‹ Histoire du Lied, ou, La chanson populaire en AllemagneChapitre 52 sur 79 · SÏ HISTOIRE DU LIED · texte numérisé non relu

SÏ HISTOIRE DU LIED

universelle, s'appliqua à saisir le génie de chaque nation avec amour, avec passion ; le premier, il conçut l'histoire comme le développement éternel de l'humanité, où chaque peuple n'est qu'un acteur dans un drame sans fin. Le premier, il conçut la poésie, non comme une invention ing-énieuse des âges civilisés , mais comm'j la langue maternelle des peuples; le premier il prononça cette parole féconde : la vraie poésie, c'est la poésie primitive; le premier, il osa dire aux poètes : prêtez l'oreille aux chants populaires de toutes les nations , voilà vos maîtres; le premier, il fit entendre au monde ravi ces Voix des peuples, voix magiques, voix immortelles si longtemps oubliées. Homère, la Bible, Shakespeare et les chants populaires, tels étaient les modèles dont il célébra les beautés victorieuses avec un enthousiasme prophétique. C4'était frayer aussi large que possible le grand et beau chemin qui conduit à la nature, à la simplicité. C'était plus qu'une grande découverte, c'était une grande action, qui ne demandait rien moins que le courae;-e du génie. Nous ne larderonspas avoir qu'elle eut sur le développement de la poésie lyrique une influence incalculable.

Dans ce mouvement révolutionnaire, qui entraînait alors toute la jeunesse, on peut distinguer quelques grands courants d'idées, qui renouvelèrent l'art tout entier. D'abord, l'idée mère de la philosophie et de resthéticjue herdérienne, l'idée de l'humanité une, solidaire, fraternelle et indéfiniment perfectible. Quelle vision éblouissante pour l'œil du penseur et du poète! Toutes ces nations jusqu'alors séparées, ennemies, entre-choquées

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pêle-mcle, à travers les siècles, dans la haine et le sang-, ralliées soudain comme des sœurs héroïques, sous le sig-ne vainqueur de Tesprit humain; rinde rêveuse et panthéiste, la Grèce amante du beau, Rome conquérante, Germains et Gaulois se donnant la main et se léguant de siècle en siècle la pensée religieuse et poétique. Devant ce spectacle, les barrières qui séparaient les peuples devaient tomber comme sous une bag-uette magique. L'histoire avait un sens nouveau, le progrès ; l'humanité un but sublime, l'union de ses forces; l'enthousiasme une flamme plus divine pour se raviver, la fraternité universelle. Etait-ce autre chose au fond que la justification philosophique du rêve céleste de Jésus?

Cette idée plus large de l'humanité devait enfanter un idéal plus grand de l'homme. Jusqu'alors l'individu s'était développé dans un sens exclusif; il apprenait son métier et se moquait du reste. On était soldat, courtisan, avocat, médecin, savant peut-être, on ne song-eait pas à être homme. Le poète, le philosophe même, qui, par sa nature, devrait s'élever plus haut, ne sortaient que rarement de l'ornière du métier. Mais maintenant qu'on connaissait l'humanité sous tant de faces, maintenant qu'on la vénérait dans Socrate aussi bien que dans Jésus, dans Brutus comme dans les martyrs chrétiens, dans les vertus antiques comme dans les vertus modernes, maintenant on rêvait l'homme complet. Devenir fort, nager, patiner, faire les armes, déclamer, chanter, aimer la musique et la poésie, et toutcomprendre,ces choses devaient entrer dans l'éducation. Autrefois on ne song-eait qu'à développer

son talent pour exceller dans son métier et l'on devenait une machine ; maintenant on aspirait à développerharmonieusementtoutesles facultés. Lebutde l'éducation n'était plus le métier, mais l'épanouissementde l'homme lui-même, jouissantde la plénitude de son être dans l'équilibre de ses forces.

Ceux qui pensaient aussi grandement de l'humanité et de l'homme devaient penser plus noblement aussi de la poésie et du poète. Qu'était-ce que la poésie au dix-septième siècle? — Un talent de bonne société fait pour distraire les rois et leurs courlisans, la rhétorique savante des belles passions, des sentiments convenables et de la relig^ion officielle. Qu'on était loin désormais de cette mesquine invention ! La poésie était devenue une faculté primordiale de l'homme et l'expression la plus libre du g^énie des nations. Elle ne parlait plus seulement dans les palais, elle chantait dans les chaumières ; elle n'éclatait pas seulement chez les peuples civilisés, elle élevait sa voix à l'orii^ine des civilisations, grave, sublime, religieuse. On prêtait l'oreille à ces mille accents qui partaient de tous les siècles et de tous les points du globe. Que de voix étranges, profondes, émouvantes! Quelle richesse et quelle grandiose unité dans cette symphonie ! C'était le chant éternel de l'âme, toujours le même et toujours nouveau. La sainte poésie devenait ainsi une rivale de la religion, car elle exprinait, comme sa sœur aînée, les aspirations éternelles de l'homme. La religion, pensait-on, se donne pour une révélation de Dieu. Soit ; mais la poésie i'est-elle moins? N'est-elle pas la révélation de tout ce qu'il y a de divin dans l'àme humaine ?

Et le poète enfin, comme il avait grandi ! Prêtre d'une telle religion, n'avait-il pas mission de redevenir ce qu'avaient été les sages, les devins, les prophètes des âges primitifs? Sans doute, la simplicité des temps héroïques avait disparu, la société était divisée en une foule de cadres étroits et partout riiomme étouffait dans son métier. Mais cela même rendait le poète nécessaire. A lui de retrouver, sous les déguisements de la mode, sous les draperies théâtrales d'une société hypocrite, l'homme primitif puissant, énergique, entier, dans l'infinie variété de ses types; à lui de créer dans sa propre personne l'homme complet; à lui de retrouver dans ses frères les traits mutilés de l'idéal ; à lui enfin de donner une voix à tous ceux qui ont une àme et qui ne peuvent parler, dont le seul langage est un éternel et vague désir; à lui de nous faire sentir l'harmonie de tout ce qui vit et respire.

Voilà les idées qui fermentaient dans toutes les tètes jeunes et ardentes aux environs de l'année 1 760. On ne les formulait pas, on les pressentait ; elles nageaient dans l'air. Plus elles étaient vagues et plus elles semblaient immenses, plus elles agitaient les esprits. La nouvelle génération se livrait sans crainte à une exaltation folle, à des espérances sans bornes. Elle ne savait pas ce qui allait venir, mais elle s'attendait à quelque chose de nouveau, d'inouï, de magnifique. Le mot d'ordre était : la nature ; et l'on se jetait avec soif dans tous les torrents de la passion. L'amitié, l'amour, le patriotisme, la religion, tout devenait une ivresse, un délire. Tantôt on était sensible à l'excès, on se pâmait dans les larmes; puis on devenait cru, brutal, d'une sensua-

lité fougueuse et cynique. On tressaillait de joie en jetant aux orties le froc de l'hypocrisie, on chantait victoire en brisant les chaînes de la mode et des convenances. C'est la période des génies originaux (ils se donnèrent eux-mêmes ce nom), la période de tourmente et de mouvement (-S'/^rm und D rangpériode). Au premier rans: de cette phalange, nous voyons Lenz, Klinsi^er, le peintre Mûller, Basedow, les frères Stolberg- et pour un temps Jacobi, Lavater et Gœthe. On ne soupçonne plus aujourd'hui les folles extravagances et les ambitions tumultueuses de cette jeunesse. Les Philistins les prenaient pour des fous; quelques-uns le devinrent en effet comme Lenz ; d'autres, comme Stolberg, finirent par faire pénitence et rentrèrent dans le giron de l'Eglise catholique. Un seul d'entre eux mit en œuvre les rêves les plus audacieux dont ils s'étaient bercés, et réalisa enfin, par la force d'un génie exubérant et d'une volonté titanesque, cet idéal du poète que ses amis entrevoyaient de loin. Ce fut Wolfgang Gœthe.

Je suis l'oiseau, le gai chanteur

De la forêt immense, Le chant qui jaillit de mon cœur,

Voilà ma récompense !

Ballade du Chanteur.

Sa grandeur fut d'être une nature véridique.

Cari.yle.

Le tempérament de Gœtlie se trahit surtout dans son lyrisme. — L'enfant pjrodige. — Merveilleuse éducation poétique. — L'étudiant de Leipzig. — Le novateur de Strasbourg. — Révélations : Shakespeare, Herder et Frédérique, — L'idylle de Sesenheim. — Éclosion du poète; son lyrisme déborde. — Retour à Francfort. — L'ivresse du génie. — Le nouveau Prométhée. — Weimar, l'apaisement, apogée de son lyrisme. — Les Ballades : la Violette, le Pêcheur, le Chanteur. — Beauté du lyrisme de Goethe, sa vérité, sa musique. — Son Lied est le Volkslied transfiguré.

L' Allemagne cherchait son génie; Gœthe le lui révéla. Ce n'est pas en vain que deux mille ans de culture avaient passé sur elle, le fils du patricien de Francfort en hérita. L'antique et sérieuse Germanie, la chevalerie mystique du moyen âge, la Réforme, la Renaissance et la philosophie moderne

lui soufflèrent leur esprit et trempèrent le poète prédestiné de leur baptême de feu. Fort de ces voix intérieures, il put dire à sa patrie: Tu ne connais pas ton àme et je vais te la montrer. Il ne le fit pas en théories abstraites, mais en œuvres vivantes; c'est ainsi que, poète lyrique, il ressuscita le vrai Lied.

Je ne parlerai point ici du poète épique, du romancier, du dramaturg-e, du naturaliste et du penseur, car Goethe fut tout cela et plus encore, j'entends un homme dans la force du terme, He was a man,QOvaiwt à'\i Shakespeare, l'homme complet de Térence, à qui rien d'humain n'est étrang^er; une Organisation infiniment active et profondément harmonieuse. C'est du poète lyrique seulement que je veux tracer une rapide esquisse, et cependant ce sera lui tout entier, car il y a cela d'admirable chez tous les hommes complets : leur activité est multiple, mais ils sont tout entiers dans tout ce qu'ils disent et dans tout ce qu'ils font.

On connaît en France la grandeur du romancier et du dramaturge, mais comment sentir la puissance du premier lyrique de l'Allemagne, quand la vibration même de son àme nous échappe avec la musique de son idiome? Le lyrisme de Goethe est resté jusqu'à ce jour lettre close pour nous, puisque aucune traduction n'a pu nous donner un écho lointain de sa magie. L'ig-norer, c'est ig-norer le fond même de cette g^rande et simple nature, qui se révèle le plus spontanément dans son œuvre lyrique. Tous n'ont pas connu le Gœtlie intime; beaucoup n'ont vu que le ministre et le philosophe; M"ie ^Q Staël elle-même est du nombre. Ceux-

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là seuls qui ont joui de sa confiance entière, les Schiller, les Herder, les Eckermann, ont connu cette excessive impressionnabilité, cette chaleur d'âme et cette richesse de sentiment, qui se traduit dans ses poésies et qu'il cachait dans la vie de tous les jours sous un calme olympien. On peut se perdre dans ces mille poèmes, petits et g-rands. Tous les genres y abondent, ou plutôt chaque poésie est un genre nouveau. Depuis les simples chants d'amour jusqu^aux hymnes panthéistes sur Dieu et le monde, depuis les chansons à boire jusqu'à Télégie passionnée, depuis la légende naïve jusqu'à la ballade philosophique, depuis les refrains frondeurs d'un étudiant en vacances jusqu'aux paroles orphiques d'un sage indo-européen ; il a tout senti, tout vécu, tout chanté. Montrer comment l'étudiant de Leipzig, le jeune homme fougueux de Strasbourg, le héros de Weimar, l'enfant de l'Italie et de la Grèce, le naturaliste, le philosophe et le cosmopolite se réfléchissent dans l'œuvre lyrique de Gœthe, ce serait là le sujet de tout un livre. Qu'il nous suffise d'indiquer ici les phases principales de son développement, et surtout montrons en lui le disciple de la chanson populaire, l'éveilleur du vrai Lied.

Le don poétique se trahit de très bonne heure chez Goethe avec un grâce spontanée, ravissante, irrésistible. On a raconté plus d'une fois qu'une muse s'approcha du berceau d'un poète, se pencha sur lui avec un sourire passionné et imprima sur sa bouche un baiser de feu. De là, ce parfum d'ambroisie qui reste sur ses lèvres et ce «désir du ciel qui le brûle au coeur jusqu'au dernier sou-

pir. Celte fable riante fatla vérité pure pourGoetlie. m La muse charmante qui veilla sur son enfance fut ■ sa mère. Oui, la jeune, l'aimable, la gaie madame la conseillère fut une muse pour ce favori des dieux. Elle avait dix-huit ans quand son fils vint au monde, et bientôt la jeune mère de jouer, de rire et de chanter, avec son enfant, du matin au soir. (( Moi et mon Wolfçang, disait-elle encore plus tard, nous avons toujours fait cause commune. » Et quoi de plus délicieux pour un enfant à lima2:ination ardente que cette mère, encore jeune fille d'àme et de visage, à la fois sérieuse et enjouée, enthousiaste et perspicace et d'une inaltérable bonne humeur. « C'est d'elle, dit-il, que j'ai hérité l'amour de conter i. » Dès l'âge de quatre ans elle le berça de contes de fées, où l'air, le feu, l'eau et la terre apparaissaient sous la forme de belles princesses. La mère s'amusait; mais l'enfant, tout palpitant sur ses genoux, l'écoutait les yeux grands ouverts, avec un profond sérieux, a N'est-ce pas, mère, s'écriait-il quelquefois, la princesse n'épousera pas le maudit tailleur, si même il assomme le géant? » Alors, la malicieuse coupait court à son récit et remettait au lendemain la catastrophe. Mais l'histoire travaillait dans cette petite tète, il en rêvait la nuit, et le lendemain il n'avait de repos qu'il n'eût marié la princesse à sonfavori.il confiait le dénouement à sa grand'mère sous le sceau du secret; celle-ci le racontait en souri int à la mère et quand venait le soir, l'enfant

T. Die Lusl sum fabuliren, veut dire proprement: la passion d'inventer des fables, à perte de vue, au gré d'une imagination sans frein .

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voyait se réaliser avec des cris de joie ses espérances les plus hardies. On le voit, les muscs ellesmêmes n'auraient pas mieux élevé le poète.

Goethe enfant est dévoré du double désir d'apprendre et de produire. Son individualité poétique se manifeste déjà avec une singulière énergie. A sept ans, il invente un culte particulier à la divinité et lui élève un autel mystérieux dans sa chambre; à onze ans, il pénètre dans les coulisses du théâtre français de Francfort avec un jeune homme de la troupe, et broche une tragédie française. A douze ans, il compose un poème biblique sur Joseph et une série d'odes religieuses. A quatorze ans, il tombe amoureux de la petite Gretchen et la séparation forcée qui termine ce roman lui cause un violent désespoir. Pour la première fois, il sent une douleur réelle et cette douleur le transforme. Jusqu'alors, l'enfant précoce n'avait fait que jouer avec la poésie; ici, le cœur est atteint et cherche une expression, mais, chose étrange, pour la première fois la parole lui manque L'émotion est trop forte; l'adolescent, interdit devant le mystère de l'amour, reste plong-é dans une noire mélancolie et dans une méditation profonde.

A Leipzig-, le jeune étudiant en droit fait son entrée dans le monde, le poète tâtonne encore et cherche sa voie. 11 arrivait plein d'illusions sur les grands hommes du temps et les croyait sur parole, quand ils s'appelaient entre eux les Virgile, les Horace ou les Homère de leur siècle. Il fut bien vite détrompé. Sa visite à Gottsched lui enleva ses plus belles illusions. Un domestique l'introduit dans Tantichambre du Boileau de l'Allemagne et lui mon-

trela porte du cabinet, pour lui sigriifierque le grand homme allait paraître à l'instant. Goethe s'imagine qu'on l'invite à entrer; il ouvre la porte et voit l'immense Gottsched debout, sa tète chauve complètement nue. Le domestique était en train de lui apporter sa magnifique perruque poudi'ée. Gottsched la prit gravement d'une main, tandis que de l'autre il allongeait un soufflet au valet maladroit, plaça majestueusement sa perruque sur sa tête, puis, sansse déconcerter, fit signe à Goethede s'asseoir, et commença gravement un long discours. La plupart des poètes du temps ressemblaient à ce professeur ; avant de prendre la parole, ils s'affublaient de la perruque classique. Le jeune étudiant se le tint pour dit, et c'en fut fait de son admiration. Il ne suivit pas rés^ulièrement non plus le 60/legiiim philosophiciim et mathematicum^ trouvant fort singulier qu'un philosophe vous enseignât à faire en trois temps ce que l'on savait faire en un seul. Par contre, il alla beaucoup dans le monde. Il s'attacha surtout à M™*^ Boehme, femme d'esprit, et lui montra ses premiers essais poétiques. Elle ne lui cacha point qu'ils ne valaient rien parce qu'ils manquaient de nature. Cela le découragea beaucoup, il brûla toutes ses paperasses et jura de ne plus briguer la faveur des muses. Mais voilà qu'il fait la connaissance de Kaetchen, la fille de son hôte; elle lui sourit, il prend feu et le voilà plus poète que jamais. Gœthe, âgé de dix-sept ans, était alors le plus fantasque et le plus inconstant des rêveurs. Avec ses amis, il passait subitement dun fierté hautaine à un abandon passionné ; fou de gaîté pour un jour, il tombait le lendemain dans

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une nK'IaiicoIic profonde ; des semaines entières il courait bals, fêtes et soirées, puis il disparaissait, s'égarait dans la canipagne et cherchait des chansons dans les harmonies de la forêt. Eperdùment amoureux de Kaetchen, aimé d'elle, il la tourmenta par des accès de jalousie folle. Souvent elle fondait en larmes à ses reproches injustes et alors il lui demandait pardon à genoux. Un jour qu'il traversait un bois favori, il aperçut son propre nom taillé dans un arbre et un peu plus haut celui de Kaetchen et se souvint qu'il les y avait gravés lui-même. On était au printemps; la sève affluait sous Técorce et jaillissait en gouttes étincelantes par le nom de Kaetchen, tandis que les entailles de son propre nom, déjà cicatrisées, étaientrestées sèches; si bien, dit-il, qu'elle semblait verser des larmes sur ma froideur et mon insensibilité. Des larmes véritables lui vinrent aux yeux ; ému jusqu'au fond de l'âme par ce spectacle, il composa une idylle où il peignait son injustice criante et la douceur angélique de sa victime, comme pour se soulager de ses remords et obtenir son pardon. Mais il était trop tard. Kaetchen, froissée, blessée au cœur, ne Faimait plus.

J'ai rapporté cette aventure parce que le futur poète s'y révèle avec sa profonde et naïve sensibilité. Déjà il ne cherche plus la poésie en dehors de lui, il la trouve au fond de lui-même, dans sa vie, dans son histoire, a Ainsi, dit-il, dans son autobiographie, j'entrai dans une voie dont je ne pus m'écarter pendant toute ma vie, je pris l'habitude de transformer en image, en poème ce qui me réjouissait, ce qui me tourmentait ou me pré-

occupait en quelque façon, afin d'en finir avec moimême sur ce point, et tout autant pour rectifier mes idées sur les choses extérieures, que pour m'apaiser au dedans de moi. Personne n'avait plus besoin de ce don que moi; car ma nature me jetait sans cesse d'un extrême dans l'autre. Mes œuvres ne sont ainsi que lesfrag-ments d'unegrande confession. » C'est là le vrai Goethe. A Leipzig, il se débat toujours contre le joug de la mode. Le jeune homme n'est pas encore libre, il ne se connaît pas tout entier, il se préoccupe de l'opinion publique, il cède à des mouvements de vanité, il se compose un maintien comme les autres, parce qu'il ne sait pas encore que le fond [de sa nature est l'indépendance absolue, une franchise pleine de fierté et une sympathie généreuse pour tous les hommes. De là les incertitudes du poète. Çà et là, son puissant naturel saillit à rimproviste,mais ses chants ne coulent pas encore de source, on y sent trop la réflexion et l'influence des premiers modèles. Bientôt ! il va s'en affranchir; le plus grand travail du génie c'est de découvrir sa propre nature; cela fait, il est libre et maître de sa destinée. ■

C'est à Strasbourg que Goethe, âgé de vingt ans, eut la révélation de son génie. Il tomba dans un cercle déjeunes gens pleins d'ardeur et d'indépendance, prêts, comme lui, à rompre en visière avec les préjugés de lasociété,à penser et à vivre à leur façon. Là, le jeune poète, au front olympien, au regard d'Apollon, à l'âme prométhéenne, respirait à laise; là, il se sentait libre et roi. A l'aspect de la gigantesque cathédrale, un peuple vivant lui

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apparut dans ce peuple de pierre; la Germanie du moyen âge se dressa tout à coup devant lui, avec sa foi imposante, SCS l(''^endes,ses armées de saints et de martyrs. Puis il lut Shakespeare; révélation plus grande encore. Jamais poète ne l'avait si fortement saisi. Son cher William devint son Dieu. Il fautTentendre parler à ses amis de sa découverte. Le discours qu'il leur tint à cette occasion nous a été conservé. Ce n'est pas une étude littéraire, c'est un dithyrambe en l'honneur de Sliakspeare. «N'attendez pas un discours en règle, s'écrie-t-il, le repos de l'àme n'est pas un vêtement de fête. Jusqu'ici, je n'ai rien pensé sur Shakespeare; — deviner, pressentir en mes plus belles heures, voilà le comble de mes efforts. La première page de lui que j'ai lue m'a fait sien pour la vie; et quand j'eus achevé la première pièce, j'étais là comme un aveugle-né, auquel une main miraculeuse a rendu tout à coup la vue. Gomme par une vive illumination, je sentis mon existence s'élargir de tout un infini, — tout me semblait nouveau, inconnu, et cette lumière inusitée me faisait mal aux yeux. ..La plupart des gens sont choqués par ses caractères. Mais moi je vous dis : Nature, nature ! rien de plus nature (Jue les hommes de Shakespeare. » Ge cri devint le mot d'ordre de la nouvelle école. La fin est une déclaration de guerre à la vieille littérature du bon goût : « Debout, mes amis, d'un coup de trompette chassez-moi toutes les âmes nobles de l'Elysée du soi-disant bon goût où elles végètent, lourdes de sommeil dans le crépuscule de l'ennui^ sans savoir si elles sont ou ne sont pas. Hors d'ici, disons-leur, au grand air! Vous avez des passions dans le cœur

et pas de moelle dans les os; vous n'êtes pas assez las pour vous reposer, mais vous êtes trop paresseux pour 8g"ir et vous flânez en bâillant à l'ombre des myrtes et des lauriers. » On aime à se représenter l'auteur de Goetz de Berlichimjea parlant ainsi à ses amis sur la plate-forme de la cathédrale de Strasbourg-, au-dessus de la verte Alsace, en face de l'Allemag-ne et de la France, aux rayons pourpres du soleil couchant et au joyeux cliquetis des coupes vertes où pétillait le vin du Rhin.

La grande ombre de Shakspeare eût suffi à réveiller un poète tel que Goethe. Un vivant se chargea de faire tomber les dernières écailles de ses yeux. Ce fut Herder. Il avait cinq ans de plus que son jeune ami. Celui-ci cherchait encore sa voie, tandis que Herder, g-rand critique, versé dans toutes les littératures anciennes et modernes, savait clairement où il allait et portait en toute matière un jugement sûr. 11 s'attacha à Gœthe par ce besoin énergique qu'ont les hommes nouveaux de communiquer leurs idées, de féconder les jeunes intellig-ences. Gœthe l'accepta pour guide, l'aima comme un maître tout en le redoutant, et supporta avec une patience stoïque les sarcasmes que cet homme nerveux et irritable ne lui éparg-nait point. Il ferma les yeux aux côtés mesquins de son caractère et ne voulut voir que la grandeur de son esprit. L'Allemaj^^ne s'en félicita plus tard, car jamais contact entre futurs grands hommes ne fut plus fécond. Herder ramena Gœthe à la nature, à la simplicité, à la source éternelle de la grande poésie : au peuple. Il souleva à ses yeux le voile qui couvrait la pauvreté de la littérature allemande

contemporaiae.il lui fil connaître Hamann, Ossian, Goldsmith, Swift. Il lui montra dans la Bible un témoignage éclatant de cette vérité : « ([ue la poésie est un don répandu dans le monde entier, un don des peuples et non l'héritage privé de quelques hommes d'une culture raffinée. » Enfin, quand Goethe lui fit part de quelques essais lyriques, il le renvoya à la chanson populaire que tout le monde méprisait alors, mais qui renfermait, selon lui, des trésors de poésie. Laissez-là Klopstock, Hagedorn et Gellert, lui dit-il, allez dans les campagnes, épiez les chants des paysans et des paysannes, et cette poésie-là vous fera oublier celle des livres. Le jeune révolutionnaire en poésie ne demandait pas mieux. Il s'empara avec avidité des chants populaires que lui communiqua Herder, il en recueillit lui-même dans ses nombreuses excursions à travers l'Alsace, il se berça de l'harmonie, se pénétra de leur esprit et y trouva le sentiment le plus vrai, sous la forme la plus simple et la plus hardie. Dès lors, la muse populaire fut son maître bien-aimé.

Bientôt une passion aussi rapide qu'imprévue allait faire parler ce poète nouveau, dans une langue nouvelle, dans la langue riche et vibrante de son cœur et de son génie. Tout le monde connaît Frédérique Brion et l'idylle de Sesenheim, par le récit enchanteur qu'en fait Gœthe lui-même dans Fiction et Vérité. On sait comment l'ami Weyland excita la curiosité de Gœthe, en lui disant que la famille idéale du Vicaire de Wakejïeld existait en chair et en os au presbytère de Sesenheim; on sait sous quel déguisement Gœthe se présenta chez le pasteur Brion, en compagnie de son ami et les

scènes plaisantes qui en résultèrent; on se souvient surtout de la champêtre et ravissante apparition de Frédérique , qui , du premier coup , captiva Goethe. Bonheur surprenant ! dans cet obscur intérieur d'un pasteur de campag^ne, le jeune poète trouvait son idéal réalisé, surpassé. Le roman se faisait vrai pour lui plaire; il marchait et respirait en pleine poésie. Lui qui avait soif de nature, de mœurs simples, de franchise et de naïveté, se trouvait transporté comme par enchantement dans un petit paradis terrestre. C'est là qu'il pouvait se laisser vivre à son g-ré, jouer avec les enfants, égayer la famille sous la tonnelle fleurie, par des contes de fées étourdissants, courir les champs avec Frédérique, causer à cœur joie et se donner tout entier à l'être le plus naïf et le plus pur qu'il eût rencontré sous le cieL Car telle était Frédérique, une enfant de la nature très simple, gracieuse, svelte et farouche, d'une franchise à toute épreuve et d'une inaltérable sérénité. Il retrouva dans sa bouche ces chansons populaires qu'il aimait tant et qui, sans doute, devenaient mille fois plus belles en passant par le cœur et les lèvres de sa bien-aimée. Quand il la vit pour la première fois, le père la força de se mettre au piano. « Elle devait chanter un certain air sentimentalement triste et n'y réussit point du tout. Elle se leva et dit en souriant ou plutôt avec cette joie sereine toujours répandue sur son visage : Si je chante mal, je ne puis en donner la faute au clavecin et au maître d'école ; mais attendez que nous soyons au grand air, alors vous entendrez mes chansonnettes d'Alsace et de Suisse, celles-là

sonneront mieux. » D'un mot, elle avait conquis le poète. Le soir, on alla faire une promenade au clair de lune. « Weyland offrit le bras à Taince, moi à la cadette. Nous traversâmes ainsi bien des champs en fleurs, en reg-ardant plutôt le ciel, qui brillait au-dessus de nos tètes, que la terre qui se perdait au larg-e autour de nous... Frédérique causait toujours avec plus d'abandon et moi je devenais toujours plus silencieux. C'était bien doux de l'écouter ainsi. Je n'entendais que sa voix, les traits de son visage flottaient dans le crépuscule comme le reste du monde; il me semblait que je voyais jusqu'au fond de son cœur, et je trouvais ce cœur bien pur, puisqu'il s'ouvrait devant moi dans la plus naïve causerie. » Déjà il sentait que ce cœur allait l'aimer et que le sien n'était plus libre.

A partir de ce jour, il revint souvent à Sesenheim et y resta parfois des semaines entières comme sous un charme, oubliant son doctorat, ses amis et le monde entier. Le dimanche, avant l'ég-lise on allait se promener dans les prairies étincelantes de rosée. « Il y a des femmes, dit Goethe, qui plaisent surtout dans une chambre, d'autres qui sont plus belles au grand air ; Frédérique était du nombre. Son être et toute sa personne n'étaient jamais plus ravissants que quand elle voltigeait sur un sentier exhaussé; la grâce de ses mouvements semblait rivaliser avec la terre fleurie et l'inaltérable sérénité de son visage avec le ciel bleu. » C'est sans doute dans une de ces heures divines où la vie se condense, où les moments contiennent des éternités, qu'est né le Chant de Mai.cQi hymne au printemps et à l'amour, où l'âme du jeune

homme écume et déborde dans toute sa fierté.

La nature naissante Resplendit toute en pleurs; 0 lumière éclatante, 0 sourire des fleurs!

Sur les branches humides Ont sailli les bourgeons, Mille voix intrépides Ont jailli des buissons.

Et la joie et l'ivresse Vous jaillit hors du cœur, 0 divine allégresse, 0 jeunesse, ô bonheur!

Saison pure et dorée.

Chaud printemps de lainour, Douce aurore empourprée Au lever d'un beau jour!

Tu bénis, tu parfumes Tous les champs d'alentour, Le ciel rit, le sol fume.

Tout veut naître à l'amour.

Belle enfant, noble fille.

Sens- tu battre ce cœur?

Tu souris ! ton œil brille !

Elle m'aime ! ô bonheur!

L'alouette ravie Boit l'éther immortel.

Et la fleur boit la vie Boit l'eau fraîche du ciel ;

C'est ainsi que je t'aime D'un élan généreux.

Tu me rends à moi-même, A l'espoir valeureux.

(JOKTIIK 303

Sois honrenso, sois bolb^ Sous ce ciel layoniiant, D'une amour éternelle, Vis ('ternellement* !

Heureux ceux qui peuvent lire dans Forig-inal ce chant d'un rythme entraînant. Il s'élance, il bondit comme un torrent qui voit devant lui un océan de verdure à perte de vue, et qui s'imaginerait que son voyage va durer une éternité, sans se douter qu'il atteindra la mer en quelques journées. Goethe nageait dans l'éblouissement du premier amour sérieux et profond. Et tout à coup la source de lyrisme, si longtemps obstruée, jaillit des profondeurs de son être, large, claire, fougueuse. II composa pour Frédérique une série de poésies sur des mélodies connues et les lui envoya. Elle les serra pieusement dans un album, seul trésor qui devait lui rester de ces jours lumineux, et qu'elle conserva toute sa vie comme une relique de son premier, de son seul amour. Une annotation de sa main trahit la naïveté adorable, la sainte fidélité de cette âme sans détour. A côté d'une poésie où Goethe fait allusion à un arbre dans l'écorce duquel il avait gravé son nom et celui de Frédérique, elle écrivit en marge : « Dans le bosquet des rossignols. » Elle vécut de ces souvenirs. Gœthe passa auprès d'elle des instants d'une félicité si pure et si complète qu'il ne les retrouva plus dans toute une vie de gloire et de triomphes. A Strasbourg, il n'avait guère de repos. Parfois le désir de revoir Frédérique le saisissait au milieu de la journée.

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