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mois et de locutions françaises . Parmi ces savants de cour, il s'en trouva qui entreprirent de relever la poésie déchue. Avec eux commence la poésie savante et artificielle, qui régna cent cinquante ans en Allemagne, jusqu'au jour où Goethe et sa §"énération en firent justice. On n'attend plus l'inspiration, on compte sur les bonnes règ-les ; on oublie le Volkslied pour copier les modèles français et italiens ; on ne dit plus ce qu'on a vécu, mais ce qu'on a lu; on ne chante plus, on écrit. En un mot, la poésie cesse d'être naturelle et devient un procédé savant. Elle, qui fut nag-uère la fête de toute nation, n'est plus que la vanité des pédants et le hochet des sociétés littéraires.
Dès lors un abîme se creuse entre la foule et les gens de lettres. Le lettré, se targuant de son style ampoulé, se met à mépriser Thomme du peuple; l'homme du peuple, ne comprenant rien à la langue des lettrés, s'en défie et s'en moque. Il y a d'un côté des littérateurs sans intelligence de la vie populaire, de l'autre une nation livrée à elle-même, sans cullure de l'esprit et sans aspiration idéale. Schisme fatal qui- est la mort du grand art, car une poésie qui ne sort pas de l'àme du peuple, comme un chêne vigoureux d'un sol riche, est un arbre planté dans le sable. Il y a des peuples qui sont parvenus à étouffer le génie poétique national, provincial et primitif sous l'orgueilleuse plantation de la littérature officielle. D'autres, plus heureux, après avoir oublié pendant longtemps la grande poésie populaire pour des œuvres d'apparat, y sont revenus avec enthousiasme comme à la source première de toute beauté. L'Allemagne en offre un brillant
exemple. Il y a du dix-septième au dix-huitième siècle, une lutte sourde entre la poésie savante et l;i poésie spontanée, puis une guerre ouverte qui se termine par une victoire éclatante de celle-ci et par la résurrection du vrai lied. C'est à cette lutte que Fious allons assister.
Le fondateur de la poésie savante dans l'Allemag-ne du dix-septième siècle et son représentant le plus remarquable fut Opitz. D'un mot, j'aurai marqué sa place dans la littérature allemande en disant qu'il a été à la fois le Ronsard, le Malherbes et le Boileau de son pays. Le premier il a imité les Grecs et les Latins, il a fixé la prosodie nouvelle et, comme on disait chez nous, donné des lois au Parnasse. Il n'eut pas le talent du premier, il eut le pédantisme des deux autres ; toute sa vie « il prosa de la rime et rima de la prose ».
Martin Opitz (né en Silésie, 1097) fut un enfant prodig-e. Dès qu'il sut lire, il montra l'étoffe d'un savant. A quinze ans, il fit des vers latins qui émerveillèrent ses protecteurs au point qu'ils les publièrent; et le voilà qui se sent poète illustre ni plus ni moins qu'un lauréat de concours de ce temps-ci. Ce premier succès le poussa-t-il dans la carrière poétique? Je ne sais; en tout cas, ce ne fut pas un excès d'imagination. A vingt et un ans, il fit son entrée à l'université de Francfort-sur-l'Oder. Sa conduite fut exemplaire, son zèle infatigable; il ne vécut guère avec la jeunesse et ne fréquenta que les savants. A vingt-quatre ans, il devint poète de cour du duc de Liegnitz, et l'année suivante professeur de philosophie et de belles-lettres à Weissenburg, en Transylvanie. Depuis ce jour, sa vie pai-
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sible fut une suite de succès ; l'empereur Ferdinand II le couronna de sa propre main et, lorsqu'il mourut, toutes les sociétés savantes le pleurèrent comme un second Horace.
Opitz ne fut qu'un grand savant et un habile versificateur. Il eut cependant deux g-rands mérites : il maintint autant que possible la pureté de la lang-ue dans un temps où la conversation et les livres fourmillaient de mots français et italiens, puis il donna aux vers allemands la rigueur prosodique qui leur manquait. Mais, en somme, il représente bien le type du poète officiel, âme médiocre, parfait courtisan qui sait se pousser dans le monde et fait de sa gloire l'instrument de sa fortune ; en cela il n'était que le fds de son temps. Premier signe du poète officiel : point d'indépendance dans le caractère. Opitz passa sa vie à la suite des princes, il les flatta et les combla d'éloges même lorsqu'ils agissaient contre sa conviction. Protestant convaincu, il resta de longues années au service du burgrave de Dohna, persécuteur impitoyable des protestants. Un jour, ayant composé un chant où il appelait ses compatriotes à la liberté, il n'osa pas le publier, car il aurait pu choquer son Mécène, et puis ne fallait-il pas être le très fidèle et très obéissant serviteur de l'empereur Ferdinand II, qui avait placé sur sa tête la couronne de lauriers?
De plus, il partage avec le poète officiel l'absence d'une haute originalité d'esprit, d'un sentiment profond, d'une imagination puissante. Car une seule de ces qualités suffirait pour lui faire prendre en pitié la poésie d'apparat et le dégoûter à jamais des faciles succès de la flatterie. Opitz n'a rien
senti, rien vécu. Il connaît Horace à fond et fort peu l'homme; il invoque les dieux de la mythologie grecque ; mais il n'aime point la nature. Dans ses Odes et Chanls, il imite visiblement les odes d'Horace au printemps. Ce n'est pas la brise qui fait fondre la neige, c'est Favonius. Le poète silésien se console de la longueur de ses épreuves avec Ulysse, qui erra dix ans avant de retrouver son Ithaque et que ni la bouche séduisante de Circé, ni la voix des sirènes n'ont perdu. L'honnête savant se calomnie; il n'a jamais connu de Circé et jamais il n'a risqué de perdre la raison. Ailleurs, il vante avec le poète d'Auguste Vaiirea rnediocritas. Lui, le savant illustre, le professeur comblé d'honneurs, le poète de cour chargé de couronnes, il se trouve bien là où il est et il ne veut pas élever plus haut ses ailes; il se félicite de ne pas s'être embarqué sur la haute mer où il y a tant d'écueils. Il préfère à l'or et aux richesses, qui? La bergère Phillis, qu'il n'a jamais vue. A l'entendre soupirer aussi froidement, on conseillerait volontiers à cet amoureux transi, ce que Goethe souhaitait à certains poètes langoureux, de faire la connaissance d'une belle fille, bien accorte et bien amoureuse, pour qu'ils sachent une bonne fois ce que c'est qu'une femme. Mais Opitz croirait déroger; dès qu'il prend la plume, il oublie qu'il est homme et s'imagine qu'ainsi il devient poète. Sa poésie est dans les livres au lieu d'être dans la nature vivante. II a beau s'écrier qu'il va quitter Platon pour courir les champs, on n'y croit pas. Il n'a jamais trempé ses lèvres dans les ruisseaux dont il vante la fraîcheur^ et ce pêcheur dont il parle il ne l'a vu que dans l'ode d'Horace à
Sestius. Hélas! combien de poêles qui font encore ■ comme lui, qui pâlissent sur les liATes pour y trou- A'er l'inspiration, et ne se doutent point qu'elle voltig^e sur leur toit avec un essaim d'hirondelles, ou qu'elle passe sous leur fenêtre avec la chanson d'une pauvre fille.
En face de ce poète officiel qui ne sortit g-uêre de son cabinet que pour respirer la lourde atmosphère des sociétés littéraires et l'air renfermé des cours, il j eut un poète libre, un enfant de la nature, bien moins célèbre de son temps, mais cent fois plus inspiré. C'est le doux, l'aimable, le profond Paul Flemming. Si les Allemands ont fini par triompher en poésie du pédantisme de l'école, de la tyrannie de l'étiquette et du charlatanisme littéraire, ils le doivent surtout au morcellement de leur patrie, qui empêcha la centralisation, c'est-à-dire le despotisme intellectuel d'une ville, d'une cour, d'une académie ou d'une coterie quelconque sur le reste du pays. Chaque fois qu'une école philosophique ou littéraire se forme quelque part et s'efforce d'accaparer tous les esprits, on voit poindre dans un autre coin du pays une école rivale, qui puise dans d'autres mœurs, dans d'autres aspirations un esprit opposé et combat la première à outrance. Elle succombe dans la lutte, ou triomphe, mais alors, à son tour de se défendre contre une phalange d'esprits nouveaux qui ne tarderont pas à l'attaquer. De là des chocs incessants d'où jaillissent la la lumière et le progrès. Dans l'histoire de la poésie, ces luttes sont moins apparentes, mais elles n'en existent pas moins. A peine Opitz avait-il fondé en Silésie l'école du lyrisme savant, et déjà surgit dans
TErzg-ebirg un poète indëpeudaiit qui ramène le Lied à la vérité du sentiment et à la grâce de la forme.
Entre la vie de ces deux hommes, quel éloquent contraste ! L'un aspire aux honneurs et aux succès, l'autre n'est fier que de sa liberté. Paul Flemming- (né à Hartenstein, 1G09) était le fils d'un pasteur. Dès son enfance, il respira dans les montagnes et sur les bords de la Moldau un air plus vivifiant qu'Opitz. A vingt ans, il étudia sérieusement la médecine à Leipzig, mais plus encore la poésie. Déjà la gloire lui souriait, quand tout à coup il se décida à quitter sa patrie. Il n'avait nulle envie de briguer la faveur des princes, il étouffait au milieu des courtisans, son esprit le portait plus haut, son cœur l'entraînait loin de l'Allemagne avilie vers des peuples plus fiers, vers la nature superbe de l'Orient. Il demanda une place dans l'ambassade que le duc de Schleswig-Holstein envoyait en Russie et en Perse, pour nouer des relations commerciales avec ces pays. Il partit avec elle et passa quatre ans tantôt à Moscou, tantôt à Réval, tantôt en Circassie, au bord de la mer Caspienne. C'est un spectacle curieux que celui d'un poète allemand du dix-septième siècle qui, dégoûté du pédantisme et de la servilité de ses contemporains, va s'enfouir au fond de l'Asie pour retrouver dans son cœur la patrie allemande qu'on ne connaissait plus en Allemagne. Du reste son esprit était ouvert à tout ce qu'il y a de grand et de beau sous le soleil. Il jouissait largement de la vie sans jamais se laisser aller à la débauche; il ne dédaignait pas le plaisir et chantait ses bonnes fortunes avec une aimable
naïveté. Flemming ne fut pas insensible aux sirènes de l'Asie, aux belles Circassiennes. « Nous ne pouvons pas nous comprendre, dit-il, mais nos veux se parlent d'autant mieux. » Puis, soudain, son cœur de Germain se trahit dans un soupir : « Mais la grande joie d'amour n'est que dans l'amour éternel. » Les Circassiennes ont beau être séduisantes, il regrette sa patrie, sa Moldau, son Hartenslein, il voudrait « y murmurer un chant, non de guerre, mais de paix, un chant dans lequel il y aurait du ciel, qui sentirait la divinité, qui remuerait le courage et le sang. » Il revint en Allemagne, se fiança avec une jeune fille de Réval et alla s'établir comme médecin à Hambourg, quand une maladie aiguë l'enleva à sa patrie. Il n'avait que trente et un ans.
Paul Plemming occupe une place d'honneur dans l'histoire du Lied. L'école d'Opitz aurait voulu confisquer la poésie au profit des savants, la réduire à un exercice de rhétorique en beaux vers et creuser par là un abîme fatal entre le peuple et l'hommede lettres, entre le chanteur populaire et le poèl cultivé. Nous verrons plus tard Goethe franchii cet abîme d'un saut hardi, aller droit à la chansoni populaire, la réveiller de son long sommeil et la ranimer plus belle au souffle de son génie. Flemming ne semble pas avoir soupçonné son existence, mais il tend au même but que son incomparable successeur. Il franchit l'abîme en le contournant et revient à la nature par le sentiment. Son impres-J sionnabilité, sa sympathie pour les hommes sauvent du pédantisme scolastique qui perdit tous ses rivaux. S'il n'a pas bu à la source vive de la
poésie populaire, il a du moins puisé larg"ement dans le grand fleuve de la langue vulgaire ; son vocabulaire y a gagné cette flexibilité et cette richesse, qui permettent à l'expression de se plier à toutes les nuances du sentiment. Les poésies d'Opitz ressemblent à de bons exercices; parmi celles de Flemming, il y en a beaucoup qui sont de vrais Lieds, coulant de source, faciles de forme, profonds de pensée et d'une harmonie si musicale qu'ils semblent contenir d'avance la mélodie que fera éclore le musicien. Quoi de plus tendre et de plus délicat, par exemple, que la strophe finale d'une élégie sur la mort d'un enfant :
Nous posons sur ta fraîche tombe, Doux enfant, ta corbeille en fleurs.
Nous en semons... 0 tombe, tombe, Sur lui, douce anémone en fleurs !
Dors, enfant, dors; que sur ta joue La rose brille encor longtemps.
Qu'autour de toi toujours se joue La tiède haleine du printemps !
Cette strophe est digne d'Uhland. Encore un peu plus de variété dans le rythme, de mélodie dans le vers, de promptitude dans l'association des images, de divination dans le sentiment, et le Lied de Goethe sera là. Paul Flemming est un lyrique dans la plénitude du mot. Il ne chante que lorsque son âme déborde d'un monde de pensées nouvelles, et alors il commence, sans réfléchir, par celle qui veut sortir à toute force et qui la première s'impose à sa bouche. Ainsi qu'il reçoive d'une femme aimée l'aveu d'un amour sans réserve, il s'écriera :
Connaître un cœur fidèle et sûr, Oh ! c'est le trésor le plus pur !
Dis-moi qu'un cœur tidèle t'aime, Je te saluerai comme un roi.
Je suis heureux dans la douleur suprême; Un cœur fidèle bat pour moi.
Ailleurs, ce début ex-abrupto^ qui d'un coup nous met dans le secret d'une âme en travail, est encore plus frappant. Flemming fut méconnu par ses contemporains, justement parce qu'il fut simple et vrai, dans un temps où la poésie tournait à l'emphase et à l'hypocrisie. On portait Opitz aux nues et l'on connaissait à peine Flemming;-^ qui pourtant se sentait cent fois plus d'àme et de talent. Parfois même on le dénigrait, et alors le jeune poète tombait dans un profond décourag-ement. Quoi qu'on en dise, il y a des génies, il y a même des talents incompris; c'est le sort de tous ceux qui tiennent à l'avenir plus qu'au présent, et, certes, cette solitude morale est une des épreuves les plus difficiles à traverser. Paul Flemmingen sortit vainqueur, témoins ces vers qui prouvent combien il y avait d'énerçie dans cette âme si sensible :
Sois courageux quand même! et quand même invaincu! Ne cède pas aux forts, sois plus grand que l'envie. Trouve ta joie en toi, vis fièrement ta vie. Quand même sur ton front forage est suspendu. Heur ou malheur, qu'importe? embrasse-les sans crainte
Ne te repens jamais, accepte ton destin;
Accomplis ton devoir sans songer à demain.
Un jour reflamboira ton espérance éteinte
Si maintenant la nuit pèse sur ton chemin.
Quoi ! tu te plains du sort ? Vain mot ; l'homme en lui-mêi
Porte son inforlune ou son bonheur suprême. Pour marcher en avant, ah! rentre au fond de toi. Étouffe dans ton cœur ta douleur moribonde; Heureux, heureux celui qui triomphe de soi, Il triomphe de tout, à lui le vaste monde !
Tel fut Paul Flemming-, un des plus nobles talents lyriques, un des caractères les plus aimables de l'Allemagne. Né dans le siècle le plus prosaïque et frustré de sa g-loire, il n'en conserva pas moins cette inaltérable sérénité qui repose l'âme encore aujourd'hui, comme la lumière égale et tranquille d'un ciel sans tache. Nature à la fois ouverte et profonde, douce et ferme, il sut vivre gaîment parmi les hommes en serrant au fond de son cœur l'essence divine des sentiments les plus purs. « Cette âme généreuse, dit Wilhelm Schlegel, aspirait avec joie et de toutes ses forces à la lumière du soleil; écumante, elle débordait comme le noble suc de la vigne dans une coupe trop pleine; elle jaillissait comme une source vivante. » Plus belle encore est l'épitaphe que Flemming se fit à lui-même quelques jours avant sa mort: « Je fus libre, dit-il, je fus à moi î » Grande parole pour qui en saisit toute la portée. Combien d'hommes qui se vantent d'être libres et qui pourtant ne s'appartiennent point; dont les sentiments, les pensées, les actions et toute la vie ne sont qu'imitation, chimère, écho affaibli du vain bruit qui les entoure. Quand Flemming s'écrie : Je fus à moi ! cela veut dire: tout ce que j'ai senti, vécu, pensé, je l'ai senti, pensé, vécu par moi-même; mon âme est mon œuvre et non celle des autres. Gloire nulle, sans doute, pour la grande masse des hommes puis-
qu'elle est sans vanité. Son auréole ne brille pas aux yeux du vulg-aire, son doux éclat ne se répand que dans le sanctuaire de la conscience et ne peut tenter que le mâle orgueil d'un homme digne de ce nom. Mais elle n'en est que plus belle aux yeux du penseur, car seule elle donne à l'homme la pleine jouissance de son être intime et au poète la conscience de sa force.
Malheureusement , l'exemple de Flemming' fut perdu pour ses contemporains. Ils restèrent ce qu'ils étaient, versificateurs pédants et froids plag-iaires. Hoffmann de Hoifmannswaldau (né à Breslau, j6i8) fonda la seconde école silésienne). Opitz avait imité les anciens et les Français, celui-ci s'inspira des Italiens ; sous prétexte de remédier au pédantisme de ses devanciers, il tomba dans une sensualité grossière, sans grâce ni passion et jusque dans l'afTectation du libertinage. Il crut rendre ses droits à l'imagination en surcharg^eant ses vers d'ambre, de nectar, de saphirs , de pourpre et de soie, de marbre, d'albâtre. Peine perdue, son cœur était froid, son imag^ination corrompue et le célèbre poète silésien ne fut au fond qu'un honnête président du conseil de Breslau, doublé d'un brillant épicurien.
Nous avons vu dans Flemming la réaction du sentiment contre le pédantisme de l'école. On peut opposer Gûnther à Hoffmann de Hoffmannswaldau comme la passion vraie à la dépravation de l'esprit. Il revint à la nature par la foug-ue de son tempérament. Sa destinée fut tragique; il tenta détre un vrai poète malgré son siècle; cette lutte lui coûta la vie. Gûnther naquit à Striegau, en Silésie
MOUT ET RÉcURRECTlON DU LIED 273
(iSgB); son père était médecin, esprit étroit, cœur dur et implacable. Les années d'enfance furent les plus heureuses de savie, il s'en souvint plus tard avec attendrissement. En hiver, tremblant de froid, accroupi derrière le poêle, il écoutait les contes de la vieille Marguerite; c'était sa seule amie. « Jamais les plus beaux syllogismes, dit-il, ne m'ont causé tant de plaisir. » Il avait quatorze ans, quand un ami de son père, frappé de son intellig-ence, le prit chez lui et le mit à l'école. A vingt ans, il se rendit à l'Université de Wittemberg- pour étudier la médecine, mais il n'y fit que des vers. Il s'éprit follement de la fille du docteur Jachmann , qu'il chanta sous le nom de Léonore. La jeune fille prêta l'oreille à ses déclarations passionnées et lui promit sa main, mais, quelques mois plus tard, elle en épousa un autre. Gûnther n'éprouva nulle colère, mais une douleur violente, profonde, irrésistible, un déchirement de tout son être. Ce coup avait suffi pour briser le ressort de cette nature ardente mais faible; la série de ses malheurs avait commencé. Pour s'étourdir il se plongea dans les dissipations de la vie d'étudiant, il chanta le plaisir sans frein avec autant de feu qu'il avait chanté l'amour pur. A cette nouvelle, son père, irrité, lui refusa tout secours et déclara que tout était fini entre eux, que jamais il ne reconnaîtrait plus son fils. Il tint parole. Sans protection, sans état, sans ressources, Gûnther se fit poète d'occasion; à cette époque c'était une sorte de position sociale. On improvisait aux baptêmes, aux noces, à toutes les fêtes, on faisait des vers pour les riches et les nobles et l'on vivait au jour le jour. Ce que
devenait la dig-nité dans un pareil métier, il est inutile de le dire. Eh bien, chose remarquable dans ce dano;^ereux gaspillage de Tàme et de l'esprit, Gùnther resta poète, il ne s'avilit point parce qu'il ne s'abaissa jamais jusqu'au mensonge. En relisant ces œuvres d'un jour, depuis longtemps oubliées, on ne peut s'empêcher d'admirer la chaleur d'âme avec laquelle le pauvre improvisateur relève les situations les plus banales.
Son caractère ouvert et facile lui valut beaucoup de protecteurs , mais son esprit mordant, qui se déchaînait sans pitié contre les pédants et les pieds- ])lats, lui suscita des ennemis acharnés. Après bien des efforts, son ami Burkhard-Mencke crut avoir trouvé pour lui une position à la cour de Saxe. Une intrigue de courtisans la lui fit perdre sans retour.
Sur ces entrefaites, Léonore, qu'il n'avait cessé d'aimer en secret, était devenue veuve. Un rayon d'espérance rentra dans le cœur du malheureux. Il se cramponna à cet amour comme à une planche de salut ; elle devait sombrer sous lui comme toutes les autres. Léonore, il est vrai, touchée d'un amour qui avait survécu aux plus rudes épreuves, conseutit à l'épouser ; mais il lui fallait un gagne-pain. Il résolut d'achever ses études pour devenir médecin, et se rendit à Breslau , où d'anciens amis le reçurent à bras ouverts. Mais au moment où il allait essayer de pratiquer, il tomba malade et bientôt il fut dans la misère. Désespéré, il écrivit à Léonore une lettre d'adieu : « Chère enfant, lui dit-il, reprends ton cœur et ne t'inquiète pas de la douleur avec laquelle je te le renvoie. Ce cœur est
trop noble pour rester mon compagnon. » Sentant qu'il ferait le malheur de celle cpi'il aimait, il avait eu la force de renoncera elle. Mais ce dernier effort l'avait épuisé. Une fois encore il ramassa tout son courage et tenta une réconciliation avec son père. Mais cet homme, inflexible dans son ressentiment, refusa même de recevoir son fils et lui interdit pour toujours le seuil de la maison paternelle.
Ce coup l'acheva. A partir de ce jour, il erra au hasard en Silésie et alla mourir, à léna, de misère et de désespoir, à l'âge de vingt-huit ans.
Goethe fut un des premiers à reconnaître le mérite de Giinther (i). Après avoir montré qu'il réunissait toutes les qualités qui font le poète, il ajoute : « Il ne sut pas se dompter, c'est pourquoi sa vie et sa poésie lui fondirent dans la main. » On peut croire en efi^et que, né dans des circonstances plus heureuses et doué de plus d'énergie, Gûnther eût renouvelé la poésie lyrique dans sa patrie. Malgré l'inégalité et l'imperfection de ses œuvres, il faut le placer immédiatement après Flemming dans l'histoire du Lied. Comme lui, il prépara Gœthe. Flemming revint à la nature par la délicatesse et la profondeur d'un sentiment original, Gûnther par la fougue de la passion. Chez tous deux on sent dans l'accent du vers non la facture habile, mais la palpitation d'une âme. Tous deux sont également sincères ; leur poésie n'est pas une fiction, mais une confession, et chez Gûnther elle est plus complète, plus hardie encore. Il a écrit avec son sang toutes les erreurs et toutes les infor-
(i) Fiction et vèrité,\i\Te VII.
tunes de sa vie. Tous ses vers à Léonore ont cet accent de vérité qui ne trompe jamais. Après la trahison, il revient à l'arbre qui a entendu leurs premiers serments.
Vois ces gouttes qui découlent De l'écorce des bouleaux, Vois, ces pures larmes roulent Pour mon amour, pour mes maux.
Jadis sous ce frêle ombrage Tu m'as juré devant Dieu, D'être à moi ; mais, cœur volage, C'était pour me dire adieu!
Ah! les arbres insensibles Pleurent... tu ne pleures pas!
Et à la fin :
Je veux fuir dans les ruines, M'égarer dans les vallons, Les colombes orphelines Seront mes seuls compagnons.
Sous la nuit des noirs feuillages Je veux cacher ma douleur.
Un tombeau de fleurs sauvages Me fasse oublier ton cœur!
La douleur et l'effroi d'une âme juvénile qui doute pour la première fois de l'amour et du bonheur résonnent dans ces strophes, émouvantes comme un sang^lot et douces comme une mélodie populaire. Le déchirement fut bien plus cruel quand Gûnther dut quitter Léonore pour la seconde fois; le cri de désespoir qui lui échappe alors est terrible. Cette fois-ci il a vu pleurer celle
([u'il aime et ces larmes adorées, ces larmes qu'il ne verra plus le rendent fou.
Ah! Uiis-toi donc, ô moitié de mon âme, Tes pleurs si doux sont le sang de mon cœur ! J'erre au hasard, je tombe, je me pâme, Je n'aime plus que ma propre douleur.
De notre amour l'étoile tutélaire Brûle mes yeux de sa triste lumière.
Quelquefois il est soumis et résigné dans le malheur, il parle à Dieu comme à son père, et alors son chant est doux comme la prière d'un enfant. Mais quand la coupe de la colère céleste se vide sur lui, quand l'injustice est trop forte, il se révolte, superbe, audacieux, indompté. La malédiction de son père le frappa sur la fin de sa vie comme la foudre qui tombe sur un voyag-eur harassé par la tempête. Un autre eût roulé par terre, mais lui, non. Avant de rendre le dernier soupir, le poète outrag-é se redresse encore une fois dans toute sa Fierté. Ce Dieu qui l'accable et qui va le jug'er, il ne lui demande point grâce, il le brave en face:
J"entends, ô juste Dieu! la voix de ton tonnerre. Tu ne m'écoutes plus, si forte est ta colère. Maudit, je dois subir l'éternel châtiment. Je dois, il faut, je veux. Je veux! j'en fais serment! Je brave ton courroux, je ne veux pas de grâce, Ton arrêt me grandit plus qu'il ne me terrasse. Es-tu mon père? Non. Grand juge, prends ta loi, Renie d'abord ton fils, et puis... repousse-moi!
Tout le renia, son père, ses contemporains, sa destinée. Abandonné de tous, coupable envers luimême, désespéré, il succomba à tant d'épreuves.
victime de ses passions, si l'on veut, mais victime aussi de son siècle. Gûnther est un précurseur deces esprits révolutionnaires qui surg^irent quarante ans environ après sa mort et qui s'intitulèrent génies origînau.r, jetant à bas toute règ-le et n'écoutant que leur inspiration. A une époque où la relig^ion tournait au formalisme, la vie sociale à l'hypocrisie, la poésie au pédantisme, il osa ne croire que ce qu'il sentait, vivre franchement selon ses passions et ne chanter que ce qu'il avait vécu. Il eut le cou race d'être ce que Goethe appelait une nature^ un tempérament original qui ne craint pas de se manifester. C'est par là qu'il tranche sur ses contemporains, c'est par là qu'il agit puissamment sur les esprits d'élite. Car ils ne purent le lire sans en en tirer cette grande leçon, que la sincérité envers soi-même et envers les autres n'est pas moins digne du poète que de l'homme.
Vers le milieu du dix-huitième siècle, un souffle nouveau passe sur la société; tous les esprits jeunes et généreux se réveillent en sursaut et secouent la torpeur de l'esclavage. Frappt's de mille rayons à la fois, ils aperçoivent le monde, l'homme, la religion sous un jour plus éclatant. Heure décisive dans riiistoire du génie germanique, comme dans celle du génie français, et qu'on ne peut passer sous silence lorsqu'on suit d'un œil attentif les destinées de la poésie lyrique. Pendant tout le dix-septième siècle, les hommes avaient supporté patiemment la tyrannie de l'Etat et de l'Eglise. A l'élan prodigieux de la Réforme avait succédé une morne prostration. Dans l'Allemagne du Sud, les jésuites toutpuissantsgouvernaient l'Etat, corrompaient les
familles et menaçaient les princes récalcitrants; dans le Nord les luthériens rétrécissaient les esprits et désenchantaient la vie. Mais bientôt le génie protestant se redressa dans toute sa force, et non plus le protestantisme du seizième siècle, qui se contentait de nier l'autorité du pape, mais un protestantisme bien plus logique et plus hardi, qui osait nier toute autorité, la lettre en religion, le droit divin en politique, la tradition en philosophie, les règles dégoût en poésie. Dans la science, dans Tart, dans la vie, tout se transformait. L'Allemagne commença par la rénovation esthétique et donna le signal d'un affranchissement définitif de l'art. Depuis la mort de Luther, la poésie n'avait été que l'humble servante de l'Eglise ou l'histrion d'une caste. Mais cette noble esclave allait reconnaître sa nature divine, briser les chaînes de ses oppresseurs, et, libre de nouveau, s'élancer à la conquête du monde. Cette révolution ne fut pas l'œuvre d'un jour. Elle eut ses prophètes, ses avant-coureurs, ses dictateurs; et à travers bien des tempêtes elle aboutit à la liberté, je veux dire: à l'abolition dos règles mesquines et à la proclamation des grandes lois du beau. Voici, en peu de mots, les phases principales et les résultats définitifs de ce mouvement.
Le premier grand nom, qui arracha l'Allemagne à son indifférence poétique, fut celui de Klopstock. Ses Odes et sa Messiade transportèrent la jeunesse. Elles venaient à temps pour fermer la bouche à Gottsched, le fidèle disciple de Boileau, qui, depuis des années, s'érigeait en législateur du Parnasse germanique. Klopstock, il est
vrai, n'était ni un grand créateur, ni un artiste accompli, mais il avait ce qu'il fallait pour vaincre, ce qui manquait à tous, et ce dont tous avaient soif : l'enthousiasme. Il le puisait à deux sources, dans la religion et dans le patriotisme, non pas dans la relig-ion officielle, mais dans celle de son cœur, dans la foi libre de l'àme ; non pas dans le patriotisme de cour et de commande, mais dans la g-rande Allemagne, dans celle qui avait combattu avec Arminius et Luther. Ces effluves de sentiment religieux, ces torrents de patriotisme, il les exhalait en hymnes, en odes, en dithyrambes, suivant pieusement les traces de Pindare, de David, d'Ossian. Le premier il employa l'hexamètre et toutes sortes de vers grecs, et pour donner plus d'importance à la pensée il se passa de la rime. Ses Odes sont des tourbillons de pensées, où retentit l'harmonie monotone d'un seul et vaste sentiment. Se plonger avec délire dans les splendeurs du ciel, s'abîmer avec un cri d'admiration dans la majesté infinie de la divinité, voilà sa plus haute jouissance. Sa génération le porta aux nues, parce qu'elle sentait en lui la force débordante de l'enthousiasme. 11 le méritait; il avait tué l'école du bon sens par l'école de l'inspiration, il avait relevé la dignité du poète en demandant qu'il fût comme un prêtre au milieu de son peuple.
Wieland, l'anta^^oniste de Klopstock, esprit épicurien, réaliste, mondain, élargit l'horizon poétique de ses compatriotes d'un autre côté. Par ses romans il leur ouvrit une échappée sur le monde serein de la Grèce antique, par sa traduction de Shakespeare, il leur dévoila pour la première fois
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\i\ véritable tragédie humaine. Mais le grand initiateur de la pensée allemande au dix-huitième siècle, le plus puissant révolutionnaire de ce temps fut l'incomparable Lessing. Esprit critique, lumineux, droit et hardi, âme noble et courageuse sans Tombre de sentimentalisme, il attaqua tous les faux dieux de l'époque et les renversa sans pitié. La tragédie classique, la Bible, la poésie bâtarde essuyèrent ses coups redoublés. Pédants, cagots et intrigants reculèrent effrayés devant ce lutteur infatigable. Il ne craignit rien et ne ménagea personne, n'ayant qu'un culte, celui de la vérité, et qu'une ambition^ celle de la défendre. Et la vérité pour lui n'était pas une formule toute faite, mais un domaine infini, où l'on peut toujours avancer sans jamais arriver au bout. Il faut l'entendre parler luimême de cette vérité qui fut le plus grand amour de sa rude vie. « Ce qui fait le mérite de l'homme, dit-il, dans sa polémique contre le pasteur Gœze, ce n'est pas la somme de vérité qu'il possède ou qu'il croit posséder, mais l'effort sincère qu'il a fait pour la conquérir. Car ce n'est point par la possession, c'est par l'ardente investigation de la vérité que nos forces se développent et que nous approchons de la perfection. La possession rend indifférent, paresseux et fier. Si Dieu m'offrait dans sa main droite toute la vérité et dans sa main gauche Tamour éternel de la vérité, fût-ce à la condition d'errer toujours et s'il me disait: choisis! — je saisirais humblement sa main gauche et je dirais: Père, donne ! car la vérité pure n'est que pour toi seul. » C'est dans cet esprit de recherche infatigable que Lessing aborda la religion, la science et
l'art, et partout il montra le chemin du salut, partout il fraya la route aux générations nouvelles. Pour commencer, il donna le premier coup à la tragédie classique et à ce qu'on pourrait appeler le genre Louis XIV en poésie ; ce fut son coup de grâce. Après la dramaturgie de Ha mhour g, ^ucun Allemand n'eut plus envie de la prendre pour modèle. La règle des trois unités, les vers alexandrins etles héros grecs travestis en galants gentilshommes de Versailles perdirent en un jour leur lustre séculaire. On les jeta au grenier comme des marionnettes usées et l'on s'étonna fort de s'en être amus( si longtemps. Dès lors, tous les poètes, qui se sentaient quelque vigueur dans l'àme, se plongèrent dans Shakespeare, malgré Voltaire et le grand Frédéric. Par le Laocoon enfin, Lessin^- jeta sur la nature intime de la poésie un trait de lumière, qui futune véritable révélation. Jusqu'alors critiques et poètes confondaient à Tenvi la peinture et la poésie et s'appuyaient sur l'adage d'Horace : nt pictiira ooesis. Le poète se fatiguait à décrire et mettait sa plus haute ambition à rivaliser avec la palette du peintre. Lessint^, partant de la comparaison entre le morceau de Virgile sur la mort de Laocoon et le i^roupe de marbre sur le même sujet, prouva que le poète procédait tout autrement que le sculpteur et le peintre. Les arts plastiques se développent dans l'espace et parlent aux yeux. Ils ne peuvent représenter une action que dans un moment donné, mais ils la représentent dans tous ses détails avec une extrême vivacité. La poésie, au contraire, se développe dans le temps et s'adresse à l'imagination. Elle peut représenter une action dans la
Série des moments qui la composent, elle peut, elle doit même nous en montrer l'origine, le développement et l'issue. Qu'elle se garde donc de rivaliser avec la peinture, cpi'elle nous fasse voir l'âme ellemême en action. De l'action extérieure ou intérieure, visible ou invisible, mais de l'action, encore de I action! et toujours de l'action! Telle était la devise de Lessing en poésie. En énonçant cette Idée, Il avait jeté les fondements de l'esthétique prouvé le néant de la poésie descriptive et fait dû drame le couronnement de l'édifice des arts «
Lessing avait commencé la réforme poétique par la critique de tous les préjugés. Herder continua son œuvre par l'admiration passionnée des chets-d œuvre éternels , par la divination prophétique du vrai beau et par l'enthousiasme humanitaire.bi cet homme avait vécu sous les rois d'Israël ..^"."'.'.'^r'""' "" prophète fougueux de la trempé d Ezechie ou d'Isaïe. Né dans un siècle de critique et de philosophie, il devient cosmopolite; c'était se montrer prophète aussi. Avant lui, personne, ni en Allemagne, ni ailleurs, n'avait franchi complètement les barrières de la nationalité. Herder doue d une compréhension plus vaste et vraiment
r. On ne saurait trop recommandera tous ceux qui s'intéressent à
) raconte avec émotion la vie militante de son héros, et Le son œuvre avec une .ntelligcnce sup.Vieure. Si Lessing es devëfu no" r;r/H ■' r ^""'"'''' '''"' '"^ KJ—'^o^ allemands. lue doît