III. — U intuition psychique dans la poésie populaire
Ainsi, par son essence même comme par son action, la poésie populaire nous révèle sa force secrète et sa haute portée. En quoi consiste donc son ferment d'idéal? Avant tout dans un sens direct de
l'âme et de ses mouvements intimes. Ce sens, qui existe à l'état réfléchi chez tous les g^rands créateurs, apparaît chez le peuple à l'état spontané et inconscient, et cela sous des formes naïves, parfois enfantines, mais toujours énerg-iques.
Il y a plaisir à constater, sousce rapport, la supériorité de cet art naïf sur Fart savant et raffiné des époques de décadence ou de transition. Ce que nos romanciers et nos critiques ont pris l'habitude d'appeler psychologie n'est , pour la plupart du temps, que la réaction du corps sur l'âme, le reflet des fonctions physiologiques dans la sensibilité passionnelle et dans les opérations de l'esprit. Sous l'influence des doctrines matérialistes en philosophie et d'un réalisme outré en littérature, le sens profond de l'âme s'est oblitéré et perverti chez nos meilleurs écrivains. Aussi leurs « tranches de vie » ou leurs prétendues « planches d'anatomie » ne montrent guère que les naufrages de la conscience et les capitulations de la volonté, alors que l'art devrait mettre son ambition à nous raconter les victoires de l'âme et ses conquêtes dans le royaume de l'idéal. Nos chansons populaires, comme celles de tous les peuples, ne sont pas exemptes de grossièretés, mais elles y forment l'exception. Par contre, on y trouve de ces brusques soubresauts, qui trahissent la perception inslinclive des pouvoirs latents et presque infinis de la volonté dans l'être humain.
Voicicomment l'amante, évincée par une rivale plus heureuse, formule sa douce plainte dans une chanson de l'Ouest :
Elle n"est pas aussi jolie, Mais elle est plus savante, Elle fait la pjluie, elle fait le vent, Elle fait fleurir la lande!...
Et quelle foi à la puissance souveraine de l'amour dans ce cri de passion de la payse séparée de son cars :
Ah! soleil, fond les rochers!
Ah ! lune, bois les rivières !
Que je puisse rejoindre Mon amant qu'est derrière.
Outre le sens des pouvoirs secrets de l'âme sur l'âme et sur les choses, on trouve dans nos humbles chansons le sens du mystère infini qui nous enveloppe, de l'invisible au-delà qui dépasse la perception des sens physiques. Parvenue à ce degré (Fexaltation, la muse populaire a quelquefois des paroles sibyllines, des cris de Pythonisse. D'un vol d'alouette essorée ou d'hirondelle tourbillonnante, elle s'élance par bordées vers la vérité divine qui i'éblouit, comme dans ce Noël :
Non, non, nous ne finirons pas!
Nous dirons trois fois :
Feuille de Mars, Feuille d'Avril, Feuille de tourmente,
Qu'il pleuve ju'il neige ou qu'il vente, Ouvrez-nous es portes du paradis !
Joie et Noël !
Nous en aurons dans le temps !
Nous en aurons au tirmament!
Donc, aux deux bouts de l'échelle humaine, à Textrême naïveté comme à l'extrême conscience, dans la chanson populaire, comme dans la plus haute poésie, l'âme humaine affirme le monde divin. Elle chante éperdûment la Justice, la Beauté et la Vérité, qu'elle sait être à l'orig-ine comme à la fin des choses, parce que les rayons de ces Déesses fulg-urent en elle-même. Par là, elle touche à Dieu, elle entre dans l'Eternel, elle possède l'Absolu.
Ainsi se vérifie, dans l'ordre esthétique comme dans l'ordre psychique, la parole attribuée à Hermès : c( Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas. Rien n'est petit, rien n'est g-rand dans lUnivers et Celui qui travaille est Un. »
Paris, Noël 1902.
ou
LA. CHANSON rOPULAIRE EN ALLEMAGNE
Le monde est une grande lyre, Où l'Esprit sans cesse a vibré.
Toute chante ! et Tàme à Tàme aspire Et veut se joindre au chœur sacré.
Ce sont ces voix enchanteresses Qui d'amour font frémir ton cœur.
Oh ! sens le bonheur des tristesses, Sens la tristesse du bonheur !
Chant éternel, ô chant immense, Va, cours sur les créations ; Cherchez-vous, cœurs pleins d'espérance.
Embrassez-vous, ô nations!
Qu'un sentiment vous réunisse, Répondez-vous de cieux en cieux ; Qu'en vous THumanité jaillisse Et vous serez la voix des dieux.
Herder.