II. — f^es nouveaux poêles du peuple
On Ta souvent dit, le folklore ne devient une science que lorsque le génie créateur inconscient s'éteint chez le peuple. Le collectionneur n'apparaît que lorsque le chanteur populaire est en train de disparaître. Gela est vrai en France comme ailleurs. Pourtant le folklore peut aider à créer un art nouveau en rapprochant les lettrés de la spontanéité primitive. M. Gaston Paris le disait nag-uère : pour accomplir sa tâche d'une manière féconde, il faut que le collectionneur même ait en lui « l'àme des vieux récits dont il recueille les formes souvent incomplètes et desséchées ». Il opposait aux simples érudits « ces charmeurs savants » qui possèdent en eux le génie de la tradition et savent faire revivre les contes perdus avec des fragments épars. (( Nous savons, ajoutait-il, qu'ils ont un secret magique et que, posés sur leurs doigts, les doux chanteurs qu'ils ont sauvés vont se mettre à gazouiller comme ils le faisaient dans la forêt i. »
Eh bien, chez nous aussi, les oiseaux des villes sont venus écouter les oiseaux de la forêt. En France
I. Article de M. Gaston Paris sur les Contes populaires norvi'ffiens et les Contes des fées et des esprits d'Asbiœrnson, dans le i^"" tome de Mélusine, page 398.
comme en Allemag-ne, nos poètes récents sesontinspirés des beautés secrètes de nos chansons populaires. Si ce mouvement n'a pas eu la même importance que de l'autre cùté du Rhin, il offre cependant de beaux résultats et des promesses pour l'avenir. Là aussi, comme dans la cueillette des contes et des chansons, toutes les provinces ont donné. Là aussi nous voyons s'élever, au-dessus des autres contrées, cette trinité des races françaises, qui maintient l'Est pondérateur entre la Provence fougueuse et la rêveuse Bretagne.
André Theuriet est un des premiers poètes qui, vers 1870, comprirent le charme profond de la poésie populaire et s'en imprégnèrent. Déjà sensible dans le Bleu et le Xoir, cette influence s'accentue dans le Chemin des Bois. Lorrain de naissance et de cœur, Theuriet représente à merveille, parmi les poètes rég^ionaux, cette zone de l'Est, où les arbres sévères du Nord, chênes et sapins, se serrent en armées sombres ou vertes, comme les bataillons en temps de guerre. Le Lorrain est tenace, renfermé, défiant, tourné au positif, mais non sans grâce et sans finesse. C'est vraiment l'arôme des bois et la lumière tamisée des hautes branches qui circulent dans les vers d'André Theuriet :
Aux bois émus, aux bois baignés
De rosée et de lumière, J'offre ces vers tout imprégnés
De la senteur forestière.
DE LA NOUVELLE ÉDITION i i>
On y voit passer des silhouettes de bûcherons, de forestiers, de charbonniers, de chercheuses de muo-uet, de fines ouvrières et de jeunes filles champêtres. On y retrouve, sous une forme plus parfaite, ces chansons de métier qui scandent harmonieusement la vie du campag-nard et rattachent au labeur journalier les joies et les peines de toute l'existence.
Brins d'osier, vous serez le lit frêle où la mère Berce un petit enfant aux sons d'un vieux couplet : l/enfant, la lèvre encor toute blanche de lait, S'endort en souriant dans sa couche légère.
Brins d'osier, brins d'osier, Courbez-vous assouplis sous les doigts du vannier.
... Et vous serez ausssi, brins d'osier, l'humble claie Où quand le vieux vannier tombe et meurt, on l'étend, Tout prêt pour le cercueil. — Son convoi se répand, Le soir, dans les sentiers où verdit l'oseraie.
Brins d'osier, brins d'osier.
Courbez-vous assouplis sous les doigts du vannier.
Mais fuyons avec Jean Aicard, le poète de la Provence, par-dessus les cimes noires du Jura,pardessus Lvon, la fourmilière humaine aux cheminées fumantes, fuyons avec le Rhône, entre les Gévennes et les Alpilles, vers la terre fauve et rousse, aux cent mille mamelles, où pousse l'olivier, vers la terre qui porte comme un bouquet ses jardins de roses et depalmes à la mer d'azur.Le Rhône fouetté du mistral, c'est l'âme violente de la contrée. Jean Aicard a bien chanté le roi de son pays:
Le cheval à crinière jaune, iVez écumeux, front de taureau, C'est le Rhône indompté, le Rhône, Couleur d'or et de bon terreau.
Il bondit, galope et dévale ; Et de lui voir les reins si forts,
— »z au vent, hennit la cavale Qui venait boire sur ses bords!
Les ardents troupeaux qu'il abreuve, Les taureaux noirs, les chevaux blancs,
— De humer lair qui vient du fleuve Sentent ("arnour gonfler leurs flancs.
Dans sa première jeunesse, Jean Aicard avait célébré son pays, sur le mode virçilien, dans ses Poèmes de Provenez, tableaux délicats, aux contours nets, au dessin sobre comme celui des basreliefs antiques. Il disait alors, comparant sa terre ensoleillée aux forêts de la vieille Gaule, à la majesté des Pyrénées, aux g-râces estompées de la Loire et de la Seine :
Mais jai pour la Provence au ciel bleu la tendresse Ouon a pour l'Italie et qu'on a pour la Grèce.
Plus tard il écrivit Miette et Xorc, la souriante idylle, qui forme un digne pendant à la classique Mireille de Frédéric Mistral.
Dans ce poème varié, on retrouve, en traits plus modernes, les pâtres à cheval de la Camargue, les berg-ers errants vêtus de peaux, les vendangeurs et les vendangeuses, les fiers g"ars et les jolies lavandières. D'étape en étape, des chansons brodent ce
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récit et le parfument comme la lavande et le romarin au flanc des collines, où poussent l'olivier et le cyprès. On y sent que Jean Aicard s'est enivré, lui aussi, des chansons populaires comme du cri vibrant des cigales. Ce n'est plus du dehors qu'il regarde sa Provence, il a fondu son âme avec l'âme du peuple. C'est avec le cœur de ses payses, qu'il chante la passion de l'amour, et ce cœur frémit et palpite comme un tambourin au rythme effréné de la farandole.
J'ai fait de mon cœur trois morceaux, Et pom^quoi ? pom' une parole !
Yole, vole, vole, ah! mon cœur vole!
Le premier morceau qui s'envole Ce fut pour les nids des oiseaux.
Yole, mon cœur, en trois morceaux.
Yole, mon cœur, vers l'oiseau, vole !
J'ai mis mon cœur en trois lambeaux Pour un baiser qui me rend folle.
Yole, vole, vole, ah! mon cœur vole !
Le second morceau qui s'envole S'accroche aux buissons des tombeaux.
Yole, mon cœur, en trois lambeaux.
Yole, mon cœur, au tombeau, vole!
En trois lambeaux, en trois morceaux, J'ai mis mon cœur et m'en désole.
Yole, vole, vole, ah! mon cœur vole!
Le troisième morceau qui vole N'est pas pour vous, oiseaux, tombeaux.
C'est pour qui m'a fait tous mes maux! Yers mon ami mon cœur s'envole!
La Bretagne, qui a versé de tous temps un si riche Ilot de poésie à la France, a pris, depuis les
jours déjà lointains de Villemarqué et de Brizeux, la part la plus active à ce renouveau lyrique de nos provinces, par le contact vivant de ses poètes avec la tradition populaire. Parmi les contemporains, Le Goffic a donné la note bretonne dans sa pénétrante simplicité, mais le tempérament passionné et l'âme imag-inative d'Anatole Le Braz expriment plus abondamment la nature diverse de ce pays et de cette race ^ Proses ou rimes vibrent chez lui d'un coloris puissant, d'une émotion profonde. Il pourrait prendre pour devise de toute son œuvre ces deux vers de sa Chanson de Bretagne :
Et mon àme est pareille à ces grands coquillages Où la plainte des mers s'éveille à tous les vents.
Le Braz est un poète trop personnel pour imiter directement et volontairement les formes populaires, qu'il connaît en celtisant érudit et en breton bretonnant. Mais on sent courir dans ses strophes l'amer parfum des bruyères et la forte brise de l'Atlantique. On sent qu'il a vécu avec les terriens et les pêcheurs, avec les paysans des montag-nesd'Arrée, aux mœurs préhistoriques, et les g-ardiens de phares aux pointes des caps, avec les sévères lliennes de Sein et d'Ouessant. Quelquefois lui échappe un Sône pareil à ceux que murmurent en breton « les
I . Voir les ouvrages en prose de Le Braz : la Légende de la Mort, Au pays des Pardons, Pâques d'Islande, non moins remarquables que ses vers. Voir aussi VAnie bretonne, de Le Goffic.
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fileuses de lin clair » et quand le poète regarde sa bien-aimée, il y voit passer toute sa vie en paysages d'une intimité prenante. C'est ici vraiment qu'apparaît sa puissance de rêve et d'évocation :
Penché sur tes yeux gris à la clarté changeante,
Je vois un pays grave, un pensif horizon,
Des quais, au bord de l'eau qu'un clair de lune argenté,
Et, dans un bourg antique, une jeune maison.
... Dans tes yeux assombris, je vois une nuit douce ! L ajonc mouillé l'embaume, et le goémon roux... Une fontaine en pleurs sanglote dans la mousse ; Entendre sangloter les fontaines est doux.
Mais quand il s'abandonne au démon intérieur, oncroitentendre la voix du vent, le son des cloches, le bruit des vagues ; et toute la vieille âme celtique gémit et gronde dans ses vers. A cette musique, défilent, en visions rapides, les kloareks songeurs, les farouches faneuses de goémons et les lavandières muettes, dont l'amour brûle sous des yeux tranquilles et qui vivent leur passion en dedans. Et, de même que sur les plages, aux jours d'ouragan, la basse fondamentale de l'Océan domine les sifflements de la tempête, de même une note profonde persiste et se prolonge à travers ces poésies,
La désolation de la terre d'Armor.
, Michelet a dit de la race celtique: «^Elle lutta huit cents ans par les |armes et mille ans par ^l'espé-
rance. » Xe désespérons de rien. Le désir est un créateur et Tespéranceune mag^ie. En lisant Le Braz, il semble parfois qu'on soit à la veille d'une résurrection, que les grandes âmes du passé vont revenir et qu'une paljng-énésie du monde celtique se prépare :
Et voici. Le printemps a rajeuni le monde, Et le pays croulant, soudain ressuscité, S'éveille entre les bras de la lumière blonde, Et riiymne de la vie en son cœur a chanté !
La mer est toute neuve et comme adolescente, Et. ramenant ses flots d'un geste harmonieux. Elle se lève et marche en sa grâce puissante. Et le ciel est plus beau reflété dans ses yeux.
Des appels sont venus de la patrie antique. Les rochers qui jadis furent bardes et rois, Au souflle évocateur du renouveau celtique, Sentent vibrer en eux les harpes d'autrefois.
J'ai laissé la France de l'Est, du Midi et de l'Ouest chanter son renouveau. Que d'autres poètes régionaux je pourrais nommer ! Ne citons que les plus remarquables : Charles de Pomairols, avec ses poèmes la Xature et rAme et ses Regards intimes, où les sentiments exquis d'un penseur subtil s'incrustent aux traditions familiales et aux paysages de la Rouergue ; Lucien Pâté et ses Poèmes de Bourgogne, d'une fière tenue et d'un patriotisme ardent ; Gabriel Vicaire et ses Emaux Bressans, qui chantant la vie facile sous les tonnelles et les amours
arrosés de vin avec leurs lendemains de fête. Rappelons eLicore Achille Millien pour le Nivernais, Gabriel Marc pour l'Auverg-ne, Rollinatpour le Berry. Il serait injuste d'omettre, dans cette revue sommaire, les pays limitrophes de la France, qui parlent sa lang-ue et s'y rattachent par leur littérature, la Suisse romande et la Belgique vallonné. Dans sa Chanson de l'Alpe comme dans ses Chansons simples et ses Rondes enfantines, Jacques Dalcroze, poète et compositeur, a traduit avec bonhomie et non sans grâce l'humour g^enevois et ce solide amour de la nature, si cher à tous les Suisses. Par contre, Maeterlinck a exprimé ^ dans ses énig-matiques Serres chaudes, le mysticisme flamand, qui g-lisse à perte de vue au fil des canaux et des dunes, tissant dans ses villes mortes et ses cloîtres dentelés son rêve de madone, sous le glaive tragique de la vie.
Si je voulais continuer, pas un pays de France, pas un pays de langue française jusqu'au Canada ne manquerait à l'appel. L'étendue de ce courant en prouve la force. C'est un mouvement circulaire et enveloppant, qui va de la périphérie au centre et vient se répercuter au tourbillon de Paris. Par une fortune inespérée, il s'est trouvé un vrai poète pour le canaliser et en faire un instrument d'éducation. Maurice Bouchor, l'auteur des délicates fantaisies du Théâtre des marionnettes, consdicre depuis dix ans son beau talent et sa foi robuste à la
propagande de la chanson populaire en France. Il a compris qu'il fallait non seulement éduquer le peuple avec nos classiques, mais encore assainir le goût des hautes classes avec la fleur de nos chansons populaires. Pour cela, il a prodigué sa parole humoristique et chaleureuse dans les universités populaires comme dans les cercles lettrés. Il a fait admettre, pour l'enseignement primaire, ses Chants populaires pour les écoles avec des paroles nouvelles sur des airs de nos provinces; il a répandu dans nombre de salons ses Chansons de l'Ouest, empruntées au recueil de Bujeaud; il vient d'adapter son Poème de la vie humaine à des airs de Lulli,de Bach et de Beethoven. Qu'en de telles entreprises le sérieux de l'intention morale prédomine quelquefois sur la spontanéité de l'inspiration et donne l'impression du voulu, cela est inévitable. Quoi qu'il en soit, il faut louer sans réserve cet admirable effort. Car il sème largement le bon grain dans la terre tendre, pour les moissons futures.