‹ Histoire du lied; ou, La chanson populaire en Allemagne, avee une centaine de traductions en vers et sept mélodiesChapitre 18 sur 27 · LE DERNIER SALUT · texte numérisé non relu

LE DERNIER SALUT

J'avais passé près du vieux hêtre.

Je vis la maison dans les bois.

Ma mie était à sa fenêtre.

Filant, filant comme autrefois.

(1) Voir la mélodie Y à Tappendice.

J'étais soldat, j'étais en guerre.

Un autre, un autre est son époux, Nous étions comme sœur et frère ; Aujourd'hui, quel gouffre entre nous !

Un enfant jouait sur la route, Il ressemblait à mes amours :

'' De l'embrasser, oui il m'en coûte.

Mais Dieu te bénisse à toujours ! «

Ma mie était pâle, inqaiète, Dans ses yeux tristes, quel émoi !

Pensive elle inclina sa tête, A-t-elle vu que c'était moiP

Là-haut, là-haut près du vieux hêtre.

Les feuilles faisaient un doux bruit.

J'ai fait chanter mon cor... peut-être L'a-t-elle entendu dans la nuit.

Les oiseaux ont chanté l'aurore.

Elle a pleuré, pleuré, pleuré!...

Moi j'ai marché, je marche encore, Et jamais je ne reviendrai !

Il n y a pas une ligne dans ces chansonnettes que le peuple n'aurait pu trouver lui-même ; et pourtant que le sentiment est élevé, que le tableau est complet ! Aussi le peuple les chantet-il dans toute l'Allemagne.

La poésie romantique allemande était dans ses plus beaux jours en 1825. Une foule d'adorateurs se pressaient autour d'elle, maint chevalier faisait flotter ses couleurs dans l'arène de

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la littérature et de la critique, les rois lui souriaient parce qu elle les encensait, les diplomates la protégeaient parce qu'elle faisait oublier au peuple ses pensées de liberté. C'est alors qu'entra en lice un poète étincelant d esprit et d'imagination, qui s'annonça comme son plus fougueux chevalier. Par malheur, il s'aperçut un beau jour qu'il rompait des lances pour une vieille douairière desséchée, au lieu de conquérir les charmes d'une jeune beauté florissante. Rouge de colère, il lui jeta son gant à la face et distribua à tous ses champions de si bonnes estocades, que la plupart ne s'en relevèrent plus, et que la dame vénérable en mourut do dépit. Cet enfant terrible c'est Henri Heine. A ce nom que de burlesques et ravissantes apparitions surgissent et tourbillonnent devant l'esprit ! Que de fées pensives vous regardent de leurs grands yeux d'un bleu sombre, que de nixes moqueuses vous raillent en passant, que de caricatures bouffonnes, que de figures douloureuses et tragiques défilent à nos yeux. Quel concert de rires et de pleurs étourdit nos oreilles. La forêt magique des contes de fées s'ouvre de nouveau au regard fasciné, et dans la brume lumineuse des vertes frondaisons, dans le scintillement du soleil sur les feuilles exubérantes se montre une main blanche qui nous fait signe, nous appelle et nous attire plus loin, toujours plus loin.

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L'histoire de Heine et de la poésie romantique est elle-même un des plus étranges contes de fées. Cette poésie, comme une châtelaine ambitieuse, avait transporté ses pénates dans l'antique château du moyen âge et l'avait restauré somptueusement. Entre ses murs chancelants, elle avait reconstruit, en bois, il est vrai, une salle splendide. Des colonnes torses soutenaient fièrement la voûte mauresque, et les statues colossales des vieux empereurs, rangées au fond de la salle près du trône de la sainte et mystique Poésie, semblaient prêtes à tirer l'épée pour la défendre. C'est dans cette salle étincelante de flambeaux, de fontaines et de lustres que les romantiques se donnèrent rendez-vous pour une fête immense. Oh! le joyeux bal! oh! les masques follement bariolés ! C'est là qu'on vit arriver les costumes les plus resplendissants, des chevaliers allemands, francs, maures et sarrasins ; de blondes châtelaines aux robes d'azur parsemées d'étoiles d'argent, de sombres reines aux manteaux de pourpre où rayonnaient des soleils d'or, des troubadours aux longues chevelures flottantes. Et l'on chanta de nouveau les folles aventures et la douce souvenance d'amour. Les chevaliers applaudirent, le sein des femmes se gonfla de désir, et du haut de son trône gothique la Poésie jeta des couronnes parfumées ^uî chanteurs. Puis le bal comjpaejaça; une mu-

sique rêveuse attira les couples dans son cercle magique et de ses cadences de plus en plus passionnées les entraîna dans un fougueux tourbillon. A ce moment entra un mystérieux chevalier espagnol. Dans son pourpoint de velours il marchait aussi fièrement que le plus superbe hidalgo, sur son manteau brodé d'or on voyait quelques chiffres arabes et hindous, une grande plume de corbeau flottait sur sa tête. Il ne portait point de masque. Son visage était beau et séduisant. Un feu doux et sombre couvait dans ses yeux fixes et le dédain superbe plissait ses lèvres voluptueuses. Ses armes étaient brodées en argent sur sa barrette. C'étaient deux têtes de sphinx dont l'une semblait pleurer et l'autre éclater de rire. On cessa de danser pour le regarder. Il saisit négligemment la première guitare venue et chanta quelques romances castillanes d'un ton si fier, d'un accent si nouveau, qu'un tonnerre d'applaudissements l'accueillit. Le bal reprit avec furie et le nouveau venu en fut le roi. Mais bientôt tout le monde s'arrêta de lassitude : « Or çà, dit à haute voix le bel inconnu, il est minuit, qu'on se démasque ! Assez de comédie! Je veux savoir qui vous êtes. Moi je m'appelle Henri Heine. Je suis juif ou protestant, comme vous voudrez, mais je me ris de Dieu et du diable, j'adore l'amour et la liberté, mais je hais l'hypocrisie. J'ai dit qui je

suis, que chacun en fasse autant ! » Tous se récrièrent indignés. Alors le beau chevalier partit d'un éclat de rire sardonique : « Quoi! vous avez peur, beaux masques! Eh bien, je sais qui vous êtes. y> Et s'approchant d'un majestueux templier, il lui arracha son masque : « Toi, s'écria-t-il, tu n'es qu'un jésuite et tu fais ici les petites affaires de ta congrégation. Vous, beau petit comte qui ne parlez que croisades, vous n'êtes qu'un valet de Sa Majesté le roi de Prusse, et vous feriez mieux d'entrer dans la garde et d'y montrer votre taille que de parader dans le palais de la Poésie où vous n'avez que faire. Toi, beau troubadour, qui soupires pour la dame de tes pensées, tu n'es qu'un commis négociant en bonne fortune avec une chambrière. Vous êtes tous de faux saints, de faux chevaliers et de faux troubadours. Je vous démasquerai tous, illustres faquins, je montrerai sous vos masques lisses vos faces ridées de cuistres et de charlatans, et sous vos pourpoints de soie vos habits râpés d'usuriers et de bureaucrates. En vérité, si vous n'étiez à mourir de rire, vous mériteriez qu'on vous chasse à coups de fouet. Quant à vous, dames illustrissimes, je n'examine pas vos titres. Que serait donc la comédie et la tragédie de la vie, si vous n'aviez pas le droit de vous jouer de nous, de nous faire danser comme des marionnettes, de remplir nos

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cœurs de tortures divines et de voluptés dQulou-!reuses? Comtesses, danseuses, bohémiennes et courtisanes, je vous aime toutes et je vous célèbre. A vous mes chants de gloire et d'ivresse. Vous êtes belles, et vive le bal! » A cette sortie, il y eut un orage de rires, de cris et de vociférations. La voix stridente du chevalier allait jusqu'à la moelle des os, il y avait dans son amertume je ne çais quoi d'âpre et de déchirant qui faisait frissonner; la vieille bicoque romantique trembla dans ses fondements. Il y en eut quelques-uns qui lui demandèrent raison de ses insultes. Il croisa le fer avec eux et les étendit sur le plancher de façon à leur ôter l'envie de recommencer la lutte. « On étoufie dans votre salle, dit le vainqueur, il me faut de l'air et le souffle des grands bois. » Ce disant il enfonça la grande porte, un coup de vent entra, tous les lustres s'éteignirent et chevaliers et belles dames se virent comme des spectres à la lueur de quelques pâles flambeaux. Mais à travers la porte brisée apparut un paysage féerique de forêts, de montagnes et de lacs dormants sous le clair de lune. Alors le poète magicien, saisissant une vieille harpe oubliée, en tira des accords si merveilleux que les forêts lointaines en frémir rent de délices. A leurs mélodies caressantes, s'éveillèrent les fgénies des bois et les déesses des eauxj, pour renouer leurs rondes gracieuses

et renouveler leurs chants tentateurs. Aux soupirs de la harpe magique, aux appels impérieux de l'enchanteur un essaim de fantômes légers s approcha, et se glissa dans la salle aux yeux de la foule ravie. Elles arrivèrent du fond de leurs dômes de verdure les elfes sauvages couronnées de fleurs fantastiques et ceintes de guirlandes de bouleaux pour recommencer leur ronde fugace au clair de lune. Elles arrivèrent du fond de leurs palais de cristal et de leurs cascades écumeuses les nixes, les folâtres rieuses, aux seins de neige palpitants ; elles s'entraînèrent et s enlacèrent dans une ronde furieuse. Parfois les plus folles, en passant devant l'enchanteur, se retournaient, et belles, échevelées, les seins au vent, un éclat de rire aux lèvres elles semblaient vouloir lui ravir un baiser, mais elles n'effleuraient que sa harpe. Et au milieu du cercle des folles ondines flottaient comme une mystérieuse vision la bien-aimée du poète, les bras croisés, sa petite tête brune penchée avec un étrange sourire aux lèvres. Était-ce de la tendresse ou de l'ironie? Tout à coup le capricieux nécromancien interrompit sa musique enchanteresse par un accord strident, et se mit à jouer des airs si comiques qu'on ne pouvait les entendre sans rire. Ces- airs avaient une vertu singulière. Chacun d'eux faisait entrer instantanément dans la çalle un personnage contemporain ; il

dansait comme un pantin de la façon la plus burlesque et dévidait ses plus secrètes pensées. Tantôt c'était le gros banquier Gumpel de Berlin, sintitulant en Italie, il marquese Gumpelino, déclamant du Shakspeare en calculant la hausse de ses rentes et se prenant pourleRoméo d'une Anglaise fantasque, laquelle lui administre tendrement certain philtre de pharmacie, qui le guérit à tout jamais de ses imprudentes amours. Tantôt c'est le philosophe kantien Saùl Ascher avec ses jambes abstraites et sa figure décharnée, exprimant l'impératif catégorique, qui marche comme une horloge en disant : la raison est le premier principe. Tantôt c'est le vieux Schlegel avec ses trente perruques de rechange. Enfin, c'est toute une galerie de binettes contemporaines. « Ah! vous vous récriez à ces charmantes figures, dit le magicien. Pourtant c'est vous, c'est votre génération qui a pour nom sottise, hypocrisie, servilisme. Avec vos pieuses cafardises, vos lâches concessions vous avez empoisonné votre religion, votre philosophie, votre vie entière. D'ailleurs, tout n'est que rêve, chimère, illusion. La poésie est aussi folle que la réalité est stupide. L'histoire est une comédie que se donne le bon Dieu pour tuer le temps. Au fond, vous n'y croyez pas plus que moi à ce bon Dieu qui fait peur aux enfants et aux nourrices. Seulement vous êtes trop lâches

pour le dire. Vous ne vous estimez guère, mais vous posez devant le monde, vous vous aiFublez de bonnets, de croix et de rubans et on vous prend pour des héros. Eh bien! moi, je ne suis qu'un fou, je ne crois à rien, je me méprise,* mais je dis la vérité. Mon cœur saigne, mais vos sottes infamies ne m'arracheront jamais qu'un rire de mépris et j'ai le droit de vous cingler la face ! » Ainsi parla le magicien satirique transformé en fou de cour, coiflFé d'une marotte et un fouet à la main. « Sus au misérable! haro sur le baudet! mort au blasphémateur! » cria toute la gent romantique, aristocratique et cléricale. Mais lui, saisissant une torche en feu, la brandit autour de lui et entonna la Marseillaise dune voix de stentor. « Oh! ce chant vous fait peur, dit-il, pour l'étouiFer vous voudriez dresser un échafaud. Parbleu, je veux vous aider. » Alors le sombre magicien évoqua le spectre de la guillotine. Elle se dressa dans un brouillard rouge , haute et sanglante et tout autour se promenaient des corps sans tête qui se faisaient de graves révérences. C'était Marie Antoinette et sa cour. « Des corps sans tête, voilà l'image de votre société, » dit en riant le fou terrible. Déjà on entendait chanter au loin la Marseillaise, la Carmagnole et le Ça ira et ces chants allaient croissant comme le mugissement de la tempête, au tocsin de 1848. « Le jour

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de gloire esj arrivé ! » dit le poète en lançant sa torche dans les lambris de l'édifice vermoulu. La flamme rouge le saisit et gagna les combles en crépitant de joie. Les poutres craquèrent, la * foule s'enfuit, en un clin d'œil la salle brillante fut un brasier, elle s'effondra et le poète poussa un cri de triomphe. Tout à coup il se retrouva dans le morne donjon, vieilli, triste, seul. Comme dans les contes de fées quand le château plein de flambeaux, de varlets et de damoiselles s'est évanoui, il n'entendit plus que les cris de la chouette %t de l'orfraie. Alors le poète s'écria tristement : « Et pourtant j'ai aimé! et pourtant j'ai cru à l'Idéal ! » Peut-être n'avait-il jamais été plus sincère ; mais il avait trop ri, on ne le crut point. -

Ceci est la très véridique histoire de Henri Heine. Le plus fou des romantiques mit le feu au château. Mais à vrai dire l'incendiaire n'était que l'exécuteur impitoyable de la fatalité. Car ce château était de bois. Je veux dire que les principes de l'école romantique allemande devaient ' la conduire à une ruine précoce. N'avait-elle pas voulu se mettre au dessus de toutes les lois et créer une poésie en dehors du monde réel? N'avait-elle pas déclaré que son principe suprême c'était l'ironie dédaigneuse du poète, contemplant toute chose des hauteurs de la fantaisie? Il fallait que justice se fît; Henri Heine

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s'en chargea. Il retourna l'ironie contre ceux qui s'en servaient si mal, mit la bande en fuite, mais à force de manier l'arme à double tranchant il s'en blessa cruellement. Après s'être moqué de tout le monde il se moqua de lui-même, cessa presque d'être un caractère et le génie survécut à l'homme.

Henri Heine est un génie à double face. D'un côté, on y trouve une sensibilité ardente, subtile, féminine, d'une exquise délicatesse ; de l'autre, un esprit infernal, une ironie maligne et sauvage, qui de ses flèches empoisonnées frappe l'ennemi droit au défaut de la cuirasse ; tantôt une tristesse suave et rêveuse, tantôt un rire méchant et cynique; ici l'ange, là le démon. Cette nature double a été une des causes principales du succès prodigieux de Henri Heine en France. On aime chez nous ces contrastes heurtés, ces poètes au cœur sanglant et déchiré qui disent au monde : Vois-tu les blessures que tu m'as faites? et qui, quand la foule approche, se redressent et font siffler le fouet autour de ses oreilles. On a pardonné à Henri Heine ses excentricités de sentiment et d'imagination, grâce à son esprit mordant. Qu'il lui arrive par exemple, de parler d'un amour de jeunesse, de quelque belle jeunefille blonde et songeuse, il en parlera si bien, que vous. Français sceptique, vous sere2 «ur le point d'être ému. Déjà les

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larmes vous viennent aux yeux et vous craignez de perdre votre enjouement d'homme du monde. Mais voici qu'un trait d esprit part comme une flèche, la madonne se change en soubrette; vous souriez etvous voilà soulagé. Vous pensiez avoir à faire à Jean Paul, point du tout, c'est à un autre Voltaire. La surprise vous enchante et vous applaudissez. Pour les Allemands, c'est tout le contraire. Ils voulaient rire et on les fait pleurer ; ils sont furieux.

Il ne suffit pas de signaler le contraste, il faut le comprendre. Henri Heine, qui aimait à se faire passer pour le Byron allemand, a dit que le poète d'un siècle tiraillé entre le passé et l'avenir devait forcément avoir le cœur déchiré en deux. Et pourquoi? Cela dépend du poète. S'il comprend les luttes de son siècle et en prévoit l'issue, il peut s'y jeter hardiment et garder une âme tranquille lors même que son sang s'échauife dans le combat. Byron avait déclaré la guerre aux mœurs et aux préjugés de son temps, mais il se prenait au sérieux, il croyait à ses héros, il n'a jamais douté de lui-même, il est mort pour la liberté des Grecs. Lord Byron est en contradiction avec son siècle, Henri Heine est surtout en contradiction avec luimême. Cela tient plus à son tempérament qu'à son temps. La nature l'avait doué, d'une part, d'une merveilleuse sensibilité poétique, de

l'autre, d une vue perçante des ridicules et des bassesses de Thomme. Ces deux facultés sont chez lui également puissantes, elles lui sont également chères, et si vous lui donniez le choix, il hésiterait. Il adore la mer du Nord et son imagination y déploie des ailes d'aigle, mais les philistins de Berlin et de Munich n'en font pas moins ses délices. Il comprend les plus divines extases de l'amour ; mais se moquer d'une bourgeoise sentimentale, qui étale au soleil couchant ses charmes problématiques et enivre un candide étudiant de sa sottise épanouie, voilà un plaisir qu'il ne donnerait pas pour un empire. Il hait l'hypocrisie dévote, la sottise prétentieuse, l'égoïsme rampant, mais il aime haïr, c'est une volupté pour lui. Quand il voit s'accoupler la méchanceté et la bêtise, il les crible de traits et lorsqu'ils bondissent sous le coup, il s'amuse, il se délecte, il éclate de rire. Quelquefois cependant son rire se change en pleurs. Il se moquera par exemple, d'un vieux moine abêti par les pratiques religieuses, puis tout à coup, saisi de pitié, il a peine à retenir une larme. Mais plus souvent les larmes tournent au rire chez cette organisation nerveuse. Qu'au moment de s'attendrir devant une Annonciation il s'aperçoive que l'ange Gabriel ressemble à un heureux Céladon, alors adieu le sérieux. L'idéal est pour Heine un jardin splendide peuplé d'arbres gigan-

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tosqiias^ de fleors superbes et d'hommes diTina; la réalité n'est à ses yeux qu'un aflfreux tripot rempli de coquins, de cuistres et de cafards ; et pourtant ce tripot le fascine. Dans les fanges de la réalité il rêve de l'idéal, et dans le beau jardin de l'idéal il ne peut oublier les figures grotesques de là-bas. Il n'a pas su réconcilier ces deux mondes opposés « Il les porte dans sa poitrine comme un ange et un démon qui sont toujours en lutte et ne peuvent se terrasser. De là les dissonances criardes dans ses œuvres. A la fin, il ne sait plus lui-même où il en est. ^ Il y a des cœurs, dit-il dans les Reisebilder, où la plaisanterie et le sérieux, la malice et la bonté, la verve pétulante et la morgue s'amalgament d'une façon si bizarre qu'il est difficile de les juger. Un semblable cœur se trouvait dans le sein de Mathilde ; quelquefois c'était une froide île de glace, dont le sol poli comme un noiroir laissait jaillir des palmiers languissants, et souvent aussi c'était un volcan d'enthousiasme dont la flamme était étouffée tout d'un coup sous un rire éclatant comme une avalanche de glace. » Cette lady Mathilde ressemble étonnamment à Heine. « Mon cœur, dit-il ailleurs, a des parfums si violents qu'ils me montent à la tête et m'étourdissent; alors je ne sais plus où l'ironie cesse et où le ciel commence, 9» Il semble que ce tempérament fantasque ne

soit pas favorable au lyrisme, qui ne triomphe que par l'expression harmonieuse des sentiments. Pourtant Henri Heine est le plus grand lyrique allemand du dix-neuvième siècle et sa place vient immédiatement après Goethe. Il a su concentrer dans ses Lieds sa vive sensibilité et n'y laisser paraître l'ironie que par pointes légères, comme pour nous avertir qu'il y a un satirique sous le poète et qu'il n'est pas la dupe de ses songes. Il est vrai que dans ses dernières œuvres poétiques le Romanzero, Atta Troll, le Conte d'hiver, Lazare, Henri Heine s'est laissé entraîner de pliis en plus par sa verve aristophanesque: Le diable l'emporte finalement sur lange et trépigne gaîment sur son cadavre. Mais dans son premier recueil, le Livre des chants, quel sentiment prime-sautier, quel art merveilleux, que de chefs-d'œuvre! Ces Lieds qui' n'ont souvent que deux ou trois strophes ont une puissance mystérieuse d'émotion communicative, qui vous pénètre de frissons délicieux comme la mélodie suave et douloureuse de violons à la sourdine. Pour la force captivante du charme, ils atteignent les chants de Goethe. Les vieilles sagas racontent que les magiciens du nord possédaient des sceptres de bois sur lesquels étaient inscrites certaines lettres, appelées runes, qui formaient des mots et des vers magiques. Chacun de ces vers avait une puissance

occulte, soit d'exciter certains sentiments, certaines passions dans l'âme des assistants, soit de consacrer la force des serments, soit d'évoquer certaines divinités. Les Lieds de Heine ont une puissance analogue; à peine a-t-on entendu le premier vers qu'une certaine corde de notre être est touchée, peut-être ne la connaissons-nous pas nous-mêmes, mais voici qu'elle vibre, doucement d'abord, puis toujours plus fort jusqu'à ce qu'elle gémisse de douleur ou chante de joie. En apparence c'est bien peu de chose qu'une de ces chansons, ce n'est souvent qu'une pensée, qu'un sourire, mais quel sourire expressif! quelle pensée insinuante! Chacune d'elles se grave dans la mémoire comme un clair-obscur de Rembrandt, et laisse en nous l'écho vibrant d'une musique étrange aux désirs inassouvis et comme la sensation fatale d'un motif dont on cherche le sens et qu'on ne peut oublier. L'histoire d'amour qui sert de thème à Ylntermezzo est des plus communes. Une petite bourgeoise se laisse faire la cour par un poète, lui donne quelques espérances, puis épouse un quidam riche et bien posé. Cette histoire arrive cent fois par jour en Allemagne et ailleurs. Mais tout le monde ne sait pas chanter ses déceptions comme Henri Heine. 11 dit lui-même : « Quand je vous ai conté mes peines, vous avez bâillé et vous n'avez rien dit, mais quand je les

ai mises en jolis vers, vous m'avez fait de grands éloges. » Rien de plus naturel au fond; car le poète seul pouvait nous faire partager les émotions de Thomme et nous en faire sentir l'intensité. Soit qu'il fasse frémir d'amour et chanter le calice du lis pour exprimer le premier baiser de sa maîtresse , soit que sur les ailes de son chant il veuille l'emporter jusqu'aux rives du Gange, où les fleurs de lotos attendent leur sœur bien-aimée, où les gazelles intelligentes viennent épier les amants qui chuchotent voluptueusement à l'ombre des palmiers et où mugissent les ondes du fleuve sacré , soit qu'après la trahison il aperçoive en rêve l'infidèle resplendissante de diamants, mais la nuit noire dans son sein et au fond un serpent qui lui ronge le cœur, toujours nous entendons cette musique intérieure de l'âme qui est comme le mouvement de la vie, toujours nous voyons le paysage, la scène, le tableau, nous voyons le visage de la « petite brune, » tantôt triste, tantôt malicieux, nous croyons entendre jusqu'au son de sa voix. Il y a bien çà et là quelques velléités ironiques, quelques traits contre les philistins endimanchés, qui de leurs longues oreilles savourent le chant criard des moineaux. Mais partout et sous l'ironie même on sent courir la passion. Parfois un rêve à peine ébauché fait entrevoir des abîmes de souffrance :

Doux amour, lorsque dans la tombe Seule tte tu reposeras.

Comme un rayon furtif qui tombe Je veux me glisser dans tes bras.

Pâle et silencieuse amie> Oh 1 comme je veux te presser !

Dans les sanglots de l'agonie Baiser tes lèvres, t'enlacer !

Minuit ! j'entends le sol qui tremble.

J'entends les morts passer sur nous.

Nous nous aimons ! restons ensemble, Le sommeil dans tes bras est doux.

Les morts se lèvent, sombre foule.

Voici le jour du jugement !

Laissons passer leur mer (Jui roule, Dormons, dormons paisiblement.

L'image du dernier jugement qui réunit les amants séparés est empruntée à la chanson populaire. Elle revient de temps à autre chez Heine et produit toujours un grand effet, car c'est sous cette image grandiose que depuis des siècles le peuple en Allemagne se représente l'éternité. Comme Eichendorff, Heine est un disciple de la chanson populaire et un disciple plus heureux encore. Il a su lui ravir sa charmante nonchalance, ses cris primitifs à demi articulés qui nous atteignent comme la voix de la nature. Il en diffère par la finesse extrême des sensations et la perfection de la forme. Heine est aussi le

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disciple de Goethe dont il â étudié la langue magistrale, mais il condense davantage sa pensée et concentre ordinairement l'effet sur la dernière strophe ou sur le dernier vers. Ce sont des chefsd'œuvre de concision facile. Voici, par exemple, une petite chanson de printemps qui est une musique ravissante dans l'original et met en branle une foule d'images et de pensées, comme la phrase mélodieuse d'un chalumeau qui réveille une série d'échos dans un joyeux vallon :

Quelle suaye sonnerie Traverse mon âme en chantant P Résoniifi au loin sur la prairie, 0 jeune chanson de printemps !

Va voir la violette éclose, Porte mes vœux à chaque fleur ; £t si tu rencontre une Bjosc (1), Dis- lui le salut de mon cœur!

Heine semble vouloir pénétrer plus avant que ses devanciers dans la vie cachée de la nature. Chez lui tout vibre, tout palpite, tout parle. L'étoile cligne malicieusement des yeux, les violettes chuchotent sous l'herbe, la forêt sait son secret, les curieux chevreuils comprennent la causerie des amants. Ses paysages brûlent de

(1) Dans la langue poétique, Etne Rose, signifie parfois : une Jeune mie.

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volupté ou frissonnent de douleur. Souvent une seule image lui suffit pour nous jeter dans une interminable rêverie :

Sur un mont chenu de Norwége, Un pin se dresse triste et seul, Il dort •— et rétemelle neige Le couvre d'un épais linceul.

Il rêve d'un palmier splendide.

Qui loin dans l'Orient vermeil, Languit seul sous un ciel torride, 8ur son roc brûlé du soleil.

Quand l'homme se retrouve ainsi dans le monde végétal, ne serable-t-il pas que les énergies secrètes, qui dorment dans les plantes aux mille formes, se traduisent dans le langage de la poésie et que Tâme de la nature se révèle?

Voici un autre paysage dans lequel Heine a versé la douleur déchirante d'un adieu éternel :

Le bois jaunit, le bois frissonne, Les feuilles tombent lentement ; J'ai vu tomber au vent d'automne Ce qui fleurit de plus charmant.

La cime frêle et douloureuse Des arbres vient de s'embraser.

Saison d'été, saison heureuse.

Serait-ce ton dernier baiser?

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Ah ! je pourrais sous ce feuillage Piearer, pleurer du fond du cœur ; Je me souviens à cette image De notre adieu plein de douleur.

J'ai dû te quitter, toi si chère, Et je savais que tu mourrais !

J'étais la saison passagère, Et toi la mourante forêt.

Écoutez encore cet autre Lied qui semble chanter sur le sépulcre des beautés terrestres et célestes comme la voix d un sylphe léger qui monte en planant dans l'azur foncé du firmament :

La belle étoile tombe De son brillant séjour, Elle a trouvé sa tombe L'étoile de l'amour.

Le doux pommier frissonne ; Tombez feuilles et fleurs.

Dépouilles de l'automne.

Jouets des vents moqueurs.

Cygne de l'eau dormante.

Ton chant me fait frémir; Doucement tourne et chante, Les flots vont t'engloutir !

Silence — sur la terre.

Tout dort, tout a passé ; L'étoile est en poussière.

Le doux chant a cessé.

Heine n'excelle pas seulement dans le Lied proprement dit. Il est passé maître dans la ballade. Sujets chevaleresques et modernes lui réussissent également. Les Deux Grenadiers^ le Pèlerinage à Kevlur, YIdylle dans le Harz autant de chefs-d'œuvre émouvants. La plus connue de ses ballades c'est la LoreUi; je crois qu'il serait diflBicile de trouver quelqu'un en Allemagne qui ne la sût point par cœur. Une ancienne tradition des bords du Rhin raconte qu'une des ondines du fleuve, appelée Lere ou Lorelei, apparaît quelquefois, non loin de Bacharach, sur un haut rocher qui surplombe le courant rapide, et chante un chant séducteur. Sa voix a une puissance si forte que lorsqu'un batelier s'oublie à l'écouter, il est perdu. Sa nacelle livrée à la violence du courant va se fracasser contre les rochers et le tourbillon engloutit le malheureux. C'est cette Lorelei si connue du peuple que Heine a célébrée :

Dis-moi, quelle est dono cette histoire Dont OAon cœur se souvient.

De douce et d'antique mémoire, Qui toujooiv me revient F

La brise fraiehit, il lait somine, Le vieux Rhin coule en pait ;

Tout dort, tout grisonne ; dans l'ombre S'embrasent les aornnets.

Là-bant une rïtige ûntnortelle

Trône au soleil couchant^ Son sein de rubis étincelle,

La belle chante nn chant;

Chante en peignant sa chetelaroj

Plus fière qne le joar, Un chant de merveilleuse allure,

Un paissant chant d'amour ! . . .

Le pécheur d'un désir sauTàg»

Frémit dans son bateau ; Son oeil ne voit plus le rivage,

Son œil regarde en haut !

Je eton que la vague dévore

La barque et le pécheur.

0 Lore des flots, fière Lore,

Voilà ton chaut vainqueur (1).

Belle sirène du Rhin, Lore aux cheveux d'or, dont la voix est douce et orageuse comme le murmure des vagues, toi qui aimes à séduire et qui jouis dans la séduction, toi qui as vu plus d'un enfant des hommes s'engloutir dans le tourbillon fatal et qui n'en souris pas moins toujours plus belle, toujours plus triomphante, que tu ressembles dans ta blancheur radieuse à Timmortelle Poésie, qui trône dans l'azur et qui chante dans sa beauté, tandis que, les yeux fixés sur elle, .plus d'un amant téméraire va se briser

(() Voir la mélodie VII daos rappéndice.

contre les écueils de la Réalité et s'engloutir dans le fleuTe de l'Oubli.

Si Henri Heine a eu un rival dans sa génération, c'est Uhland. On n'imagine pas deux hommes formant un contraste plus tranché. A ce propos M. Vischer, le plus grand esthéticien que l'Allemagne possède en ce moment, raconte un mythe charmant de sa façon. Il prétend que les Muses s'ennuyant à cœur joie sur THélicon, résolurent un beau jour de s'enivrer. Ce jourlà les échos de la montagne sacrée répétèrent avec effroi des cris de bacchantes et les refrains sauvages d'une danse dithyrambique. Celle des sœurs immortelles qui ressentit le plus fortement la puissance de Dionysos, ce fut Euterpe, la Muse de la poésie lyrique. Elle errait comme folle sur les hauteurs de la montage sacrée et lançait en l'air ses deux flûtes, comme les Ménades lancent leurs canthares en criant : Evohé! Evohé! Quand vint la nuit, une idée étrange lui traversa l'esprit. Elle résolut de descendre sur la terre et d'embrasser le premier mortel qu'elle rencontrerait. Sitôt dit, sitôt fait. Les yeux enflammés, la chevelure au vent, elle prit son vol à travers les airs du côté du nord, et se laissa tomber dans une grande ville sur les bords de l'Elbe. Le premier homme qu'elle aperçut était un jeune étudiant débraillé, qui sortait d'une auberge en chantant un refrain

bachique. C'était Henri Heine. Elle se jeta dans ses bras, imprima sur ses lèvres un baiser brûlant et disparut. Le lendemain la Muse se réveilla d'un long sommeil, se rappela ce qu elle avait fait et frémit. En un clin d'œil elle entrevit les conséquences de son action. Elle vit que le poète ferait un usage dangereux de cette faveur éclatante ; elle vit qu'il mêlerait à ses sentiments sublimes, à ses pensées fulgurantes toutes les trivialités de la vie, et qu'il ne craindrait pas d'introduire dans la poésie la parodie de la poésie. Et pourtant il resterait poète et poète de génie jusque dans l'ordure; car le baiser était de feu, il comptait! Ces réflexions la plongèrent dans une grande tristesse, mais bientôt elle releva la tête avec l'expression d'une joie soudaine, comme si elle entrevoyait la possibilité de réparer le mal qu'elle avait fait. Elle partit une seconde fois pour l'Allemagne, en se dirigeant un peu plus vers le sud, descendit dans une riante vallée du Wurtemberg et s'arrêta devant une maison modeste, située sur un vignoble. Dans le jardin se tenait un jeune homme aux traits rudes et honnêtes, qui Venait de planter un cep et s'interrompait dans son travail, pour regarder d'un œil paisible les montagnes bleuâtres à l'horizon. C'était Uhland. Elle s'approcha de lui, le baisa au front et en le quittant se retourna deux fois encore pour lui

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fiourire. Hélas! ce baiser était moins brûlant que l'autre, mais il avait aussi son prix ; Uhland fut un vrai poète calme, chaste et sérieux.

Ce mythe joyeux caractérise à merveille le talent de Thonnête Uhland en contraste avec le flamboyant, le spirituel, le sceptique Heine. Uhland est un caractère essentiellement germanique, ferme jusqu'à l'entêtement , sincère jusqu'à la naïveté, très rude au dehors, trèfe sensible au fond, parlant peu et bien, vénérant la religion et le roi, mais défendant jusqu'à la mort les droits du peuple. Il le prouva en 1815, quand le roi de Wurtemberg voulut introduire une constitution nouvelle, qui aurait privé les États et le peuple de leurs droits. Il s'y opposa de toute sa force, et ses chants indignés contribuèrent fortement au maintien de l'ancienne constitution .

Uhland ^ eu le grand mérite d'aimer son peuple et de le connaître à fond. Personne n'a étudié et compris comme lui la chanson populaire. Aussi toute sa poésie s'en ressent ; inspirée par le peuple, elle agit directement sur lui. C'est surtout dans la ballade qu'il fut Créateur, il y ressuscite le monde chevaleresque dans toute sa splendeur. Ses ennemis n'ont pas manqué de dire que c'était là un retour au passé, une vaine imitation. Rien de plus faux et de plus injuste* Uhland est un homme moderne qui choisit

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ordinairement ses héros dans le passé, parce qu'il offre des caractères plus trempés, des passipns plus franches, un cadre plus pittoresque. Quil mette en scène Oharlemagne ou Barbe^ rousse, des héros Scandinaves ou germains, des chevaliers ou des bergers, de belles princesses ou de pauvres faneuses, c'est toujours une pensée moderne, un sentiment largement humain qu'il exprime. La Malédiction du chanteur est un chef-d'œuvre grandiose et tout à fait unique dans son genre. La gravité héroïque des Nibelungen s'y marie à la douceur profonde du sentiment moderne, pour produire quelque chose de nouveau et de splendide. La Faucheuse est une idylle touchante qui fait venir les larmes aux jenx. Un riche fermier fait sa tournée de grand matin sur ses prés et voyant Marie, la servante, déjà au travail il lui dit : « Si tu fauchais ce pré en trois jours, je ne pourrais pas te refuser mon fils unique. » A ce mot, Marie sent tressaillir son cœur. Une nouvelle vie, une nouvelle force pénètre tous ses membres., elle brandit la faux et couche à terre l'herbe en grands cercles. A midi les faucheurs vont se rafraîchir à la source;. Marie fauche toujours en plein soleil. Les cloches du soir sonnent, faucheurs et faucheuses s'en vont ; Marie aiguise de nouveâ.u sa faux. La rosée du soir tombe sur les préç, la Imie se lève, le rossignol chante au

loin ; Marie ne voit pas la lune se lever, elle n'entend pas chanter le rossignol, elle fait siffler sa faux dans les hautes herbes. C'est ainsi qu elle travaille pendant trois jours se nourrissant d'amour, se désaltérant d espérance. Quand le soleil se lève pour la troisième fois, voici que tout est achevé, et Marie, là-bas, est debout pleurant de joie. Arrive le fermier : « Bonjour, Marie! que vois-je? Oh, la brave fille! la prairie est fauchée et tu auras un beau salaire. Mais quant au mariage.... tu as pris ma plaisanterie au sérieux. Tu es crédule-, je le vois, et folle comme tous les cœurs amoureux. » Il dit et va son chemin. Mais la pauvre Marie sent son cœur se glacer, ses genoux fléchir; pas un cri, pas un soupir, elle tombe sans connaissance dans le foin. C'est ainsi qu'on trouve la faucheuse là-bas dans les prés.

« C'est ainsi qu'elle vit des années encore, muette, comme une morte; une goutte de miel, voilà sa seule nourriture. 0 préparez-lui une tombe dans la plus parfumée des prairies, car jamais vous ne retrouverez faucheuse qui tant aima ^ .

N'est-ce pas une vraie idylle? C'est toujours avec cette grâce et cette vérité qu'Uhland met le peuple en scène. C'est alors que son talent me paraît le plus original. En ceci, personne ne l'a égalé. Car il sait idéaliser le peuple en res-

tant fidèle à son génie. Peut-on exprimer, par exemple, le recueillement du dimanche, ce sentiment religieux qui est propre au peuple des campagnes, avec plus de noblesse que dans ce petit Lied :

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