‹ Histoire du Lied, ou, La chanson populaire en AllemagneChapitre 54 sur 79 · SALUT ET ADIEU · texte numérisé non relu

SALUT ET ADIEU

Mon cœur battait: vite à cheval!

Mon cœur l'a dit et je m'élance; Et dans son vol sombre et fatal La nuit berçait la terre immense.

De noirs fantômes se dressaient, Mais j'avais le courage à l'ûme Et mes artères bondissaient, Mon jeune cœur était de flamme.

Et je le vis! et de tes yeux Tombaient à doux flots la lumière, Mon cœur plus vaste et plus joyeux S'emplissait d'un divin mystère.

Sur ton front de grâce enchanté Quel printemps rose, quelle aurore!

Et ta tendresse et ta bonté, 0 dieux, la méritais-je encore?

Hélas! aux premiers feux du jour L'adieu nous jette sa détresse.

Ah! dans tes baisers que d'amour!

Et dans tes yeux que de tristesse !

Ton regard liumide et baissé

Me disait seul le mot suprême.

Pourtant quel bonheur d'être aimé,

Grands dieux! quel bonheur quand on aime!

GOETHK 30^

L'adieu définitif ëtait plus proche qu'ils ne le pensaient tous deux. Goethe et Frédérique s'étaient laissé entraîner sur la pente de leur amour sans . song-er à l'avenir. Sans doute, le fils du patricien de Francfort aurait pu tenir tête aux préjiig-és de sa famille et épouser la fille du pasteur de Sesenheim; et certes le grand cœur de Frédérique était digne de lui. Ce ne furent pas les obstacles extérieurs qui le retinrent. Mais il avait vingt et un ans, il entrait dans le monde, il se sentait du génie, il avait soif d'une liberté sans bornes et une voix plus forte que l'amour même lui criait de ne point se lier. Il y eut là une lutte douloureuse entre le plus profond des sentiments et l'instinct implacable du génie. Le génie en sortit vainqueur, il le fallait; mais l'homme garda une blessure pour la vie, U remords d'avoir brisé le cœur le plus pur qu'il eût rencontré sur sa route. Terrible fatalité qui arrachait encore des soupirs à la poitrine du glorieux vieillard. Gœthe ne dit que deux mots du dernier adieu, il glisse,rapidement sur cette page déchirante de sa vie : « Je lui tendis encore la main du haut du cheval, elle avait les larmes aux yeux, et moi je me sentais très mal. » Il retourna à Francfort, le diplôme de docteur en droit dans sa poche et la tristesse dans l'âme. Un joyeux cercle de famille, de gais amis, une brillante société de femmes, des fêtes sans nombre l'attendaient. Mais il était sombre et tourmenté. Personne à Francfort ne l'aimait comme Frédérique, et il avait pu la quitter! Son image le poursuivait dans toutes ses promenades. C'est à elle qu'il songe dans le Chant du soir du chasseur.

Le fusil prêt au feu, dun pas lent et sauvage Je rôde aux champs silencieux,

Et ton image alors, ta douce et chère image, Flotte et resplendit à mes yeux.

Tu traverses sans doute et paisible et bénie

Des vallons riants et des bois, Et mon image, hélas! si vite évanouie,

>'"y songes-tu pas une fois ?

Moi qui suis mon chemin sans repos et sans trêve. Sans jamais pouvoir m'arrèter.

Qui du nord au midi me traîne comme en rêve Puisqu'il a fallu te quitter !

La lune en rayonnant vient rafraîchir le monde : Ainsi tu calmes tous mes sens.

Je songe à loi : sitôt la douce poix m'inonde Et je ne sais ce que je sens.

Malgré rélasticité de sa nature il resta long^temps encore sous ce charme douloureux qu'il appelle (( volupté de la tristesse ». Sa muse seule le consolait, et ses chants d'une mélancolie suave ne sont que le trop plein de son cœur. « Quand les autres hommes restent muets de douleur, dit-il dans Torquato Tasso, un dieu m'a donné de dire ce que je soutire. )> Le souvenir de Frédérique lui revenait à de longs intervalles et la douce résignation de la pauvre délaissée avait quelque chose de profond et d'éternel qui réveillait Tamour endormi dans toute sa force. Alors il couvait ses larmes dans la solitude. Témoin ces vers qui en disent plus que beaucoup de strophes :

Ne séchez pas, ne séchez pas Les pleurs d'un éternel amour!

Ah ! si je n'avais pas mes larmes

Le monde serait un lombeau...

Ne séchez pas, ne séchez pas

Les pleurs cFim malheureux amour !

11 sort de plus profond de l'âme ce soupir à demi comprimé, il fait pressentir un abîme de souffrance. On le voit, lui aussi, l'Olympien, le favori des dieux, savait aimer les larmes et se bercer de sa douleur. Mais elle était si intense et si concentrée qu'il s'en arrachait avec énerg-ie pour n'y point succomber. Ce qui le relevait promptement, c'était sa vive sympathie pour les autres, une soif inextinguible de savoir et la conscience de sa mission.

Frédérique avait réveillé le grand lyrique. Au contact magnétique de ce cœur vierge, de cette àme libre, le jeune homme fougueux et fier s'était compris lui-même pour la première fois. Il avait trouvé instantanément et pour toujours cet accent vrai, cette mélodie de l'âme qu'il ne perdit plus. Les années suivantes furent sa période de tourmente et d'orage, comme on disait alors. La force créatrice se révèle à lui, tout à coup, impérieuse, souveraine, elle s'impose et réclame sa vie, elle l'envahit par torrents si bien qu'il en est effrayé. Sublime ivresse du génie qui dura quatre ans, pendant lesquels il fit cent projets gigantesques, écrivit deux chefs-d'œuvre : Goetz et Werther, sans compter les petits, et entrevit confusément Egmont, Wilhelm-Meister, Faust. Jamais il ne fut plus beau, plus superbe qu'à cette époque. Lorsqu'il entrait dans une auberge, les gens levaient la tête pour le regarder ; lorsqu'il ouvrait la bouche dans un salon, il en était le roi. Hommes, femmes, écrivains illustres, piétistes et incrédules subis-

saient son charme vainqueur. Personne ne lui résistait. Sa supériorité s'affichait si peu et rayonnait avec tant de force dans tout son être, que les plus jaloux trouvaient une douceur secrète à la proclamer et se sentaient comme g-randis en le faisant. (( Ce beau garçon de vingt-cinq ans, dit Heinse, auteur contemporain auquel il avait rendu visite, n'est que force et génie de la tète aux pieds, cœur débordant de sentiment, esprit de feu avec les ailes d'un ai2:le. » Quant à lui, il ne songeait guère à tous ces hommages; il était absorbé par ses méditations sur l'art, sur la poésie, sur la religion; il nourrissait au fond de sa pensée une révolte audacieuse contre la société de son temps; il avait devant ses yeux une vision éclatante de l'humanité de l'avenir, libre et invincible. Il ressemble alors à un jeune Prométhée qui, fier de sa puissance créatrice, se rit de Zeus et s'écrie : Quelle race misérable que ta race humaine ; moi je vais la refaire à mon image, pour qu'elle puisse te renverser! Il rêve un poème épique sur Ahasvérus, un drame religieux sur Mahomet. Faust «. bourdonne toujours dans sa tète comme une symphonie à mille voix. ))En même temps il se plonge dans Platon, dans Sophocle, dans la Bible. Tout cela ne Tempêche pas de s'enivrer de trois ou quatre amours, et de respirer cet encens étourdissant, que les femmes ne manquent jamais de prodiguer à un jeune homme couronné de beauté et de génie. El puis, comme pour échapper à cette atmosphère de feu, encore tout brûlant des voluptés terrestres, il se réfugie dans Spinoza, il s'élève aux âpres sommets de l'absolu, il glace son sang, qui bouillonne, dans les solitudes gran-

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dioses de VE//ii(/i/e, comme le voyageur dans les neiges éternelles des Alpes. Alors, tout se calme en lui; il se dit: Malgré tout, tu n'es rien dans rinfini. Contemple, comprends et résigne-toi.

Souvent aussi il cherchait le repos au grand air, sous le ciel, dans les montagnes.il quittait sa ville natale à l'improviste et courait le pays plusieurs journées de suite, jusqu'à ce que la tourmente intérieure se lut calmée. Pendant qu'il marchait, poèmes, drames, chants lyriques, amours passés, présents et futurs, hommes réels et héros de roman dansaient dans sa tête de folles sarabandes. Il avait beau leur dire de s'arrêter, la danse continuait de plus belle et, ne pouvant rien fixer, pour passer le temps il chantait, à haute voix, des chansons étranges, d'un rythme sauvage, qui d'ellesmêmes lui montaient aux lèvres. Il en a noté une qu'il fit pendant une tempête:

Par la grêle et Forage, Par la foudre et l'éclair, Par l'abîme sauvage, Par le ciel sombre ou clair, Par la neige et le vent, En avant ! en avant !

Plutôt souffrir

Mille douleurs

Que de subir

Tant de bonheurs.

Oh ! les faiblesses

Qu'ont les cœurs pour les cœurs,

Que d'étranges tristesses

Dans leurs douceurs !

Où m'enfuirai-je?

Où me perdrai-je?

310 HISTOIRE DU LIIÎD

Tout est en vain.

Charme divin, Sainte folie, Foi de ma vie.

Règne à toujours, Amour, amour !

Ces vers nous communiquent la sensation intime de sa vie orag^euse. Les nua§:es tourbillonnent, le vent coupe le visage, la foudre gronde, de bleus valfons brillent à travers les déchirures des brouillards comme des asiles de paix et de félicité, et le vovao^eur avance toujours, il marche à des splendeurs nouvelles. Dans le rythme saccadé, on entend le g^alop pressé de son cœur ; assailli de mille pensées, de mille amours, ce cœur impétueux ne s'assouvit que dans la lutte contre tous les éléments. Il voudrait échapper à sa destinée, mais c'est en vain; il est forcé de revenir à son tourment, à sa joie éternelle, à l'amour.

Cette chanson, comme tant d'autres de Gœthe, ressemble au vrai VolsJxlied. Comme lui elle reproduit par le rythme et l'accent musical des vers, les mouvements spontanés de l'àme, qui se traduisent nécessairement par des mouvements analogues dans l'être physique. Toute la force communicative de la poésie est là. Saiis doute, il y a entre les Lieds de Gœthe et ceux du peuple, la même distance qu'il y a entre un esprit de premier ordre et une àme simple, entre un artiste accompli et un chanteur de village. Mais une sympathie profonde unit le vrai génie à la vraie naïveté. Gœthe est un improvisateur populaire, transporté dans les plus hautes sphères d'une société brillante et cultivée.

Sa poésie coule de source, il répaud ses vers à profusiou coiniiie uu niag-icieu secoue des (leurs de sa manche. Ce qu'il raconte lui-même à ce sujet est extraordinaire . « Depuis quelques années , mon talent productif ne me quittait pas un instant ; ce que je voyais le jour me revenait la nuit sous forme de rêves pleins de sens, et quand je rouvrais les yeux, le tout m'apparaissait comme un étonnant tableau. Ordinairement j'écrivais le tout de grand matin. Mais aussi le soir et très avant dans la nuit, au milieu de mes amis, quand le vin et la causerie surexcitaient les esprits vitaux, on pouvait me demander ce qu'on voulait, pourvu que la circonstance eût quelque caractère, j'étais prêt à improviser. » Et, chose remarquable, ce poète inépuisable avait horreur de se voir imprimé. C'est que Goethe n'était pas poète sur le papier et dans son cabinet d'étude, il était poète parmi les hommes, à toute heure de la vie, poète toujours vivant et actif. Il aimait à communiquer ses chants à ses amis par le verbe inspiré, par la voix vibrante, en l'accompag-nant du geste et du regard. Il étouffait dans la poussière savante d'un cercle de pédants ; mais lorsqu'il descendait le Rhin en barque à voile, avec Jacobi et Lavater, quand châteaux, rochers et villages défilaient sous leurs yeux et que le soleil, du haut d'un ciel bleu, faisait danser mille étoiles sur le fleuve écumant qui les emportait dans un mugissement de joie, alors les strophes hardies se pressaient sur ses lèvres. Parlait-on de religion, Jacobi voulait-il lui imposer son idée de la divinité, aussitôt il se sentait devenir Prométhée en face du dieu })itoyable des théologiens et il récitait la fa-

meuse apostrophe de son Prométliée à Zeiis

Recouvre ton ciel, ù Zeus,

De ta fum-'-e de nuages.

Use ta force comme un enfant

Qui décapite des pavots,

Contre les chênes et la cime des montagnes.

Ma terre ferme,

11 faut me la laisser,

Et ma hutte que tu n"as point bâtie,

Et dont la flamme

Te fait envie.

Je ne connais rien de plus misérable

Sous le soleil, que vous autres dieux.

Vous nourrissez péniblement

Votre majesté

D'hécatombes

Et du souffle des prières.

Et vous auriez faim

Si des enfants et des mendiants

N'étaient des fous plein d'espérance.

Quand j'étais un enfant,

Quand je ne savais où entrer, où sortir.

J'élevai mes regard égarés

Vers le soleil, comme s'il y avait au-dessus

Une oreille pour entendre ma plainte,

Un cœur comme le mien

Pour avoir pitié des malheureux.

Qui m'a secouru contre la superbe des Titans ?

Qui m'a sauvé de la mort

Et de l'esclavage ?

N'as-tu pas tout accompli.

Feu sacré de mon cœur ?

N'as-tu pas brûlé jeune et généreux

L'encens de tes actions de grâce

A celui qui dort là-haut ?

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