‹ Histoire du lied; ou, La chanson populaire en Allemagne, avee une centaine de traductions en vers et sept mélodiesChapitre 15 sur 27 · A LA LUNE · texte numérisé non relu

A LA LUNE

Oui, remplis bocage et vallée

De vapeurs doucement.

Mon âme à ta lumière aimée

Se rouvre entièrement.

Le calme rentre dans ma vie

Sous ton regard lointain, Car tu reviens comme une amie

Sourire à mon destin.

J'entends la voix enchanteresse

De mes jours de bonheur ; Entre la joie et la tristesse.

Va toujours, va, mon coaur.

0 roule, roule, fleuve sombre.

Emporte mes beaux jours !

Passez comme les flots sans nombre.

Baisers, serments, amours.

GOETËÊ. S8Ô

Et pourtant le bonheur suprême

Un jour je le connus !

Depuis ce jour je souffre et j'aime,

Mon cœur n'en guérit plus !

Grondez sur vos rives fleuries,

Doux flots harmonieux, Grondez ! mêlez vos mélodies

A mon chant douloureux !

Montez, par les nuits orageases,

Débordez mugissants !

Caressez, vagues écumeuses,

Les bourgeons du printemps»

Heureux qui s'enfuit loin du monde,

Sans haine et sans dépit, Heareux qui dans la nuit profonde

Presse une main d'ami.

Ce que l'esprit le plus sublime

N'a su, ni pressenti, Au fond du cœur, étrange abîme.

S'éveille dans la nuit.

La mélodie suave de ce Lied vogue comme une barque légère sur le lac mystérieux et insondable de l'âme. Dans les deux premières strophes, elle se détache d'un mouvement calme et régulier. Un léger crescendo se fait sentir dans la troisième avec « la voix enchanteresse des jours de bonheur. » Bientôt la vague devient plus forte ; avec « les baisers, le^ serments,

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les amours » lô poète bo ierce déjà «ur la haute mer des passions. Un jour, un instant il y a trouvé « le bonheur suprême » et cet instant n'est plus revenu. N'importe I il y retourne encore, il y retournera sans cesse sur cette mer tumultueuse. Que les flots se gonflent! il s'en réjouit. « Grondez sur vos rives fleuries, doux flots harmonieux! » Quils se dressent jusqu'au ciel! il s'enivre de leur furi«. « Montez par les nuits orageuses, débordez mugissants! » Il veut se laisser bercer au plus fort des orages de la vie et dans le déchaînement de toutes les passions, son cœur, encore maître de soi, se gonfle d'une sauvage volupté. Mais du sein de la tempête il aspire de nouveau à la paix. La vague s'abaisse, le calme revient et le poète dirige sa barque fragile vers le port de l'amitié. C'est là qu'il retrouve un instant de félicité et qu'il savoure avec son ami, dans le silence de la nuit, les mystères les plus cachés de son être.

Je ne sais si Schubert, ou quelque autre grand compositeur, a dignement mis en musique ce Lied. Certes la musique pourrait seule en faire jaillir tout ce qu'il contient. Elle seule pourrait rendre la magie du clair 4e lune, et ce fleuve de sentiments et de passions qui déborde de l'âme du poète, se gonfle majestueusement et finit par s'apaiser en un lac limpide où se réfléchit le firmament.

gobtie; Sdi

C'est là le vrai Lied, tel qu'il existe partout eu là poésie est encore à l'état naturel. La parole élastique se dilate sous la force du sentiment, se met à chanter d'elle-même et devient mélodie, tandis que les harmonies variées du rhythme et de la rime imitent les accords et les appellent, pour ainsi dire, afin de les soutenir et de les prolonger. Du reste, point d'amplification rhétorique, mais l'expression pure et simple de la pensée, comme dans le Volkslied, Sans doute dans ces strophes à la lune le sentiment est plus élevé, la pensée plus profonde, la langue plus noble que dans les modestes refrains du peuple; mais qu'on ne s'y trompe pqint, c'est la même coupe, le même développement» le même génie.

On sait que le ciel d'Italie, ses marbres immortels, ses temples radieux et son peuple artiste furent la plus éclatante révélation dans la vie de Goethe. Il revint transformé; ce n'était plus un Germain mais un Grec, ou plutôt l'homme antique ressuscité. Ses élégies romaines en font foi. Mais la muse du peuple, la simple muse des campagnes, qui marche pieds nus dans l'herbe mouillée, les cheveux au vent, une couronne de pervenches sur la tête, une marguerite entre les doigts, cette muse-là était son premier amour ; il ne cessa d y revenir. Une douce et vieille mélodie, un regard déjeune fille, une fleur au coin d'un bois, uq rida tiirait de ce vaste

esprit une chanson simple comme les refrains du peuple. On sait que Goethe fut l'amant de Christiane Vulpius longtemps avant de l'épouser, mais lorsqu'elle lui eut donné un fils, il la reçut dans sa maison et la considéra comme sa femme à partir de ce jour. Il célébra cet événement par une chansonnette.

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