LE CHANTEUR
Qu'entends-je aux portes du castelP Un luth vibrant qui sonne.
Quel est ce joyeux ménestrel Dont le 4oux chant résonne F
COETHfi. - 401
Le roi le dit, le pi^e y va, L'enfÎEuit accourt, le roi cria :
Qu'on fasse entrer le barde.
Salut à vous, nobles seigneurs, Salut, ô belles daines.
Quel firmament ! que de splendeurs !
Que d'or et que de flammes !
Mais sous ces lustres éclatants Fermons les yeux ; il n'est pas temps D'admirer ces merveilles.
Il prélude ; et son luth joyeux
De sons divins ruisselle.
Les fiers guerriers lèvent les yeux,
Baisse les siens la belle !
Le roi sourit à sa chanson.
Et lui fait offrir en son nom
Sa chaîne étincelante.
La chaîne d'or n'est pas pour moi ;
Ta parure splendide
Sied à ses preux ; qu'elle orne, ô roi,
Leur poitrine intrépide.
Au chancelier fais, en présent;
Qu'il porte encor cet or pesant
Avec mille autres charges.
Je suis l'oiseau, le gai chanteur
De la forêt immense,
Le chant qui jaillit de mon cœur,
Yoilà ma récompense !
Mais veux-tu me combler encor.
Qu'on me verse en ta coupe d'or
Le vin aux flots de pourpre.
40^ HISTOfItÈ Dt) llED.
Il la saisit, et jusqu'au fond La vide : -^ O doux bf eavàge !
Heareux celai qui d'uti tel doU Sait faire un noble usage.
Songez à ùioi ! Dans le bonheur, Remerciez Dieu d'aussi grand cœur Que mon cœur vous salue !
C'est bien là le ton cordial des vieilles ballades. Simplicité de la mise en scène, vivacité du dialogue, clarté parfaite du récit, tout rappelle les naïves compositions populaires. Pourtant Tart est accompli et la pensée d une haute portée. Souvent les poètes ont vanté leur désintéressement et la grandeur de leur mission. Ici, pas un éloge, pas une hyperbole, mais le noble rôle du poète est rais en action par le vieux et joyeux chanteur. On l'appelle, il arrive et sans se faire prier chante à pleine poitrine son meilleur chant. Il met l'enthousiasme dans tous les cœurs, la joie sur tous les fronts. C'est par lui seulement que la brillante assemblée savoure en commun le prix de la vie. Mais il refuse la chaîne d'or, car son art divin n'a pas de plus belle récompense que la joie de triompher des âmes. Il ne demande qu'une coupe du vin le plus généreux et qu'un souvenir dans les jours heureux, comme pour rappeler que la poésie ne vit que d'inspiration et de sympathie. Puis il disparaît aussi vite qu*il est venu, laissant après
lui son adieu comme un parfum d'espérance et de bonheur. Quelle image vivante de la puissance de la poésie et de la mission du poète ! A ce degré de simplicité et de perfection l'art peut amuser l'enfant, enthousiasmer le jeune homme et satisfaire le sage.
Je n'ai fait que glaner dans le vaste champ des œuvres lyriques de Goethe. J'ai cueilli des bluettes là où l'ou pourrait faire d'opulentes moissons. Mais ces exemples suffiront, je pense, pour faire sentir au lecteur que le plus grand lyrique de l'Allemagne est le plus fervent disciple de la poésie populaire. Il s'élève plus haut s^ns doute, mais il respire à pleins poumoas l'atmosphère du VoUcslied, Dans cet air qui toujours excite et ravive, il est heureux et libre, car on y oublie la poussière de l'école. Goethe tenait déjà de la nature ce qui fait le charme victorieux duVolksliedy la spontanéité et la richesse du sentimentj la vivacité primitive du langage, l'accent du cœur. Mais ces belles qualités se seraient-elles développées aussi largement si la poésie populaire ne lui était apparue au moment même QÙ il cherchait sa voie? Non certes, Grâce à elle, il s'est imprégné jeune encore de l'âme de son peuple ; il l'a purifiée à la flamme de son génie et il l'a laissé parler par sa bouche au ravissement universel,
Gp^th^n'est pf^§ uu poète pi>pulaire dans l^
sens vulgaire du mot, car il a toute l'individualité, toute l'originalité et jusqu'aux bizarreries d'un génie extraordinaire qui ne ressemble à aucun autre, et s'il fallait désigner son caractère dominant d'un seul mot, je dirais que c'est un poète cosmopolite, le premier, le plus grand qui ait existé jusqu'ici. Mais la poésie populaire de son pays est comme un beau lac de montagnes, par lequel le torrent de son lyrisme a passé afin d'enrichir ses flots dans cet inépuisable réservoir. Goethe est sincère et vrai dans ses chants comme lé peuple dans les siens. La sincérité et la vérité, voilà les grandes qualités de sa poésie. Il eut le courage d'être une nature véridique, c'est là ce qui fait sa grandeur et son héroïsme. Ses faiblesses et ses erreurs, comme sa magnanimité et sa vaste sympathie, il n'a rien caché, rien embelli. Tout paraît au grand jour dans ses paroles et dans ses actions. Regardez-le en face et vous verrez jusqu'au fond de son âme. Tel homme, tel poète. « Ce qu'il vit, disait de lui son ami Merck, est encore plus beau que ce qu'il écrit, » et voilà pourquoi ce qu'il écrit est si frappant. Il faut être très grand pour ne jamais poser. Goethe ne posa jamais. « Je n'ai jamais rien affecté dans ma poésie, dit-il à Eckermann, ce que je n'aimais pas, ce qui ne s'imposait pas à moi de force et ne me donnait pas à penser, je n'ai pas non plus essayé do
rexprimer. Je n'ai fait des poésies d'amour que lorsque j'étais amoureux. » C'est de là que ses vers tirent leur force persuasive. Goethe a ramené la poésie du cabinet d'étude des savants sur le théâtre de la vie. C'est au milieu de ses compagnons et de ses émules, dans quelque beau site que lui venait l'inspiration ; c'est au milieu d'un cercle brillant de femmes, sous les feux croisés de beaux yeux pétillants de malice et d'esprit, qu'il savait réciter ses strophes magiques, faire taire les moqueurs, commander Tenthousiasme ; c'est pour une femme adorée, c'est pour un nouvel ami qu'il redevenait poète. Après les auteurs anonymes du Volksliedy Goethe fut le premier dont on peut dire avec certitude : Il n'a pas chanté en littérateur pour les littérateurs, mais en vrai poète pour les hommes, avec le cœur pour les coeurs, avec la voix vibrante pour d'autres voix. Il a vécu en artiste, il a chanté en homme.
Il est un autre secret que Goethe a dérobé à la chanson populaire, c'est l'harmonie mystérieuse entre le fond et la forme. Écoutez un vrai Lied ; ce n'est pas seulement de la poésie, c'est de la musique, même sans la mélodie, ou plutôt la mélodie est déjà contenue dans les vers comme le papillon dans sa chrysalide ; elle n'a qu'à briser son enveloppe, à étendi:e les ailes pour prendre son essor. Quand on lit le corn-
i06 HISTOIRP PU JLIED.
mencement dun Voïkslied comme celui-ci : « Faut-il donc, faut-il donc quitter le village? » ou bien : « Autant d'étoiles scintillantes brillent au grand pavillon bleu, » ou bien un refrain comme celui-ci :
Trois cavaliers pur la porte sortaient,
Adieu !
Gentille amie sur la rue se penchait, Adieu ! adieu ! adieu !
Involontairement on entend chanter au dedans de soi une certaine mélodie, et cette mélodie se répète dans chaque strophe, s épanouit toujours plus largement jusqu'à ce qu'elle expire dans la dernière, sans qu'un seul vers, un seul mot vienne interrompre son harmonieuse évolution. C'est par cette mélodie mystérieuse que le Lied exprime et communique l'état de l'âme, et si Ton peut dire, l'accord principal qu'elle rend au passage d'une émotion, comme la harpe éolieune au souffle du vent. Il en est de même dans les plus beaux chants de Goethe, Chaque Lied a sa mélodie, et cette mélodie réside dans la magie des sons, du rhythme et de la rime. De même qu'un beau corps est l'expression d'une belle âme et en reproduit par ses mouvements gracieux les intentions les plus fines, de même la musique intime dei^ chants de OoQthQ est
l'expression parfaite de leur pensée. Les sons qui se caressent ou s entre-choquent, Iç rhjrthme qui se berce ou se précipite, les rimes qui expirent doucement ou tombent avec fracas, sont comme le remous de l'âme, calme ou orageuse qui se brise vague à vague. C'est par cette musique séduisante que les chants de Goethe s'insinuent dans l'âme et ne s'oublient plus. Une fois entendus ils y résonneront toujours. Il va sans dire que cette mélodie intime et cachée demande à être exprimée dans toute sa force et qu'elle appelle la musique à son aide comme dans le Volkslied, Aussi quelle foule de compositeurs ont rivalisé pour mettre en musique les Lieds de Goethe, depuis les plus humbles, comme Reichardt et Zelter, jusqu'aux plus grands génies comme Mozart et Beethoven. On peut dire que c'est Schubert qui atteignit la perfection dans l'interprétation musicale du lyrisme de Goethe. Ses mélodies à grand vol ont des élancements magnifiques et des bercements infinis comme l'âme du grand poète, elles nous emportent dans les régions les plus célestes du sentiment, sans jamais cesser d'étreindre en sœurs fidèles la parole amie. De leur côté les accompagnements d'une richesse de motifs étonnante nous communiquent tous les frémissements des sens, soulevés parles tempêtes de la passion. Ces merveilleuses compo-
sitions rendent à ces chants leur puissance primitive. Goethe lui-même aimait à les entendre chanter, la musique seule lui paraissait ne pas trahir sa pensée. Dans une de ses poésies, il dit à une amie en lui envoyant quelques chansons :
Oh ! fais vibrer pour mes amours Ton clavier plein d'âme et d'émoi.
Ne lis jamais, chante toujours Et chaque mot sera pour toi.
Ainsi chantée, la poésie de Goethe a le charme suprême que lui accorde Heine, cet autre maître du Lied: « Dans ces chants, dit-il, se joue une inexprimable magie. Les vers harmonieux enlacent ton cœur comme une tendre maîtresse; la parole t'embrasse et la' pensée te baise au front. »
Chantez vous tous qui avez une voix dans la libre forêt deâ poètes allemands.
Uhland.
Poète, sois un chêne an vaste et frais feuillage, Par tes racines, plonge au cœur du peuple aimé; Ta tète alors pourra lutter avec Tora^e Ou se bercer au vent du printemps embaumé.
JULIUS MOSBN.
L'école romantique. Novatis, Brèntano et Âraim. — Poètes de combat en 1813. Arndt, Schenkendorf, Rûckert. — Eichendorff. — Henri Heine. — Uhland et Técole de Souabe. — Wilhelm Huiler. — Lyrisme politique en 1840. Herwegfa, Hoffmann de j^alkrsleben. » Réaction pieuse après 1849 : Oscar de Redwitz. -^ Les couteflqMv* rains : Geibel, Kinkel, etc. — Rôle du Lied dans la vie des Allemands.
Ce n'est pas en vain que Goethe était sorti du jardin rectiligne de la littérature classique pour s'enfoncer dans la grande forêt vierge de la poésie populaire. Il y avait réveillé la Belle au boid dormant, la Muse du Lied assoupie depuis des siècles dans son château merveilleux couvert de broussailles, et l'avait ramenée, couronnée de roses, resplendissante de jeunesse et de beauté, au milieu de ses compatriotes surpris. Ressuscitéë, belle de Tamour d'Un si grand
homme, les hommages ne lui manquèrent pas et tous briguèrent ses faveurs. Depuis ce temps elle est adorée, elle règne. Le Lied, vivant et vibrant, vole de bouche en bouche comme au seizième siècle, comme du temps des Minnesinger. De 1770 à 1848 et même au delà, c'est un printemps de lyrisme toujours renaissant, et comme dit Uhland « la floraison ne veut pas finir. » Le Lied moderne n'égale pas la chanson populaire primitive par la vigueur du jet, mais il la surpasse par la richesse des idées. Tout en partageant les aspirations modernes, il n'a rien perdu de sa simplicité. Il ne s'est pas éloigné du peuple; il est resté la fée de l'enfance, le messager des amants, le clairon des batailles, la trompette des révolutions, l'écho toujours éveillé de la vie intime, politique, sociale et religieuse de la nation. Voilà ce qui fait sa force. Je ne veux raconter ce mouvement que dans ses phases principales, grouper les écoles, montrer les chefs et relever entre tous les poètes ceux qui sont restés fidèles au génie de la chanson populaire.
Après les grands triomphes de Goethe et de Schiller, en 1798 environ, surgit l'école romantique. Pendant leur duumvirat, les deux grands organisateurs de la littérature allemande avaient annoncé le règne de l'art grec. Ils ne voulaient point restaurer la mythologie d'Homère et la
tragédie d'Eschyle, mais revenir à l'esprit hellénique ; noblesse de l'idée, pureté de la forme, sobriété de l'expression, voilà ce qu'ils prêchaient par la théorie et par l'exemple. L'Iphigénie et le Torquato Tasso de Goethe, la Fiancée de Messine et les poésies philosophiques de Schiller étaient les modèles de cet art nouveau. Ce que les contemporains ne voyaient pas, c'est combien les deux ardents apôtres de la grande poésie humaine et universelle restaient modernes, allemands et même révolutionnaires, tout en s'inspirant du génie grec. Quoi qu'il en soit, le grand public, qui se lasse bien vite de tout, demandait quelque chose de nouveau , de plus intime , de plus germanique.
Ce fut le point de départ des romantiques. Il ne s'agissait point, comme vingt ans plus tard en France, de réagir contre le pédantisme littéraire de deux siècles, mais simplement d ouvrir une voie nouvelle. A vrai dire, en ressuscitant la vieille littérature germanique, le moyen âge, la chevalerie, les Minnesinger, les légendes populaires, en revenant aux sources nationales, en traduisant Shakspeare , les romantiques ne faisaient que continuer l'œuvre salutaire de Herder. Mais ils allèrent bien plus loin, ils voulurent faire une esthétique nouvelle; ce fut leur malheur. Leur grande erreur fut de considérer la poésie comme une chose supérieure à
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la nature, indépeiidante de la réalité qui peut et qui doit s'en passer. Frédéric Schlegel , esprit confus et mystique, finit par déclarer que toutes les lois sont absurdes en poésie, que les formes les plus monstrueuses sont admissibles pourvu quelles soient originales. « La poésie romantique, dit Frédéric Schlegel dans YAtheneum, organe de son école, est seule infinie, seule elle est libre ; la seule loi qu elle reconnaisse c'est que la fantaisie du poète ne souffre point de règle. » La fantaisie personnelle et sans frein, voilà tout ce qu'ils laissaient debout. Qu'elle aille, pensaient-ils, la belle extravagante, qu'elle coure le monde folle, échevelée, qu'elle abandonne la terre, peu importe, pourvu qu'elle nous fasse oublier la médiocre réalité ; qu'elle se perde dans les nues, tant mieux ; ce sera son plus beau triomphe.
Quand l'artiste cesse de suivre la nature et d'aimer Thumanité, il peut être encore un fou de génie, il n'est plus ce qu'il doit être, l'oracle inspiré de la Vérité. On devine, du reste, que ces maximes trouvèrent une foule d'esprita tout disposés à les mettre en pratique. Sous le masque commode de cette théorie chacun donna cours à ses caprices et la plupart y gâtèrent leur talent. Les uns, comme Tieck, se perdirent dans l'interprétation allégorique et mystagogique de la nature, les autres, comme Frédéric
LE LIED AU DIX-NEUViàME SIÈCLE. 415
Schlegel, aboutirent au catholicisme le plus réactionnaire, d autres, comme Brentano et Arnim, se plongèrent dans la fantasmagorie du surnaturel. N'oublions pas cependant que ces deux hommes exercèrent une influence prodigieuse, vraiment rénovatrice sur leur époque par la publication du premier recueil de chansons populaires allemandes : Des Knaben Wunderhorn{\). On ne saurait assez insister sur l'importance de ce livre dans l'histoire de la poésie allemande. Heine, Uhland, et toute la pléiade qui les entoure, y ont puisé à pleines mains. Cette publication fut la résurrection du Volkslied pour le grand public. Malheureusement Brentano et Arnim n'en profitèrent guère eux-mêmes, comme la plupart des romantiques de la première période. Ils ne surent pas dérober à leur modèle le secret de sa mise en scène rapide et de sa forte concision.
En somme, les romantiques allemands se perdirent par la théorie du génie sans frein et par l'idolâtrie du moyen âge. Henri Heine dit plaisamment qu'ils se conduisirent comme certaine servante naïve dans un conte de fées. Cette beauté, déjà fort sur son retour, s'était aperçue que sa maîtresse se rajeunissait tous les ans en buvant une gorgée d'un certain élixir. Un jour,
II) Voypz Chap. I".
416 HISTOIRE DU UED.
elle parvint à s'emparer de la liqueur précieuse. Aussitôt elle songea à se rajeunir comme la princesse, et se trouvant fort vieille elle avala d'un trait tout le contenu de la fiole. Mais quelle fut sa terreur, lorsqu'elle se regarda dans la glace! Au lieu de se retrouver jeune femme, la malheureuse vit qu'elle était redevenue un tout petit enfant. C'est ainsi, dit Henri Heine, que les romantiques tombèrent en enfance à force de se griser du moyen âge.
Cette école compte cependant un poète lyrique sincère, spontané, original. C'est Georges de Hardenberg, plus connu sous le nom de Novalis, son pseudonyme. Trop souvent les poètes de ce temps-là devenaient bons catholiques par goût littéraire. Frédéric Schlegel, par exemple, mériterait la piquante définition que M . Sainte- Beuve a donnée de Chateaubriand : « Un épicurien qui avait l'imagination catholique. » Rien de semblable chez Novalis ; c'est un mystique de race et l'un des plus nobles qui se puissent trouver. Tout concourut àlejeter dansles bras de la religion : son tempérament, sa santé chancelante, son éducation et les circonstances de sa vie. A vingt ans il se fiança avec une jeune fille de treize. Bientôt après elle mourut et de ce moment toutes ses pensées se dirigèrent vers l'autre monde. Il choisit un état qui convenait à son penchant vers la solitude et devint inten-
dant des salines -dans le cercle de Thuringe. Retiré dans lès montagnes, il se plongea dans les méditations religieuses avec la foi la plus ardente. Cette âme tendre inclinait plutôt vers la religion personnelle et intérieure des frères moraves que vers les pompes du catholicisme. Il était de ces natures aimantes mais faibles qui ne supportent pas le choc de la vie. Elles ne voudraient rencontrer autour d'elles qu'amour, dévoûment, paix et félicité ; au lieu de cela elles voient partout haine, égoïsme, guerre et souffrance. Froissées, elles se replient sur ellesmêmes et lèvent leurs regards vers le Jésus des malheureux, qui descend du ciel et tend ses bras aux hommes, pour les arracher du monde dans une étreinte fraternelle. Ce Jésus, Novalis n'y croit pas seulement, il le voit : « Il est toujours là, dit-il dans un de ses chants spirituels, avec son auréole merveilleuse, le bien-aimé trois fois saint. Touchés par sa couronne d'épines et par sa fidélité nous pleurons! et chaque homme nous est le bienvenu qui comme nous saisit sa main. » Son amour remplace tous les autres, la contemplation mystique de sa bonté divine console^ de toutes les amertumes : « Pourvu qu'il soit à moi, le monde m'appartient ; je suis bienheureux comme un enfant du ciel qui tient le voile de la Vierge. Perdu dans cette vision, je ne crains plus la terre. » Ce qu'il y a de tou-
chant chez Novalis, c'est une^ sorte de dévoûment personnel à Jésus. Il sait bien que le croyant est de plus en plus isolé dans le monde moderne, et il en souffre. « Oh ! il est solitaire, s'écrie-t-il, il est triste dans l'âme celui qui aime le passé d'un amour ardent et candide. » D'autant plus profonde est son adoration pour son maître. « Si tous te trahissent, moi je te resterai fidèle, afin que la reconnaissance ne s'éteigne pas sur terre. Pour moi tu t'es abîmé dans les souffrances, pour moi tu t'es noyé de douleur. C'est pourquoi je te donne mon cœur pour toujours avec joie. » Qui ne sentirait dans ces paroles ces nobles élancements qui l'enlèvent de terre ? Mais cette religion qui veut con- -centrer l'attention de l'homme sur une vie future aboutit fatalement à une fin tragique, au désir de la mort. Dans ses Hymnes de la nuit, Novalis aspire de toutes ses forces au terrible au delà qui est sa dernière espérance : <« Descendons dans la terre profonde, loin du royaume de lumière ! La furie des douleurs et ses coups sauvages sont le signe d'un joyeux départ. Bientôt nous arriverons dans l'étroite nacelle au rivage céleste. Sois bénie, nuit éternelle, sois béni, sommeil sans fin ! » Déjà il s'attend à revoir les élus bien-aimés, déjà il croit entendre leurs voix, et ce pressentiment le remplit d'une ineffable volupté. «Un doux frisson, immense et mystérieux.
LE LIED AD DIX-NEUVIÈME SIÈCLE. . 41t
nous envahit comme un fleuve. Il me semble que des profondeurs lointaines j'entends un écho de nos tristesses. Les élus bien-aimés soupirent eux aussi après nous et nous envoient le souffle de leur désir. »
On le voit, cette poésie tend à s'échapper hors du monde. La terre avec ses splendeurs, l'humanité avec ses passions s'engloutissent devant le ciel des bienheureux où se précipite l'âme éperdue. Novalis a traversé tous les degrés du mysticisme depuis l'adoration enfantine de la sainteté jusqu'à l'amour de la mort et au délire de l'éternité. Hegel a raison d'appeler cette poésie la consomption de l'esprit. L'âme de Novalis se consume parce qu'elle refuse tout contact avec la nature qui seule pourrait la raviver. Livrée à elle-même, elle languit après l'infini, elle brûle sous la flamme de son désir, vacille, pâlit et s'éteint au souffle du vent. Novalis est peut-être le plus romantique des romantiques. Tous ils veulent échapper au monde réel ; Tieck se réfugie dans les contes de fée^, Frédéric Schlegel dans le catholicisme, Hœlderlin dans la Grèce antique, Novalis dans le ciel. chrétien. Hœlderlin fut frappé d'aliénation mentale, Novalis s'évanouit à vingt-huit ans dans un rêve d'amour infini. Certes ils firent fausse route ces songeurs malades, mais ils furent grands dans leur aberration par l'énergie
420 HISTOIRE DU UEO.
et le sérieux de leur désîr, fous si Ton veut, mais à coup sûr martyrs de l'idéal.
Ces exemples prouvent qu'au commencement de notre siècle les romantiques avaient perdu presque entièrement cette intelligence directe de la vie, qui seule renouvelle les arts. Un grand événement politique les rappela tout à coup au présent et les secoua si fort, que de rêveurs exaltés ils devinrent d'un jour à l'autre hommes d'action. La paix de Tilsit (1807) avait mis l'Allemagne sous le pied de Napoléon. Les pays du Rhin, changés en province française, la Prusse morcelée, l'Autriche bâillonnée, toute l'Allemagne garrottée, ce n'étaient point encore les pires des maux aux yeux des patriotes* allemands. Le sentiment national même semblait éteint en Allemagne, tant le découragement était profond. A cette heure d'abaissement, rois, ministres, écrivains, penseurs, hommes d'État ne croyaient plus à l'indépendance de la patrie. A force de voir des princes serviles dans son antichambre. Napoléon croyait avoir à faire à une nation de valets. Il se trompait étrangement. L'Allemagne,longtemps immobile sous le bâillon, se redressa un beau jour sous le fouet, sombre, frémissante, armée. Les rudes montagnards du Tyrol se soulevèrent les premiers; leur chef, l'intrépide André Hofer, paya son courage de sa vie. Napoléon le fit fusiller. L'insurrection
tyrolienne fut écrasée, mais un cri d'indignation partit de tous les points de l'Allemagne et la révolte éclata dans toutes les âmes viriles. La Prusse se prépara à la guerre par des réformes radicales. Deux grands patriotes, le baron de Stein et Scharnhorst réorganisèrent Tun l'administration, l'autre l'armée. Mais la grande réforme s'accomplit dans le peuple et par le peuple. Les étudiants formèrent la ligue de la vertu (Tugendbund) , Le duc de Brunswick créa la légion de la vengeance et Lùtzow les chasseurs noirs. Quand vint le jour de la lutte, on ne vit pas seulement des régiments ordinaires, on vit une nation entière debout, sous' les armes. Tous les hommes valides de quinze à soixante ans couraient rejoindre le drapeau avec enthousiasme et grossir le Landsturm. Fonctionnaires, artisans, bourgeois, nobles, paysans marchaient côte à côte, au milieu d'eux des professeurs de l'université de Berlin, des artistes, comme Schadow le sculpteur, des poètes comme Iffland, auteur dramatique et directeur de théâtre. Sur la place d'armes de Berlin on voyait le philosophe Fichte se promener au milieu des soldats et les haranguer. Schleiermacher, le théologien, bénissait leurs drapeaux dans les églises, enflammait leur patriotisme de sa grande pensée religieuse et trempait les jeunes courages pour la mort. Une volonté puissante électrisait ces
4ii HISTOIRE DU LlfiO.
masses et versait dans la poitrine des chefs une force d airain. Pour la première fois, le temple de la patrie leur apparaissait comme le seul asile des mœurs nationales, de la famille, de la religion, de la pensée, de tout ce que l'homme a de plus sacré. Et ce temple était insolemment occupé par les baïonnettes et les canons de
I étranger. Guerre! criait-on du Niémen jusqu'à l'Elbe et des Carpathes jusqu'à la mer Baltique. Guerre! criaient les nobles et les paysans. Guerre! répondaient les mères et les fiancées.
II y eut des femmes qui se déguisèrent pour se faire soldats. Dorothée Sawosch fit partie d'un régiment de cavalerie de la landwehr; Charlotte Krùger servit dans le régiment de Kolberg et revint de la guerre avec le grade de sous-officier: Éléonore Prochaska entra dans les chasseurs noirs et se fit tuer en 1813. Dans les tavernes on ne chantait que des refrains belliqueux, dans les villages on ne jouait que des fanfares de guerre, dans les forges on ne forgeait que des armes. Kœrner pouvait s'écrier :
Le peuple s'est levé ! l'orage se déchaîne !
La poésie lyrique ne resta pas indifférente à ce réveil. Que dis-je? elle y prit une part active et sans elle, on peut l'affirmer, il n'eût pas été aussi électrique, aussi enthousiaste, aussi hardi.
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S'il y a dans les temps modernes un exemple éclatant de la noble mission que peut se donner le poète lyrique auprès de son peuple, de l'influence énergique et visible qu'il peut exercer sur la foule, c'étaif celui-là. Quand l'Allemagne se leva comme un seul homme pour secouer le joug de fer du despotisme, une légion de poètes se leva avec elle pour aiguillonner le courage de ce peuple, ennoblir ses passions soulevées et donner des ailes à son patriotisme. On peut se souvenir de Tyrtée en voyant Kœrner réciter ses chants à ses compagnons et les enflammer au combat. Des nuages où elle s'était perdue la poésie descendit un beau jour, comme un coup de foudre, sur le champ de bataille pour remplir des soldats de son feu sacré. C'est alors qu'apparut la supériorité du Lied, de la poésie populaire et chantée, sur la poésie rhétorique et déclamatoire. Qu'on se figure des pièces de vers, les plus belles, les plus éloquentes, imprimées dans des Revues ou sur des feuilles volantes et lancées dans ce peuple inquiet, frémissant. Il n'y eût pas fait attention. Mais portés sûr les ailes de la mélodie, ces chants simples et vigoureux atteignaient les esprits les plus ignorants, frappaient les cœurs les plus rebelles, car ils parlaient à tous la même langue primitive, la langue universelle, à jamais victorieuse de la musique. Aussi couraient-ils d'un bout à l'autre
de TAllemagnei et de leurs torrents de colère et d'enthousiasme changeaient des cœurs de quinze ans en cœurs de bronze. Ces refrains guerriers étaient devenus le pain quotidien non seulement des hommes, mais encore des femmes. L'historien Charles Auguste Meyer rappelle à ce sujet un souvenir d'enfance qui est caractéristique. Sa mère habitait avec lui une maison isolée ; on entendait au loin les sourdes détonations du canon dans la nuit, l'enfant avait la fièvre, et la mère, courbée sur lui, murmurait le chant de Kœrner :
O père, je t'appelle!
Les canons rugissants ont tonné dans la nuit.
C'est un grand spectacle que la poésie se mêlant ainsi à la vie publique d'une nation, un beau spectacle pour l'humanité et qu'il faut savoir admirer en refoulant toute vanité nationale. D'ailleurs le plus grand ennemi de la France ce n'était pas l'Allemagne, c'était Napoléon qui les exploitait toutes deux pour assouvir son monstrueux égoïsme. Que les temps étaient changés! Lorsqu'en 1793 les vainqueurs de Jemmapes et de Fleurus chantaient la Marseillaise sous le canon des Autrichiens et des Prussiens, ceux-ci n'avaient aucun chant qui fût digne de répondre
LE LIED AU Dll-NEUyiÊME SIÈCLE. 425
à la mélodie triomphante de la liberté. C'est qu'alors ces immortels soldats, ces enfants de dix-huit ans pieds nus, en guenilles, au front radieux, étaient pénétrés de l'héroïque conviction qu'ils se battaient pour les peuples et contre les princes. Mais à Leipzig, par quels accents les héros de la grande armée répondaientils aux chants de liberté des Allemands? Ils n'avaient qu'un cri : Vive l'empereur! Ce cri fut étouflfé et il le méritait. C'est qu'alors nos soldats se battaient pour un prince et contre les peuples. La tyrannie peut faire de bons soldats, voire même de grands capitaines, mais des héros et des poètes, jamais. La liberté seule peut faire chanter jusque dans la mort.
J'ai nommé Théodore Kœrner (né en 1791, mort en 1813). Ce noble caractère est resté pour ses compatriotes le type du soldat-poète, l'idéal du jeune homme exalté qui se dévoue corps et âme à la patrie. La nature et la fortune semblaient l'avoir orné à plaisir de tous leurs dons pour rehausser la grandeur de son sacrifice. Il était d'une famille distinguée, et montrade bonne heure un cœur tendre dominé par une volonté ferme. Une éducation brillante et libérale développa rapidement sa fière sensibilité et sa vive intelligence. A dix-sept ans il était cavalier frin^ gant, parfait tireur, bon musicien, et de plus, poète de talent. Fortune unique, à vingt ans il
496 HlStOIRE DU Ll£D.
devînt poète du Hoftheater de Vienne, où il avait fait représenter plusieurs drames avec succès. Peu de temps après il se fiança, et rien ne manquait plus à son bonheur quand survint Tinsurrection nationale de 1813. Il écrivit à ses parents : « Une grande cause réclame de grands cœurs. » Gloire littéraire, famille, amour, rien ne le retint; il s'engagea dans les volontaires de Lûtzow. Déjà il avait composé beaucoup de chants patriotiques, dès lors il n'en fit plus d'autres. Quand les chasseurs noirs reçurent leur bénédiction dans une église de village ils entonnèrent solennellement un chœur de Kœrner, Il ne cessa d'électriser ses compagnons d'armes qui l'adoraient par son entrain juvénile et ses chants belliqueux. Bientôt il devint adjudant de Lûtzow et risqua joyeusement sa vie dans toutes les charges de cavalerie. Dangereusement blessé dans une escarmouche devant Leipzig, il n'échappa qu'à grand'peine à la mort. A peine rétabli, il alla rejoindre les chasseurs de Lùtzow qui s'étaient placés sous le commandement du général Wallmoden et harcelaient journellement l'armée du maréchal Davoust. Un matin, au point du jour, après une nuit passée à cheval en embuscade, il composa son fameux Chant de répée. C'est un dialogue fiévreux entre le cavalier et son arme fidèle ; il sent la poudre et l'atmosphère électrique du combat :
Ma forte lame blanche, Tu brilles à ma hanche.
Pourquoi si doucement Sourire à ton amant?
« Un cavalier m'emporte Et fière je l'escorte, Je vibre dans ses bras, Oui, libre tu seras ! «
Oui, libre ! ô claire épée.
Sois donc ma fiancée, J'en jure devant Dieu Dans un baiser de feu !
a Je suis ta jeune amante Qui t'aime flamboyante, A quand donc, bel ami, A quand la folle nuit ? '
La folle nuit s'apprête.
Entends-tu la trompette f Au bruit sourd des canons Nous nous embrasserons !
» Je languis palpitante Après l'étreinte ardente. Je brûle ! saisis-moi, Ma couronne est à toi! '
En l'air donc, ma flamberge, Ya, chante, ô belle vierge, Ton chant de volupté :
Sang rouge l et liberté !
4f8 HISTOIRE DU LIED*
Kœrner venait de noter ce chant sur une feuille volante et le récitait à ses amis, quand Lûtzow donna le signal de l'attaque. Tous deux enfoncèrent les éperons dans les flancs de leurs chevaux et fondirent sur lennemi en tête de leur troupe. Quelques minutes après, Kœrner tombait mort sous la balle d'un tirailleur. On lenterra sous un chêne, son arbre favori. Parmi les amis qui recouvrirent de gazon le tertre du poète, abattu dans sa fleur, se trouvait un jeune homme distingué, nommé Bserenhorst. Peu de jours après il occupait un poste dangereux dans un combat d'avant-garde. Il se précipita sur les ennemis qui l'enveloppaient, en s'écriant : Kœrner, je te suis! et tomba criblé de balles. Tant l'âme de ce jeune homme avait passé dans celle de ses amis.
Parmi les poètes de 1813, Kœrner représente à merveille le jeune homme exalté, téméraire, exubérant de générosité. Ses chants ont une singulière force lorsqu'on songe qu'il les a scellés de sa mort. Cependant, sauf leCAaw^ de tépée, on y retrouve plutôt la rhétorique enflammée de Schiller que l'accent cordial du peuple, mais, quoi qu'on en puisse dire, ils conserveront toujours un reflet de l'auréole du martyr.
A côté de Kœrner le jeune homme, se place Ernst Moritz Arndt, l'homme mûr, plus calme, mais non moins énergique et peut-être plus iné-
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branlable encore. Arndt est né (1769) dans Tîle de Rùgen qui forme la pointe septentrionale de l'Allemagne. Cette île sauvage, avec ses tombeaux de géants, son lac lugubre de la déesse Hertha, qui dort dans une forêt séculaire, ses promontoires, qui s'avancent hardiment dans la mer, et ses baies silencieuses cernées de collines basses aux sapins sombres, cette île rude et sévère rappelle, comme par magie, la vieille Germanie païenne. Les immenses rochers de craie de Stubbenkammer, dressés à pic sur la plage et couronnés d'une superbe forêt de hêtres, d'où l'on aperçoit l'étendue vaste et grise de la mer Baltique, semblent appartenir déjà à la grandiose nature Scandinave. C'est de cette île, diton, que partirent les premiers conquérants de Rome. Sous l'habit moderne, Arndt est un de ces vieu» Germains ; il en a les colères viriles et l'indomptable opiniâtreté. Compagnon d'Odoacre, il se fût rué à coups de massue sur les légions romaines. Sous Napoléon, il s'éleva contre la domination étrangère avec une indignation concentrée. En 1806 il fut nommé professeur à Greifswald. Son esprit hardi, son patriotisme de feu ne purent se taire devant le despotisme napoléonien, moins encore devant la servilité des princes allemands et l'abaistement du peuple. Du haut de sa chaire de professeur, il prêcha la guerre et lança daos l'Allemagne sa célèbre
brochure F Esprit du temps. Napoléon lut la brochure et en verdit de colère; il jura de perdre cet homme. Après la bataille d'Iéna, Arndt dut s'exiler, il alla en Suède et ne revint qu'en 1810, mais dès lors il fut un des promoteurs les plus actifs du grand mouvement insurrectionnel qui valut à l'Allemagne sa délivrance. L'indignation patriotique le fit poète et ses chants firent des soldats. Souvent il en composait lui-même la mélodie et ils couraient de l'Elbe au Rhin, comme la flamme sur une traînée de poudre. Son Chant de la patrie fut un véritable tocsin d'alarme et devint la Marseillaise des Allemands :
Le Dieu qui fit pousser le fer
N'a pas voulu d'esclaves.
Il mit pour fondre et pour éclair
Le glaive au poing des braves. •
Il mit Taudace dans leur cœur,
Le verbe dans leur bouche ;
11 fit à l'homme un front sans peur
Jusqu'à la mort farouche.
Et ce qu'il veut nous le voulons j Et fière est la besogne.
Chassons les tyrans et foulons Leurs valets sans vergogne.
Taillons en pièces sans broncher Qui défend l'infamie, U n'est pas digne de toucher Le sol de la patrie.
0 terre de fidélité,
0 sainte Germanie,
Quel cri nous as- ta donc jeté?
Est-ce un cri d'agonie ?
Non. Romps tes fers, ô Spartacus,
Etforge-toi des armes.
Nous sommes fils d'Arminius ;
Brillez, grands feux d'alarmes !
0 monte, monte, feu sacré En flamme triomphante !
Notre étendard est arboré, La liberté le plante.
Exaltez vos cœurs jusqu'au ciel, Levez- TOUS tous, courage !
Jurez d'un élan fraternel :
a II n'est plus d'esclavage ! «
Sonnez, clairons, roule, ô tambour !
Tintez, ô lames vierges !
Vous serez belles en ce jour ^ Et rouges, nos flamberges !
Oui, rouges du sang des bourreaux Et belles de vengeance.
Sortez, sortez de vos fourreaux Au jour de l'espérance!
Flottez victorieusement, Elottez au vent, bannières !
Disons en tombant fièrement :
• Serrez les rangs, mes frères !
Le drapeau veut s'épanouir, Le fer tressaille et vibre.
Volons ! il faut vaincre ou mourir.
Mourir en homme libre ! «
4» Histoms DU ut».
Dans une traduction, sans doute, le Chant de la patrie ne va pas àlachevilledelaMar^^iZ/ai^e, mais on peut comparer l'original à Thymne immortel de Rouget de Tlsle, qui trouva d'un jet paroles et mélodies, exemple unique dans l'histoire de la poésie française et qui prouve, une fois de plus, que les sentiments riches et les situations fortes font jaillir toute vive la grande poésie. Il y a un souffle plus entraînant dans l'hymne français, le souffle orageux de toute la révolution. Derrière « l'étendard sanglant de la tyrannie » il semble que l'aurore de la liberté éternelle se lève sur les peuples et qu'à ses premiers rayons les hommes éblouis poussent un cri de reconnaissance et de triomphe, puis marchent contre leurs tyrans dans une sainte ivresse, sans savoir même s'il serait plus doux de vivre ou de mourir 'pour elle. Dans le chant germanique il y a moins d'élan, mais une sombre indignation, une colère concentrée et une résolution de fer. On sent que c'est un peuple tout entier qui marche contre l'étranger, qu'il s'avancera comme un mur et se fera tuer jusqu'au dernier homme s'il le faut.
Ce n'est pas le seul chant patriotique d'Arndt qui soit devenu populaire en Allemagne ; ils se comptent par douzaines. La plupart sont des œuvres de circonstance, faites moins pour être lues que pour être chantées par des combat-
LE LIED AU DlX-NEUVIÈME^ SIÈCLE. 433
tants^ comme la Prière pour la consécration guerrière dun jeune homme, ou le Chant du soir du soldat. Souvent il célébrait les héros du jour, Schill, Scharnhorst, etc. Celui qu'il chante avec le plus d'entrain c'est Blûcher. Il n'est pas sans intérêt de comparer la familiarité populaire avec laquelle les soldats allemands de 1813 traitaient leur général de quatre-vingt-dix ans, à cette sorte d'enthousiasme sombre et de terreur admirative que l'empereur inspirait au soldat français. Cette familiarité a passé dans la poésie d'Arndt :
Beau clairon, que dis-tu P Francs hussards en avant! Notre vieux général est plus prompt que le vent. Son cheval intrépide a henni d'allégresse, Et sa lame tranchante a brillé vengeresse.
Voyez-vous rayonner ses yeux clairs et perçants ? Voyez-vous ondoyer ses cheveux blanchissants. Sa vieillesse fougaeuse est un feu de colère. Suivez-le, gais hussards, c'est le roi de la guerre.
Tout semblait s'écrouler dans l'abîme éternel i Il leva hardiment son fer nu vers le ciel. Et jura par l'acier flamboyant et sauvage De prouver au tyran ce qae peut un courage.
Et ce fer a vaincu ! Aux clairons éclatants.
Ce vieillard est parti comme un cœur de vingt ans,
11 chassa le tyran, il était de sa taille.
Ah l sonnez la victoirei ô dairone de bataille !
43é HISTOIRE DU LIED.
Ce ton vif fit la fortune de ces chants. Arndt est le plus grand des poètes patriotiques de 1813, parce qu'il a su être populaire sans rien abdiquer de sa noblesse. On a remarqué qu'un souffle républicain court à travers sa poésie et qu'il ne nomme les princes que pour les accuser. C'est l'opposé chez Max de Schenkendorf qui représente le parti aristocratique parmi les chanteurs de 1813. Sa poésie a parfois quelque chose de doux, de mystique et de pénétrant comme le chant : « Liberté que j'aime, qui remplit mon cœur », beau surtout par la mélodie de Groos; mais l'inspiration de Schenkendorf est troublée par une chimère, il rêve le rétablissement du vieil empire féodal et germanique. Rûckert le surpasse de beaucoup dans ses Sonnets cuirassés par la hauteur de pensée, la vigueur de touche et la force des images. Il s'adresse à la classe pensante, aux écrivains, à la jeunesse studieuse, aux philosophes, aux femmes, à l'élite de la nation et l'excite à la révolte. Le plus connu de ses chants patriotiques est celui des Trois compagnons. Trois soldats vont ensemble à la guerre, l'un est Prussien, l'autre Autrichien, le troisième ne dit pas de quel pays il vient. Frappés d'un coup de mitraille ils tombent tous trois ensemble, l'inconnu au milieu, les deux autres à ses côtés. L'un crie : Vive la Prusse! l'autre : Vive l'Autriche! Alors l'inconnu
se relève et s'écrie d'une voix défaillante : Vive l'Allemagne! Les deux autres se relèvent, se cramponnent à ses bras, et tous trois avant d'expirer s'écrient encore une fois : Vive l'Allemagne! On le voit, la poésie lyrique donna pour ainsi dire le signal de ce grand mouvement unitaire de l'Allemagne qui est en train de s'achever et qui malheureusement n'a pas commencé comme Rûckert l'avait rêvé.
Les poésies patriotiques de 1813 forment un intermezzo dans l'histoire du romantisme allemand. Tant que dura la lutte on se fit soldat, chanteur populaire, homme de parti. Une fois l'indépendance reconquise, la paix assurée, les souverains refusèrent au peuple les libertés promises à l'heure du danger, redoublèrent de despotisme, et sauf Arndt, Uhland et quelques autres, les rêveurs rentrèrent dans le pays des rêves. Témoin le baron d'Eichendorff qui avait été chasseur volontaire dans l'armée prussienne de 1813-1815 et qui devint après la guerre un des plus brillants représentants du lyrisme romantique.
Eichendorff est un croyant naïf. Cette âme tendre, religieuse et candide est presque une exilée dans le monde moderne. Troubadour à la cour des Hohenstaufen en l'an 1200, il eût été le plus heureux des mortels ; il aurait chanté le saint-empire germanique, la Vierge et la
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dame de ses pensées. Son malheur voulut qu'il fût Referendarius à Breslau en 1820; et il regretta toute sa vie le saint-empire et la foi de ses pères. Ce culte exclusif du passé lui fit une place à part dans le lyrisme allemand. On se souvient de ces ermites d autrefois qui se bâtissaient une chapelle de pierre au fin fond de la forêt. On les voyait rarement, on connaissait à peine leur retraite, mais le soir les bûcherons entendaient parfois une voix grave se prolonger sous les dômes sombres des sapins séculaires. Eichendorff est un de ces ermites. Il vit à peu près en dehors du monde, mais il lui a été donné d'exprimer avec une délicatesse exquise quelques-uns des sentiments favoris du peuple allemand. Il aime la nature; voilà ce qui rend sa poésie vraie et vive. Le my&tîque Novalis en voulant monter au ciel se perd dans le vide, Eichendorfi^ non moins croyant trouve cependant que la terre est belle, il fait passer les anges sur les moissons dorées sous le voile du crépuscule et nous fait entendre le souflSle de Dieu dans le murmure des grands bois. Il préfère à tout autre séjour les hautes forêts solennelles, silencieuses, remplies seulement d'un religieux frémissement. Là, seul, loin du monde, il va chercher la force et la joie et lorsqu'il quitte la haute forêt, il jure de s'en souvenir au milieu de la foule humaine, afin de garder au fond de
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son cœur la jeunesse, la foi et la sainte fidélité. Le cycle sur la mort de son enfant, où le poète associe la nature à sfi|,. douleur avec une grâce naïve, est peut-être ce qu'il a composé de plus touchant. On est saisi comme à l'improviste, en lisant la première promenade di; père dans le jardip, où son ei^f3.nt jouait encore il y a peu de jours. Les fleurs lui jettent des regards à la dérobée et envoient des papillons â la recherche de leur compagnon habituel ; le coucou apparaît dans les branches du bosqjiet comme s'il attendait son ami, enfin l'arbre rompt le silence et dit : Pourquoi viens-tu seul aujourd'hui? Le père se tait, l'arbre secoue sa tête sombre, les feuilles frémissent, l'herbe se couvre de pleurs et le père fond en larmes.
Cette communion intime du poète avec la nature annonce le disciple de la chanson populaire. Il apparaît plus nettement encore dans les chants d amour et de voyage, où Eichendorff fait parler des musiciens ambulants, des étudiants, des matelots et des soldats. Rien de plus simple que la célèbre chanson du moulin :
Aq fond de la prairie, Là cause un frais moulin ; Ma maîtresse est partie.
Je tourne autour en vain.
Elle était ma promise, J'en reçus cet anneau.
Mais quand la foi se brise.
Se brise aussi l'anneau.
Je parcoiirrai la terre En chanteur ambulant ; Ma voix avec mystère Dira mon long tourment.
J'irai dans la bataille En sombre cavalier ; Au fort de la mitraille Je veux, je veux voler.
Le moulin me repousse.. , Il tourne, il tourne encor, La mort me serait douce...
Il se tairait alors (1) !
Le soldat qui revient de la guerre et qui trouve sa bonne amie mariée est le pendant de ce Lied.