‹ Histoire du lied; ou, La chanson populaire en Allemagne, avee une centaine de traductions en vers et sept mélodiesChapitre 12 sur 27 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

0 val profond, profond, ô montagnes, ô bois. Vous reverrez ma mie et plus de mille fois. Oui, vous verrez passer et repasser la belle. Mais vous en serez loin, moi seul serai près d'elle.

Le jour du départ est venu. Il faut se dire le dernier adieu. Quand c'est un soldat qui va quitter sa bonne amie, la scène prend un caractère martial et pittoresque qui couvre sa tristesse sous une fanfare entraînante.

Trois eavaliera par la porte sortaient.

Adieu!

Gentille amie snr la rue se penchait.

Adieu!

Puisqu'il faut nous quitter sitôt, Vite encor jette ton anneau !

Adieu ! adieu ! adieu !

Ah ! qu'il fait mal l'adieu !

Le galop du cheval, la poussière du chemin et les cris de ses amis aident à l'étourdir. Mais le compagnon et sa bien-aimée veulent savourer cette douleur jusqu'à la lie. Ils se séparent loin du monde, au fond du bois, sous le frêne bienaimé. Que se sont-ils dit au dernier moment, comment a-t-il fait pour s'arracher des bras qui l'étreignaient, pour la laisser seule sous l'arbre et prendre le sentier fatal ? Les chants ne le racontent pas, ils disent seulement : « Là où deux amants se séparent, l'herbe dessèche et le feuillage se flétrit. »

Le compagnon suit sa route sans se retourner. Mais le soir, quand les campagnes sombres se remplissent de brume et de silence il s'affaisse au bord de la route et tout ce qui l'oppresse s'échappe dans un suprême adieu :

Autant d'étoiles scintillantes Brillent au grand pavillon bleu, Autant de brebis bondissantes Paissent sous le regard de Dieu,

Autant d'oiseaux sous la nuée Se bercent, ô ma bien- aimée!

Mon âme ! autant de fois adieu !

Ne dois-je plus jamais t'entendre, Te laisser pour rétemité?

Non, je ne puis pas le comprendre Qae demain j'aurai tout quitté.

Que ne suis-je mort en silence Sans avoir connu l'espérance, Bien avant que d'avoir aimé !

Je ne sais si sur cette terre

Si pleine de maux, de douleur,

Après la lutte et la misère

Je reverrai mon seul bonheur.

Oh ! quelles vagues, quelles flammes,

Jaillissent entre nos deux âmes,

Et submergent mes yeux en pleurs !

Mais je veux souffrir en silence Pourvu que mon cœur pense à loi.

Tous les matins plein d'espérance Je dh-ai : Vient-elle vers moi?

Et tous les soirs je veux me dire En me noyant dans mon délire :

Mon seul amour, oh! songe à moi !

Non, ne crois pas que je t'oublie, Jusqu'au tombeau va mon amour.

Dussé-je après ma triste vie Mourir loin de toi quelque jour, Je veux dormir au cimetière Comme un enfant qu'endort sa mère, Qui s'endort bercé par l'amour. (1)

(!) Wundeihorn,.!!, pag. 198.

ÉPOPÉE fit TRAÛÉDIB Dfi L^AMOUti. Stl

L'absence est longue, elle dure jusqu'à sept ans. Point de lettres en ce temps, point de nouvelles. L'alouette et le rossignol sont les seuls messagers des amants et parfois l'oiseau parle de mort ou de trahison. Alors le jeune compagnon seul au milieu d'étrangers, accablé de travail et de soucis perd courage. Il voudrait oublier et ne peut pas oublier. L'image de la bien-aimée et de la forêt où ils se promenaient est là devant lui comme un paradis à jamais perdu sur la terre d'exil. Là-bas tout était tendresse, amour, félicité; ici tout n'est que haine, ironie, malédiction. A certains moments, cette inaage unique, persistante, le domine au point de lui faire oublier tout ce qui l'entoure. Le passé et le présent, le rêve et la vie, l'âme et la nature se confondent dans une vaste hallucination :

Dans mon pays se berce un frêne,

Un frêne au fond des bois.

Ma mie et moi sous le grand frêne

Nous yinmes mille fois.

Un bel oiseau dans son feuillage

Y chante tous les jours, Ma mie et moi sous son ombrage

Nous récoutoDS toujours.

Dans son doux rêve il se balance

Sur le dernier rameau ; Nous le regardons en silence,

Il chante de nouyeau.

%ii HISTOIRE w uim,

Ub accent de sa voix cl^é^ip

Un son m'est arrivé.

Étais-je près de toi, ma mie,

Ou n'ai-je que rêvé?

Quand je revins voir mon amie

Le frêne était coupé»

Un autre était près de ma mie...

Je me suis réveillé !

Dans mon pays se berce on frêne,

J'en suis si loin, j'ai peur !.., Le vent glacé qui se déchaîne

Me déchire le cœur ! (1)

Pendant qu'il erre à l'étranger, elle attend. Sa vie se passe dans une alternative d'espérance et d appréhension, de joie folle et d'abattement. Elle est superstitieuse, elle fait des rêves et les interprète. Une nuit elle rêve que son jardin est changé en cimetière, toutes les platesbandes sont des tombes blanches, toutes les fleurs des arbres sont à terre. Triste elle les rassemble dans une cruche d'or. Mais tout à coup la cruche s'échappe de ses mains, se brise et il en sort des perles rouge cramoisi. Mon Dieu ! s'écrie-t-elle, c'est le sang de mon ami ! Une autre fois, le songe est plus riant. Elle revoit son amant comme ce jour où il entra

(I) Simrock, pag. 266.

ÉPOPÉE ET TRAGiDIB DEr L- AMOUR. H%

pour la première fois dans son jardin. Il s'ayance yers elle par le joli chemin sablé et lui prend les deux mains pour lui dire adieu. Elle lui demande quand il reviendra de son long voyage. Il répond : « Quand il neigera des roses rouges et qu'il pleuvra du vin frais. * Puis il disparaît. Aussitôt elle plante des rosiers dans son jardin. Les rosiers font un bosquet et le bosquet fait une maisonnette. Elle s assied dessous et attend quil neige des roses rouges. Pendant ce temps l'ami revient avec une belle amphore de vin, il parcourt le jardin et ne voit pas la bien-aimée. Enfin il s'approche à pas lents du bosquet ; elle fait semblant de dormir . Il se penche sur elle, la cruche lui échappe et tombe sur un rosier. Elle ouvre les yeux : il neige des roses rouges, il pleut du vin frais et le bien-aimé est là. Mais, hélas ! ce n'est qu'un rêve. Tout éveillée elle rêve encore. Elle demande des oracles aux fleurs et aux oiseaux. Un matin elle se dit que si l'aubépine de la forêt est encore en fleurs, l'ami est encore en vie et en grande joie. Elle y court et trouve le buisson couvert de fleurs et de boutons. La voilà radieuse pour tout un jour. Ou bien elle se persuade que si le rossignol revient demain, l'ami reviendra au mois de mai. L'oiseau ne revient pas; la voilà plongée dans les larmes.

Si la séparation est pleine do souffrances, le

retour est d'autant plus joyeux. Le compagnon a fini par faire fortune. Il a terminé son chef- (Tœuvre, il a été reçu maître, il revient libre, riche de projets et d'espérance. Il s'arrête à l'auberge du village voisin pour demander des nouvelles de son amie. Il frissonne àl'idée qu'on pourrait lui dire : elle est mariée depuis longtemps. Que ferait-il alors? Tout, hormis se résigner. Mais quelle joie lorsqu*on lui dit qu'elle attend toujours le compagnon en voyage. Alors il met ses plus beaux habits et se promet de la surprendre. Il y a une. ballade qui peint un de ces retours, où l'amant qui revient sur un cheval fringant met sa promise à la plus dure des épreuves.

Un tilleul à large feuillée Regarde au fond de la vallée.

Deux amoureux étaient dessous Par amour oubliant leurs peines.

-— Ma mie, il faut nous séparer Car j'ai sept ans à voyager.

-— Tu pars pour sept ans, mon amour f J'attendrai jusqu'à ton retour.

Quand les sept ans furent passés £lle se dit : U va venir !

Elle entre au veft bois qui fleurit Pour voir revenir ion ami.

Pans la forêt verte elle entra, Un beaa cavalier rencontra,

— Bonjour, ma belle, ma charmante, Qa'allez-yoïis faire seule au boisf

Vos parents que vous ont-ils fait f Aimeriez- vous d*amour secret P

— Hier il y eut juste sept ans Que j'ai va partir mon amant.

— J'ai va votre amant à la ville Épouser une riche fille.

Eh bien, que lui souhaitez-vous.

Puisqu'il a trahi ses amours P

— Je lui souhaite dans mon cœur Le plus doux, le plus grand bonheur.

Tant de joie, de ravissement Qu'il j a d'étoil's au firmament.

Je lui souhaite autant d'honneur Que je sens d'amour dans mon cœur. —

Il prit à son doigt vivement Un anneau d'or pur scintillant.

Il le jeta sur ses genoux.

Elle en versa des pleurs si doux!

Puis il tira de sa yalise

Un voile blanc comme la neige •

S26 HISTOIRE DU UEI^.

— Essuie^ essuie tes yeux, ma mie * Car ta m'appartiens pour la vie ! (1)

L'amour et ses chants ne cessent point avec le mariage pour le joyeux artisan et sa compagne intrépide. Le travail en commun, les épreuves et les douleurs partagées, les longues veillées d'hiver, les courtes joies deté, n'est-ce point assez pour raviver sans cesse leurs amours et leurs chansons? Si le peuple est frappé des soucis et des peines du mariage, il n'en comprend pas moins la profonde poésie. Voici trois strophes qui peignent ce zèle courageux au travail, cette joie de la vie à deux. C'est une fiancée qui parle, mais, on le devine, elle répétera ce chant toute sa vie :

Mon promis est un tisserand,

Il tisse avec ardeur, Matin et soir, la toile blanche

Qui met la joie au cœur.

Car la forte fidélité

S*y croise avec Tamour.

L'amour et la fidélité

Nous joignent pour toujpui».

Je tisse comme lui ma toile

En chantant jour et nuit.

Tout en faisant tourner la roue

Je songe à mon ami.

(1) Simrodi, pag. 170.

ÉPOPÉE El TRAOÉMI M l'aMOCR. tTf

Quand là toile sera finie.

Gai ! nous la blanchiront !

Travaillons ! au mois de Marie,

Gai ! nous nous marierons !

Et pour me reposer j'achève

Ma robe chaque soir.

L'aiguille marche, mais je rêve

D'amour et de revoir* Ruban de rose et robe blanche

Ce sont là mes cadeaux.

L'amour fidèle et l'innocence

Sont nos anges jumeaux.

Et 0*^681 ainsi quils travailleront toute leur vie, remerciant Dieu d'un rayon de soleil et chantant au réveil comme lea alouettes.

0 sainte joie de l'amour dans lef travail commun, humble félicité et fière vertu, foi du pauvre, poésie de l'avenir, tu es née dans le cœur des simples. Toi, tu n'es ni trompeuse ni éphémère, tu es inépuisable, car tu es le vivant échange de l'âme et de l'intelligence. Tu n'es pas une faiblesse, mais une force ; tu ne fais pas mourir, tu fais revivre. Foi jeune de l'immense avenir, si jamais tu régénères le monde, si tu sanctifies le travail par l'amour et l'amour par le travail, si tu ennoblis l'homme, si tu relèves lafemme, si tu excites en des générations plus mâles des courages que rien n'abat, des enthousiasmes que rien n*éteint, qu'on se souvienne des humbles chants du peuple qui t'ont pressentie, ô libératrice I

Un autre grand thème de la poésie populaire, c'est la séduction. A la paisible épopée des amants heureux s'oppose comme une autre destinée de l'amour la sombre tragédie de la pauvre fille séduite. Tous les peuples ont chanté ce thème, chacun à sa manière. La Romaine se venge, la Française est généralement trop avisée pour se laisser prendre (1), si elle succombe elle tombe parfois dans une douce mélancolie (2),

(1) Témoin cette réponse d'une jeune fille à an galant trop empressé dans une chanson normande :

Je ne vais point quanté les hommes Que Je n'épouse auparavant, Face à face dans Té^glise En présence de nos parents«

Beaurepaire. — Étude sur la poésie populaire en Normandie^ page 65.

(S) Gomme dans la jolie chanson normande :

En revenant des noces J'étais bien fatigué; Au bord d'une fontaine Je m'y suis reposé.

Caché dans le feuillage Un rossignol chantait; Chante, beau rossignol Toi qui as 1' cœur tant gai.

Je ne suis pas de même, Je suis bien affligé, Pour un bouton de rose Que trop tôt j'ai donné.

Je voudrais que la rose Fut encore au rosier Et que mon ami Pierre Fût encore à m'aimer l

ÉPOPéB ET TRAGÉDIE DE l'aMOUR. Î29

mais qui rarement ébranle les racines de son être. L'Allemande crédule et confiante aime et se donne sans réserve; trompée, elle souffre en silence ; déshonorée, elle meurt après avoir bu jusqu'à la lie le calice du remords et de la malédiction.

Une pauvre fille habite seule avec sa mère au bout du village. Elle est trop pauvre pour avoir un. promis, et n'y a jamais songé. Jamais les garçons du village ne sont venus lui aider lorsqu'elle ramassait le bois dans la forêt, jamais un beau chasseur ne lui a parlé d'amour en cueillant avec elles des mûres sauvages le long des haies. La pauvre brune n'a point d'ami. Quand ses camarades lui demandent pourquoi elle ne vient pas à la danse le dimanche soir, elle répond quelle n'a ni belle robe, ni jolie couronne. Elle travaille sans relâche jusqu'à la nuit, avec une exactitude scrupuleuse, une anxieuse fidélité. Mais quand la cloche du soir sonne au loin et que, sa besogne faite, elle s'agenouille ruisselante de sueur dans l'herbe coupée, elle est contente et ne demande plus rien. Un beau matin arrive au village un chevalier qui revient de la guerre. Le beau fainéant y fait halte et passe tous les jours devant la fenêtre de la brune. Elle croit voir un roi, tant il lui paraît noble et richement vêtu. Un soir qu'elle est assise devant sa porte il la

930 HISTOIRB DO LIED.

salue; elle tressaille et baisse les yeux. Il s'approche et lui présente une chaîne d'or avec des paroles aimables qu'elle ne comprend pas. Elle s'effraie, se détourne, un nuage passe devant ses yeux, la tête lui tourne. Quand elle revient à elle le tentateur a disparu, mais la chaîne est autour de son cou et lui brûle la gorge comme du soufre. Elle l'arrache précipitamment et une voix intérieure lui dit de la jeter loin d'elle comme, un serpent venimeux qui va la mordre. Mais une autre voix séductrice lui chuchotte : elle sera ton trésor, ton ami, ton protecteur. Et elle la presse avec effusion sur son sein gonflé d'espérance. Quelques jours se passent ; le chevalier n'a point reparu. Mais un soir qu'elle va chercher de l'eau au puits dans le petit bois, elle le rencontre. Peu s'en faut qu'elle ne tombe à la renverse, mais il parle d'une voix si douce, si respectueuse qu'elle reste étourdie. Elle écoute et ne sait ce qu'elle balbutie. Il glisse son bras sous le sien et l'accompagne à la fontaine. Elle croit faire un rêve et se sent éblouie chaque fois que ses yeux rencontrent les yeux fiers et pénétrants du jeune seigneur. Il l'aide à puiser l'eau ; il cause, il cause encore. Il lui parle de son château qui est loin de là dans un pays plu« beau, de ses escaliers en marbre et de ses hautes toura

ÉPOPÉE ET TRAGÉDIE DE l'aMOUR. 231

— Vous êtes noble, vous êtes bon, naon seigueur et mon maître, mais je suis une pauvre fille.

— Qu'importe si je t'aime? Cette nuit je chanterai sous ta porte. M'ouvriras-tu? — Elle se cache le visage entre les mains. — Pas aujourd'hui, mais un jour, dit le séducteur, et ses lèvres s'impriment sur sa joue frémissante.

La nuit suivante elle est assise à sa fenêtre, les paroles du chevalier résonnent encore à ses oreilles, son baiser brûle encore sur sa joue* Elle chante pour se distraire :

S'envole un oiseau tendrement A la fenêtre de sa belle.

Fan, pan! 7 frappe doucement Fan, pan ! de son bec d'or l'appelle ; • Lève-toi, belle, ouvre pour moi.

J'ai fait un long voyage Et pour l'amour de toi. — — Tu fais, un long vojage Et pour l'amour de moi ; Reviens à minuit sous mon toit, Ami, peut-être t'ouvrirai-je 1 Je te couvrirai chaudement.

Je te presserai doucement Dans mes frais bras de neige.

Elle se croit seule et répète ce refrain plein de langueur. Mais le chevalier est tout près, il a entendu cette voix, il a compris ce chant. Déjà il est «auprès d'elle et l'entoure de ses bras

932 BiStOIRB DU LIËD.

en murmurant des paroles d'amour, et tout près d'eux le rossignol module dans la nuit ardente sa plainte tantôt suppliante, tantôt sauvage. La voix du rossignol et celle de l'amant chantent ensemble un chant irrésistible d'amour et de séduction qui verse dans le cœur de la jeune fille des torrents de délices. Elle tremble sous ce chant comme le lierre sous le vent d'orage et tombe éperdue dans les bras du chevalier. Au point du jour l'oiseau élève de nouveau sa voix. Car dans les aubades populaires le veilleur c'est le rossignol.

Le veilleur a gaettélejour.

Il chante sur sa verte tour :

' Beau compagnon, il faut quitter ta mie.

Lorsque l'amant est auprès de l'amie,

L'adieu vient après !

La lune luit dans les vertes forêts.

« — Écoute, amour, un seul instant.

Le jour est loin, le jour uttend.

La lune luit à travers un nuage, La douce lune encadre ton visage.

Tout dort dans la nuit.

Crois moi toujours, c'est l'heure de minuit. •

Il la presse plus doucement :

• Tu fais ma joie, ô cœur charmant !

Auprès de toi j'ai Tàme réjouie, Toute ma peine est vite évanouie.

Accepte ma foi !

Je n'aime au monde, au monde entier que toi. «

Ét»Ot»ÉE ET TRAGÉDIB DE L^MOUR- VSZ

Et quVt«iK ôté de son doigt 9 • Porte eet anneau d'or pour moi.

Quand brillera ce signe d'alliance, Au fond du cœur clîantera l'espérance.

Tel est mon plaisir !

Que volontiers pour toi j'irais mourir. '

Rossignol chantait à mi-voix.

Puis il réveille au loin les bois.

L'aube a glissé sous la brancbe endormie, Lorsque l'amant est auprès de l'amie,

L'adieu vient après !

Le jour a lui dans les vertes forêts» (1)

Le soir suivant Tamant frappe à la porte, on ne répond pas. Il frappe longtemps, enfin elle ouvre : « Je ne devrais pas te laisser entrer, dit la pâle brune. Quand d'autres filles portent la couronne, moi je devrais porter un voile. Ah, je rougis ! et plus j'y pense, plus je pleure du fond de l'âme. » Mais il la console. Au son de sa voix elle est heureuse et fière, elle s'épanouit de nouveau et l'entoure de ses bras.

Un jour le chevalier est sombre, il dit à sa maîtresse qu'il faut qu'il parte le lendemain. Ses parents l'appellent, mais il reviendra bientôt la chercher. Elle le regarde longtemps, puis s'assied dans un coin et cache son visage dans ses mains. Il cherche à la rassurer ; elle reste

H) Wundorhorn, I, pag. 547.

ÎO

muette. — Reviens encore une fois, avant de partir? dit-elle enfin. — Il le promet et revient en effet le soir, mais plus sombre encore que le matin. Elle lui dit :

Tes parents causent nos adîeax.

Ah ! n'est-ce pas que je devine ?

Un joor tu seras plas heureux Avec une autre, j'imagine.

Ce romarin triste et charmant De mon amour ce dernier gage, Prends-le, puisqu'au dernier moment J'ai pu revoir ton cher visage.

Elle n'a que cela à donner, mais une pauvre fleur peut-elle retenir un riche et beau seigneur? Il s'arrache à ses bras ; alors elle se sent seule au monde et sa douleur se cadence dans une plainte douce et contenue qui peu à peu se résout en sanglots :

Qui guérira ce mal que j'ai P Ma faute était trop d'espérance.

L'ami m'a donné son congé, Il faut souffrir en patience.

L'amour, l'amour peut-il finir?

C'est le souci qui me dévore.

Ah ! quand il sâit qu'on peut trahir Un cœur peut-il chanter encore f

Malgré cette immense douleur, il n'y a pas

ÉPOPÉE ET TRAGÉDIE DE l'àMOUR. 235

d'amertume dans son cœur. Sous le coup de la trahison il déborde encore d'amour et voudrait charmer le départ du bien-aimé :

0 musiciens au fond da bois Touchez la harpe bien-aimée. Afin qu'une dernière fois Son âme en partant soit charmée !

Le matin elle s'est levée au point du jour. Cachée au fond de sa chambre, c'est à peine si elle ose se parler à elle-même d'une voix étouffée :

Il est bien loin mon seul ami, * Il est toujours dans ma pensée.

Ah ! je ne t'ai jamais trahi Lorsque j'étais ta fiancée !

Le monde va me regarder

Et je n'ose aller à l'église.

Mes yeux, mes yeux vont déborder

Puisque mon cœur, mon cœur se brise l (I)

Des semaines se passent, mais il ne revient plus. Toutes les nuits elle rêve que son amant erre sous la tourelle d'une belle châtelaine en jouant une sérénade sur un luth. Alors elle aussi prend un lui h et veut en jouer pour l'attendrir et lui rappeler « sa douce brune » mais

(1) Simrock, pag. 239.

t36 HISTOIRE DU LIED.

sitôt qu elle touche le luth, toutes les cordes se brisent avec un son strident qui ressemble à un cri terrible, et à ce cri son cœur se déchire dans sa poitrine. — Pourquoi ne joues-tu pas du luth? lui dit le joyeux chevalier, toutes les châtelaines en jouent. — Mais tu vois bien que je ne peux pas, répond-elle d'une voix faible, les cordes sont brisées. Tu les as touchées trop fort quand tu étais chez moi; et je t'aurais joué une si douce mélodie ! — Le chevalier se détourne et disparaît sous les grands arbres.

Le jour elle fuit ses amies et s'enfonce dans les bois. A la voix du rossignol un flot d'espérance remonte à son cœur. Elle poursuit d'arbre en arbre l'oiseau tentateur et le presse de questions :

Rossignol, je t'entends chanter; Je sens mon ccçur prêt à sauter.

Dis-moi, pourquoi mon cœur palpite P Ah viens, bel oiseau, reviens vite !

Oui, c'est ton charme et ta beauté, Oui, c'est ton chant plein de fierté, C'est ta douceur qui m'a séduite.

Ah viens, bel oiseau, reviens vite !

Dis, qu'as- tu fait de nos amours?

Tu nous chantais toujours, toujours.

Hélas ! je souffire et tu m'évites, Ah yiensy bel oiseau, reviens vite !

ÉPOPÉE BT TRMSÉDIB MS L'àMOUR. 1»7

L'oiseau impitoyable répand :

Il faut couper ton cœur en. deux.

Va, car tu n'as plas d'amoureux.

Oh ! chasse, chasse ta folie.

Va, pauvre fille, oublie, oublie ! (1)

Le dimanche soir, tandis que les belles et riches villageoises se promènent au bras de leurs galants, elle erre seule à 1 écart.

Je vois plas d'une fière belle Près de la fontaine, là- bas.

Ghacone a son ami près d'elle Et moi je n'en ai pas.

Ma mère m'a fermé sa portq, Bien loin, bien loin est mon ami.

Pourquoi ne suis-je donc pas morte? Que fais- je encore ici P

Hier c'était un beau jour de danse, Pour moi ces plaisirs sont perdus.

Las, je porte au cœur ma souJBPrance, Moi je ue danse plus.

Et bientôt quand je serai morte, Dans un coin on m'enterrera.

Ma tombe est tout prés de la porte, Qui donc me pleurera F

(1) Simrock, pag. 2Sâ.

Ah ! laissez debout la flearette, Et ma croix noire, youlez-YOus F Ayez-vous connu la fillette Qui coache là-dessous P (1)

Un matin elle se sent mère; la terreur la saisit. Elle court chez ses amies d'autrefois dans l'espoir de se consoler, mais elles la taquinent en lui demandant des nouvelles du beau chevalier. Elle court dans les champs à son travail pour s'étourdir. Pendant qu'elle remue la terre avec une ardeur fiévreuse, une de ses camarades lui dit d'un ton narquois :

Pourquoi si triste, ma fillette, Pourquoi ne ris -tu pas?

Tes yeux le disent, ma brunette.

Que tu pleurais tout b&s.

Elle répond :

Si j'ai pleuré la nuit entière, Pourquoi me tourmenter P J'avais un seul ami sur terre Qui vient de me quitter.

Pour toute réponse elle obtient des regards de pitié, des chuchotements équivoques et des éclats de rire mal étouffés. Honnie de tous, repoussée par sa mère, torturée par sa conscience, elle tombe dans le désespoir. Elle fuit son village

(I) Wunderhorn, IV, pag. IS7.

ÉPOPÉE. ET TRÀGÉDIB DE l'aMOOR. «39

cherchant du travail et mendiant sur les grandes routes. Les jours se traînent comme des années, les mois comme des siècles. Déjà le moment fatal approche, elle délire. Epuisée de faim, de fatigue, de douleur, à demi morte, elle ne peut nourrir son enfant et le tue dans un accès de folie. Elle-même n'est plus qu'un fantôme lugubre qui erre autour du lieu fatal comme pour s'accuser de son propre crime.

En bas, dans la prairie Goale un ruisseau tout noir, A la place flétrie Où j'erre chaque soir.

Et rherbe et la fougère Y meurent lentement, Là j'ai sur une pierre Egorgé mon enfant.

Dans l'onde froide et sombre Goule son rouge sang.

Son sang gémit dans l'ombre.

Goule vers l'océan.

Deax yeux bleus me regardent Du haut du firmament.

Dans une belle étoile J'aperçois mon enfant.

La roae est préparée Qui me fera souffrir.

Que n'y suis-je attachée !

Je yeux mourir, mourir! .

«10 HISTOim DU LICB*

Fiasque ta m'as irahiQ»

0 toi, que j'aimais tant« Je yeux laisser ma vie Et tout dire en mourant ! (1)

La pauvre fille est presque au bout de son martyre. Plongée dans le demi-sommeil de la folie elle passe comme un rêve à travers les horreurs de la condamnation et du supplice'. Mais la poésie a joint à toutes ces images le châtiment du séducteur. Elle veut qu'il apprenne la condamnation à mort de sa victime. Saisi de remords, il demande et obtient du prince la vie de sa maîtresse et part à cheval pour le lieu du supplice, tenant dans sa main le drapeau royal, signe de grâce. Pendant ce temps la procédure va son train. Au dernier moment la jeune fille retrouve ses souvenirs et parle à son ami comme s'il était près d'elle. Elle ne l'accuse pas, ne lui reproche rien, elle se demande seulement pourquoi il l'a tant fait souffrir.

• Joseph, mon cher Joseph, à quoi pensais-tu donc Pour faire le malheur de la pauvre Nannon ?

• Joseph, mon cher Joseph, que Dieu sauve mon âme ! U me feront sortir par une porte infâme,

• Sur une grande place, hélas ! au point du jour Et tu verras bientôt ce qu'a fait notre amour.

(1) Wunderhorn, II, Hl>

ÉPOPÉE ET TKAGÉDlfi Ufi l'aMOUR. 2ii

• — Bon juge oar pitié, jugez-moi promptement Je yeux mourir, je veux rejoindre mon enfant.

« Bonnes gens qui pleurez, pleurez pas sur Nannon Plutôt mourir cent fois que de vivre en prison.

» Joseph, mon cher Joseph, ta main, mon bien-aimé. Dieu nous pardonnera car j'ai tout avoué. '

Il arrive à cheval, il brandit son drapeau.

• — J'apporte le pardon, arrête donc, bourreau!

« — C'est trop tard, elle est morte en te disant adieu.

— Adieu, pauvre Nannon, ton âme est près de Dieu. (1) •

L'amour malheureux est un thème non moins riche que la séduction pour le peuple, car il chante ce qu il a vécu; ses chants sont le miroir de sa vie. Parmi ces plaintes d amour ironiques ou tendres, amères ou désespérées qui nous sont parvenues sur des feuilles jaunies, ou qui plus heureuses ont voltigé dage en âge sur les lèvres enjouées des jeunes filles, qui ont passé de bouche en bouche à la veillée des fileuses, parmi ces refrains innombrables, que d'<emotions variées, que de songes ensevelis, que de vies palpitantes encore. Dans cette aventure vieille comme le monde de lamour r.epoussé

11) Siiunook,4>a9.129.

OU trahi, les chants populaires abondent en héros de toute sorte; il y en a de gais et de tristes, il y en a de comiques et de tragiques. Il n'est pas inconsolable à coup sûr ce joyeux cavalier qui raconte ses infortunes amoureuses en trinquant avec. ses compagnons de guerre. La belle Ta quitté; vite une ballade sur Tinsolente et à demain les amours nouvelles. Il n'est guère plus malheureux cet écrivain public, gauche et timide personnage tout de noir habillé, la plume sur l'oreille, sec comme un parchemin et pédant comme un docteur en théologie, qu'une fière paysanne a congédié sans façon. Il médite une satire, il est déjà consolé. Mais il en est un plus aimable, plus séduisant et plus malheureux que tous les autres, c'est ce page rêveur éperdument amoureux de la fille du comte.

Le pauvre page roturier est sans famille, sans fortune et sans avenir. Mais une divinité favorable semble veiller sur lui, une étoile est montée à son horizon et lui a souri, une main amie l'a protégé contre les insolences de la valetaille et l'a consolé en jouant avec ses boucles d'adolescent ou en caressant son front ombrageux. C'est la fille du comte. Elle s'amuse avec l'enfant passionné, pour se distraire des longs ennuis de la vie du château et se plaît à attiser un feu précoce dans cette tête folle. Déjà la jeunesse lui fermente au cœur, déjà la langueur le

ÉPOPÉE ET TRAGÉDIE DE lVmOUR. 243

consume. Le page a une voix vibrante et s'est aperçu qu elle fait rêver les femmes. Aussi espère-t-il être entendu quand le soir il murmure sous une tourelle bien connue :

Oh ! dors toujours dans ta tourelle Et laisse à la nuit ton amant.

Devant Tétoile la plus belle S'efface tout le firmament.

Comme la feuille errante.

Plaintive et frémissante, «Te yeux murmurer à tes pieds.

Comme la fleur fanée,

Ainsi, ma bien -aimée.

Je veux m'effeuiller sous tes pieds.

Oh ! dors toujours, dors, moi je veille. Mon chant voltige autour de toi.

La nuit est noire et tout sommeille. Un ciel d'amour se lève en moi.

J'y vois tes yeux reluire.

Me chercher, me sourire.

Deux rayons m'entrent dans le cœur.

Demain à ta fenêtre,

O reine, viens paraître Et ce sera dimanche dans mon cœur. (1)

Souvent quand le comte est à la chasse, il se glisse dans la tourelle par l'escalier tournant et la belle se fait lire par lui un roman de chevalerie. Puis le page humble et soumis enseigne

(1) Wunderhorn, III, pag. 8.

U4 HtôTOlRË DtJ LIED.

à la fille du comte à jouer de la guitare et guide ses mains intelligentes sur les cordes émues. Mais que de fois Tinstrument glisse à terre, et le page laisse parler ses yeux humbles mais pleins d'étincelles, dans un ardent silence. Le comte sans doute les aura surpris dans une de ces leçons de musique. Car il fait jeter le beau damoiseau dans le plus sombre de ses cachots. Qu'y ferait-il, sinon songer à la dame de ses pensées? Il rêve, il chante et ses chansons hardies ont les ailes de l'espérance. Que ne peut-il s'envoler avec elles !

Que ne sais-je un faucon saurage.

Ah ! comme je m'élancerais Vers une belle au clair visage, A son château je volerais !

A sa porte mon fort coup d'aile Mon cri d'amour l'appellerait.

Viendrait la noble damoiselle, Vite le verrou sauterait.

Et sur sa nuque blanche et ûère Je saisirais ses tresses d'or D'un bec sauvage. Adieu la terre, Avec toi je prends mon essor !

Je m'envole à la mer immense £t jusqu'au plus lointain récif.

Gonflé d'orgueil et d'espérance!...

Mais las ! mais las 1 je suis captif. (1)

(1) Wuuderhorn, I, pag. 72.

ÉPOPÉE ET tRÀGÉDIB DE L^AMOÛR. 245

Un vieux serviteur qui prend en pitié le pauvre page le fait évader. Il prend la fuite; le voilà libre. Libre? Oui, c'est à dire proscrit, errant et malheureux. Il se fait chanteur ambulant, car dans quel autre métier pourrait-il se bercer de sa douleur ? Il court le pays, les carrefours des villes, les foires, les châteaux, jetant sa tristesse en pâture aux heureux pour une aumône. On l'aime dans les fêtes seigneuriales, car il sait chanter les chants d'amour. Mais que lui font ces festins, ces belles dames, ces flambeaux, toute cette splendeur? Des aumônes et toujours des aumônes, du mépris et encore du mépris, la solitude et rien que la solitude. Son cœur languit d'une soif d'amour que rien n'étanche.

Combien d'années se passent ainsi? le sait-il? Un jour une force irrésistible le ramène au château où toute sa félicité est ensevelie. Il apprend en route que le comte est mort, que sa fille est mariée. Qu'importe, il veut la revoir. Peut-être le prendra-t-elle à son service, maintenant qu'elle est châtelaine. Il arrive au château au cœur de l'hiver, pâle, défait, ses longues boucles pleines dégivre. Il entre au jardin, les chemins sont déserts, il s'assied à l'écart. Tout à coup une porte s'ouvre et sur l'escalier apparaît la châtelaine en costume de chasse toute vermeille et resplendissante de beauté. Déjà les fanfares

346 HISTOIRE Dl} LIBD.

résonnent aux alentours et la belle cbasseresse semble les respirer avec orgueil et se gonfler de courage. Alors le page d'autrefois entonne d une voix faible sa plus douce, sa plus triste romance :

Il neige, il vente, il neige, Et Tbiver a soufflé.

Où donc m'abriterai-je P Les sentiers ont gelé.

Où reposer ma tête ?

Le repos est si doux !

0 neiges, ô tempête.

Où donc m'emportez-vous P

0 toi qui me fus chère.

Viens, ouvre par pitié Tes bras à ma misère.

L'hiver sera passé l

Elle a écouté immobile et froide. Un instant elle semble hésiter, puis elle lui jette une pièce d'argent et rentre dans le château. Il voit tomber la pièce, il l'entend sonner sur la pierre, il voit disparaître la châtelaine, comme s'il entendait l'adieu d'une étrangère ou comme s'il rêvait. Enfin il comprend ; ses bras lui tombent, sa tête se penche, il reste ainsi plus d'une heure, puis il s*enfuit sans savoir où.

Longtemps encore on le voit errer sur les jroutes, mais il hante surtout les chemins solitaires; Lorsqu'il chante c'est d'une voix voilée

ÉPOPÉE .BT ma^oépi p w jI^'amour . 947

^ les paroles qull murmure sont d'une morfid tristesse :

Sons les nuages sombres Dans les grands bois pleins d'ombres, Où rien, où rien n*est pins jojeox Je me sens bien, je sois henrenx.

Mais qnand les oisei^nx sont en fête Mon cœor se trouble et s'inq^iiète, Et toi tn n'en crois rien î

Tombez sar moi, montagnes, Et vous, sombres campagnes.

Ouvrez Fos plus profonds tombeaux, O terre^ doux est ton repos.

De là mon bon ange, s'il m'aime, Te portera l'adieu suprême.

Mais tu n'en croiras rien 1 (1)

Qu'est devenu le page errant? Personne ne le sait. Il a disparu, et dans les fêtes des châteaux les femmes réclament en vain l'enfant aux yeux tristes et à la voix émouvante, qui savait tant et de si doux chants d'amour..

Ce n'est là qu'un des nombreux épisodes de l'amour malheureux dans cette poésie où se retrouvent toutes les situations de la vie. La tris-

(1) Wunderhorn, II, pag. 1$5.

2ld HISTOIRE DU LIED.

tesse dont certaines chansons sont imprégnées, laisse entrevoir cà et là des abîmes de douleur et découvre ces ravages irrémédiables de la passion, qui amènent la mort lente ou le suicide. Quel découragement dans cette plainte étouffée : « 0 mes larmes, personne ne vous estime! En cela vous ressemblez aux dons du ciel. Je suis pauvre en toute chose, par vous je suis riche. » Et quel désespoir concentré, quelle soif du néant dans ces mots : « Je voudrais être couché et dormir à plus de mille toises dans le sein de la terre fraîche ! Tu ne peux être à moi, je n'ai donc rien à espérer que la fraîche tombe. Viens, terre, couvre moi, sans quoi je ne trouverai pas de repos. Efface mon nom, éteins ces flammes d amour, cet ardent brasier qui brûle éternellement. » Quelle amertune par contre, quel mépris viril dans cette explosion d'une colère longtemps contenue : « Assez longtemps j'ai gardé le silence, mais ton orgueil est monté trop haut ! Tu me méprises au point de rire de ma fidélité... Ce que tu es je le suis aussi. Qui me méprise je le méprise à mon tour. Ta beauté passera comme une fleur des champs. Une gelée viendra pendant la nuit et adieu la fleur superbe. J'ai bu du fiel et du poison. Ils sont descendus jusqu'au fond de mon cœur, je n'ai presque plus de vie, il faut que je m'en aille dans la fraîche tombe. 9»

ÉPOPÉE ET TRAGÉDIE DE l'AMOUR. 249

Cette colère qui finît ici par l'abattement s'emporte ailleurs jusqu'à la vengeance. Un compagnoii revient dans sa ville natale pour y chercher sa fiancée. Il accourt le cœur débordant d'amour, de confiance et de joie. C'est au printemps ; le ciel rit, les fleurs foisonnent, les enfants bondissent dans la prairie, des fanfares retentissent dans la campagne. Il tressaille d'impatience en s'élançant vers le seuil de la bien-aimée ; toutes les puissances de son âme se précipitent vers elle. Mais qui trouve-t-il?

Et quand il revient à sa porte La belle au seuil attend :

« Dieu te salue, ma mie charmante Que mon cœur aime tant. «

« — Et qu'as-tu besoin de m'aimef ?

J'ai déjà mon mari.

U est charmant, il sait me plaire II m'aime et me nourrit. «

Et que tîra-t-il de sa poche f Un couteau reluisant. Il le plonge au cœur de sa mie, En fait jaillir le sang.

Il le tira de sa blessure,

Le sang coulait encor.

«Ah ! Dieu du ciel sauve mon âme !

Que c'est amer la mort ! « (1)

(1) Wunderhorn, I, pag. 328.

Bien de plus tr^q^aa et de plus inévitable que cette réponse du couteau à Tinsoleate provocation de la jeune fille. Ce changement imtantané de Tamour extrême en haine sauvage est aussi fatal que terrible dans un tempérament de feu. On voit reculer le jeune homme, on la voit frissonner de là tôte aux pieds, on voit le rouge lui monter au front et son amour insulté, bafoné^ traîné dans la boue sassouvir dans le sang.

Ces exemples sont loin d'épuiser la vie riche et luxuriante qui s'épanouit dans ces chants d*amour avec ses joies et ses déboires, ses rires et ses vengeanceis, mais ils en donnent les grandes situations et les notes fondamentales. L'amour y est grave, sérieux, profond et selon sa nature il entraîne les eonséquenees morales inévitables. L'amour pur et fidèle sanctifie la passion, ennoblit les amants ; la séduction suivie de l'abandon entraîne le désespoir et la mort; l'amour dédaigné se <conisume dans la solitude; la trahison enfante le suicide ou la vengeance. Jamais l'amour n'est considéré comme un jeu ou comme un passe-temps ; lorsqu'il éclate il s'empare toujours de l'homme tout entier. Coupable, criminel, sanglant parfois, il est presque toujours profond, irrésistible. Qu'il soit d'ailleurs heureux ou malheureux, doux ou terrible, il est le rêve éternel de la m^is^ popu-

ÉPOPÉE ç;r T^AçiÉJD[j9 jD£ i^'amocr. ^1

laîre, je veux dire du peuple eu ^es heures d'aspiration supérieure. Lorsque, s'élevant de ses aventures personnelles à des pensées plus vastes, il songe à cet amour complet, absolu, qui ne vient qu'une fois et qui passe si vite, ses paroles comme ses mélodies respirent une tristesse vague et infinie.

La forêt reverdit, la neige fond aux bois. Ciel, prairie, buissons et ruisseaux tout est en fête. Que va dire la payse à l'aubépine blanche qui perce les bourgeons reluisants ! De quels tressaillements va-t-elle accueillir le rossignol qui essaie sa voix? Oh, cette verdurp, ces buissons, ce rossignol, tout cela n'est pas pour elle. La vie n'a plus rien à lui offrir. Elle a aimé une fois; puis c'a été fini pour toujours. Et tous les ans le printemps revient ainsi plus gai, plus beau que jamais, et tous les ans elle est plus triste. Elle pense à autrefois. Et puis il lui semble pourtant, quand les oiseaux chantent si fort et qu'il y a tant de fleurs dans les prés, qu'elle va de nouveau être heureuse. Elle chante bien doucement :

Quand souffle la brise Sar les champs neigeux,

Violette s'avise

De rouvrir ^es jeux blefu.

L'oîseaa par tristesse Resté, las l sans voix, De folle allégresse, De folle allégresse !

Rechante au vert bois !

rienrissent les roses,

Adieu, sombres jours.

Est-ce vrai que les roses Font fleurir les amours?

La rose gentille Fleurit tous les mais, L'amour, un jour brille.

L'amour, un jour brille.

Et puis — plus jamais !

La fleur printannière . Renaît tous les ans ; L'homme seul sar la terre, L'homme n'a qu'un printemps-

L'oiseau reyient vite Au temps des amours, Quand l'homme nous quitte, Quand l'homme nous quitte.

Ah ! c'est pour toujours (1) !

On peut retrouver les lois de l'univers dans un brin d'herbe et toute l'âme humaine dans une chansonnette. Immensité de l'espérance, immensité du désespoir, tout est là.

(1) Voir la mélodie IV à la fin du volume.

ÉPOPÉE ET TRAGÉDIE DE l' AMOUR. 253

Ce n'est pas, comme chez les poètes de la désespérance, un doute sur Tamour lui-même, ce n'est que la mélancolie profonde inspirée par la destinée de l'homme, la plainte éternelle sur l'adieu inévitable, sur la séparation et la mort. Ce qui frappe dans les chants de ce peuple c'est une foi illimitée en l'amour comme en la plus grande pui^ance du monde, comme en ce qu'il y a de plus beau et de plus divin. Quand il se berce ainsi avec les ailes de la mélodie sur les gouffres de l'âme et sur le mystère de l'éternité, il semble vouloir dire que l'amour est le premier et le dernier mot de la création, le seul principe de la vie, car seul il enfante les dévoûments sublimes. Voilà la pensée que le peuple illustre souvent dans ses naïves ballades. Une jeune fille a été prise par un corsaire et veut se racheter :

0 batelier ! mon gentil batelier.

Au bord là-bas ne peux-tu naviguer P

0 batelier !

Là j'ai mon père, il me chérit,

- Il me délifrera d'ici, De ce vaisseau sombre et maudit.

Le père vint, il marchait lentement.

Sa fille en pleurs lui parle doucement :

0 père !

Donne pour moi ton chapeau rond, Bien qu'un chapeau pour ma rançon.

— Je ne puis donner mon chapeau, Ya-t'en, va-t'en sur ton vaisseau.

«(4 HI^TDHUS DU Ufil».

Qae le vaisseau yogie et toainoiA, Qu'Adélaïde au fond des ners se «oie.

O batelier \ mon gentil batelier.

Au bord là-bas ne peux-tu naviguer?

0 batelier !

Là j'ai mon frère, il me chérit.

Il me délivrera d'ici, De œ vaisseau sombre et maudit.

Le frère vint, il marchait lentement.

Sa sœur vers lui se tourne tristement :

0 frère !

Donne ton manteau brun pour moi, Ton manteau me délivrera De ce vaisseau sombre et maudit.

— Je ne puis donner mon manteau, Ya-t'en, va-t'en sur ton vaisseau.

Que le vaisseau vogue et tournoie, Qu'Adélaïde au fond des mers se noie.

0 batelier ! mon gentil batelier,

Au bord là-bas ne peux-tu naviguer?

0 batelier !

Il me reste enoor mon ami,

Qui me délivrera d'ici.

De ce vaisseau sombre et maudit.

Quand l'ami vint, il courait priompt^ment. Sa mie vers lui se tounue tristeioent :

0 TûDon ami, vends-toi rameur.

Sauve ma vie et mon honneur, ^uve moi du vaisseau maudit.

— Oui, je veux sauver ton honneur.

Pour toi je me vendrcd n^meur.

0 vjeoM* aiQC09» et sois jojeuse, Qu'Adélaïde i jamais nve heurjsuae !

ÉPOPÉE Bt TRAGÉ1M& DE L AMOUR. t5S

L'âiuour à sa plus haute puissance est de nature divine. Rien ne rarrête, et la mort pour l'être aimé est sa félicité suprême, car il aspire à s'absorber en lui, à se confondre avec lui dans une adoration infinie. Quand le monde lui oppose des barrières infranchissables il s'y heurte et s'y brise, mais en s'y brisant il affirme encore sa puissance éternelle, il triomphe et s'assouvit dans le néant. Cet amour plus fort que la mort est royalement célébré dans la ballade des Deux Enfants de roi :

Il était deux enfants de roi, Deux fiers enfants, s*aimant d'amour ; Ils ne pouvaient s'aimer en paix, Entre eux la mer grondait toujours.

— - Ami, ne sais-tu pas nager?

La nuit tu nageras ver» moi.

Je veux allumer deux lumières, Deux phares qui luiront pour toi. —

Tout près de là guettait la nonne Et la perfide rentendit.

Elle éteignit les deux lumières.

Au sein des flots resta l'ami.

C'était le matin, un dimancke.

Tout le monde était si joyeux.

Non pas la fille de la reine, Les larmes briUaâent dans ses yeux.

— 0 mère, dit-elle, ô ma mère !

Mes yeux me font un mal ardent, Ne puis-je pas aller une heure Aux falaises de Tocéan F

— Ma mie, dit-elle, ô ma fille.

Seule tu ne saurais aller,

Vas éveiller ta sœur cadette, Elle pourra t'accompagner.

— Non, mère, car ma sœur cadette, N'est encore qu'un fol enfant.

Elle arrachera les fleurettes Qai croissent près de l'océan.

Si même elle prend les bruyères Et laisse les roses en paix.

On dira pourtant sur la côte :

C'est l'enfant du roi qui l'a fait.

— 0 mère, dit-elle, ô ma mère !

Mes yeux me font un mal ardent.

Ne puis-je pas aller une heure Aux falaises de l'pcéan P

— Ma fille, dit- elle, ô ma fille, Seule tu ne saurais aller.

Réveille ton plus jeune frère, C'est lui qui doit t'accompagner.

— Mais hélas, mon plus jeune frère N'est encore qu'un fol enfant.

Il me tuera tous les oiseaux Qui volent près de l'océan !

Et s'il ne tuait que les aigles Et laissait la colombe en paix.

On dirait pourtant sur la icôte :

C'est l'enfant du roi qui l'a fait.

— 0 mère, dit elle, ô ma mère!

Mon cœur me fait un mal ardent, Que d'autres aillent à l'église

Je vais prier à l'océan ! —

Puis elle plaça sur sa tête Son diadème étincelant, Puis elle mit à sa main blanche Son anneau d'or pur scintillant.

La mère entra seule à l'église, La fille vers la mer alla, Erra longtemps sur la fialaise.

Puis un pécheur elle trouva.

— Pécheur, bon pêcheur de la côte, Le plus beau salaire est à toi.

Va, jette tes ilets dans l'onde Et pêche- moi le fils de roi. —

Il jeta ses filets dans l'onde.

Dans le gouffre noir et profond.

Il pécha, pécha sans relâche. Tira le fils de roi du fond.

Et de son front la noble vierge Prit la couronne d'or des rois :

— Voilà, bon pécheur, pour ta peine Le salaire qne je te doifl« <-»

f58 HISTOIRE DU LIED.

Elle ôta de sa main royale L'anneau resplendissant des rois.

— Yoilà, bon pêcheur, pour ta peine Le salaire que je te dois. —

Elle prit dans ses bras de neige L'ami, puis regardant les cieux.

Elle s'élança dans les vagues :

— 0 mon père, ô ma mère, adieu ! (1)

La puissance victorieuse de l'amour, son triomphe dans la mort ne sauraient être plus fièrement chantés. A ces nobles accents les figures de Tristan et d'Iseult, de Roméo et de Juliette nous reviennent à la mémoire. Le peuple en ses rêves ébauche Tidéal qu'achèvent les grands poètes. Belle et pure poésie qui dans sa naïveté pressent les puissances divines de l'âme et les grands problèmes de la vie. 0 vous, qui êtes fatigués des passions malsaines d'une civilisation blasée, vous qui riez amèrement des çrgueilleux mensonges d'une poésie décrépite, prenez le sentier perdu qui mène à la poésie primitive des races jeunes. Ne vous effrayez pas des ronces qui croissent sous vos pieds, des folles fougères qui envahissent ces sauvages vallées, des chênes torses qui s'étreignent dans le fouillis inextricable des âpres forêts. Poussez plus avant; gravissez les hautes montagnes. Plus

(2) Wunderhorn, I, pag. 356.

ÉPOPÉE ET TRAGÉDIE DE l'aMOUR. 259

d'une fleur modeste encore pleine de rosée vous enverra ses senteurs agrestes, plus d'un oiseau étrange vous accueillera de ses risées éclatantes, et l'air vif qui souffle à travers l'azur intense du ciel vous enverra des torrents de jeunesse. Et non loin des cimes altières qu'habitent les dieux oubliés, sous les berceaux entrelacés d'une forêt dormante, vous trouverez l'humble source des chants d'amour, tant visitée du peuple d'autrefois, et que les Grecs auraient consacrée à quelque divinité. Que d'amants éperdus ont prêté l'oreille à sa voix amie, que de mâles génies se sont rajeunis par ses ondes limpides. Ici aiment à s'asseoir les simples et les sages, les jeunes et les forts. Ecoutez! la source parle encore; c'est l'âme primitive, c'est l'âme éternelle de l'humanité qui semble murmurer dans le silence de la solitude le doux refrain du peuple : « L'amour, ne mourra pas en moi, oh, crois-le-moi ! »

— Pourquoi chantes -ta toat à coup?

f disait l*£glise au peuple. — Je chante i car

je Hens que je serai libre l

— Si tu sors de l'Église, où veux tu rester? — Sous le ciel.

Luther.

L*Église catholique et ses hymnes. — Le peuple et ses légendes. — Luther, la Réforme et les cantiques prolestants. — Affranchissement de la poésie religieuse; elle quitte TÉglise pour la Piature et THumanité.

Le peuple allemand a déposé dans ses chants d'amour les trésors les plus cachés de son cœur. C'est là peut-être qu'il amis le plus de piété et de religion. Ce n'est pas cependant qu'en sa poésie naïve il ne se soit élevé jusqu'à la religion dans une acception plus large; Le sentiment religieux occupe une grande place dans la poésie du peuple où l'homme se montre toujours tout entier. Car l'homme est religieux par nature. Quel qu'il soit, simple ou réfléchi, croyant ou sceptique, il éprouve quelque chose en présence de l'infini et de l'éternité, il sent

qu'il y a un lien mystérieux entre lui et les êtres innombrables qui peuplent le monde. Quel que soit Têtre suprême auquel il se rattache, qu'il adore Jéhovah, Dieu ou l'Esprit qui respire en toute chose et qui parle dans sa conscience, pourvu qu'il adore, il est religieux. Et ce sentiment, vaste et profond, fatal comme son âme, en sera la plus haute expression. La vraie poésie sera donc religieuse, mais elle peut l'être de mille manières. Le poète philosophe par exemple, n'ira pas chercher le divin dans un monde surnaturel. Il saura le trouver partout, il le verra tressaillir dans la vie inépuisable de la nature et triompher dans la noblesse humaine. Mais pour l'humble poète populaire qui est sous le coup des misères de la vie il faut qu'il y ait un ciel, un Dieu et des saints, vivantes images de toutes les perfections. Il y croit, il les aime et après les avoir revêtus sans le savoir, des splendeurs de sa propre âme, il se prosterne devant eux. Sa légende naïve et pittoresque refait en petit ce que les religions font en grand.

Un groupe important manquerait dans ce tableau de la poésie populaire en Allemagne si l'on n'y joignait les chants religieux du peuple. Par l'époque de leur apparition et par le sentiment qui les inapira, ces chants tiennent la milieu einibre les hymnes latins de l'Église c;^*

tholiqueet les cantiques de TEglise protestante. Placés entre ces deux extrêmes ils s'éclairent d'une lumière plus vive. L'histoire de la poésie rompt le sceau des coeurs et redit les révolutions religieuses, qui s'accomplissent de siècle en siècle, au fond des consciences. Les hymnes latins du moyen âge, les légendes du peuple, les cantiques protestants sont autant de formes diverses du sentiment chrétien. En passant par l'Église, le peuple et la réforme, le christianisme se métamorphose sans cesse, et les harmonies majestueuses ou enfantines, suaves ou héroïques de ces strophes qui élevèrent tant d'âmes vers le ciel, nous répètent, en nous émouvant encore, que les religions ne sont rien par elles-mêmes mais tout par ceux qui les font.

L'Eglise catholique a marqué ses chants latins d'un cachet indélébile. A leur accent,^ elle se redresse devant nous dans sa grandeur magnifique et sombre ; ambitieuse cathédrale, elle ne sait rien, elle ne veut rien savoir de la cité travailleuse qui grandit à ses pieds. Elle représente le ciel sur la terre, le reste ne l'inquiète pas. Assise sur la tradition comme sur un fondement indestructible, elle s'élève lentement avec son peuple de martyrs et de saints, et tandis qu'on commence à la saper par la base, elle aspire à percer les nuages de sa flèche mystique et à régner sur le monde.

Mystique par sa poésie, ascétique par sa morale, cette Eglise s'empare d*abord des idées et des sentiments les plus féconds du christianisme; c'est par laquelle convertit l'Occident. Mais plus elle se consolide, plus elle tend à absorber la vie religieuse; c'est par là qu'elle opprime les peuples. Menaçante, elle s'interpose entre Dieu et les hommes, et met une barrière infranchissable entre le ciel et la terre, le prêtre et le peuple, entre la vie divineetla viehumaine. Que pourrait être la poésie dans cette religion, sinon l'accompagnement solennel du culte? De là son uniformité. Chez toutes les nations elle se ressemble; toujours la langue latine, toujours la mémeinspiration.Ceshymnesnesontpasitaliens, français ou allemands, ils sont catholiques et romains. L'originalité des peuples et des individus ne peut rompre ni la chape de plomb de l'orthodoxie, ni le moule de fer de la langue latine. Ce qu'ils célèbrent, c'est l'immuable, c'est ce qui doit demeurer partout et toujours, c'est ce monde sur- . naturel devant lequel l'autre n'est rien, ce senties mystères rayonnants de Dieu, que l'humanité contemple du fond de sa nuit maudite, c'est l'histoire sainte devant laquelle doivent pâlir toutes les histoires profanes. La mise en scène du culte ne fait que rendre plus sensible l'abîme qui sépare le ciel et la terre. Point de communication entre le peuple et son Dieu. Il

ne lui parle que par ses ministres. La foule est agenouillée dans la nef et les prêtres psalmodient au fond de l'abside les hymnes qui ravissent les âmes, au dessus de la terre, dans un nuage d'encens.

L'idée qui plane sur l'Église primitive en Occident, c'est celle du Dieu unique et tout-puissant. C'est lui dont la majesté souveraine renverse les chênes sacrés des vieux Germains et courbe la nuque rebelle des barbares ; c'est lui qui tonne par la voix de l'apôtre des Frisons et sévit avec l'épée de Charlemagne ; c'est à lui surtout que s'adressent les plus vieux hymnes de l'Eglise. C'est pour le chercher que le peuple se presse dans la puissante basilique romaine, aux forts piliers qui défient les siècles, dans ce temple, sanctuaire de l'éternité au milieu des vaines tempêtes de ce monde. Là tous sont confondus au même niveau, le Dieu souverain courbe d-un même soufl3.e la tête de l'artisan, du chevalier et du roi. L'orgue roule à travers les portiques ses ondes colossales qui enveloppent les colonnes massives et vont gémir dans les profondeurs sombres de l'édifice. La nuit règne dans la nef, mais les cierges brillent dans le chœur et les prêtres chantent le roi des rois :

Tibi omnes angeli, tibi coeli £t universœ potestates,

Tibi Gherobim et Seraphim Inoessabili voce proclamant :

Sanctus, sanctas, sanctus Dominus Deus Sabaoth !

Pleni sont cœli et terra Majestate gloriœ tuœ. (1)

Les fidèles ne comprennent pas cette langue, mais ils savent qu'on célèbre le Très Haut. Les plus exaltés relèvent la tête, ils voient la voûte s'ouvrir et leurs yeux nagent dans des gloires ineffables. Elle est là l'Eglise triomphante, rangée en sept cercles mystiques, les uns au dessus des autres, toujours plus étroits et toujours plus brillants. Ils sontlà, tous les élus resplendissants de blancheur, noyés dans les flots d'or des soleils radieux, en bas la foule bienheureuse des pécheurs pardonnes, plus haut les armées des docteurs pieux et des saints en extase, plus haut encore les martyrs transfigurés portant leurs palmes, enfin, les prophètes aux yeux foudroyants, les Archanges et les Dominations, prosternés devant le Père éternel.

Vision imposante, où le chrétien n'a plus con-

(1) A toi tous les anges, à toi les deux et toutes les puissances de Tunivers, à toi les chérubins et les séraphins répètent d'une Toix éternelle*: Saint, saint, saint est le Seigneur Dieu Sabaoth l Les deux et la terre sont remplis de la majesté de ta gloire. — Hymne d'Ambroise, iv'siède. — Das deutsc/ie KirchenHed.y. Philippe Wackemagel^ 1. 1, pag. 24.

science de lui-même que dans le saint des saints ! Fuir hors de la nature, échapper à la vie réelle pour s'abîmer dans la grandeur de Dieu est l'effort constant de ces hymnes. Mais à ces extases succède fatalement le réveil, et tout ce qui reste à l'âme de ses sublimes élévations, c'est le sentiment de son impuissance. Plus elle s'est prosternée devant le Dieu toutpuissant, plus elle se trouve misérable. Plus elle a vu sa pureté éblouissante, plus elle se trouve impure et coupable. Elle est flétrie par la faute originelle. Le Dieu pur esprit lui commande de mortifier la chair, mais le désir la transperce de flèches enflammées. Le Dieu jaloux veut qu'elle s'humilie et l'orgueil la consume. Livrée à elle-même, elle se croit damnée et s'écrie dans sa honte : « Je ne suis pas digne d'élever mes yeux infortunés vers les astres brillants du ciel, oppressée sous le poids écrasant de mes péchés. Epargne-moi, Rédempteur. .. Pleurez avec moi, astres rougissants, mugissez avec moi, bêtes qui habitez les forêts et répétez : Tu es maudit, toi qui gémis sous ton crime impie. »

La rupture entre Dieu et l'homme est complète. Les magnifiques élancements des hymnes ne peuvent l'émouvoir. Sa majesté est trop

(1) Bymne d*Bilarius. — Wackernagel, 1. 1, pag. 12.

eflFrayante. Il faut un rédempteur humain à la créature, et elle le trouve dans le Christ crucifié. Dieu incarné dans un homme est un nonsens pour la raison, mais il sort psychologiquement des émotions et des désirs d^ 1 ame chrétienne à laquelle Dieu le père ne sufllt plus. Elle a besoin de voir son Dieu, de Taimer, c'est pour cela qu'elle le fera homme. Elle a besoin d'être sauvée, c'est pour cela que Dieu videra pour elle le calice des douleurs humaines. Être tout-puissant, éternel et parfait, cela est divin, mais aimer et souffrir infiniment pour les autres est plus divin encore ; voilà le fond humain du mystère de l'incarnation et de la passion du Christ. De là ces hymnes innombrables au crucifié où le chrétien s'identifie avec Jésus. Ce culte de la douleur va jusqu'au délire comme chez Bernard de Clairvaux, qui s'adresse successivement aux pieds sanglants, aux genoux, aux ^mains percées de clous, au flanc déchiré, à la tête couronnée d'épines du Sauveur. Le chrétien exalté veut refaire la passion de son maître et cherche la félicité céleste dans le paroxysme de la douleur.

Ce Dieu expiatoire ne suffit pas encore au croyant. Car au dernier jour Dieu le jugera, et alors malheur à ceux qui auront manqué à ses commandements. L'agneau deviendra le lion. Dieu le père est là pour créer le monde,

le fils pour expier et pour juger à la fin, mais pour pardonner il faut une femme dans le ciel. Voilà pourquoi Marie finit par prendre la première place dans la poésie du moyen âge. Elle complète la famille divine. Si Dieu est l'inaccessible majesté, si Jésus est la souffrance et la justice, Marie est la mansuétude infinie. C est parce qu elle a le plus souffert en silence qu'elle pourra pardonner le plus. Les poètes de rÉglise contemplent son âme comme une mer de douleur et d amour, dans laquelle ils aiment à se mirer.

Stabat mater dolorosa Jaxta cracem lacrymosa Dum pendebat filius, Cujus animam gementem Contristantem et dolentem Pertransivit gladius (1).

C'est par la logique du cœur humain que Marie devient la première divinité du moyen âge. Le père appelait le fils et le fils appelait la mère. Mère par l'immensité de l'amour, vierge par la pureté de l'âme, elle réunit en elle ce sentiment profond et cette vertu chaste

(1) Elle était debout la mère douloarease devant la croix, la mère tout en larmes, devant le fils craciflé ; et son âme gémissante, con> tristée et pleine de douleurs, fut percée d^un glaive. — Planctus beatœ Virginis, attribué à Iinocent III. Voyez Wackernagel, 1. 1, pag. 136.

BfSTOIB£ DU LIED.

qui font la puissance de la femme. Voilà pourquoi le cœur de Marie devient le centre ardent de l'univers catholique, le foyer d'amour et de grâce auquel tout aspire. Les hymnes sur elle ne tarissent pas. Elle est tour à tour la rose flamboyante, le lis immaculé, l'étoile du soir qui monte au dessus de la sombre mer. La terre et le ciel l'adorent :

Ad te clamant miser!

De valle miseriœ, Te adorant superi Matrem omnis gratis, 0 sanctissima Maria !...(!).

Le culte de Dieu, de Jésus et de Marie sont les trois grandes pensées de ces hymnes qui se répètent de siècle en siècle avec une monotonie grandiose. Ils méprisent la terre et invitent à la contemplation du ciel. Ce sont parfois de magnifiques élans vers l'idéal, mais ils manquent de cette joie qui aide à vivre, de cette force qui pousse à l'action, de cette foi dans l'homme qui grandit l'homme. Ils sont pénétrés de Dieu, mais ils le placent hors de la portée de l'homme. Dans cette religion, l'humanité en proie au péché est perdue sans retour dans ce monde,

(i) C'est toi qu'invoqaent les malheureux du fond de leur vallée de larme«i c'est toi qu'adorent ceux d'en haut, mère de tonte grâce, ô saiate Mariel — xiu* siècle. — Wackernagel, 1. 1, pag. Vii,

LA VIB BSUGIBI^SB, âT^

masse confuse entraînée par le torrent de ses vices et de ses crimes vers le jugement dernier, C est dans le chant du Dies irœ que la pensée du moyen âge apparaît dans ce qu'elle a de plus désespéré :

Dies ine, dies illa Solvet sœclum in favilla.

Teste David oam Sybiila.

Qaantus tremor est futarus, Qaando jadex est venturus Canota striete discassuros.

Tuba miram sparget sonum Par sepalcra regionum Coget omnes ante tbronum.

Mon stupebit et natura, Cum resurget creatura, Judicanti responsnra.

Liber scriptus proferetur, In quo totum continetur, ITnde mnndus judicetur.

Judex ergo cum sedebit Quidquid latet apparebit Nil inuUum remanebit.

Qnid sum miser tum dicturos, Quem patronum rogaturus P Dum vix justus sit securus.

Rex tremendœ majestatis Qai salvandos saluas gratis, Saka me, fons pietatis, etc. (1).

La poésie chrétienne n'a rien de plus grandiose. Ici la langue latine produit des effets sublimes. Son accent implacable résonne, transperce, épouvante comme la trompette du j ugement dernier qui retentit seule à travers les sépulcres des régions. Cet hymne, le plus beau du moyen âge, est aussi son dernier mot sur l'humanité.

Telle est dans ses grands traits la poésie latine de l'Église catholique. Née dans le temple, faite pour le culte, elle n'en sortit jamais. Elle fut la consolation des saints, des pères, des doc-

(1) Ce jour de colère, ce joar-là réduira rhumanité en poussière; témoin David et la Sybille.

Il sera terrible le tremblement, quand Tiendra le juge pour tout sonder sans pitié.

La trompette poussera un son effrayant à travers les sépulcres des régions et chassera les âmes devant le trône.

La mort et la nature resteront stupéfaites quand ressuscitera la créature pour répondre au juge.

Le livre sera mis en avant dans lequel tout est écrit, dans lequel est marquée Thistoire du monde.

Quand donc le juge sera assis, tout ce qui est caché apparaîtra et rien ne restera sans vengeance.

Que dirai-je alors, malheureux? Lequel des saints invoquerài-je, quand le Juste à peine sera en sécurité?

Roi de majesté terrible, qui sauve par grâce ceux qui doivent être sauvés ; sauve-moi, source de piété.

Dies irœ de Thomas de Gelano, xii* siècle. — Wackernagel, t. I, pag. 137.

teurs de l'Eglise, des prêtres qui chantaient ces hymnes et en comprenaient le sens. Mais que pouvait-elle être au peuple qui n'en comprenait même pas la langue? Sans doute la pompe du culte, les graves modulations de l'orgue et la splendeur des cérémonies fournissaient un aliment à son imagination. Dans la pensée de l'Église ces émotions superficielles devaient lui suffire, car tout ce qu'elle exige du peuple, c'est la soumission ; en retour elle lui promet le salut. Il assistait donc au culte avec une piété enfantine. Mais il prenait un intérêt trop vif à là religion, pour se contenter de ce rôle passif. Ces hymnes chantés en latin ne semblaient-ils pas faits pour éloigner de lui la divinité ? Pour la comprendre, il avait besoin qu'elle descendît vers lui ; pour l'aimer, il voulait la voir se mêler à sa vie. Il se fit donc sa poésie religieuse à lui, dans sa langue et selon son cœur. C'est ainsi que le sentiment religieux individuel, refoulé par le catholicisme, prend sa revanche dans la légende populaire. Avec elle, nous sortons des murs sombres de la cathédrale, pour rentrer sous le ciel serein de la nature. Soumis encore par sa foi au dogme catholique, le peuple s'en affranchit sans le savoir dans la naïveté de son cœur, et se prépare en silence à une grande révolution morale en s'abandonnant aux hardiesses de son imagination et aux inspirations de sa conscience.

fie BIStOIRE 9U liEIU

Le peupla allemand, nous Tavons vu, adore la nature dans sa poésie. Tantôt il se ploDge dans son sein avec les génies des eaux et des forêts, tantôt il la célèbre dans Tivresse du vin et dans le débordement de ses passions, tantôt il la divinise dans ses chants d'amour. Ces refrains graves ou folâtres, rieurs ou attendris sont autant de défis jetés à l'ascétisme chrétien. Le môme souffle traverse ses légendes religieuses. Ce n'est point qu'il rabaisse l'histoire biblique au niveau des vulgaires aventures. Loin de là; devant les douces figures de Jésus et de Marie, il s'agenouille, il se sent en présence de quelque chose de divin. Mais dans la reine du ciel, dans le fils de Dieu, il ne voit que le côté humain, l'amour infini, la douleur profonde, le sacrifice sans bornes. Voilà ce qu'il adore, sans s'inquiéter du dogme et de l'Église, et voilà aussi le fond éternel et vraiment divin de la pensée religieuse.

Si la poésie de l'Église catholique est une perpétuelle élévation de l'âme vers le ciel, celle du peuple ramène sans cesse le ciel sur la terre. Elle ne célèbre pas un Dieu inaccessible, mais un Dieu aux traits humains qu'elle fait agir et parler comme tel autre de ses héros. Elle ne subtilise pas sur le mystère de la passion du Christ, elle la raconte comme un drame émouvant et sublime. « Marie vint sous l^ croix et

LA YIE REUGIEUSB. S77

vit son enfant chéri crucifié. Elle détourna les yeux, le cœur de Marie se brisa. — Jean, mon disciple bien-aimé, prends ma mère sous ta garde, prends-la par la main, conduis -la loin d'ici, pour quelle ne voie point mon martyre. — Ah, seigneur, je le ferai de grand cœur, je la conduirai loin d'ici, je veux la consoler comme un enfant doit consoler sa mère. — Il la prit par sa main droite et la conduisit loin de la croix. Loin de son fils elle n aimait pas aller. Le cœur de Marie se brisa. — Et maintenant, dit-elle, courbez vous, forêts, pliez, branches des arbres, mon enfant soufire, mon enfant n'a point de repos. Courbez-vous, feuillages, et'toi, herbe verte, prends à cœur sa douleur. — Les grands arbres se courbèrent» les durs rochers se fen* dirent, le soleil refusa son éclat, les oiseaux cessèrent d'appeler, les nuées crièrent : malheur ! malheur! La terre craqua dans ses fondements, les sépulcres s'ouvrirent avec fracas et les morts en sortirent (1). » Dans toute cette histoire le peuple n'a vu que la sollicitude du fils mourant et la douleur de la mère ; pour lui les bouleversements de la nature ne sont que l'expression majestueuse de cette douleur divine.

Mais le peuple s'en tient rarement au récit

<i) Waaderhom, t. I,pag. 146. Ëdilion 1857.

biblique. Il a sa révélation à lui, ses miracles, ses apparitions. Dans les cathédrales, la voix des prêtres étouffe son âme, mais dans le silence des bois, il écoute les voix de son cœur. Jésus est aussi descendu sur ses montagnes, Marie a aussi traversé ses vallées. Ils habitent le ciel, mais ils se souviennent de la terre, et comment oublieraient-ils les enfants des hommes? Ainsi pense le peuple. Et le pâtre les voit reparaître dans les solitudes des Alpes, et le pécheur les voit errer au bord de la mer. Un jour un pécheur rencontre Marie sur la plage, mais il ne la reconnaît pas. Elle lui demande s'il veut la conduire à l'autre rivage dans sa barque. Le pêcheur y consent, mais pour salaire il demande à cette femme si belle son amour et son honneur. Alors Marie continue seule son chemin et soulevant le bord de sa robe elle pose son pied dans la mer profonde comme si c'était un gué. Lorsqu'elle arrive au milieu de la mer, toutes les cloches petites et grandes se mettent en branle. Lorsqu'elle arrive à l'autre rivage, elle s'agenouille et son auréole resplendit autour d'elle. Alors le pêcheur la reconnaît, il voit qu'il a outragé la mère de Jésus et son cœur se brise d'un seul coup. Rêve d'enfant, si l'on veut, mais rêve profond. Car comment peindre en traits plus vifs et plus pittoresques î'humilitéetlacandeurvirginale, comment mieux

LA VIE RELIClEtJSE. 279

traduire leur puissance extraordinaire sur le cœur de l'homme même corrompu.

Marie « la sainte dame » comme dit le peuple, si modeste, si pieuse et si pure, est aussi la moins sévère pour les autres. Si quelqu'un pardonne de grand cœur, c'est elle. Tandis que saint Pierre, gardien jaloux de la porte du paradis, renvoie sans pitié les pauvres âmes pour la moindre des peccadilles, Marie les absout et les ramène, au grand scandale de l'apôtre rigoriste. Deux sœurs moururent en une nuit, dit une ballade. Elles se présentent à la porte du paradis. Saint Pierre reçoit l'une et renvoie l'autre. Tristement elle prend le chemin de l'enfer, quand Marie la rencontre et lui dit : — Où vas-tu? où vas-tu, pauvre âme? Viens nous allons entrer auprès de Dieu. — J'ai déjà frappé à sa porte. Saint Pierre me l'a défendue. — Quel péché as-tu donc commis pour qu'on te défende le ciel? — Je suis allée tous les samedis soirs à la danse joyeuse. — Si tu n'as point commis d'autre péché, tu peux bien entrer au ciel... Marie la prit par la main et la conduisit dans le pays de promission (1). »

Marie est surtout l'amie des pauvres et des aiïïigés. Humble, elle aime les humbles, riche en douleurs, elle aime ceux qui souffrent, elle

(1) Simrock, Volkslieder, pag. ii%.

SdO HlSTOtftB DU LIEU.

est la confidente des cœurs abandonnés et la consolatrice de ceux qui n*ont plus la force d'exprimer leurs souflFrances. Son image placée au bord des routes, dans un rocher près d'une source jaillissante ou dans le tronc d'un vieil • arbre au fond des bois, recueille les prières les plus ardentes. Deux strophes adressées à une pauvre femme en pèlerinage font mieux deviner que tout le reste ce que le peuple a mis de douceur, de tristesse et de consolation dans cette figure de Marie.

Pauvre femme, au froat abattu Par ces montagnes, où yas-tuP Dans ton lointain pèlerinage Repose-toi sous cette image.

Viens rafraîchir tes pieds brûlants Dans Tonde des ruisseaux coulants.

La Vierge ici, la douée mère Demande à ton cœur son mystère.

Si tu n^as rien à lui donner.

Tes larmes te feront aimer.

Élève tes regards humides Vers ses beaux jeux purs et limpides.

Ils te souriront doucement.

Plus qu'à Téclat d'un diamant.

Prie en silence, femme, ô prie !

T'aimera le cœur de Marie (1).

(1) Wunderhorn, t, II, pag. 167.

La VIB RELI6IEUI3B. 281

La figure de Jésus n'est pas moins aimée du peuple que celle de sa mère. Une auréole plus éclatante entoure sa tête suave, un rayon plus céleste resplendit sur sa face et annonce le fils de Dieu. Elle pardonne et console ; il émeut et convertit. Comme sa mère il ne se trahit pas toujours tout de suite et va trouver de préférence ceux qui le connaissent le moins.. Quelle touchante histoire par exemple que celle de la fillette du sultan. Le sultan est pour le peuple l'ennemi juré de la chrétienté, le païen par excellence. Mais il lui donne une fille bonne et pieuse qui pressent dans son cœur un Dieu qu'elle n'a jamais entendu nommer :

Le sultan a^ait un' fillette

Qai 86' levait matin.

Four arroser mainte fleurette

Au fond de son jardin.

Quand e\V vit s'ouvrir ces fleurettes,

Sous la rosée en pleurs, La vierge dit : Qui vous a faites.

Mes chères belles fleurs?

Il faut que ce soit un grand maitre.

Un riche et beau seigneur.

Qui sur la terre vous fait naître

Et croître en son honneur.

Je l'aime du fond de mon âme,

Mais comment le trouver P Pour lui je quitterais mon père,

Sqs fleurs j'irais soigner»

2SS BISTOIRE DU UBO.

A minuit sans lampe et sans cierge, Le front tout rayonnant.

Vient un jeune homme : 0 belle yierge. Le fiancé t'attend.

Vit* la fillette se réveille,

A la fenêtre court ; Et c'est Jésus son doux ami,

Besplendissant d'amour.

Elle ouvre sa porte, et joyeuse S'incline doucement :

— Sois le bienvenu, beau jeune homipe, .

Dit-elb gentimeoit.

De quel pays, de quelle terre

Arrives-tu, dis-moi P Dans le royaume de mon père.

Nul n'est si beau que toi.

— Tu songeaiaà moi, belle vierge.

Je suis venu pour tqi, Quittant le royaum' de mon père ; Car ces fleurs sont à moi.

— 0 maître, ô maître, à quell* distance

Est ce lieu de beauté.

Que j'y soign' tes fleurs en silence.

En toute éternité.

— Il est à plos de mille lie^^es,

Le royaume éternel* Et la plus belle de9 couronnes T'attend an fond du ciel.

LA VIB RBUGIBCSE. 9SS

Alon il prit de sa main blanche

Un anneau d'or brillant :

-• ]§erais-ta pas ma fiancée

Fillette du sultan ?

Gomme elle offrait toute son âme,

Jésus saigna d'amour :

•— Pourquoi ton cœur est-il si rouge,

De roses, mon amour ?

—'C'est pour toi que je port* ces roses

Qui fleuriront toujours.

C'est pour toi qu'elles sont édoses

Quand je sois mort d'amour.

— Viens donc, viens donc, ma fiancée.

Vers mon père étemel, —

En Jésus eir s'est confiée,

Sa couronne est au ciel. (1)

Cette légende rappelle les peintures sur fond d'or de Fra Angelico de Fiesole, où les anges embrassent les bienheureux au milieu deâ fleurs mystiques du paradis, mais d'un mouvement si chaste qu'aucune émotion des sens ne nous effleure devant eux. L'histoire assurément n'est pas d'une orthodoxie scrupuleuse, mais voici une légende beaucoup plus hérétique encore, qui nie tout simplement l'infaillibilité du pape. C'est celle du Tannhauser.

(!) Simrock, VolHslieder, pag. i^.

284 HISTOIRE DU UKD.

Tannhauser était un chevalier vaillant qui voulait voir grandes merveilles. Il parcourt le pays célébrant et aimant les plus belles femmes. Un jour, lassé des femmes de la terre, il convoite les déesses et entre dans la montagne de Vénus. Selon une vieille tradition allemande, Vénus la déesse infernale, Tincarnation de la volupté, du péché par excellence, a été reléguée dans une montagne, loin des hommes. Là, par ses puissantes incantations elle s'est créé un nouveau royaume, plein de lacs magiques, de bosquets parfumés et de cavernes mystérieuses, où elle règne avec ses nymphes et ses sirènes. De temps en temps, un homme poussé par un désir téméraire, pénètre dans la montagne fatale, mais jamais aucun d'eux n'en est revenu. Tannhauser, dévoré d'une soif insatiable de volupté, y entre sans crainte, malgré les avertissements du fidèle Eckart. Subjugué par, la beauté - démoniaque de Vénus, il jure dans ses bras de ne jamais la quitter. Mais bientôt le remords le saisit, il regrette le ciel, le son des cloches et la vierge Marie, qui fut son premier culte, et veut partir. Alors Vénus lui rappelle son serment :

«^ Beau cheyalier, tu sais, je t'aime !

Il faut t'en souvenir.

Ne m'as-tu pas juré toi-même

De ne jamais partir P

— > Non, à tes cliaînes, sur mon âme.

Je n'ai pu me mer. Si j'étais ton esclave, ô femme.

Dieu m'aide à mè venger !

— Reste avee moi dans ma montagne.

Enlacé dans mes bras.

Reste et prends ma belle compagne.

Four femme, tu l'auras.

— Qu'y gagaerai-je si je l'aime,

O fatale beauté F L'enfer m'engloutira quand même....

0 sombre éternité !

— L'enfer te trouble et te tourmente.

En as-tu fait le tour P Songe à ma bouche rouge, ardente, Qui chante et rit d'amour.

— Que me font tes baisers de flamme P

Je n'y veux revenir.

Far l'honneur sacré de la femme, Vénus, je veux partir !

— Peux-tu P mon charme dure encore,

Mon royaume est fermé.

Dans la caverne où je t'adore.

Reviens, mon bien-aimé !

— ^ Ah ! je suis las de tes caresses.

Je connais ton vrai nom.

Venus, ô reine des déesses.

Car ta n'es qu'on démon !

986 mSTOIRE DO LIED.

— Ah ! que dis- tu dans ta folie.

Et pourquoi ui'insulter P Tu pâtiras toute ta vie

Four ce mot, chevalier !

— Non, car mon âme est afErauchie

De ton charme odieux.

Arrache-moi d'id, Marie, Reine pure des cieux !

A ce nom, elle cède et le laisse partir en lui disant : Va! partout où tu passeras, tu chanteras ma gloire ! Accablé de tristesse et de repentir, Tannhauser se rend à Rome pour faire pénitence et demander au pape le pardon de ses péchés. Mais quand il confesse qu'il a été dans la montagne de Vénus, le pontife de Rome le maudit, et lui montrant le bâton qu'il tient à la main : « Aussi sûrement que ce bâton ne refleurira pas, pour toi point de pardon. » Tannhauser sort de Rome désespéré.

— Mère Marie, ô pure Vierge,

Faut-il donc te quitter ?

Et dans la montagne enchantée Il rentre pour toujours :

— A toi Vénus I car Dieu lui-même

Me pousse à mes amours ! (1)

(!) Wuuderhorn, 1. 1, pag. 97. — Comme beaucoup de traditions populaires, la légende du Tannhauser eut son point de départ dans un personnage viyaDl. Taauhauser était ud chevalier poète du treizième

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