‹ Histoire du lied; ou, La chanson populaire en Allemagne, avee une centaine de traductions en vers et sept mélodiesChapitre 13 sur 27 · LA VIE &EU6IKU8B. S · texte numérisé non relu

LA VIE &EU6IKU8B. S

Voici que le troisidme jour le bâton du pape se met à refleurir. Cest le signe que Dieu, plus miséricordieux que son représentant a pardonné. Mais il est trop tard. Le pape fait chercher le Tannhauser par tous les pays. On ne le trouve nulle part.

Il est rentré dans la montagne

Où sa Vénas l'attend, Dieu lai dira sa destinée

Au jour du jugement.

0 prêtres qui damnez sans cesse,

Pour vous est la leçon.

Quand l'âme s'ouvre au repentir

Elle a droit au. pardon.

Cette foi dans la puissance souveraine du

siècle, un de ces Minnesinger ambulants qui vivaient à la cour des princes. Poète médiocre, esprit railleur, et joyeux bon vivant, il mena une vie très dissipée et s*en repentit plus tard. Le repentir est aussi le seul trait du personnage réel qui ait passé dans le personnage légendaire. Dans rimagination du peuple, Taonhauser s'est complètement transformé. Ce n'est pas un vulgaire bon vivant, mais un homme passionné. Il s'est voué au culte de la céleste Marie, mais le désir de voluptés plus ardentes Tentraioe dans la montagne de Vénus. De là le profond repentir qui succède à l'ivresse des sens.

C'est dans ce petit poème et dans la légende du Saengerkrieg (lutte des chanteurs] que Richard Wagner a pris le sujet de son grandiose opéra. Il a saisi le nœud dramatique de la légende, il a fait ressortir le fond de la pensée populaire en divisant Tâme de son héros entre la soif de famour sensuel et la soif de Tamour idéal. C'est dans cette lutte qu'il succombe. Il fallait naturellement que la Vierge Marie descendit sur terre dans le drame. £lle est devenue Elisabeth, la femme pure, rédemptrice idéale, qui sauve l'homme tombé, par Timmensité de son amour et de ion saeriflca*

repentir sincère en dépit de l'Église et du pape, est un de ces traits hardis et profonds qui abondent dans la poésie populaire et qui prouvent l'indépendance de son inspiration. C'est la foi, c'est l'énergie de son âme qui fait sortir Tannhauser du Venusberg, c'est elle qui le fait aspirer au ciel après les voluptés de la terre, c'est elle qui l'eût sauvé s'il avait persisté. Rien de plus attrayant et de plus dramatique que ces légendes lorsqu'on sait y retrouver le dialogue du peuple avec sa conscience. Que nous sommes loin des chants d'église. Les croyances sont les mêmes, mais quelle diflférence dans le sentiment religieux ! Là-bas souveraineté du dogme sur le sentiment individuel, ici souveraineté du sentiment individuel sur le dogme. Là-bas ascétisme sombre et om'brageux, ici joie dans le ciel et sur la terre; là -bas mysticisme subtil, ici adoration candide et enfantine. Plus d'hymnes monotones, mais des récits dramatiques. Que l'Église exalte ses dogmes abstraits, le peuple chante ce qu'il aime et ce qu'il a vu dans ses rêves; que ses docteurs et ses saints se mortifient pour entrer en paradis, il possède le ciel dans son cœur et dès ici bas en jouit paisiblement.

Ce développement de la religion individuelle, dont le peuple était loin de se rendre compte lui-même, fut une de ces révolutions profondes

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qui se consomment en silence dans les esprits, avant d'être remarquées par personne. Dès le quinzième siècle, TÉglise avait sa religion et le peuple allemand avait la sienne, elle pour régner, lui pour contenter son cœur. C'est là ce qui fit sa force. Car pour combattre une vieille institution, il n'y a pas de meilleure arme qu'une foi nouvelle. Chose étrange, une Eglise jalouse et oppressive aura toujours plus de pouvoir sur un peuple léger, frivole et sceptique, que sur un peuple naïf, croyant, mais sérieux dans l'âme. Le premier raille et obéit, l'autre réfléchit et se détache. Le premier commence par regimber et finit par se soumettre, le second commence par se soumettre et finit par se révolter. Mais alors aucune puissance de la terre ne le fait plus rentrer sous le joug ; car il est libre dans sa conscience. Ce fut l'histoire des Allemands. La profondeur, le sérieux de leur conviction religieuse leur donna la force de se séparer de l'Église établie, d'en créer une nouvelle et de fonder la liberté religieuse. — De cette grande révolution morale et sociale sortit une nouvelle forme de la poésie populaire; le cantique protestant. C'est à ce titre qu'elle nous intéresse ici.

' La Réforme qui rompt si hardiment avec le moyen âge, la Réforme qui fut à son aurore le premier, l'éclatant triomphe de la liberté, s'in-

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carne dans Lather. Ses hésitations, ses luttes intérieures, ses combats au grand jour, ses victoires, sont les combats et les victoires d'un nouveau monde sur l'ancien. Jamais homme peut-être n'eut plus le droit de s'écrier avec Shakspeare : Je sens mille âmes dans mon âme ! Car pendant cinq ans son peuple suspendu à ses lèvres vécut et grandit avec lui, pendant cinq ans (1517-1522) il porta seul tout le poids de la Réforme, essuya seul tous les assauts de l'Église. Fils d'un mineur thuringien, vrai saxon à tête carrée, Luther a donné l'expression la plus puissante à l'honnêteté, à la piété intime, au sérieux intrépide et implacable de sa race. Personne n'a été plus fervent catholique, que ne le fut dans sa jeunesse le plus grand ennemi du catholicisme. Il avait dix-huit ans quand la foudre tombe à ses côtés. Il croit que c'est un signe de Dieu qui le somme de faire pénitence, et sans demander conseil à personne, il s'enferme dans un couvent. Le voilà dans sa cellule, cherchant la paix dans les macérations et la prière. Il se roule, se tord aux pieds de Dieu; Dieu ne répond pas. Des doutes affreux viennent l'assaillir, des journées entières il reste sans connaissance étendu sur les dalles ; les frères le croient fou. Le Dieu fatal et cruel de l'Ëglise, le Dieu de vengeance et d'épouvante qui pesa sur tant de générations, pèse

encore sur lui. Il lui demande la paix» mais Diôu répond : malédiction ! Il faut qu'il en trouve un autre. Tout à coup, à la lecture de la Bible, un éclair sillonne son âme assombrie ; c'est l'idée de la sanctification intérieure : Soyez bons et vous ferez le bien tout seuls ; croyez, c'est à dire aimez et vous serez sauvés. Cette pensée devient la lumière de sa vie.

Pourtant il croyait encore à l'Eglise. Lui aussi, pauvre moine en pèlerinage, voyant poindre à rjiorizolila ville éternelle, tombe à genoux et s'écrie : salut, 6 sainte Rome ! Mais il en soH indigné, il a vu que c'est un antre de corruption. Enfin, la vente des indulgences, le trafic du salut au profit du pape le fait éclater. Apprenant la devise de Tetzel :

L*éca qui sonne dans ma caisse Fait sauter Fàme en paradis,

il dit : Je lui crèverai son tambour ! et il affiche à Wittemberg ses fameuses propositions. Aussitôt lutte acharnée avec Rome. Prières des amis, ruses, menaces des ennemis, rien ne l'arrête. Il écrit fièrement au pape : Si j'ai mérité la mort, je suis prêt à mourir ! Au cardinal Cajetan qui lui demande où il veut rester si tous l'abandonnent, il répond : Sous le large ciel de Dieu! L'honnête docteur de Wittembei^ recule encore devant la pensée d*u» sçhismie. mais la

S9S fllâfOIRËDU LtEt).

logique de sa conviction l'y pousse fatalement. Son bon cœur lui dit : Cède, pour ne pias scandaliser les âmes faibles; et chaque fois sa conscience répond : Impossible! persiste malgré tout. Le pape Jl'excommunie ; il brûle sa bulle. Charles Quint l'appelle à la diète de Worms pour se rétracter ; il accourt plein d'une joie héroïque pour confesser sa foi. Son ami Spalatin le supplie de ne pas venir, lui rappelant le sort de Jean Huss, brûlé malgré la promesse de l'empereur Sigismond, selon la pieuse maxime de l'Eglise, qu'on peut manquer de parole aux hérétiques. Alors Luther se fâche tout de bon : « Et s'il y avait autant de diables dans la ville que de tuiles sur les toits, lui dit-il, j'irais quand même. »

L'entrée de Luther à Worms, sa comparution devant la diète et son fier refus sont un des plus grands spectacles de l'histoire. A cette heure décisive, la Réforme dépend du courage de Luther. S'il recule, tout ce peuple qui est derrière lui, reculera aussi, et l'Église redoublera de despotisme. Le peuple hait l'Eglise, il ne croit plus aux papes ni aux conciles. Mais c'est une autorité de quinze siècles! Peut-on lui résister? peut-on la braver en face? Il se le demande avec anxiété, puisqu'il n'oserait la braver lui-même. Et voilà pourquoi il accourt à Worms et se presse muet, frémissant d'enthousiasme et d'in-

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quiétude autour de la Voiture du frère augustin. 11 veut voir lequel des deux sera le plus fort : la Diète, c est à dire l'autorité la plus formidable du temps, TEmpire et TÉglise réunis, ou le moine saxon, qui parle si bien selon son cœur. Luther est si grand à cette heure qu'il ne voit même pas tout cela. 11 ne voit qu'une chose : c'est qu'il ne peut trahir sa foi. Cette foi, il l'avait conquise par dix ans de luttes entre sa conscience et le préjugé des siècles. Mais sa conscience avait . vaincu. Maintenant, il était inébranlable, d'un calme, d'une verve et d'une bonne humeur qui étonnaient les hommes de guerre, le brave Frondsberg lui-même. C'est alors qu'il entendit vibrer dans son âme les premiers accents de ce fameux cantique qui devient la Marseillaise des protestants :

Le Dieu juste est ma forteresse,

Mon bouclier d'airain.

Je sens son bras dans ma détresse.

Je tiens sa forte main. «

Satan rugit, se lève et s'arme

Avec ses légions.

Le faible pousse un cri d*alarme :

Tremblez, ô régions !

Fuirons-nous devant la tempête

De ces démons de feu ?

Non, puisqu'il marche à notre tête.

Le vrai héros de Dieu.

Et quel est son nom sur la terre P

C'est Jésus radieux.

C'est Sabaoth, Dieu de lumière.

Il n'est point d'autre Dieu.

Que cent démons sortent de terre,

Cent furieux dragons.

Dieu dans nos cœurs mit son tonnerre,

Nous les écraserons ! En vain le prince des ténèbres

Contre nous est sorti.

Qu'il rampe à ses antres funèbres,

Un mot l'anéantit.

Yous laisserez debout le Verbe ;

Tuez ses serviteurs.

Son glaive tranchant et superbe

Traversera les cœurs.

Prenez le corps, enfant et femme,

Redoublez vos forfaits.

Mais vous ne prendrez pas cette âme

Qui doit vaincre à jamais !

Le grand Luther est dans ce cantique. Il y est avec sa colossale nature d'homme, avec 4'énergie indomptable de sa volonté. L'entendez-vous sortir du fond de sa poitrine menacée par toutes les puissances de la terre, ce chant terrible et joyeux, ce superbe éclat de rire qui s'en va gronder comme la foudre dans le ciel. Il gronde, il rit, non de colère, mais de triomphe et de mépris. Il défie l'Église, le pape, l'empereur, le monde entier. Il leur

dit : Convoquez vos conciles , lancez contre moi vos bandes noires, attisez vos bûchers! Je suis seul! eh bien, je vous brave tous! face à face! Vous ne pouvez rien contre moi, car mon Dieu c'est ma conscience, et la conscience c est la Liberté. Brûlez-moi, si vous l'osez, elle renaîtra de mes cendres !

Le nonce du pape comptait sur une rétractation, et voulait par la Diète la rendre publique dans toute la chrétienté. Mais Luther, après avoir défendu ses écrits et ses actes, ne voulant céder qu'à des preuves tirées de la Bible ou à des raisons évidentes, sommé de se rétracter et menacé d'être mis au ban de l'empire, donne cette réponse claire et nette : « Je ne puis et ne veux rien rétracter. Je ne saurais rien faire contre ma conscience. Me voici, je ne puis autrement. Dieu m'assiste! Amen! » A partir de ce moment la Réforme est faite dans les esprits. On y croit. Un homme a osé protester au nom de sa conscience contre l'autorité ; des millions d'autres protesteront. Caché à laWartbourg, Luther n'en est que plus puissant. Du fond de son asile mystérieux, « de son Patmos, comme il dit, de la région où les oiseaux chantent Dieu jour et nuit », il révolutionne l'Allemagne. Arracher la religion des mains de la cour de Rome et des prêtres, la replacer dans les consciences comme dans les vrais sanctuaires de

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Dieu, voilà désormais l'œuvre de Luther, oeuvre sainte que Michelet appelle éloquemment la révolution de la loyauté. Pour cela, il traduit la Bible et la donne à lire à tous, c'était poser le principe du libre examen ; il demande le calice pour le peuple, c'était briser la barrière entre le laïque et le prêtre ; il réclame hardiment le mariage des prêtres, c'était proclamer les droits sacrés de la nature et rétablir la famille dans son intégrité. L'Allemagne, une partie de l'Europe en pousse des cris d'allégresse, et voilà le docteur de Wittemberg, le chevalier George, l'hôte inconnu de la Wartbourg devenu sans le vouloir chef d'une Eglise nouvelle.

Laissons là le théologien Luther, resté catholique en beaucoup de points. Ne cherchons ici que l'homme, le puissant réformateur de la vie allemande, du cœur de son peuple, de ça poésie intime. L'homme en lui est bieu plus fort que le théologien, et son œuvre s'étend plus loin que son Église. Cet homme dont la souveraine originalité saillit brusquement sous le coup de la contradiction, c'est le rude et loyal Germain qui révère la nature, cherche Dieu en toute chose, dont le cœur veut s'épanouir et faire épanouir les autres. C'est cet homme qui triomphe peu à peu des fantasmagories et des terreurs inventées par l'Église, Sans doute, il croit toiyours que l'homme doit aspirer à un autre monde» mais

e» attendant qu'il soit fort et joyeux daas celui-ci. Sans doute, la Bible est la plus haute révélation pour lui, mais la nature en est une aussi. Donc, guerre à mort à l'ascétisme mortel de l'Église. Les joies terrestres sont saintes, le mariage est sacré, la famille est la vraie patrie de l'homme, la nature est le plus beau temple de Dieu. Quand il parle de Dieu à son tils, au petit Jean Luther, c'est dans son jardin, sous un beau ciel, et alors il lui raconte Thistoire du grain de blé ou lui montre les oiseaux. Kien n'irrite plus ses adversaires que cet amour de la nature et cette franche gaîté. Ils la taxent d'impiété. Mais Luther leur dit en face : « Qui n'aime pas vin, femme et chant, restera fou sa vie durant. » Hafiz le joyeux Anacréon de la Perse n'aurait pas ri plus cordialement des moines et des prêtres.

Cette joie que Luther mettait en toute chose, il la mit dans sa religion. Ayant trouvé le Dieu d'amour, dans un transport d'enthousiasme, il invente le cantique. Mélodies et paroles coulent de source, d'un seul jet. Ce ne fut pas une œuvre de liturgie, mais une création spontanée, . sortie des profondeurs de son âme poétique. Depuis son enfance il cultivait la musique avec passion. Pauvre étudiant, il chantait avec ses Qompagnons aux portes des maisons. Tandis q,ue. les. ai^tres chevrotaient d'une voix mono-

tone, il y mettait du sien et touchait par sa voix vibrante. Son luth ne le quitttait jamais. Au couvent, assailli de doutes, quand la terre s'effondrait sous ses pieds et que le monde lui semblait un enfer, il retrouvait Dieu, le ciel et les anges aux accords de l'instrument bien-aimé. La sainte musique fut sa libératrice. Elle chassa de devant ses yeux les visions sinistres et lui dévoila l'azur du ciel. Elle rétablit l'harmonie dans son âme souvent divisée. « De toutes les joies de la terre, s'écrie-t-il plus tard, il n'en est pas de plus aimable que de chanter et de s'épanouir en maint joyeux accord. Il ne peut y avoir de méchantes pensées, là où chantent de braves compagnons. Là, il n'y a ni colère, ni querelle, ni haine, ni envie et s'évanouissent toutes les peines du cœur. L'avarice, les soucis, tout ce qui pèse lourdement, s'enfuit avec toutes les afflictions. Que chacun donne donc un libre cours à sa voix. Pareille joie n'est pas un péché. Elle plaît à Dieu plus que toute joie du monde. Elle détruit i'œuvre du diable. »

Tant qu'il fut en lutte avec lui-même, Luther se contenta déjouer de son instrument et de chanter à sa manière les vieux hymnes de l'Église. Mais une fois qu'il a trouvé son Dieu, le fond de sa nature éclate, il devient créateur. Le chrétien a vaincu le catholique, l'homme est sorti du moine, enfin ce puissant cœur est libre,

il peut chanter ! Il chante en effet un chant de victoire et de liberté à faire trembler l'Eglise dans ses fondements. Le cantique de Luther est le signe de la religion affranchie, de la religion personnelle. Luther chante son Dieu aussi joyeusement que le peuple ses amours et ses aventures. C'est le sien, non pas celui de l'Eglise, c'est celui qu'il a cherché à travers ses prières et ses veillées effrayantes. Comme tous les grands réformateurs, il se croit directement inspiré et cette- certitude est inébranlable. Les grandes âmes religieuses sont ainsi faites. Quand la vérité morale les illumine intérieurement, elles attribuent à Dieu la révélation sublime de la conscience. Luther se trouve ainsi dans un état d'âme voisin de celui des prophètes. Il revit les psaumes. « Quoi de plus beau que les psaumes, dit-il, où de ces paroles sérieuses s'élèvent au milieu des vents d'orage ! Où trouver de pareils accents de joie, de louange, de reconnaissance? Là, tu regarderas dans le cœur de tous les saints comme dans des jardins rayonnants, oui» comme dans le ciel! Là s'épanouissent vers Dieu toutes sortes de pensées comme des fleurs belles, aimantes et radieuses. » Son éloge des psaumes devient lui-môme un psaume enthousiaste. En se pénétrant de la Bible, il retrouve l'inspiration biblique. Avec sa conscience fervente il invoque le Saint-Esprit :

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Vî^nai, ]!lB<prit- Saint, ylQits, Dieu Beignenr, Bépuads tes grâces clans ^Qs. toes.

Çhe9 tes enfants an fond du cœur, Du saint çi^our verse les flammes.

Les peuples se sont rassemblés, Ils t'ont Yu luire avec lès anges.

Ils (»x>ient ! ils se sont réveillés, Et vont entonner tes louanges À travers les éterxdtés.

Halleluia!

Noble flambeau, raltume-toi.

Fais-nous voir Dieu, sainte lumière.

Et d'un c<^ur pur et sans effroi Nous nous écrierons : Notre père !

Ferveur sacrée, ô feu si doux.

Inonde le fond de notre être.

Mes frères, tombez à genoux.

Aimez ! croyez en notre naître.

Jésus, Jésus est parmi nous !

Halleluia!

La première strophe Qst imitée du vieux Sûtncte Spiritus de l'Eglise , mais laccent en est bien plus ému, plus personnel. Ce n'est plus l'homme qui s'élance avec eifort vers le ciel, c'est la joie du ciel qui descend sur la terre.

Luther, on le voit, est encore profondément mystique, mais il n'en est pas moins le champion de la liberté. Loin de s'imposer,, il ne veut qu'éveiller les consciences. Il ne chante pas. seulement, il dit au3; autres : chantez! Et qe

LA VIE REUGIEUSB. SOt

mot les remue jusqu'au fond des entrailles. Ils chantent et louent Dieu, étonnés et ravis de trouver une voix dans leurs poitrines. Ils chantent, et aussitôt s'écroule l'Église menaçante du moyen âge, qui pesait sur leurs têtes, et le Dieu des cœurs purs, le royaume céleste des simples, la vision rayonnante de Jésus reparaît à leurs yeux. Tous essaient leurs voix et se confortent par le chant, non seulement la princesse sur le trône, mais l'artisan à son travail, la servante à la fontaine, le laboureur dans les champs, le vigneron dans sa vigne, la mère au berceau de son enfant. Désormais la plus pauvre famille de tisserand possède le ciel dans son bouge sombre. Elle a travaillé tout le jour à son métier. Dur et sévère est le visage du père, triste et pâle la mère et sans joie les yeux pensifs des enfants. Les murs sont noirs et nus, mais le pain est sur la table. Le père entonne le cantique et les voix douces de la mère et des enfants se mêlent à sa voix rude et convaincue :

Chrétiens, aimons-nous eu ce jour

Et que nos cœurs bondissent.

Qu'en un chant de joie et d'amour

Toutes nos voix s'unissent

Alors ces visages assombris s'éclairent, le père et les enfants rompent gaîment le pain du pauvre, le pressentiment d'une fraternité uni-

soi HISTOIRE DU LIED.

verselle remplit leurs cœurs et un rayon céleste pénètre dans leur réduit.

Les cantiques protestants devinrent bientôt une nouvelle forme du chant populaire. Tous les apôtres de la foi nouvelle en composaient. Ils se propagèrent avec une rapidité extraordinaire et servirent puissamment la Réforme. Ceux de Luther surtout allaient de ville en ville, des châteaux aux cabanes, des vieillards aux enfants, inspirant, convertissant les foules par leurs vaillantes mélodies. A Magd,ebourg, en 1524, un vieux drapier chantait les cantiques de Luther en plein marché ; le peuple recueilli faisait cercle autour de lui. Le bourgmestre fit jeter en prison « le garnement qui avait apporté au peuple les chants hérétiques de Luther. » Mais deux cents bourgeois obtinrent des conseillers sa mise en liberté. En 1529, un prêtre de Lubeck venait d'achever son sermon ôt allait prier pour les morts, quand deux petits garçons entonnèrent bravement le cantique : « Ah, Dieu du ciel, regarde-nous! •» et toute l'assemblée l'entonna avec eux. Dès ce jour, chaque fois qu'un ecclésiastique se déclarait hostile à la doctrine évangélique, on chantait un cantique de Luther, si bien que le conseil de la ville fut forcé de rappeler les prédicateurs évangéliques iqu'il avait chassés. Les premiers cantiques de l'Eglise luthérienne militante eurent cette puis?

sance d'action. Ils n'agissaient pas seulement à l'église, mais au foyer, sur la place publique, sur le champ de bataille. On raconte que Gustave Adolphe récitait tous les matins à haute voix dans sa tente l'hymne du matin de Mathesius. Un jésuite dit plus tard que les cantiques de Luther avaient tué plus d'âmes que ses livres et ses sermons. Grande, en effet, dut être la colère du clergé contre ces chants clairs et vibrants qui détruisaient si gaîment l'œuvre des ténèbres et deîl'hypocrisie. Les Bibles, on pouvait les détruire, les hérétiques, on pouvait les brûler, mais comment étouffer ces cantiques qui vivaient sur toutes les lèvres et sortaient encore de la flamme des bûchers pour épouvanter les bourreaux. D'où leur venait cette force? C'est que les paroles et les mélodies avaient deux vertus qui sont les signes de la liberté et qui manquèrent toujours aux chants catholiques : la franchise et la joie.

Tant que dura L'âge héroïque de l'Église luthérienne, le cantique conserva ce caractère viril. Erasmus Alberus, Paul Speratus, Nicolas Hermann, Mathesius, sont les dignes successeurs de Luther. Ils parlent la langue du peuple et font des cantiques de combat. Mais à mesure que l'Eglise luthérienne se resserre et se consolide, la sécheresse et l'âpreté dogmatique prennent le dessus, la lettre tue l'esprit. Les cantiques

ne sont plus des créations spontanées et populaires, ils deviennent des œuvres de liturgie et de secte, ils perdent de plus en plus laccent héroïque qui faisait leur force. A son tour l'Église protestante devient jalouse, intolérante, persécutrice. Alors, adieu le libre élaifl de son premier âge. Elle ne parle plus que de^ fausse doctrine, de Satan et du jugement dernier. L'œuvre de Luther serait bien compromise si son esprit n'avait passé dans toute la nation*

Au dix-septième siècle, une réaction se fait contre 1 etroitesse dogmatique dans l'Eglise pro*testante et par suite dans ses cantiques. A cette roideur les âmes plus religieuses opposent cette sensibilité douloureuse, cette tendresse maladive pour le Sauveur qui rappelle Timitation de Jésus-Christ. Elles n'adorent plus le Christ héroïque de Luther, mais le Christ souffrant des femmes. Le dogmatisme étroit était un retour au catholicisme par l'intolérance ; cette poésie gémissante y revient d'un autre côté par son mysticisme énervant. C'est le commencement du piétisme qui dès lors ne sort plus de l'Église protestante. On ne saurait nier cependant que la vie religieuse, c'est à dire le sentiment vif et personnel, est de son côté. S'il affaiblit les caractères, il ravive parfois la charité éteinte, tandis que le dogmatisme n'a jamais su que sécher le cœur et rétrécii* l'es-

prit. Paul Gerhardt, nature poétique et profonde, est le premier des mystiques protestants. Ce prédicateur composa un grand nombre de cantiques fort beaux. Il en est un qui rappelle les plus suaves peintures religieuses des âges de foi, par Tintensité des couleurs et la passion ardente. Il s'adresse au Christ couronné d épines :

Tête sanglante et couronnée

D'opprobre et de douleurs.

Tête chérie, ô tête ornée

D'épines, non de fleurs ; Visage au triste et doux sourire,

Yeux divins, front de roi.

Dans ton silencieux martyre

Salut, salut à toi !

Je veux souffrir de ta tristesse.

Ne me repousse pas ; Et m'abreuYer de ta détresse.

Te prendre dans mes bras.

Tu pâlb ! c'est l'instant suprême.

Je veux te soutenir.

Te presser sur ce cœur qui t'aime

A ton dernier soupir !

Il y a là une puissance de compassion, une adoration de la douleur qui égale les plus beaux chants catholiques du moyen âge.

Les successeurs de Paul Gerhardt ne régalèrent pas ; le dix-huitième siècle, qui donna le signal de l'émancipation philosophique, ne pou-

506 filSTOlRE DU LIED.

vait être favorable au cantique protestant. Avec la foi naïve il avait perdu pour toujours la grandeur dans la simplicité. Au dix-neuvième siècle, la décadence est complète. Les modernes théologiens qui en composent encore, ont passé leur vie à s'emporter contre Goethe et ses disciples, à réfuter Hegel, Strauss et Feuerbach. Ils ont sué sang et eau pour défeodre leur petite Eglise contre l'invasion de la critique. Mais sans le savoir, ils ont pris les armes de leurs adversaires et jusque dans leurs cantiques ils font de la philosophie, ils discùtejit et sentent le besoin de démontrer leur foi. Leur poésie est devenue dogmatique, c'est dire qu'elle n'est plus de la poésie.

Peut-il, d'ailleurs, en être autrement? Autrefois le cantique jouait un grand rôle dans la vie, aujourd'hui il n'est plus qu'un accessoire liturgique. De plus larges horizons se sont ouverts aux esprits. Herder, Goethe, Schiller et leurs disciples ont parlé, ils ont remué les hommes de toute Eglise et de toute conviction. Ils ont été les premiers représentants de cette poésie philosophique et largement humaine qui, en dehors de toute confession et de tout surnaturel, élève, purifie l'âme par le spectacle de tout ce qu'il y a de grand dans l'humanité. Cette poésie, qui n'a d'autre temple que le monde, d'autre religion que la sympathie, a déjà remplacé la poésie

chrétienne. Les cantiques du seizième siècle resteront cependant comme de beaux témoignages de la grande rénovation religieuse* qu'ils servirent avec tant de puissance. La foi de nos vaillants ancêtres n est plus la nôtre, mais ils furent les précurseurs de la liberté ; le souffle qui anime leurs chants est un souffle d espérance et de combat, leur naïveté même est une force et l'énergie de leur conviction un exemple.

La Germanie est morte, La superbe, la libre; Un tombeau la recouvre.

Elle et sa fidélité.

Paul Flemming.

(XYIl* SIÈCLE.)

(XVIl* ET XVIir SIÈCLE.)

Décadence de la chanson populaire vers la fin du seizième siècle. — Les pasteurs luthériens la persécutent. — La guerre de Trente ans Tacbève. — La poésie populaire fait place à la poésie savante du dix-septième siècle. ~ Leur antagonisme. — Opitz et Paul Flemming. — Gùnther. — La révolution esthétique et religieuse au dix-huitième siècle. — Herder retrouve la chanson populaire. — La période de tourmente. — La résurrection du vrai Lied se prépare.

Nous venons d'assister à la naissance et à lepanouissement de la chanson populaire en Allemagne. Cette puissante explosion de lyrisme a été une de ces révélations poétiques toutes spontanées, comme les chants héroïques des rhapsodes ioniens, comme les romances du Oid en Espagne, où le génie d'un peuple parle

312 HISTOIRB DU LIED.

sans contrainte. Plus que toutes les autres poésies populaires, le Volkslied est la création de tout un peuple. Ici, point de poètes de profession, mais de hardis improvisateurs ou plutôt la libre improvisation de tous les cœurs vibrants. Des hommes sans éducation, pleins de sève et dévie, en possession d une langue riche et musicale, qui trouvent un monde de rhythmes et de refrains nouveaux, tout en faisant Técole buissonnière ; des paysans, des aventuriers, des amoureux, des jeunes filles, descompagnons, des croyants, des libres penseurs, qui tous se mettent à chanter comme loiseau sur la branche ; et les chants d'amour éclatant dans les huttes et, les châteaux, les strophes cadencées tombant des lèvres à la moindre émotion comme la pluie odorante des arbres surchargés de fleurs, et la mélodie ailée, sechappant des cœurs comme l'alouette du sillon : voilà le spectacle qui s'est déroulé sous nos yeux. Tous les peuples ont eu de ces heures d'expansion naïve, mais tous n'en ont pas profité. Heureux ceux qui ont su conserver, malgré les vicissitudes de la politique, malgré le pédantisme des académies, leur langue primesautière ; oui, bienheureux ceux qui ne perdirent point par le goût de la rhétorique cette fraîcheur d'âme qui est toute la poésie!

Le Volkslied, né de la première étreinte du peuple avec la liberté, semblait fait pour grandir

MORT ET RÉSLRREGTION DU LIED. 3l5

sans entrave. Il n'en fut rien. La théologie s'acharna contre lui, la guerre de Trente ans l'avilit, le pédantisme littéraire acheva de l'étouffer. Au dix-huitième siècle, le vrai Lied n'était plus, car ce qui végétait encore sous son nom n'était plus que son ombre ; c'est alors que des hommes de génie le firent revivre et le lancèrent dans une carrière nouvelle. Pour achever son histoire, il faut raconter cette mort subite et cette brillante résurrection.

Pour l'Allemagne comme pour la France, le seizième siècle est une ère de révolution. En religion, en politique, dans les arts, dans la poésie, il clôt l'âge naïf et inaugure le règne de la réflexion. Tout est remis en question, et pour la première fois, on se demande le pourquoi des choses. Le peuple composait ses chansons sans savoir qu'il était poète, à la fortune de la rime, au gré de son oreille. Parfois la muse souriait en passant à ces cœurs simples, et alors leurs paroles étaient d'autant plus touchantes qu'ils en ignoraient la puissance. Des bourgeois, des nobles même chantaient avec le peuple et comme lui. 11 y avait en un mot une grande poésie populaire chantée et non écrite, répandue et cultivée par toutes les classes de la société. A la fin du seizième et surtout au dix-septième siècle, tout change. Une légion de savants et de lettrés s'empare de la poésie, on discute ses

conditions, lui assigne des règles, lui pose des limites. Alors, adieu la franche liberté dans le royaume des songes, le règne du pédantisme a commencé. Plus de chansons sous le grand ciel, au fond des bois et au souffle des montagnes, mais des vers de lettrés, rimes sur des in-folios. Avant de voir ce que devient le Lied sous la plume des savants, jetons un coup dœil sur la chanson populaire au dix-septième siècle.

Les classes inférieures du peuple allemand avaient atteint un degré de culture très remarquable au commencement du seizième siècle. Témoin le savant et joyeux poète Hans Sachs. Quel type aimable et vigoureux que ce pauvre maître cordonnier de Nuremberg, qui fit des vers toute sa vie sans cesser de faire des souliers, qui fut Tami d'Albert Durer et le chantre enthousiaste de Luther. Voilà un homme qui nous fait voir le peuple du temps dans sa joviale bonhomie mêlée d'un grain de malice, avec sa piété naïve, son désir insatiable de s'instruire et sa foncière honnêteté. A cette époque, bourgeois, artisans et paysans aspiraient d'un même désir à la liberté. Rien n'unit plus sérieusement les hommes qu'une grande, espérance; on voyageait, on buvait, on dansait, on fraternisait ensemble, et grâce à cette vie commune, la chanson populaire fleurissait dans toute l'Allemagne. Mais un concours d'événements très

divers amena sa décadence ; tout d'abord l'invention de rimprimerie. Chose curieuse et inévitable, lart merveilleux qui est devenu le plus puissant levier de la démocratie, devait porter un coup mortel à la poésie naïve du peuple. Quand le peuple sut lire, il cessa d'improviser, la feuille imprimée lui tenant lieu de mémoire et d'invention. Autrefois, il fallait savoir par cœur les vieux chants et en trouver de nouveaux pour toute occasion. Maintenant, les livres les apportaient par flots et non plus tressaillantes de vie comme sur deux lèvres épanouies, mais mortes sur une feuille poudreuse. Ainsi se perdit le don de l'improvisation, l'âme même de la chanson populaire.

Bientôt elle trouva un ennemi plus redoutable encore dans l'Eglise luthérienne. Luther, il est vrai, aimait là musique et la poésie en véritable enfant du peuple, mais il avait reçu l'éducation monacale et la chanson d'amour blessait le réformateur austère. Il y avait dans ses soupirs insinuants, je ne sais quoi de tendre et de hardi, de voluptueux et de païen, qui choquait sa conscience chrétienne; il croyait y sentir la révoltQ de. Satan. Luther sévit donc de toute son énergie contre la chanson d'amour et s'efforça de la remplacer par le cantique. Rien de plus logique à son point de vue. Il voulait apprendre au peuple la discipline séypre de la vie : le

316 HlStOlRE DU LIED.

Volkslied en était le joyeux épanouissement. Il fallait lui laisser lempire des âmes ou l'en chasser sans pitié. Cest ce qu'il essaya défaire. Cependant la chanson d'amour avait poussé dans le cœur du peuple des racines trop vivaces pour en être si facilement arrachée. Comment oublier ces refrains bien-aimés dont on avait bercé sa joie et sa douleur? Chaque fois que les feuilles commençaient à poindre sur les haies et que les merles chantaient le long des ruisseaux, ces paroles de désir et d'espérance s'éveillaient dans le cœur hardi des jeunes gens et dans le sein vierge des jeunes filles, comme la fauvette s'éveille dans dans son lit d'herbes odorantes au premier rayon de l'aurore. Que pouvaient toutes les défenses contre la magie du printemps et la magie de la musique? Les successeurs de Luther usèrent d'étranges expédients pour la combattre. Sachant que le peuple tenait encore plus aux mélodies qu'aux paroles, les pasteurs luthériens s'avisèrent de substituer aux vers amoureux de pieux cantiques et de les faire chanter au peuple sur l'air primitif. Ils allèrent même jusqu'à travestir les ballades en histoires édifiantes. Ces parodies ont parfois cette bonhomie naïve qui n'appartient qu'au bon vieux temps. Il y a une très jolie chanson, où le chasseur rencontre trois belles jeunes filles dans la forêt et en emporte une sur la

MOllT Et RÉSURRECTION DU LIÉD. Si)

croupe de son cheval. Le pasteur luthérien se garde de supprimer les troie belles jeunes filles, mais que sont -elles devenues sous sa plume orthodoxe? On ne leût pas deviné : lamour divin, la foi et l'espérance. Le chasseur chrétien prend la foi par la taille, la lance sur son cheval et l'emporte avec lui pour l'édification des fidèles. Ailleurs le poète luthérien s'empare d'une romance où un tiers surprend les adieux de deux amants. Dans la chanson populaire, le dialogue est vif, touchant, plein de larmes et de baisers. Dans la parodie luthérienne, cette scène d'amour se change en une petite discussion théologique entre l'âme et Dieu, sur le péché originel et la grâce. Ces billevesées ne sont amusantes que parce qu'elles montrent jusqu'où peut aller le pédantisme théologique, quand il veut mettre la poésie au service du dogme. En assistant à ces fâcheuses métamorphoses on se rappelle involontairement ces fées éblouissantes de jeunesse et de beauté, qui, à l'arrivée d'un vieillard renfrogné, se changent tout à coup en vieilles sorcières ridées.

Si puissante qu'était l'Eglise luthérienne elle ne put tuer la chanson populaire. Il fallut la guerre de Trente ans pour lui donner le coup de grâce. Cette tguerre errible fut pour le peuple allemand ce que la croisade des Albigeois avait été cinq cents ans plutôt pour la noblesse prp-

vençale. Elle détruisit une civilisation naissante comme on rase une forêt à coups de hache, elle foula dans la boue la fleur la plus délicate de l'esprit, la poésie. Trente ans de suite le fléau sanguinaire balaya rAllemagnedunordaumidi, et sans relâche les armées dévastèrent les cam^pagnes, abrutissant les hommes et corrompant les mœurs. Plus de fêtes au printemps et à la moisson, on ne dansait plus sous le tilleul^ on ne s'aimait plus, on ne chantait plus sinon des refrains infâmes. Les sources créatrices du génie populaire furent ensablées pour longtemps et lorsqu'elles jaillirent de nouveau ce fut une eau trouble et bourbeuse. Le peuple tomba de l'aisance dans la misère et de la misère dans la dégradation ; il lui fallut plus d'un siècle pour se relever. Il n'y avait plus de patrie, car l'Allemagne n'était qu'un vaste échiquier où les cabinets d'Europe jouaient habilement leur sanglante partie. La vie publique ayant disparu, chacun ne songe qu'à soi, l'égoïsme triomphe et l'inspiration meurt avec la sympathie.

Tandis que le peuple traqué et pillé vivait dans les campagnes comme les bêtes fauves, une légion de lettrés travaillait derrière les murs fortifiés des villes* C'étaient les successeurs des humanistes du seizième siècle, qui avaient mis à la mode le latin et le grec. Ils vivaient fort tranquillement au milieu de leur bibliothèque» li-

MORT ET Ré^U||^gCT9<^I9 913 LIED. $19

saie^t Virgile, Pétrarque et Ronsard, compo-' saient des hymnes aux princes et à l'empereur et jetaient des regards d'pnvie vers la cour du grand roi. Heureux ceux qui avaient pu faire un voyage à Paris et à Versailles, à la suite d'une ambassade ou d'un haut personnage. De retour chez eux, on ne les reconnaissait plus. Ils s'évertuaient à parler français, portaient l'habit brodé et rejetaient leur perruque à la façon des petits marquis. Bientôt on imita la cour de France en toute chose, la langue elle-même s'émailla de mots et de locutions françaises. Parmi ces savants dç cour, il s'en trouva qui entreprirent de relever la poésie déchue. Avec eux commence la poésie savante et artificielle, qui régna cent cinquante ans en Allemagne, jusqu'au jour où Goethe et sa génération en firent justice. On n'attend plus l'inspiration, on compte sur les bonnes règles ; on oublie le Volkslied pour copier les modèle^ français et italiens ; on ne dit plus ce qu'on a vécu, mais ce qu'on a lu; on ne chante plus, on écrit. En un mot la poésie cesse d'être naturelle et devient un procédé savant. Elle, qui fut naguère la fête de toute une nation, n'est plus que la vanité des pédants et le hochet des sociétés littéraires.

Dès lors un abîme se creuse entre la foule et les gens de lettres. Le Lettré, se targuant de son styl§ ampoulé, se met 9. inépriser rbominQ du

peuple ; Thomme du peuple, ne comprenant rien à la langue des lettrés, s'en défie et s'en moque. Il y a d'un côté des littérateurs sans intelligence de la vie populaire, de l'autre une nation livrée à elle-même, sans culture de l'esprit et sans aspiration idéale. Schisme fatal qui est la mort du grand art, car une poésie qui ne sort pas de l'âme du peuple comme un chêne vigoureux d'un sol riche, est un arbre planté dans le sable. Il y a des peuples qui sont parvenus à étouffer le génie poétique national, provincial et primitif sous l'orgueilleuse plantation de la littérature officielle. D'autres plus heureux, après avoir oublié pendant longtemps la grande poésie populaire pour des œuvres d'apparat, y sont revenus avec enthousiasme comme à la source première de toute beauté. L'Allemagne en offre un brillant exemple. Il y a du dix-septième au dix- huitième siècle, une lutte sourde entre la poésie savante et la poésie spontanée, puis une guerre ouverte qui se termine par une victoire éclatante 4e celle-ci et par la résurrection du vrai Lied. C'est à cette lutte que nous allons assister.

Le fondateur de la poésie savante dans l'Allemagne du dix-septième siècle et son représentant le plus remarquable fut Opitz. D'un mot j'aurai marqué sa place dans la littérature allemande en disant qu'il a été à la fois le Ronsard, le Malherbes et le Boileau de son pays. Le premier il

a imité les Grecs et les Latins, il a fixé la prosodie nouvelle et, comme on disait chez nous, donné des lois au Parnasse. Il n'eut pas le talent du premier, il eut le pédantisme des deux autres ; toute sa vie « il prosa de la rime et rima de la prose. V

Martin Opitz (né en Silésie , 1597) fut un enfant prodige. Dès qu'il sut lire il montra l'étoffe d'un savant. A quinze ans, il fit des vers latins qui émerveillèrent ses protecteurs au point qu'ils les publièrent ; et le voilà qui se sent poète illustre ni plus ni moins qu'un lauréat de concours de ce temps-ci. Ce premier succès le poussa-t-il dans la carrière poétique? Je ne sais; en tout cas, ce ne fut pas un excès d'imagination. A vingt et un ans, il fit son entrée à l'université de Francfort sur l'Oder. Sa conduite fut exemplaire, son zèle infatigable; il ne vécut guère avec la jeunesse et ne fréquenta que les savants. A vingt-quatre ans il devint poète de cour du duc de Liegnitz, et l'année suivante professeur de philosophie et des belles-lettres à Weissenburg, en Transylvanie. Depuis ce jour sa vie paisible fut une suite de succès ; l'empereur Ferdinand II le couronna de sa propre main et, lorsqu'il mourut, toutes les sociétés savantes le pleurèrent comme un second Horace.

Opitz ne fut qu'un grand savant et un habile versificateur. Il eut cependant deux grands mé-

3M IffSTOIfliC: BU MiBD.

rites ; il maintint autant que possible, la pureté de la langue dans un temps où la conversation et les livres fourmillaient de mots français et italiens, puis il donna aux vers allemands la rigueur prosodique qui leur manquait. Mais, en somme, il représente bien le type du poète officiel, âme médiocre, parfait courtisan qui sait se pousser dans le monde et fait de sa gloire l'instrument de sa fortune ; en cela il n'était que le fils de son temps. Premier signe du poète officiel : point d'indépendaiice dans le caractère. Opitz passa sa vie à la suite des princes, il les flatta et les combla déloges, même lorsqu'ils agissaient contre sa conviction. Protestant convaincu, il resta de longues années au service du burgrave de Dohna, persécuteur impitoyable des protestants. Un jour, ayant composé un chant où il appelait ses compatriotes à la liberté, il n'osa pas le publier, car il aurait pu choquer son Mécène, et puis ne fallait-il pas être le très fidèle et très obéissant serviteur de l'empereur Ferdinand II qui avait placé sur sa tête la couronne de lauriers ?

De plus, il partage avec le poète officiel l'absence d'une haute originalité d'esprit, d'un sentiment profond, d'une imagination puissante. Car une seule de ces qualités suffirait pour lui faire prendre en pitié la poésie d'apparat et le dégoûter à jamais des faciles succès de la flat^

MORT EN pÉ^URR^iqTIO^ DjO LIED. ^3

tepie. Opitz n'a rien senti, rien vécu. Il connaît Horace à fond et fort peu l'homme ; il invoque les dieux de la mythologie grecque; mais il n'aime point la nature. Dans ses Odes et Chants il imite visiblement les odes d'Horace au printemps. Ce n'est pas la brise qui fait fopdrQ }a neige, c'est Favonius. Le poète silésien se console de la longueur de ses épreuves avec Ulysse qui erra dix ans avant de retrouver son Ithaque et que ni la bouche séduisante de Circé, ni 1^ voix des sirènes n'ont perdu. L'honnête savant se caloipnie; il n'a jamais connu de Circé et jamais il n'a risqué de perdre la raison. Ailleurs il vante avec le poète dAug\xBteYaureamediocritas. Lui, le savant illustre, le professeur comblé d'honneurs, le poète de cour chargé de cou-? ronnes, il se trouve bien là où il est et il ne veut pas élever plus haut ses ailes; il se félicite de ne pas s'être embarqué sur la haute mer où il y é^. tant d'écueils. Il préfère à l'or et aux richesses, qui? La bergère Phillis qui n'a jamais existé. A l'entendre soupirer aussi froidement on conseillerait volontiers à cet amoureux transi ce que Goethe souhaitait à certains poètes langoureux, de faire la connaissance d'une belle fille, bien accorte et bien amoureuse, pour qu'ils sachent une bonne fois ce quQ c'est qu'une femme. Mais Opitz croirait déroger; dès qu'il prend la, plume, il oublie qu'il est homme et s'imagine qu'ainsi il

devient poète. Sa poésie est dans les livres au lieu d'être dans la nature vivante, il a beau s'écrier qu'il va quitter Platon pour courir les champs, on ny croit pas. Il n'a jamais trempé ses lèvres dans les ruisseaux dont il vante la fraîcheur, et ce pêcheur dont il parle il ne l'a vu que dans l'ode d'Horace à Sestius. Hélas ! combien de poètes qui font encore comme lui, qui pâlissent sur les livres pour y trouver l'inspiration, et ne se doutent point qu'elle voltige sur leur toit avec un essaim d'hirondelles, ou qu'elle passe sous leur fenêtre avec la chanson d'une pauvre fille.

En face de ce poète officiel qui ne sortit guère de son cabinet que pour respirer la lourde atmosphère des sociétés littéraires et l'air renfermé des cours, il y eut un poète libre, un enfant de la nature, bien moins célèbre de son temps, mais cent fois plus inspiré. C'est le doux, l'aimable, le profond Paul Flemming. Si les Allemands ont fini par triompher en poésie du pédantisme de l'école, de la tyrannie de l'étiquette et du charlatanisme littéraire, ils le doivent surtout au morcellement de leur patrie, qui empêcha la centralisation, c'est à dire le despotisme intellectuel d'une ville , d'une cour, d'une académie ou d'une coterie quelconque sur le reste du pays. Chaque fois qu'une école philosophique ou littéraire se forme quelque part et

MORT ET RÉSURR£GT1(»4 DU LIED. 525

s'eflForce d'accaparer tous les esprits, on voit poindre dans une autre coin du pays une école rivale, qui puise dans d'autres mœurs, dans d'autres aspirations un esprit opposé et combat la première à outrance. Elle succombe dans la lutte, ou triomphe, mais alors, à son tour de se défendre contre une phalange d'esprits nouveaux qui ne tarderont pas à l'attaquer. De là des chocs incessants d'où jaillissent la lumière et le progrès. Dans l'histoire de la poésie ces luttes sont moins apparentes, mais elles n'en existent pas moins. A peine Opitz avait-il fondé en Silésie l'école du lyrisme savant, et déjà surgit dans l'Erzgebirg un poète indépendant qui ramène le Lied à la vérité du sentiment et à la grâce de la forme.

Entre la vie de ces deux hommes, quel éloquent contraste ! L'un aspire aux honneurs et aux succès, l'autre n'est fier que de sa liberté. Paul Flemming (né à Hartenstein, 1609) était le fils d'un pasteur. Dès son enfance, il respira dans les montagnes et sur les bords de la Moldau un air plus vivifiant qu'Opitz. A vingt ans, il étudia sérieusement la médecine à Leipzig, mais plus encore la poésie. Déjà la gloire lui souriait, quand tout à coup il se décida à quitter sa patrie. 11 n'avait nulle envie de briguer la faveur des princes, il étouffait au milieu des courtisans, son esprit le portait plus

3^ HISTÛIRB DU UBD.

haut, son cœur lentraînait loin de rAUemagne avilie vers des peuples plus fiers, vers la nature superbe de TOrient. Il demanda une place dans l'ambassade que le duc de Schleswig-Holstein envoyait en Russie et en Perse, pour nouer des relations commerciales avec ces pays. Il partit avec elle et passa quatre ans tantôt à Moscou, tantôt à Réval, tantôt en Circassie au bord de la mer Caspienne. C'est un spectacle curieux que celui d'un poète allemand du dix-septième siècle qui, dégoûté du prédantisme et de la servilité de ses contemporains, va s'enfouir au fond de l'Asie pour retrouver dans son cœur la patrie allemande qu'on ne connaissait plus en Allemagne, Du reste son esprit était ouvert à tout ce qu'il y a de grand et de beau sous le soleil. Il jouissait largement de la vie sans jamais se laisser aller à la débauche; il ne dédaignait pas le plaisir et chantait ses bonnes fortunes avec une aimable naïveté. Flemming ne fut pas insensible au^ç sirènes de l'Asie, aux belles Circassiennes. « Nous ne pouvons pas nous comprendre, dit-il, mais nos yeux se parlent d'autant mieux. » Puis soudain son cœur de Germain se trahit dans un soupir : « Mais la grande joie d'amour n'est que dans l'amour éternel, p Les Circassiennes ont beau être séduisantes, il regrette sa patrie, sa Moldau, son Hartenstein, il voudrait « y murmurer un chant, non de guerre, mais de paix.

MORT ET RÉSURRECTION DU LIEt). S27

un chant dans lequel il y aurait du ciel, qui sen*tirait la divinité, qui remuerait le coUrage et le sang. » Il revint en Allemagne , se fiança avec une jeune fille de Ré val et alla s'établir comme médecin à Hambourg, quand une maladie aiguë l'enleva à sa patrie. Il n'avait que trente et uii ans.

Paul Flemining occupe une place d'honneur dans l'histoire du Lied. L'école d'Opitz aurait voulu confisquer la poésie au profit des savants^ la réduire à un exercice de rhétorique en beaux vers et creuser par là un abîme fatal entre le peuple et l'homme de lettres^ entre le chanteur populaire et le poète cultivé. Nous verrons plus tard Goethe franchir cet abîme d'un saut hardi, aller droit à la chanson populaire, la réveiller de son long sommeil et la ranimer plus belle au souflBle de son génie. Flemming ne semble pas avoir soupçonné son existence, mais il tend au même but que son incomparable successeur. Il franchit l'abîme en le contournant et revient à la nature par le sentiment. Son impressionnabilité, sa sympathie pour les hommes le gauvent du pédantisme scolastique qui perdit tous ses rivaux. S'il n'a pas bu à la source vive de la poésie populaire, il a du moins puisé largement dans le grand fleuve de la langue vulgaire; son vocabulaire y a gagné cette flexibilité et cette richesse, qui permettent à l'expression de ^e

328 HISTOntE DU LIED.

plier à toutes les nuances du sentiment. Les poésies d'Opitz ressemblent à de bons exercices ; parmi celles de Flemming, il y en a beaucoup qui sont de vrais Lieds, coulant de source, faciles de forme, profonds de pensée et d'une harmonie si musicale, qu'ils semblent contenir d'avance la mélodie que fera éclore le musicien. Quoi de plus tendre et de plus délicat par exemple que la strophe finale d'une élégie sur la mort d'un enfant :

Noos posons sur ta fraîche tombe Doux enfant, ta corbeille en flenrs.

Nous en semons... O tombe, tombe.

Sur lui, douce anémone en fleurs !

Dors, enfant, dors ; que sur ta joue La rose brille encor longtemps. Qu'autour de toi toujours se joue La tiède haleine du printemps !

Cette strophe est digne d'Uhland. Encore un peu plus de variété dans le rhythme, de mélodie dans le vers, de promptitude dans l'association des images, de divination dans le sentiment et le Lied de Goethe sera là. Paul Flemming est un lyrique dans la plénitude du mot. Il ne chante que lorsque son âme déborde d'un monde de pensées nouvelles, et alors il commence, sans réfléchir, par celle qui veut sortir à toute force et qui la première s'impose à sa bouche. Ainsi

MORT BT RÉSURRRCTTOR Dt LIED. Si9

qu'il reçoive d'une femme aimée l'aveu d'un amour sans réserve, il s'écriera :

Connaître un cœur fidèle et sur»

Oh ! c'est le trésor le pins par !

Dis-moi qu'un cœur fidèle t'aime»

Je te saluerai comme un roi« Je suis heureux dans la douleur suprême; Un cœur fidèle bat pour moi.

Ailleurs, ce début ex-abrupto qui d'un coup nous met dans le secret d'une âme en travail est encore plus frappant. Flemming fut méconnu par ses contemporains, justement parce qu'il fut simple et vrai, dans un temps où la poésie tournait à l'emphase et à l'hypocrisie. On portait Opitz aux nues et Ton connaissait à peine Flemming qui pourtant se sentait cent fois plus d'âme et de talent. Parfois môme on le dénigrait, et alors le jeune poète tombait dans un profond découragement. Quoi qu'on en dise, il y a des génies, il y a même des talents incompris ; c'est le sort de tous ceux qui tiennent à l'avenir plus qu'au présent , et certes , cette solitude morale est une des épreuves les plus difficiles à traverser. Paul Flemming en sortit vainqueur, témoins ces vers qui prouvent combien il y avait d'énergie dans cette âme si sensible :

SB

3S0 filSTOIHE DU LIBD.

Sois courageux quand même ! et quand même invaincu ! Ne cède pas aux forts, sois plus grand que l'euTie, Trouve ta joie en toi, vis fièrement ta vie. Quand même sur ton front l'orage est suspendu. Heur ou malheur, qu'importe ? embrasse-les sans crainte.

Ne te repens jamais, accepte ton destin;

Accomplis ton devoir sans songer à demain.

Un jour reflamboira ton espérance éteinte

Si maintenant la nuit pèse sur ton chemin.

Quoi ! tu te plains du sort P Vain mot ; l'homme en lui-même

Forte son infortune on son bonheur suprême. Four marcher en avant, ah ! rentre au fond de toi. Étouffe dans ton cœur ta douleur moribonde ; Heureux, heureux celui qui triomphe de soi. Il triomphe de tout; à lui le vaste monde!

Tel fut Paul Flemming, un des plus nobles talents lyriques, un des caractères les plus aimables de l'Allemagne. Né dans le siècle le plus prosaïque et frustré de sa gloire, il n'en conserva pas moins cette inaltérable sérénité qui repose l'âme encore aujourd'hui, comme la lumière égale et tranquille d'un ciel sans tache. Nature à la fois ouverte et profonde, douce et ferme, il sut vivre gaîment parmi les hommes pn serrant au fond de son cœur l'essence divine des sentiments les plus purs. « Cette âme généreuse, dit Wilhelm Schlegel, aspirait avec joie et de toutes ses forces à la lumière du soleil;

écumante, elle débordait comme le noble suc de la vigne dans une coupe trop pleine ; elle jaillissait comme une source vivante. » Plus belle encore est Tépitaphe que Flemming se fit à luimême quelques jours avant sa mort : « Jetais libre dit-il, j'étais à moi! » Grande parole pour qui en saisit toute la portée. Combien d'hommes qui se vantent d'être libres et qui pourtant ne s'appartiennent point; dont les sentiments, les pensées, les actions et toute la vie ne sont qu'imitation, chimère, écho affaibli du vain bruit qui les entoure. Quand Flemming s'écrie : J'étais àmoi! cela veut dire : toutce que j'ai senti, vécu, pensé, je l'ai senti, pensé, vécu par moimême; mon âme est mon œuvre et non celle des autres. Gloire nulle, sans doute, pour la^grande masse des hommes puisqu'elle est sans vanité. Son auréole ne brille pas aux yeux du vulgaire, son doux éclat ne se répand que dans le sanctuaire de la conscience et ne peut tenter que le mâle orgueil d'un homme digne de ce nom. Mais elle n'en est que plus belle aux yeux du penseur, car seule elle donne à l'homme la pleine jouissance de son être intime et au poète la conscience de sa force.

Malheureusement, l'exemple de Flemming fut perdu pour ses contemporains. Ils restèrent ce qu'ils étaient, versificateurs pédants et froids plagiaires. Hoffmann de Hoffmannswaldau (né

332 HISTOIRE DU LifiD»

à Breslau, 1618) fonda la seconde école silé* sienne. Opitz avait imité les anciens et les Français, celui-ci s'inspira des Italiens ; sous prétexte de remédier au pédantisme de ses devanciers, il tomba dans une sensualité grossière, sans grâce, ni passion et jusque dans l'affectation du libertinage. Il crut rendre ses droits à l'imagination en surchargeant ses vers d'ambre, de nectar, de saphirs, de pourpre et de soie, de marbre et d'albâtre. Peine perdue ; son cœur était froid, son imagination corrompue et le célèbre poète silésien no fut au fond qu'un honnête président du conseil de Breslau, doublé d'un brillant épicurien.

Nous avons vu dans Flemming la réaction du sentiment contre le pédantisme de l'école. On peut opposer Gûnther à Hoffmann de Hoffmannswaldau comme la passion vraie à la dépravation de l'esprit. Il revint à la nature par la fougue de son tempérament. Sa destinée fut tragique ; il tenta d'être un vrai poète malgré son père et malgré son siècle; cette lutte lui coûta la vie. Gûnther naquit à Striegau, en Silésie (1595); son père était médecin, esprit étroit, cœur dur et implacable. Les années d'enfance furent les plus heureuses de sa vie, il s'en souvient plus tard avec attendrissement. En hiver, tremblant de froid, accroupi derrière le poêle» il écoutait les contes de la vieille Mar-

MORT ET AÉSUKREGTIOIV MJ LIED. 333

guérite ; c'était sa seule amie. << Jamais les plus beaux syllogismes, dit^il, ne m'ont causé tant de plaisir. » Il avait quatorze ans quand un ami de son père, frappé de son intelligence, le prit chez lui et le mit à l'école. A vingt ans, il se rendit à l'université de Wittemberg pour étudier la médecine, mais il n'y fit que des vers. Il s'éprit follement de la fille du docteur Jachmann, qu'il chanta sous le nom de Léonore. La jeune fille prêta l'oreille à ses déclarations passionnées et lui promit sa main, mais, quelques mois plus tard, elle en épousa un autre. Gunther n'éprouva nulle colère, mais une douleur violente, profonde, irrésistible, un déchirement de tout son être. Ge coup avait suffi pour briser le ressort de cette nature ardente mais faible ; la série de ses malheurs avait commencé. Pour s'étourdir il se plongea dans les dissipations de la vie d'étudiant, il chanta le plaisir sans frein aveo autant de feu qu'il avait chanté l'amour pur. A cette nouvelle, son père irrité lui refusa tout secours et déclara que tout était fini entre eux, que jamais il ne reconnaîtrait pins son fils. Il tint parole. Sans protection, sans état, sans ressources, Gunther se fit poète d'occasion ; à cette époque c'était une sorte de position sociale. On improvisait aux baptêmes, aux noces, à toutes les fêtes, on faisait des vers pour les riches et les nobles et Ion vivait au jour le jour.

334 HISTOIRE DU LIBD.

Ce que devenait la dignité dans un pareil métier, il est inutile de le dire. Eh bien, chose remarquable dans ce dangereux gaspillage de l'âme et de l'esprit, Gûnther resta poète, il ne s'avilit point parce qu'il ne s'abaissa jamais jusqu'au mensonge. En relisant ces œuvres d'un jour, depuis longtemps oubliées, on ne peut s'empêcher d'admirer la chaleur d'âme avec laquelle le pauvre improvisateur relève les situations les plus banales.

Son caractère ouvert et facile lui valut beaucoup de protecteurs, mais son esprit mordant qui se déchaînait sans pitié contre les pédants et les pieds plats lui suscita des ennemis acharnés. Après bien des efforts, son ami Burkhard- Mencke crut avoir trouvé pour lui une position à la cour de Saxe. Une intrigue de courtisans la lui fit perdre sans retour.

Sur ces entrefaites, Léonore, qu'il n'avait cessé d'aimer en secret, était devenue veuve. Un rayon d'espérance rentra dans le cœur du malheureux. Use cramponna à cet amour comme à une planche de salut; elle devait sombrer sous lui comme toutes les autres. Léonore, il est vrai, touchée d'un amour qui avait survécu aux plus rudes épreuves, consentit à l'épouser ; mais il lui fallait un gagne-pain. Il résolut d'achever ses études pour devenir médecin, et se rençlit à BreslaU, où d'anciens amis le reçurent

à bras ouverts. Mais au moment où il allait essayer de pratiquer, il tomba malade et bientôt il fut dans la misère. Désespéré, il écrivit à Léonore une lettre d adieu : « Chère enfant, lui dit-il, reprends ton cœur et ne t'inquiète pas de la douleur avec laquelle je te le renvoie. Ce cœur est trop noble pour rester mon compagnon. y> Sentant qu'il ferait le malheur de celle qu'il aimait, il avait eulaforce de renoncer à elle. Mais ce dernier effort l'avait épuisé. Une fois encore il ramassa tout son courage et tenta une réconciliation avec son père. Mais cet homme, inflexible dans son ressentiment, refusa même de recevoir son fils et lui interdit pour toujours le seuil de la maison paternelle.

Ce coup l'acheva. A partir de ce jour il erra au hasard en Silésie et alla mourir à léna de misère et de désespoir, à l'âge de vingt-huit ans.

Goethe fut un des premiers à reconnaître le mérite de Gûnther (1). Après avoir montré qu'il réunissait toutes les qualités qui font le poète, il ajoute :« Il ne sut pas se dompter, c'est pourquoi sa vie et sa poésie lui fondirent dans la main. » On peut croire en effet que né dans des circonstances plus heureuses et doué de plus d'énergie , Gûnther eût renouvelé la poésie ly-

(i)' Fiction et Vérité. Livre ?ii.

53« HISTOIRE BV LIED.

rique dans sa patrie. Malgré Tinégalitâ et ritnperfection de ses œuvres, il faut le placer immédiatement après Flemming dans l'histoire du Lied. Comme lui, il prépara Goethe. Flemming revint à la nature par la délicatesse et la profondeur d'un sentiment original, Gûnther par la fougue de la passion. Chez tous deux on sent dans l'accent du vers non la facture habile, mais la palpitation d'une âme. Tous deux sont également sincères; leur poésie n'est pas une fiction, mais une confession, et chez Gûnther elle est plus complète, plus hardie encore. Il a écrit avec son sang toutes les erreurs et toutes les infortunes de sa vie. Tous ses vers à Léonore ont cet accent de vérité qui ne trompe jamais. Après la trahison, il revient a l'arbre qui a entendu leurs premiers serments.

Vois ces gouttes qui découlent De l'écorce des bouleaux, Vois, ces pures larmes roulent Pour mon amour, pour mes maux.

Jadis sous ce frêle ombrage Tu m*as juré devant Dieu, D'être à moi ; mais, cœur volage, C'était pour me dire adieu 1

Ah ! les arbres insensibles Pleurent... tu ne pleures pas!

MORT £T JIÉSURIIBCTIOM IMJ LIED. 337

Et à la fin:

Je veux fuir dans les ruines^ M^égarer dans les Talions, Les colombes orphelines Seront mes seuls compagnons.

Sous la nuit des i»)irs feuillages Je yeux cacher ma douleur.

Un tombeau de fleurs sauvages Me fasse oublier ton cœur!

La douleur et l'effroi d'une âme juvénile qui doute pour la première fois de l'amour et du bonheur résonnent dans ces strophes, émouvantes comme un sanglot et douces comme une mélodie populaire. Le déchirement fut bien plus terrible quand Gûnther dut quitter Lëonore pour la seconde fois, le cri de désespoir qui lui échappe alors est terrible. Cette fois-ci il a vu pleurer celle qu'il aime et ces larmes adorées, ces larmes qu'il ne verra plus le rendent fou.

Ah ! tais-toi donc, ô moitié de mon âme. Tes pleurs si doux sont le sang de mon cœur ! J'erre au hasard, je tombe, je me pâme, Je n'aime plus que ma propre douleur.

De notre amour rétoile tutélaire Brûle mes yeux de sa triste lumière.

Quelquefois il est soumis et résigné dans le malheur, il parle à Dieu comme à son père, et alors son chant est doux comme la prière d'un

enfant. Mais quand la coupe de la colère céleste se vide sur lui, quand l'injustice est trop forte, il se révolte superbe, audacieux, indompté. La malédiction de son père le frappa sur la fin de sa vie comme la foudre qui tombe sur un voyageur essoufflé par la tempête. Un autre eût roulé par terre, mais lui, non. Avant de rendre le dernier soupir, le poète outragé se redresse encore unefois dans toute sa fierté. Ce Dieu qui l'accable et qui va le juger, il ne lui demande point grâce, il le brave en face :

J'entends, ô juste Diea ! la voix de ton tonnerre, Tu ne m'écoutes plus, si forte est ta colère. Maudit, je dois subir l'éternel cliâtiment. Je dois, ii faut, je veux. Je veux! j'en fais serment ! Je brave ton courroux, je ne veux pas de grâce. Ton arrêt me grandit plus qu'il ne me terrasse. Es-tu mon pèreP Non. Grand juge, prends ta loi, B«nie d'abord ton fils, et puis... repousse-moi!

Tout le renia, son père, ses contemporains, sa destinée. Abandonné de tous, coupable envers lui-même, désespéré, il succomba à tant d'épreuves, victime de ses passions, si l'on-veut, mais victime aussi de son siècle. Gûnther est un précurseur de ces esprits révolutionnaires qui surgirent quarante ans environ après sa mort et qui s'intitulèrent génies originaux, jetant à bas toute règle et n'écoutant que leur inspiration. A

MORT ET BÉStRRECTION DU LIED. SSd

une époque OÙ la religion tournait au formalisme, la vie sociale à l'hypocrisie, la poésie au pédantisme, il osa ne croire que ce qu'il sentait, vivre franchement selon ses passions et» ne chanter que ce qu'il avait vécu. Il eut le courage d'être ce que Goethe appelait une nature, un tempérament original qui ne craint pas de se manifester. C'est par là qu'il tranche sur ses contemporains, c'est par là qu'il agit puissamment sur les esprits d'élite. Car ils ne purent le lire sans en tirer cette grande leçon , que la sincérité envers soimême et envers les autres n'est pas moins digne du poète que de l'homme.

Vers le milieu du dix-huitièipe siècle un souffle nouveau passe sur la société ; tous les esprits jeunes et généreux se réveillent en sursaut et secouent la torpeur de l'esclavage. Frappés de mille raj'ons à la fois, ils aperçoivent le monde, l'homme, la religion sous un jour plus éclatant. Heure décisive dans l'histoire du génie germanique, comme dans celle du génie français, et qu'on ne peut passer sous silence lorsqu'on suit d'un œil attentifles destinées de la poésie lyrique. Pendant tout le dix-septième siècle, les hommes avaient supporté patiemment la tyrannie de l'État et de l'Église. A l'élan prodigieux de la Réforme avait succédé une morne prostration. Dans l'Allemagne du sud les jésuites tout puissants gouvernaient l'État, corrompaient les fa-

340 HISTOIRE DU LIEI>.

milles et menaçaient les princes récalcitrants ; dajpis le Nord les luthériens rétrécissaient les esprits et désenchantaient la vie. Mais bientôt le génie protq3tant se redressa dans toute sa force, et non plus le protestantisme du seizième siècle qui se contentait de nier Tautorité du pape, mais un protestantisme bien plus logique et plus plus hardi» qui osait nier toute autorité, la lettre en religion, le droit divin en politique, la tradi* tion en philosophie, les règles de goût en poésie. Dans la science, dans Tart, dans la vie, partout : révolution. L'Allemagne commença par la révolution esthétique et donna le signal d'un affiranchissement définitif de Fart. Depuis la mort de Luther la poésie n'avait été que l'humble servante de l'Eglise ou l'histrion d'une caste. Mais cette noble esclave allait reconnaître sa nature divine, briser les chaînes de ses oppres* seurs, et libre de nouveau, s'élancer à la conquête du monde. Cette révolution ne fut pas l'œuvre d'un jour. Elle eut ses prophètes, ses avant* coureurs, ses tribuns, ses fanatiques, ses dictateurs; et à travers bien des tempêtes elle aboutit à la liberté, je veux dire : à l'abolition des règles mesquines et à la proclamation des grandes lois du beau. Voici, en peu de mots, les phases prin* cipales et les résultats définitifs de cette révolution.

Le premier grand nom, qui arracha l'Allé

MORT ET RÉSURRICTION Dt LIED. 341

magne à son indifférence poétiqiie, fut celui de Klopstoclc. Ses Od^s et sa Messiade transportèrent la jeunesse. Elles venaient à temps pour fermer la bouche à Gottsched , le fidèle disciple de Boil^iu, qui, depuis des années, s'érigeait «e^a législateur du Parnasse germanique. Klopstock, il est vrai, n était ni un grand créateur, ni un artiste accompli , mais il avait ce qu'il fallait pour vaincre, ce qui manquait à tous, et ce dont tous avaient soif : l'enthousiasme. Il le puisait à deux sources , dans la religion et dan^ le patriotisme, non pas dans la religion offîcielle, mais dans «elle de son cœur, dans la foi libre de l'âme ; non pas dans le patriotisme de coi^ et de commande, mais dans la grajxde Allemagne, dans celle qui avait combattu avec Arminius et Luther. Ces effluves de sentiment religieux, ces torrents de patriotisme, il les exhalait en hymnes, en odes, en dithyrambes, suivant pieusement les traces de Pindare, de David, d'Ossian. Le premier il employa l'hexamètre et toutes sortes de vers grecs, et ponr donner plus d'importance à la pensée il se passa de la rime. Ses Odes sont des tourbillons de pensées, où retentit l'harmonie monotone d'un seul et vaste sentiment. Se plonger avec déMre dans les splen^ deurs du ciel , s'abîmer avec im cri d'admiration dans la majesté infinie de la divinité, voilà sa plus haute jouissance. Sa génération le porta

aux nues, parce qu elle sentait en lui la force débordante de l'enthousiasme. Il le méritait; il avait tué 1 école du bon sens par 1 école de Tinspiration , il avait relevé la dignité du poète en demandant qu'il fût comme un prêtre au milieu de son peuple.

Wieland, l'antagoniste de Klopstock, esprit épicurien, réaliste, mondain, élargit l'horizon poétique de ses compatrotes d'un autre côté. Par ses romans il leur ouvrit une échappée sur le monde serein de la Grèce antique, par sa traduction de Shakspeare il leur dévoila pour la première fois la haute tragédie de caractère , la véritable tragédie humaine. Mais le grand initiateur de la pensée allemande au dix-huitième siècle, le plus puissant révolutionnaire de ce temps fut l'incomparable Lessing. Esprit critique, lumineux, droit et hardi, âme noble et courageuse sans l'ombre de sentimentalisme, il attaqua tous les faux dieux de l'époque et les renversa sans pitié. La tragédie classique, la Bible, la poésie bâtarde essuièrent ses coups redoublés. Pédants, cagots et intrigants reculèrent effrayés devant ce lutteur infatigable. Il ne craignit rien et ne ménagea personne, n'ayant qu'un culte, celui de la vérité, et qu'une ambition, celle de la défendre. Et la vérité pour lui n'était pas une formule toute faite, mais un domaine infini où l'on peut toujours avancer sans

jamais arriver au bout. Il faut l'entendre parler lui-même de cette vérité qui fut le plus grand amour de sa rude vie. « Ce qui fait le mérite de rhomme, dit-il, dans sa polémique contre le pasteur Goeze , ce n'est pas la somme de vérité qu'il possède ou qu'il croit posséder^ mais l'eflFort sincère qu'il a fait pour la conquérir. Car ce n est point par la possession, c'est par l'ardente investigation de la vérité que nos forces se développent et que nous approchons de la perfection. La possession rend indifférent, paresseux et fier. Si Dieu m'offrait dans sa main droite toute la vérité et dans sa main gauche l'amour éternel de la vérité, fût-ce à la condition d'errer toujours et s'il me disait : choisis ! — je saisirais humblement sa main gauche et je dirais : Père, donne! car la vérité pure n'est que pour toi seul. 3> C'est dans cet esprit de recherche infatigable que Lessing aborda la religion, la science et l'art , et partout il montra le chemin du salut, partout il fraya la route aux générations nouvelles. Pour commencer, il donna le premier coup à la tragédie classique et à ce qu'on pourrait appeler le genre Louis XIV en poésie ; ce fut son coup de grâce. Après la dramaturgie de Hambourg aucun Allemand n'eut plus envie de la prendre pour modèle. La règle des trois- unités, les vers alexandrins et les héros grecs travestfs en galants gentilhommes de Versailles perdi-

su BiSrOfl^B DU LIED.

font en un jour leur lustr© séculaire. On les jeta au grenier comme des marionnettes usées et Ton s'étonna fort de s'en être amusé si longtemps. Dès lors, tous les poètes qui se sentaient quelque vigueur dans Tâme se plongèrent dans- Shakspeare, malgré Voltaire et le grand Frédéric. Par le Laocoon enfin, Lessing jeta sur la nature intime de la poésie un trait de lumière, qui fut une véritable révélation. Jusqu'alors critiques et poètes confondaient à l'envi la peinture et la poésie, et s'appuyaient sur l'adage d'Horace : ut pictura poesis. Le poète se fatiguait à décrire et mettait sa plus haute ambition à rivaliser avec la palette du peintre. Lessing, partant de la comparaison entre le morceau de Virgile sur la mort de Laocoon et le groupe de marbre sur le même sujet, prouva que le poète procédait tout autre- -ment que le sculpteur et le peintre. Les arts plastiques se développent dans l'espace et parlent aux yeux. Ils ne peuvent représenter une action que dans un moment donné, mais ils la représentent dans tous ses détails avec une extrême vivacité. La poésie au contraire se développe dans le temps et s'adresse à l'imagination. Elle peut représenter une action dans la série deia moments qui la composent, elle peut, elle doit même nous en montrer l'origine, le développement et l'issue. Qu'elle se garde donc de

MORT ET MsiJtlRECÏtlOl!^ l^U LIED. UB

rivaliser avec la peinture, qu'elle nous fasse Voir l'âme elle-même en action. De Tactioû extérieure ou intérieure, visible ou invisible, mais de l'action, encore de l'action! et toujours de l'action! Telle était la devise de Lessing en poésie. En énonçant cette idée, il avait jeté les fondements de l'esthétique, prouvé le néant de la poésie descriptive et fait du drame le couronnement de l'édifice des arts (1).

Lessing avait commencé la réforme poétique par la critique de tous les préjugés. Herder continua son œuvre par l'admiration passionnée des chefs-d'œuvre éternels, par la divination prophétique du vrai beau et par l'enthousiasme hutnanitaire. Si cet homme avait vécu sous les rois d'Israël, il serait devenu prophète fougueux de la trempe d'Ezéchiel ou d'Isaïe. Né dans un siècle de critique et de philosophie, il devient cosmopolite ; c'était se montrer prophète aussi. Avant lui, personne, ni en Allemagne, ni ailleurs, n'avait franchi complètement les bar-

(1) On ne saurait trop recommander à tous ceux qui s'intéressent à Lessing le livre classique de M. Adolphe Stahr : Lessing, sein Leben und seine Werke (Lessing, sa Vie et ses Œuvres). Berlin, Guttentag, 4" édition, 1868, qui a conquis en Allemagne une célébrité digne du grand champion de la liberté et de la vérité. M. Stahr, un des écrivains les plu^ distingués de TAliemagne contemporaine, y raconte avec émotion la vie militante de soh héros, et juge son œuvre avec une intelligence supérieure. Si Lessing est devenu populaire dans les familles et dans les gymnases allemands, il le doit en grande partie à cetie Mogi'aphie) tthdf-d'œuvre de style, de pensée et de conyictioB.

rières de la nationalité. Herder, doué dune compréhension plus vaste et vraiment universelle, s'appliqua à saisir le génie de chaque nation avec amour, avec passion ; le premier, il conçut l'histoire comme le développement éternel de l'humanité, où chaque peuple n'est qu'un acteur dans un drame sans fin ; le premier, il conçut la poésie, non comme une invention ingénieuse des âges civilisés, mais comme la langue maternelle des peuples ; le premier il prononça cette parole féconde : la vraie poésie, c'est la poésie primitive ; le premier, il osa dire aux poètes : prêtez l'oreille aux chants populaires de toutes les nations, voilà vos maîtres; le premier, il fit entendre au monde ravi ces vote despeuples, voix magiques, voix immortelles si longtemps oubliées. Homère, la Bible, Shakspeare et les chants populaires, tels étaient les modèles dont il célébra les beautés victorieuses avec on enthousiasme prophétique. C'était frayer aussi large que possible le grand et beau chemin qui conduit à la nature, à la simplicité. C'était plus qu'une grande découverte, c'était une grande action, qui ne demandait rien moins que le courage du génie. Nous ne tarderons pas à voir qu'elle eut sur le développement de la poésie lyrique une influence incalculable.

Dans ce mouvement révolutionnaire qui entraînait alors toute la j eunesse, on peut distinguer

quelques grands courants d'idées, qui renouvelèrent l'art tout entier. D'abord, l'idée mère de la philosophie et de l'esthétique herdérienne, l'idée de l'humanité une, solidaire, fraiternelle et indéfiniment perfectible. Quelle vision éblouissante pour l'œil du penseur et du poète ! Toutes ces nations jusqu'alors séparées, ennemies, entrechoquées pêle-mêle, à travers les siècles, dans la haine et le sang, ralliées soudain comme des sœurs héroïques sous le signe vainqueur de l'esprit humain ; l'Inde rêveuse et panthéiste, la Grèce amante du beau, Rome conquérante, Germains et Gaulois se donnant la main et se léguant de siècle en siècle la pensée religieuse et poétique. Devant ce spectacle, les barrières qui séparaient les peuples devaient tomber comme sous une baguette magique. L'histoire avait un sens nouveau : le progrès ; l'humanité un but sublime : l'union de ses forces; l'enthousiasme une flamme plus divine pour se raviver : la fraternité universelle. Était-ce autre chose au fond que la justification philosophique du rêve céleste de Jésus ?

Cette idée plus large de l'humanité devait enfanter un idéal plus grand de l'homme. Jusqu'alors l'individu s'était développé dans un sens exclusif; il apprenait son métier et se moquait du reste. On était soldat, courtisan, avocat, médecin, savant peut-être, on ne son-

geait pas à être hôïûme. Le poète, le philosophe môme, qui paf nature devraient gelever pluâ haut, ne sortaient que raremônt de Tornièré du métier. Mais maintenant qu'on connaissait l'humanité sous tant de faces, maintenant qu'on la vénérait dans Socrate aussi bien que dans Jésus, dans Brutus comme daHs leâ martyrs chrétiens, dans les vertus antiques comme dans leâ vertus modernes, maintenant on téVaif l'homme complet. Devenir fort, nager, patiner, faire les armes, déclamer, chanter, aimer la musique et la poésie, tout savoir et tout comprendre, tout cela devait entrer dans l'éducâ-^ tion. Autrefois on ne songeait qu'à développer un talent pour exceller dans son métier et l'on devenait une machine ; maintenant on aspirait à développer harmonieusement toutes les facultés. Le but de l'éducation n'était plus le métier, mais l'épanouissement de l'homme luimême, jouissant de la plénitude de son être dans l'équilibre de ses forces.

Ceux qui pensaient aussi grandement de l'humanité et de l'homme devaient penser plu& noblement aussi delà poésie et du poète. Qu'étaitce que la poésie au dix-septième siècle? Un talent de bonne société fait pour distraire les rois et leurs courtisans, la rhétorique savante des belles passions, des sentiments convenables et de la religion officielle. Qu'on était loin dé-

MORT ET RÉSURRBGTION Stl LIED. 349

sormais de cette mesquine invention ! Là poésie était devenue une faculté primordiale de l'homme et lexpression la plus libre du génie des nations. Elle ne parlait plus seulement dans les palais, elle chantait dans les chaumières ; elle n'éclatait pas seulement chez les peuples civilisés, elle élevait sa voix à l'origine des civilisations, grave, sublime, religieuse. On prétait l'oreille à ces mille accents qui partaient de tous le^ siècles et de tous les points du globe. Que de voix étranges, profondes, émouvantes ! Quelle richesse et quelle grandiose unité dans cette symphonie! C'était le chant éternel de l'âme, toujours le même et toujours nouveau. La sainte poésie devenait ainsi une rivale de la religion, car elle exprimait, comme sa sœur aînée, les aspirations éternelles de l'homme. La religion, pensait-on, se donne pour une révélation de Dieu. Soit; mais la poésie l'est-elle moins? N'est- elle pas la révélation de tout ce qu'il y a de divin dans l'âme humaine?

Et le poète enfin, comme il avait grandi ! Prêtre d'une telle religion, n'avait-il pas mission de redevenir ce qu'avaient été les sages, les devins, les prophètes des âgés primitifs ? Sans doute, la simplicité des temps héroïques avait disparu, la société était divisée en une foule de cadres étroits et partout l'homme étouffait dans son métier. Mais cela même rendait le poète

nécessaire. A lui de retrouver sous les déguisements de la mode, sous les draperies théâtrales d'une société hypocrite l'homme primitif, puissant, énergique, entier, dans l'infinie variété de ses types; à lui de créer dans sa propre personne l'homme complet; à lui de retrouver dans ses frères les traits mutilés de l'idéal; à lui enfin de donner une voix à tous ceux qui ont une âme et qui ne peuvent parler, dont le seul langage est un éternel et vague désir; à lui dé nous faire sentir l'harmonie de tout ce qui vit et respire.

Voilà les idées qui fermentaient dans toutes les têtes jeunes et ardentes aux environs de Tannée 1760. On ne les formulait pas, on les pressentait; elles nageaient dans l'air. Plus elles étaient vagues et plus elles semblaient immenses, plus elles agitaient les esprits. La nouvelle génération se livrait sans crainte à une exaltation folle, à des espérances sans bornes. Elle ne savait pas ce qui allait venir, mais elle s'attendait à quelque chose de nouveau, d'inouï, de magnifique. Le mot d'ordre était : la nature; et l'on se jetait avec soif dans tous les torrents de la passion. L'amitié, l'amour, le patriotisme, la religion, tout devenait une ivresse, un délire. Tantôt on était sensible à l'excès, on se pâmait dans les larmes ; puis on devenait cru, brutal, d'une sensualité fougueuse et cynique. On très-

MORT ET RÉSURRECTION DU LIED. SSl

saillait de joie en jetant aux orties le froc de l'hypocrisie, on chantait victoire en brisant les chaînes de la mode et des convenances. C'est la période des génies originaux (ils se donnèrent eux-mêmes ce nom), la période de tourmente et de mouvement {Sturm und Drangperiodé) , Au premier rang de cette phalange nous voyons Lenz, Klinger, le peintre MûUer, Basedow, les frères- Stolberg et pour un temps Jacobi, Lavater et Goethe. On ne soupçonne plus aujourd'hui les folles extravagances et les ambitions tumultueuses de cette jeunesse. Les philistins les prenaient pour des fous ; quelques-uns le devinrent en effet comme Lenz ; d'autres comme Stolberg finirent par faire pénitence et rentrèrent dans le giron de l'Église catholique. Un seul d'entre eux mit en œuvre les rêves les plus audacieux dont ils s'étaient bercés, et réalisa enfin par la force d'un génie exubérant et d'une volonté titanesque, cet idéal du poète que ses amis entrevoyaient de loin. Ce fut Wolfgang Goethe.

Je sais Toiseau, le gai chanteur

De la forêt immense, Le chant qui jaillit de mon cœur

Voilà ma récompense i

Bàllàds du chàmtbdr.

Sa grandeur fut d'être une nature Yéridique.

Gaeltlb.

Le tempérament de Goethe se trahit surtoat dans son lyrisme. — L^enfant prodige. — Merveilleuse éducation poékiqiïer— L*étudiant de Leipzig. — Le novateur de Strasbourg. — Révélations : Shakspeare, Herder et Frédérique. — L*idylle de Sesenheim. — Éclosion du poète ; son lyrisme déborde. — Retour à Francfort. — L^ivresse du génie. — Le nouveau Prométhée. — Weimar, l'apaisement, apogée de son lyrisme. — Les Ballades : la Violette, le Pécheur, le Chanteur. — Beauté du lyrisme de Goethe, sa vérité, sa musique. » Son Lied est le Yolkslied transfiguré.

L'Allemagne cherchait son génie ; Goethe le lui révéla. Ce n est pas en vain que deux mille ans de culture avaient passé sur elle, le fils du patricien de Francfort en hérita. Lantique et sérieuse Germanie, la chevalerie mystique du moyen âge, la Réforme, la Renaissance et la philosophie moderne lui soufflèrent leur esprit et trempèrent le poète prédestiné de leur baptême

de feu. Fort de ces voix intérieures, il put dire à sa patrie : Tu ne connais pas ton âme et je vais te la montrer. Il ne le fit pas en théories abstraites, mais en œuvres vivantes ; c'est ainsi que, poète lyrique, il ressuscita le vrai Lied.

Je ne parlerai point ici du poète épique, du romancier, du dramaturge, du naturaliste et du penseur, car Goethe fut tout cela et plus encore, j entends un homme dans la force du terme. He was a man, comme dit Shakspeare, l'homme complet de Térence, à qui rien d'humain n'est étranger, une organisation infiniment active et profondément harmonieuse. C'est du poète lyrique seulement que je veux tracer une rapide esquisse, et cependant ce sera lui tout entier, car il y a cela d'admirable chez tous les hommes complets : leur activité est multiple, mais ils sont tout entiers dans tout ce qu'ils disent et dans tout ce qu'ils font.

On connaît en France la grandeur du romancier et du dramaturge, mais comment sentir la puissance du premier lyrique de l'Allemagne, quand la vibration même de son âme nous échappe avec la musique de son idiome? Le lyrisme de Goethe est resté jusqu'à ce jour lettre close pour nous, puisque aucune traduction n'a pu nous donner un écho lointain de sa magie. L'ignorer, c'est ignorer le fond même de cette grande et simple nature, qui se révèle le

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plus spontanément dans son œuvre lyrique. Tous n'ont pas connu le Goethe intime ; beaucoup n'ont vu que le ministre et le philosophe ; madame de Staël elle-même est du nombre. Ceux-là seuls qui ont joui de sa confiance entière, les Schiller, les Herder, les Eckermann, ont connu cette excessive impressionnabilité, cette chaleur d'âme et cette richesse de sentiment, qui se traduit dans ses poésies et qu'il cachait dans la vie de tous les jours sous un calme olympien. On peut se perdre dans ces mille poèmes, petits et grands. Tous les genres y abondent ou plutôt, chaque poésie est un genre nouveau. Depuis les simples chants d'amour jusqu'aux hymnes panthéistes sur Dieu et le monde, depuis les chansons à boire jusqu'à l'élégie passionnée, depuis la légende naïve jusqu'à la ballade philosophique, depuis les refrains frondeurs d'un étudiant en vacance jusqu'aux paroles orphiques d'un sage indo-européen; il a tout senti, tout vécu, tout chanté. Montrer comment l'étudiant de Leipzig, le jeune homme fougueux de Strasbourg, le héros de Weimar, l'amant de l'Italie et de la Grèce, le naturaliste, le philosophe et le cosmopolite se réfléchissent dans l'œuvre lyrique de Goethe, ce serait là le sujet de tout un livre. Qu'il nous suffise d'indiquer ici les phases principales de son développement, et surtout montrons en lui

35» HISTOIRB DU LIED.

le disciple de la chanson populaire, l'éveilleur du vrai Lied.

Le don poétique se trahit de très bonne heure chez Goethe avec une grâce spontanée, ravissante, irrésistible. On a raconté plus d une fois qu'une muse s'approcha du berceau d'un poète, se pencha sur lui avec un sourire passionné et imprima sur sa bouche un baiser de feu. De là, ce parfum d'ambroisie qui reste sur ses lèvres et ce désir du ciel qui le brûle au cœur jusqu'au dernier soupir. Cette fable riante fut la vérité pure pour Goethe. La muse charmante qui veilla sur son enfance fut sa mère. Oui, la jeune, l'aimable, la gaie madame la conseillère fut une muse pour ce favori des dieux. Elle avait dix-huit ans quand son fils vint au monde, et bientôt la jeune mère déjouer, de rire et de chanter avec son enfant du matin au soir. « Moi et mon Wolfgang, disait-elle encore plus tard, nous avons toujours fait cause commune. » Et quoi de plus délicieux pour un enfant à l'imagination ardente que cette mère, encore jeune fille d'âme et de visage, à la fois sérieuse et enjouée, enthousiaste et perspicace et d'une inaltérable bonne humeur. « C'est d'elle, dit-il, que j'ai hérité l'amour de conter (1). » Dès l'âge

{{) Die Ltist zum fabuliren, veut dire proprement : la passion d'inventer des fables, à perte de vue, au gré d'une imagination sans flrein.

de quatre ans elle le berça de eentes de fées, où Tair, le feu, l'eau et la terre apparaissaient sous la forme de belles princesses. La mère s'amusait; mais l'enfant, tout palpitant sur ses genoux, l'écoutait les yeux grands ouverts, avec un profond sérieux. « N'est-ce pas, mère, s'écriait-il quelquefois, la princesse n'épousera pas le maudit tailleur, si même il assomme le géant? » Alors, la mère malicieuse coupait court à son récit et remettait au lendemain la catastrophe. Mais l'histoire travaillait dans cette petite tété*, il en rêvait la nuit, et le lendemain il n'avait de repos, qu'il n'eût marié la princesse à son favori. Il confiait le dénoûment à sa grand'mère sous le sceau du secret ; celle-ci le racontait en souriant à la mère et, quand venait le soir, l'enfant voyait se réaliser avec des cris de joie ses espérances les plus hardies. On le voit, les muses elles-mêmes n'auraient pas mieux élevé le poète.

Groethe enfant est dévoré du double désir d'apprendre et de produire. Son individualité poétique se manifeste déjà avec une singulière énergie. A sept ans, il invente un culte particulier à la divinité et li^i élève un autel mystérieux dans sa chambre ; à onze ans, il pénètre dans les coulisses du théâtre français de Francfort avec un jeune homme de la troupe, et broche une tragédie française. A douze ans, il

compose un poème biblique sur Joseph et une série d'odes religieuses. A quatorze ans, il tombe amoureux de la petite Gretchen et la séparation forcée qui termine ce roman lui cause un violent désespoir. Pour la première fois, il sent une douleur réelle et cette douleur le transforme. Jusqu'alors, lenfant précoce n'avait fait que jouer avec la poésie; ici, le cœur est atteint et cherche une expression, mais, chose étrange, pour la première fois la parole lui manque. L'émotion est trop forte; l'adolescent, interdit devant le mystère de l'amour, reste plongé dans une noire mélancolie et dans une méditation profonde.

A Leipzig, le jeune étudiant en droit fait son entrée dans le monde, le poète tâtonne encore et cherche sa voie. Il arrivait plein d'illusions sur les grands hommes du temps et les croyait sur parole, quand ils s'appelaient entre eux les Virgile, les Horace ou les Homère de leur siècle. Il fut bien vite détrompé. Sa visite à Gottsched lui enleva ses plus belles illusions. Un domestique l'introduit dans l'antichambre du Boileau de l'Allemagne et lui montre la porte du cabinet, pour lui signifier que le grand homme allait paraître à l'instant. Goethe s'imagine qu'on l'invite à entrer; il ouvre la porte et voit l'immense Gottsched debout, sa tête chauve complètement nue. Le domestique était

en train de lui apporter sa magnifique perruque poudrée. Gottsched la prit gravement dune main, tandis que de l'autre il allongeait un soufflet au valet maladroit, plaça majestueusement sa perruque sur sa tête, puis sans se déconcerter fit signe à Goethe de s'asseoir, et commença gravement un long discours. La plupart des poètes du temps ressemblaient à ce professeur; avant de prendre la parole, ils s'afiublaient de la perruque classique. Le jeune étudiant se le tint pour dit, et c'en fut fait de son admiration. Une suivit pas régulièrement non plus le Collegium philosophicum etmathematicum, trouvant fort singulier qu un philosophe vous enseignât à faire en trois temps ce que Ton savait faire en un seul. Par contre, il alla beaucoup dans le monde. Il s'attacha surtout à madame Boehme, femme d'esprit, et lui montra ses premiers essais poétiques. Elle ne lui cacha point qu'ils ne valaient rien, parce qu'ils manquaient dénature. Cela le découragea beaucoup, il brûla toutes ses paperasses et jura de ne plus briguer la faveur des muses. Mais voilà qu'il fait la connaissance de Kaetchen, la fille de son hôte; elle lui sourit, il prend feu et le voilà plus poète que jamais. Goethe, âgé de dix-sept ans, était alors le plus fantasque et le plus inconstant des rêveurs. Avec ses amis, il passait subitement d'une fierté hautaine à un abandon passionné ; fou de

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gaîté pour un jour, il tombait le lendemain dans une mélancolie profonde ; des semaines entières il courait bals , fêtes et soirées, puis il disparaissait, s'égarait dans la campagne et cherchait des chansons dans les harmonies de la forêt. ' Eperdument amoureux de Kaetchen, aimé d'elle, il la tourmenta par des accès de jalousie folle. Souvent elle fondait en larmes à ses reproches injustes et alors il lui demandait pardon à genoux. Un jour qu'il traversait un bois favori, il aperçut son propre nom taillé dans un arbre et un peu plus haut celui de Kaetchen et se souvint qu'il les y avait gravés lui-même. On était au printemps ; la sève affluait sous l'écorce et jaillissait en gouttes étincelantes par le nom de Kaetchen, tandis que les entailles de son propre nom déjà cicatrisées^ étaient restées sèches ; si bien, dit-il, qu'elle semblait verser des larmes sur ma froideur et mon insensibilité. Des larmes véritables lui vinrent aux yeux ; ému jusqu'au fond de l'âme par ce spectacle, il composa une idylle où il peignait son injustice criante et la douceur angéliquede sa victime, comme pour se soulager de ses remords et obtenir son pardon. Mais il était trop tard. Kaetchen froissée, blessée au cœur ,ne l'aimait plus.

J'ai rapporté cette aventure parce que le futur poète s'y révèle avec sa profonde et naïve sensibilité. Déjà il ne cherche plus la poésie en de-

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hors de lui, il la trouve au fond de lui-même, dans sa vie, dans son histoire. « Ainsi , dit-il, à^ns son autobiographie, j'entrai dans une voie dont je ne pus m'écarter pendant toute ma vie, je pris l'habitude de transformer en image, en poème ce qui me réjouissait, ce qui me tourmentait ou me préoccupait en quelque façon, afin d'en finir avec moi-même sur ce point, et tout autant pour rectifier mes idées sur les choses extérieures, que pour m'apaiser au dedans de moi. Personne n'avait plus besoin de ce don que moi ; car ma nature me jetait sans cesse d'un extrême dans l'autre. Mes œuvres ne sont ainsi que les fragments d'une grande confession. » C'est là le vrai Goethe. A Leipzig il se débat toujours contre le joug de la mode. Le jeune homme n'est pas encore libre, il ne se connaît pas tout entier, il se préoccupe de l'opinion publique, il cède à des mouvements de vanité, il se compose son maintien comme les autres, parce qu'il ne sait pas encore que le fond de sa nature est l'indépendance absolue, une franchise pleine de fierté et une sympathie généreuse pour les autres. De là les incertitudes du poète. Çà et là son puissant naturel saillit à l'improviste , mais en somme ses chants ne coulent pas encore de source, on y sent trop la réflexion et l'influence des premiers modèles. Mais bieijtôt il va s'en af&anchir; le plus grand travail du génie c'est

de découvrir sâ propre nature ; cela fait, il est libre et maître de sa destinée.

C'est à Strasbourg que Goethe, âgé de vingt ans, eut la révélation de son génie. Il y tomba dans un cercle déjeunes gens pleins d'ardeur et d'indépendance, prêts, comme lui, à rompre en visière avec les préjugés de la société, à penser et à vivre à leur façon. Là, le jeune poète, au front olympien, au regard d'Apollon, à l'âme prométhéenne, respirait à l'aise; là, il se sentait libre et roi. A l'aspect de la gigantesque cathédrale, un peuple vivant lui apparut dans ce peuple de pierre ; la Germanie du moyen âge se dressa tout à coup devant lui, avec sa foi imposante , ses légendes , ses armées de saints et de martyrs. Puis il lut Shakspeare; révélation plus grande encore. Jamais poète ne l'avait si fortement saisi. Son cher William devint son Dieu. Il faut l'entendre parler à ses amis de sa découverte. Le discours qu'il leur tint à cette occasion nous a été conservé. Ce n'est pas une étude littéraire, c'est un dithyrambe en l'honneur de Shakspeare. « N'attendez pas un discours en règle, s'écrie-t-il, le repos de l'âme n'est pas un vêtement de fête. Jusqu'ici, je n'ai rien pensé sur Shakspeare; — deviner, pressentir en mes plus belles heures, voilà le comble de mes efforts. La première page de lui que j'ai lue, m'a fait sien pour la vie ; et quand j'eus achevé la première

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pièce, j'étais là comme un aveugle-né, auquel une main miraculeuse a rendu tout à coup la vue. Comme par une vive illumination, je sentis mon existence s élargir de tout un infini, — tout me semblait nouveau, inconnu, et cette lumière inusitée me faisait mal aux yeux... La plupart des gens sont choqués par ses caractères. Mais moi je vous dis : Nature, nature ! rien de plus nature que les hommes de Shakspeare. » Ce cri devint le mot d'ordre de la nouvelle école. La fin est une déclaration de guerre à la vieille littérature du bon goût : « Debout, mes amis, d'un coup de trompette chassez-moi toutes les âmes nobles de l'Elysée du soi-disant bon goût où elles végètent, lourdes de sommeil dans le crépuscule de Tennui, sans savoir si elles sont ou ne sont pas. Hors d'ici, disons leur, au grand air! Vous avez des passions dans le cœur et pas de moelle dans les os ; vous n'êtes pas assez las pour vous reposer, mais vous êtes trop paresseux pour agir et vous fiânez en bâillant à l'ombre des myrtes et des lauriers. » On aime à se représenter l'auteur de Goetz de Berlichingen parlant ainsi à ses amis sur la plate-forme de la cathédrale de Strasbourg, au dessus de la verte Alsace, en face de l'Allemagne et de la France, aux rayons pourpres du soleil couchant et au joyeux cliquetis des coupes vertes où pétillait le vin du Rhin.

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La grande ombre de Shakspeare eût suffi à réveiller un poète tel que Goethe. Un vivant se chargea de faire tomber les dernières écailles de ses yeux. Ce fut Herder. Il avait cinq ans de plus que son jeune ami. Celui-ci cherchait encore sa voie, tandis que Herder, grand critique, versé dans toutes les littératures anciennes et modernes, savait clairement où il allait et portait en toute matière un jugement sûr. Il sattacha à Goethe par ce besoin énergique qu'ont les hommes nouveaux de communiquer leurs idées, de féconder les jeunes intelligences. Goethe l'accepta pour guide, l'aima comme un maître tout en le redoutant, et supporta avec une patience stoïque, les sarcasmes que cet homme nerveux et irritable ne lui épargnait point. Il ferma les yeux aux côtés mesquins de son caractère et ne voulut voir que la grandeur de son esprit. L'Allemagne s'en félicita plus tard, car jamais contact entre futurs grands hommes ne fut plus fécond, Herder ramena Goethe à la nature, à la simplicité, à la source éternelle de la grande poésie : au peuple. Il souleva à ses yeux le voile qui couvrait la pauvreté de la littérature allemande contemporaine. Il lui fit connaître Hamann, Ossian, Goldsmith, Swift. Il lui montra dans la Bible un témoignage éclatant de cette vérité : « que la poésie est un don répandu dans le monde entier, un

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don des peuples et non l'héritage privé de quelques hommes d'une culture raffinée. » Enfin, quand Goethe lui fit part de quelques essais lyriques, il le renvoya à la chanson populaire que tout le monde méprisait alors, mais qui renfermait, selon lui, des trésors de poésie. Laissez-là / Klopstock, Hagedorn et Gellert, lui dit-il, allez J dans les campagnes, épiez les chants des paysans et des paysannes, et cette poésie-là vous fera oublier celle des livres. Le jeune révolutionnaire en poésie ne demandait pas mieux. Il s'empara avec avidité des chants populaires que lui communiqua Herder, il en recueillit lui-même dans ses nombreuses excursions à travers TAlsace, il se berça de leur harmonie, se pénétra de leur esprit et y trouva le sentiment le plus vrai sous la forme la plus simple et la plus hardie. Dès lors, la muse populaire fut son maître bienaimé.

Bientôt une passion aussi rapide qu'imprévue allait faire parler ce poète nouveau, dans une langue nouvelle, dans la langue riche et vibrante de son cœur et de son génie. Tout le monde connaît Frédérique Brion et l'idylle de Sesenheim, par le récit enchanteur qu'en a fait Goethe lui-même, dans Fiction et Vérité. On sait comment l'ami Weyland excita la curiosité de Goethe, en lui disant que la famille idéale du Vicaire de Wakefield existait en chair et en os au

presbytère de Sesenheim ; on sait sous quel déguisement Goethe se présenta chez le pasteur Brion, en compagnie de son ami et les scènes plaisantes qui en résultèrent; on se souvient surtout de la champêtre et ravissante apparition de Frédérique, qui, du premier coup, captiva Goethe. Bonheur surprenant! dans cet obscur intérieur d'un pasteur de campagne, le jeune poète trouvait, son idéal réalisé, surpassé. Le roman se faisait vrai pour lui plaire ; il marchait et respirait en pleine poésie. Lui qui avait soif de nature, de mœurs simples, de franchise et de naïveté, se trouvait transporté comme par enchantement dans un petit paradis terrestre. C'est là qu'il pouvait se laisser vivre à son gré, jouer avec les enfants, égayer la famille sous la tonnelle fleurie, par des contes de fées étourdissants, courir les champs avec Frédérique, causer à cœur joie et se donner tout entier à l'être le plus naïf et le plus pur qu'il eût rencontré sous le ciel. Car telle était Frédérique, une enfant de la nature très simple et très ouverte, gracieuse, svelte et farouche, d'une franchise à toute épreuve et d'une inaltérable sérénité. Il retrouva dans sa bouche ces chansons populaires qu'il aimait tant et qui, sans doute, devenaient mille fois plus belles en passant par le cœur et les lèvres de sa bien-aimée. Quand il la vit pour la première fois, le père la força de se

mettre au piano. « Elle devait chanter un certain air sentimentalement triste et ny réussit point du tout. Elle se leva et dit en souriant ou plutôt avec cette joie sereine toujours répandue sur son visage : Si je chante mal, je ne puis en donner la faute au clavecin et au maître d école; mais attendez que nous soyons au grand air, alors vous entendrez mes chansonnettes d'Alsace et de Suisse, celles-là sonneront mieux. » D'un mot, elle avait conquis le poète. Le soir, on alla .faire une promenade au clair de lune. «Weyland offrit le bras à l'aînée, moi à la cadette. Nous traversâmes ainsi bien des champs en fleurs, en regardant plutôt le ciel qui brillait au dessus de nos têtes, que la terre qui se perdait au large

autour de nous Frédérique causait toujours

avec plus d'abandon et moi je devenais toujours plus silencieux. C'était bien doux de l'écouter ainsi. Je n'entendais que sa voix, les traits de son visage flottaient dans le crépuscule comme le reste du monde ; il me semblait que je voyais jusqu'au fond de son cœur, et je trouvais ce cœur bien pur, puisqu'il s'ouvrait devant moi dans la plus naïve causerie. » Déjà il sentait que ce cœur allait l'aimer et que le sien n'était plus libre.

A partir de ce jour, il revint souvent à Sesenheim et y resta parfois des semaines entières comme sous un charme , oubliant son doctorat, ses amis et le monde entier. Le dimanche, avant

l'église, on allait se promener dans les prairies étincelantes de rosée. «< Il y a des femmes, dit Goethe, qui plaisent surtout dans une chambre, d'autres qui sont plus belles au grand air; Frédérique était du nombre. Son être et toute, sa personne n'étaient jamais plus ravissants que quand elle voltigeait sur un sentier exhaussé ; la grâce de ses mouvements semblait rivaliser avec la terre fleurie et l'inaltérable sérénité de son visage avec le ciel bleu. » C'est sans doute dans une de ces heures divines où la vie se condense, où les moments contiennent des éternités, qu'est né le Chant de mai, cet hymne au printemps et à l'amour, où l'âme du jeune homme écume et déborde dans toute sa fierté.

La nature naissante Resplendit tout en pleurs ; O lumière éclatante, 0 sourire des fleurs !

Sur les branches humides Ont sailli les bourgeons, Mille voix intrépides Ont jailli des buissons.

Et la joie et Tivresse Vous jaillit hors du cœur, 0 divine allégresse, 0 jeunesse, ô bonheur I

Saison pure et dorée, Chaud printemps de l'amour, Douce aurore empourprée Au lever d'un beau jour !

Tu bénis, tu parfumes Tous les champs d'alentour.

Le ciel rit, le sol fume.

Tout veut naître à l'amour.

Belle enfant^ noble fille.

Sens-tu battre ce cœur ?

Tu souris ! ton œil brille !

Elle m'aime I ô bonheur !

L'alouette ravie Boit l'éther immortel, Et la fleur boit la vie Boit l'eau fraîche du ciel ;

C'est ainsi que je t'aime D'un élan généreux, Tu me rends à moi-même, A l'espoir valeureux.

Sois heureuse, sois belle Sous ce ciel rayonnant, D'une amour étemelle. Vis éternellement ! (1)

Heureux ceux qui peuvent lire dans l'original ce chant d'un rhythme entraînant. Il s'élance, il

(1) Composé par Beethoven. Op. 52.

bondit comme un torrent qui voit devant lui un océan de verdure à perte de vue, et qui s'imaginerait que son voyage va durer une éternité, sans se douter qu'il atteindra la mer en quelques] ournées. Goethe nageait dans l'éblouissement du premier amour sérieux et profond. Et tout à coup la source de lyrisme, si longtemps obstruée, jaillit des profondeurs de son être, large, claire, fougueuse. Il composa pour Frédérique une série de poésies sur des mélodies connues et les lui envoya. Elle les serra pieusement dans un album, seul trésor qui devait lui rester de cea jours lumineux, et qu elle conserva toute sa vie comme une relique de son premier, de son seul amour. Une annotation de sa main trahit la naïveté adorable, la sainte fidélité de cette âme sans détour. A côté d une poésie où Goethe fait allusion à un arbre dans Técorce duquel il avait gravé son nom et celui de Frédérique, elle écrivit en marge : u Dans le bosquet des rossignols. » Elle vécut de ces souvenirs. Goethe passa auprès d'elle des instants d'une félicité si pure et si complète qu'il ne les retrouva plus dans toute une vie de gloire et de triomphes. A Strasbourg, il n'avait guère de repos. Parfois le désir de revoir Frédérique le saisissait au milieu de la journée. D'un bond il quittait la salle des cours, courait faire seller un cheval, se jetait dessus, lui en-

fonçait les éperons dans les côtes et partait comme le vent. Il arrivait au presbytère à la nuit close, et quel triomphe quand Frédérique disait à loreille de sa sœur : «< Ne l'avais-je pas dit? Le voilà! » Il a chanté ces revoirs délicieux et ces adieux émouvants.

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