I. Voir la méloJie VII dans i^aiipcndice
dont la voix est douce et orag-euse, comme le murmure des vagues, toi qui aimes à séduire et qui jouis dans la séduction, toi qui as vu plus d'un enfant des hommes s'engloutir dans le tourbillon fatal et qui n'en souris pas moins toujours plus belle, toujours plus triomphante, que tu ressembles dans ta blancheur radieuse à l'immortelle Poésie, qui trône dans l'azur et qui chante dans sa beauté, tandis que, les yeux fixés sur elle, plus d'un amiui téméraire va se briser contre les écueils de la Réalité et s'engloutir dans le fleuve de l'Oubli !
Si Henri Heine a eu un rival dans sa génération, c'est Uhland. On n'imaq;-ine pas deux hommes formant un contraste plus tranché. A ce propos, M. Vischer, le célèbre esthéticien, raconte un mythe charmant de sa façon. Il prétend que les Muses, s'ennuyant à cœur joie sur l'Hélicon, résolurent un beau jour de s'enivrer. Ce jour-là les échos de la montagne sacrée répétèrent avec effroi des cris de bacchantes et les refrains sauvages d'une danse dithyrambique. Celle des sœurs immortelles qui ressentit le plus fortement la puissance de Dionysos ce fut Euterpe, la Muse de la poésie lyrique. Elle errait comme folle sur les hauteurs de la montagne sacrée et lançait en l'air ses deux flûtes, comme les Ménades lancent leurs canthares en criant: Evohé ! Evohé! Quand vint la nuit, une idée étrange lui traversa l'esprit. Elle résolut de descendre sur la terre et d'embrasser le premier mortel qu'elle rencontrerait. Sitôt dit, sitôt fait. Les yeux enflammés, la chevelure au vent, elle prit son vol à travers les airs du côté du nord, et se laissa tomber
LE LIED AU DLX-NEUVIÈMIï; SIÈCLE 377
dans une grande ville sur les bords de l'Elbe. Le premier homme qu'elle aperçut était un jeune étudiant débraillé, qui sortait d'une auberge en chantant un refrain bachique. C'était Henri Heine. Elle se jeta dans ses bras, imprima sur ses lèvres un baiser brûlant et disparut. Le lendemain, la Muse se réveilla d'un long sommeil, se rappela ce qu'elle avait fait et frémit. En un clin d'œil, elle entrevit les conséquences de son action. Elle vit que le poète ferait un usage dangereux de cette faveur éclatante ; elle vit qu'il mêlerait à ses sentiments sublimes, à ses pensées fulgurantes toutes les trivialités de la vie, et qu'il ne craindrait pas d'introduire dans la poésie la parodie de la poésie. Et pourtant il resterait poète et poète de génie jusque dans l'ordure; car le baiser était de feu, il comptait! Ces réflexions la plongèrent dans une grande tristesse, mais bientôt elle releva la tète avec l'expression d'une joie soudaine, comme si elle entrevoyait la possibilité de réparer le mal qu'elle avait fait. Elle partit une seconde fois pour l'Allemagne, en se dirigeant un peu plus vers le sud, descendit dans une riante vallée du Wurtemberg et s'arrêta devant une maison modeste, située sur un vignoble. Dans le jardin se tenait un jeune homme aux traits rudes et honnêtes, qui venait de planter un cep et s'interrompait dans son travail, pour regarder d'un œil paisible les montagnes bleuâtres à l'horizon. C'était Uhland. Elle s'approcha de lui, le baisa au front et en le quittant se retourna deux fois encore pour lui .sourire. Hélas ! ce baiser était moins brûlant que l'autre, mais il avait aussi son prix; Uhland fut un vrai poète calme, chaste et sérieux.
Ce mythe joyeux caractérise à merveille le talent deriionnêtetlhland en contraste avec le flamboyant, le spirituel, le sceptique Heine. Uhland est un caractère essentiellement germanique, ferme jusqu'à l'entêtement, sincère jusqu'à la naïveté, très rude au dehors, très sensible au fond, parlant peu et bien, vénérant la religion et le roi, mais défendant jusqu'à la mort les droits du peuple. Il le prouva en i8i5, quand le roi de Wurtemberg voulut introduire une constitution nouvelle, qui aurait privé les Etats et le peuple de leurs droits. Il s'y opposa de toute sa force, et ses chants indignés contribuèrent fortement au maintien de l'ancienne constitution.
Uhland a eu le grand mérite d'aimer son peuple et de le connaître à fend. Personne n'a étudié et compris comme lui la chanson populaire. Aussi toute sa poésie s'en ressent ; inspirée par le peuple, elle agit directement sur lui. C'est surtout dans la ballade qu'il fut créateur, il y ressuscite le monde chevaleresque dans toute sa splendeur. Ses ennemis n'ont pas manqué de dire que c'était là un retour au passé, une vaine imitation. Rien de plus faux et de plus injuste. Uhland est un homme moderne qui choisit ordinairement ses héros dans le passé, parce qu'il offre des caractères plus trempés, des passions plus franches, un cadre plus pittoresque. Qu'il mette en scène Charlemagne ou Barberousse, des héros Scandinaves ou germains, des chevaliers ou des bergers, de belles princesses ou de pauvres faneuses, c'est toujours une pensée^/ moderne, un sentiment largement humain qu'ail" exprime. La Malédiction du chanteur est un chef-
( l'œil vrc grandiose et tout à fait unique dans son genre. La gravité héroïque des Nihelungen s'y marie à la douleur profonde du sentiment moderne, pour produire quelque chose de nouveau et de splendide. La Faucheuse est une idylle touchante qui fait venir les larmes aux yeux. Un riche fermier fait sa tournée, de grand matin, sur ses prés, et voyant Marie, la servante, déjà au travail, il lui dit : « Si tu fauchais ce pré en trois jours, je ne pourrais pas te refuser mon fils unique. » A ce mot, Marie sentit (ressaillir son cœur. Une nouvelle vie , une nouvelle force pénètre tous ses membres, elle brandit la faux et couche à terre l'herbe en grands cercles. A midi les faucheurs vont se rafraîchir à la source; Marie fauche toujours en plein soleil. Les cloches du soir sonnent , faucheurs et faucheuses s'en vont ; Marie aiguise de nouveau sa faux. La rosée du soir tombe sur les prés, la lune se lève, le rossignol chante au loin; Marie ne voit pas la lune se lever, elle n'entend pas chanter le rossignol elle fait siffler sa faux dans les hautes herbes. C'est ainsi qu'elle travaille pendant trois jours se nourrissant d'amour, se désaltérant d'espérance. Quand le soleil se lève pour la troisième fois, voici que tout est achevé, et Marie, là-bas, est debout, pleurant de joie. Arrive le fermier : « Bonjour, Marie! que vois-je? Oh, la brave fille! la prairie est fauchée, et tu auras un beau salaire. Mais quant au mariage... tu a pris ma plaisanterie au sérieux. Tu es crédule, je le vois, et folle comme tous les cœurs amoureux. » Il dit et va son chemin. Mais la pauvre Marie sent son cœur se glacer, ses genoux fléchir; pas un cri, pas un soupir; elle tombe sans connaissance
dans le foin. C'est ainsi qu'on trouve la faucheuse, là-bas dans les prés.
(( C'est ainsi qu'elle vit des années encore, muette, comme une morte ; une goutte de miel, voilà sa seule nourriture. 0 préparez-lui une tombe dans la plus parfumée des prairies, car jamais vous ne retrouverez faucheuse qui tant aima. »
N'est-ce pas une vraie idylle? C'est toujours avec cette g-ràceet cette vérité qu'Uhland met le peuple en scène. C'est alors que son talent me paraît le plus original. En ceci, personne ne l'a égalé. Car il sait idéaliser le peuple en restant fidèle à son génie. Peut-on exprimer, par exemple, le recueillement du dimanche, ce sentiment religieux qui est propre au peuple des campagnes, avec plus de noblesse que dans ce petit Lied :