VHistoire de V Académie des inscriptions et belles-lettres ^ tome Y, 1724, p. 259 et suivantes, contient l'analyse d'un mémoire de Mahudel sur Vorigine et Vusage des jetons. Cette analyse fait regretter que le mémoire de Mahudel n'ait pas été publié dans son entier.
Duby et Fauris de Saint-Vincent, le premier dans son Traité des monnaies des Barons et dans les Récréations numismatiques, et le second dans ses planches sans texte qui ont paru en 1770, ont aussi publié plusieurs jetons que nous aurons nousmêmes à examiner.
Tels sont, avec l'ouvrage anglais de Snelling : A View of the origin, nature, and use of jetions or counters, Londres, 1767, les principaux travaux qui ont paru sur les jetons, antérieurement au XIX* siècle.
Pour ce qui concerne les publications françaises, une lacune assez longue se fait remarquer entre les derniers travaux du xviii* siècle, sur le sujet qui nous occupe, et les premiers de ce siècle-ci. Mais en 1826 M. Tribou, à Cambrai (3), en 1835
(1) L'existence de ce recueil a été signalée par H. Duchalais dans la Revue numismatique de 1847.
(2) Histoire du roi Louis le Grand par les médailles, emblèmes, devises, jetons, etc. Paris, 1689.
(3) Recherches historiques sur les monnaies du Cambrésis, avec les médailles et les jetons dont cette province a été VobjeL Cambrai, 1826.
M. Hermand, à Saint-Omer(i), et en 1836 MM. Dancoisne et Delanoy, à Douai (2), qui avaient déjà réuni des suites nombreuses de méreaux et de jetons, prouvaient une fois de plus, dans leurs ouvrages, tout le parti que Ton peut tirer de Tétude des jetons appliquée à Thistoire. Des jetons intéressants étaient également publiés, en 1840, par M. Pierquinde Gembloux (3), et en 184S par M. Desains (4).
On voit par ce qui précède que ce sont les monographies numismatiques publiées en province qui ont rappelé en France l'attention sur les jetons. C'est également de la province que sortaient bientôt de nouveaux projets de publications plus générales à leur sujet. Les premiers essais imprimés ont été tentés par M. de Fontenay dans ses Fragments d'histoire métallique^ Âutun, 4844 et 1845. Ces essais ont été accueillis avec une faveur qui a encouragé M. de Fontenay à doter la numismatique, à quelques années de distance, de ses Nouvelles Études de jetons (1880), et enfin du Manuel de Vamateur de jetons (1854). Dans l'intervalle, plusieurs articlessur les jetonsanciens avaient été publiés par nous-mêmes dans la Revue numismatique (5) ; et il est facile de s'apercevoir, en rapprochant ses Fragments d'histoire métallique de ses œuvres postérieures, que l'auteur n'a pas dédaigné d'utiliser les articles dont il s'agit pour rectifier et compléter ses premières productions. Nous sommes persuadés que notre estimable confrère, si riche en
(1) Recherches sur les monnaies, médailles et jetons dont la ville de Saint-Omer a été l'objet. Saint -Orner, 1835.
(2) Recueil des monnaies, médailles et jetons de Douai et de son arrondissement. Douai, 1836.
(3) Histoire monétaire et philologique du Rerry. Bourges, 1840.
(4) Notice sur quelques monnaies, méreaux ou jetons du moyen âge. Revue Numismatique, année 1842, p. 133 et suiv.
(5) M. Hucher : Second supplément à l'essai sur les monnaies du Maine. Rev. Num. de 1848.
M. Rouyer : Notes pour servir à l'étude des méreaux. Rev. Num. de 1849.
découvertes qui lui appartiennent, ne pourra nous en vouloir si nous nous trouvons amenés à revendiquer notre propriété dans un moment ou nous en avons besoin (1). C'est au même titre que nous devons rappeler ici que toute une planche de TuB de nos articles sur les jetons du moyen âge a été reproduite dans le Manuel de la numismatique moderne^ avec la plupart des explications que nous avions nous-mêmes données.
Nous avons dû entrer dans ces détails, afin de prémunir les lecteurs des recherches qui vont suivre contre la pensée que nous aurions emprunté à d'autres certaines attributions ou opinions qui, en réalité, nous reviennent par droit d'ancienneté. Nous sommes heureux, au surplus, des emprunts qui nous ont été faits, puisqu'ils ne peuvent être interprétés qu'en faveur de l'intérêt qu'inspire le sujet des articles que chacun de nous a publiés séparément, et qui étaient, pour ainsi dire, autant de jalons d'essai du travail que nous entreprenons aujourd'hui en commun.
De tous les jetons, ceux du moyen âge sont ceux qui ont été le moins étudiés, comme ils sont ceux qui méritent le plus de l'être, au point de vue de l'ancien esprit français, des proverbes nationaux, des vieux usages, de l'origine des règles héraldiques, et de l'état de l'art de la gravure dans des siècles déjà éloignés de nous. Notre travail est le premier ouvrage d'ensemble qui paraît à leur sujet, et nous espérons que la critique, dont mieux que personne nous savons qu'il n'est pas à l'abri, nous tiendra compte de cette circonstance. Le livre de Snelling, le seul dont le plan se rapproche en partie du nôtre, n'a pu nous être d'aucun secours, d'abord parce qu'il est très-succinct, et, en second lieu, parce que en dehors des jetons anglais
(1) Nous le faisons notamment à propos des premières idées du classement des anciens jetons des Reines de France, qui ont été émises par M. Hucher, dès 1848 , dans un article déjà cité ci-dessus , six ans avant qu'elles fussent reprises dans le Maniiel de M. de Fontenay.
-co-
TYPOtiRAPHIE
MONNOVER, AU MANS
-co-
JULES ROllYEP. KT EUGENE HECHER
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