‹ Histoire du lied; ou, La chanson populaire en Allemagne, avee une centaine de traductions en vers et sept mélodiesChapitre 16 sur 27 · TROUVÉE · texte numérisé non relu

TROUVÉE

Dans la forêt profonde J'allais tout à loisir. Ne cherchant rien au monde, . Au gré de mon désir.

Je vis debout à l'ombre Fleurette éclose au jour, Ses beaux yeux d'un bleu sombre, Deux étoiles d'amour.

J'étends la main vers elle ; La flear dit à ravir :

Qaoi ! je suis jeune et belle Et je devrais mourir !

Je sortis la fleurette Du sol bien doucement, Et portai la pauvrette Dans mon jardin charmant.

J'y plantai la mignonne Dans un endroit chéri ; Toujours elle bourgeonne, Toujours elle fleurit.

Ne dirait-on pas une chanson populaire? Elle en a le symbolisme discret. Le peuple naime pas à déflorer ses sentiments; plus ils ont de prix à ses yeux plus il les voile, et c'est par l'instinct du cœur que Goethe parle sa langue en ses heures d'intime expansion. Se sentir en harmonie avec les simples est une des joies les plus pures pour un grand esprit.

Jusqu'à l'âge le plus avancé il ne perdit pas ce don. Sans doute il fit vibrer successivement toutes les cordes de la lyre antique et moderne, il fut l'émule de Pindare, de Catulle et de Hafiz. Mais était-il fortement ébranlé, aussitôt il revenait au Lied. Il avait 79 ans quanâ mourut le grand duc Charles-Auguste, son ami dejeunesse, avec lequel il avait vécu dans une constante intimité. Ce fut un coup violent pour l'infatigable et indomptable vieillard. Il se retirafà la campagne dans une solitude complète. Dans les trois strophes qu'il écrivit sous le coup de cette mort, on peut lire l'énergie de sa douleur et la majesté de sa résignation. Cette courte poésie est intitulée : A la pleine lune qui se levait. En réalité elle s'adresse à l'ami qu'il venait de perdre :

Veux- tu t'en aller si viteP Tu brillais si près de moi !

Tu te caehes, tu me quittes, Me voilà bien loin de toi.

3d4 HISTOUUE BG LIED.

Mais tu sens que je suis triste ; Tu reviens, bel astre d'or !

Tu me dis : Ne sois pas triste, Loin de toi je t'aime encor.

Monte done! sais ta carrière.

Monte et brille fièrement !

Souffre, ô mon cœur solitaire; Splendide est le firmament.

Le poète resté longtemps sans voix, croit retrouver l'image de l'ami dans l'astre magnifique qui monte lentement au ci^l. Soudain le disque brillant disparaît derrière de sombres nuages. Une douleur poignante s'empare du vieillard, car cette éclipse subite lui rappelle l'adieu irrévocable. Mais voici que l'astre bien-aimé reparaît comme une étoile au bord de la nuée; c'est ainsi que l'ami à jamais perdu reparaît dans le souvenir; il grandit, il se transfigure et brille désormais d'une lumière immaculée. Le poète salue avec des larmes de joie cette résurrection idéale et impose silence à sa douleur devant la splendeur du firmament. Que la forme est simple, que la pensée est vaste !

Il y a encore dans l'œuvre lyrique de Goethe un groupe de chefs-d'œuvre qui sont étroitement liés à la poésie populaire; je veux parler de ses ballades. Avant lui Bûrger eut la gloire de reprendre la ballade des lèvres du peuple. Sa

Léonore et son Chasseur saum^ firent épocjud^ dans l'histoire de la poésie allemande. Et ce n'est pas un caprice romantique qui ramenait le monde à ces fictions, mais l'intuition vive de leur poésie exquise et de leur forme drama^ tique. Dans le Liedj le chanteur populaire donnait un libre cours à ses propres sentiments; dans la ballade, il appelait l'attention de son auditoire sur un événement extraordinaire, saisissant, digne d'horreur ou d'admiration, en cherchant à lui communiquer le sentiment que lui inspirait cette histoire; et pour cela il fallait un récit coloré, bref, entraînant. La ballade est, comme le Lied, une forme poétique primitive qui a sa raison d'être dans la vie et dans la nature humaine. Ce sont les joyeuses veillées du peuple qui l'oift fait naître. Elles tirent leur puissancedu sentiment commun de terreur religieuse, d'attendrissement, d'enthousiasme passionné, qui anime l'auditoire et dont le poète se fait l'interprète. Chez le peuple cet auditoire était une chambre de fileuses ou une joyeuse compagnie de buveurs. Pour les nouveaux poètes c'était toute une nation. La ballade avait donc plus que jamais sa raison d'être. Reprise par les lyriques du dix-huitième et du dix-neuvième siècle, elle s'agrandit, se transfigura et reprit sur les âmes son magique empire, comme la Nixe enchanteresse qui, du fond de son lac, attire les

enfants des hommes, en jouant sur sa harpe séductrice.

Bûrger, le premier restaurateur de la ballade, aborda surtout le genre de la légende fantastique et y fit merveille, mais il n'atteignit pas la simplicité touchante de ses modèles. Ce triomphe était réservé à Goethe. Ses ballades ont le charme insinuant d'une pensée profonde, sous la forme d'un récit naïf et vivant. Quel monde plein de vie et de mouvement! Ballades enjouées et humoristiques, fleurs de sentiment et fleurs de sagesse, ballades merveilleuses et philosophiques, tout s'y trouve. La Fleurette merveilleuse est toute une idylle; le Retour du comte exilé est tout un drame; le Roi des aulnes que tout le monde connaît par la composition de Schubert, surpasse en terreur et en magie, les plus fantastiques créations du peuple ; la Fiancée de Corinthe, le Dieu et lu bayadère s'élèvent en jouant, à une haute philosophie. Je ne citerai que trois ballades, de genres différents, où Goethe développe et ennoblit la ballade populaire.

Nous avons vu que le peuple aime beaucoup la symbolique des fleurs. La richesse infinie des formes et des couleurs dans le monde végétal révèle à ' l'homme primitif la richesse infinie du monde intérieur qui pousse, verdoie et fleurit dans son sein. De là le plaisir qu'il y prend. On sait que Goethe était bon jardinier et botaniste

passionné. La demi-science éloigne de la poésie par son pédantisme, la vraie science au contraire découvre sans cesse des mondes de poésie nouvelle, parce quelle nous montre partout l'individualité et la vie débordante dans la grande harmonie de l'univers. La science élargit la poésie de Goethe de tout son infini. Le grand naturaliste, le chercheur de la plante primitive, était aussi l'aimable et profond poète des fleurs. Il savait les faire parler mieux que personne; car il les connaissait et les aimait comme des êtres vivants. Témoin la ravissante Violette :

Sur la prairie était une fleurette Qui se cachait fort humblement. C'était la plus charmante violette !

Survint la bergère en chantant, D'un pas léger, d'un cœur content,

Là-bas, là-bas, Par la prairie en fredonnant.

Las ! dit la fleur, pourquoi ne suis-je La reine des prés un instant P Ah ! rien qu'un seul instant, vous dis-je. Qu'elle daignât me cueillir de sa main Et me presser mourante sur son sein,

Bien qu'un instant.

Rien qu'un quart d'heure seulement I

Las ! qu'advint-il P Vint la fillette Et ne fit pas la violette.

39S HISTOIRB D«> LIED.

Elle écrasa la pauvre fleur.

Qui tombe et dit en expirant :

Et si je meurs, je meurs pourtant

Pour toi, pour toi, Et sous tes pieds en t'adorant !

Peut-on exprimer avec une grâce plus persuasive le dévoûment souriant» la félicité du sacrifice complet pour l'être aimé ! Mozart a trouvé pour ce Lied une de ses mélodies divinement touchantes. Il faut l'entendre chanter par une belle voix de femme. Alors seulement il vit de sa vie immortelle.

La ballade merveilleuse a un autre genre d'attrait. Le peuple a incarné dans les divinités des eaux et des forêts les sensations les plus étranges, les plus indescriptibles que lui cause la nature. Une forêt de bouleaux au clair de lune se change pour lui en une ronde d'elfes, les voix du torrent en rires d'ondines, un lac sauvage en un roi des nixes. Ces divinités de la mythologie moderne nous attirent avec une puissance invincible, comme celles de la mythologie antique. On les croit mortes depuis longtemps.

Mais Fan tout bas s'en mckque et la sirène en rit (1).

Qu'un grand poète les évoque et les voilà

(!) Sainte-Beuve.

GOGTfitB. 9d9

qui reparaissant dants lear radieaBe immortalité: écoutez, par exemple, te Pêcheur de Ooethe :

Le flot mugit, le flot murmure,

Au bord rêve un pêcheur.

Les yeux perdus dans l'onde pure ;

Le frais lui monte au cœur.

Il guette, il gueUSie ; et Tonde ehante,

Se gonfle, *- et de ses flânes Sort une femme ruisselante,

Aux blonds cheveux jroulftnts.

Ce fut un chant, un doux murmure

De sa bouche à son cœur :

Pourquoi remplir mon onde pure

De mort et de douleur ?

Chez moi la vie est plus heureuse.

Viens, descends dans mes bras.

Viens baaser mon onde amoureuse.

Viens ^ tu guériras.

Vois tu, le chaud soleil se mire

Dans mon suave azur, La lune à mon cristal aspire,

Y baigne son front pur.

C'est tout mon ciel bleu qui t'appelle

Dans son sein transparent.

Vois, dans ma rosée éternelle.

Sourit ton front charmant !

Le flot mugit, le flot s'élève,

Lui baise le pied bu.

Son cœur se gonfle et se sotflève

Comme an plus doux salut.

400 filSTOIRB DU LIED.

Ce fat un chant, un long sourire...

Il tressaille éperdu ! . . .

Il cède... il tombe... elle l'attire

Et nul ne Ta revu.

Qu'est-ce qui nous captive dans cette ballade ? Est-ce seulement 1 étrange fascination que nous ressentons en face de l'eau? Est-ce encore la séduction du chant , la plus puissante des séductions, qui s'insinue dans nos sens troublés? Est-ce la fascination éternelle de l'homme par la femme, qui nous enlace et nous enveloppe dans sa voluptueuse étreinte ? Est-ce l'attrait de l'infini qui engloutit l'homme dans son gouffre séducteur? Je ne .sais. C'est tout cela peut-être, ou plus encore. Il y a dans toute création, vraiment poétique, un secret insaisissable qui se dérobe à l'analyse, mais qui s'impose au sentiment et que l'amour seul sonde dans toute sa profondeur.

Terminons par une ballade chevaleresque où l'idée ressort nettement d'un dialogue vif et mouvementé.

Page 1