HISTOIRE DC LIED
plet! Aussi le peuple les chante t-il dans toute TAllemagne.
La poésie romantique allemande était dans ses plus beaux jours en 1820. Une foule d'adorateurs se pressaient autour d'elle, maint chevalier faisait flotter ses couleurs dans l'arène de la littérature et de la critique, les rois lai souriaient parce qu'elle les encensait, les diplomates la protégeaient parce qu'elle faisait oublier au peuple ses pensées de liberté. C'est alors qu'entra en lice un poète étincelant d'esprit et d'imagination, qui s'annonça comme son plus fou2:ueux chevalier. Par malheur, il s'aperçut un beau jour qu'il rompait des lances pour une vieille douairière desséchée, au lieu de conquérir les charmes d'une jeune beauté florissante. Rouge de colère, il lui jeta son gant à la face et distribua à tous ses champions de si bonnes estocades que la plupart ne s'en relevèrent plus, et que la dame vénérable en mourut de dépit. Cet enfant terrible c'est Henri Heine. A ce nom, que de burlesques et ravissantes apparitions surgissent et tourbillonnent devant l'esprit ! Que de fées pensives vous regardent de leurs iï^rands yeux d'un bleu sombre, que de nixes moqueuses vous raillent en passant, que de caricatures bouffonnes, que de figures douloureuses et tragiques défilent à nos yeux! Quel concert de rires et de pleurs étourdit nos oreilles. La foret magique des contes de fées s'ouvre de nouveau au regard fasciné, et dans la brume lumineuse des vertes frondaisons, dans le scintillement du soleil sur les feuilles exubérantes, se montre une main blanche qui nous fait signe, nous appelle et nous attire plus loin, toujours plus loin.
L^histoirc de Heine et de la poésie romantique est elle-même un des plus étranges contes de fées. Cette poésie, comme une châtelaine ambitieuse, avait transporté ses pénates dans l'antique château du moyen âg-e et l'avait restauré somptueusement. Entre ses murs chancelants, elle avait reconstruit, en bois, il est vrai, une salle splendide. Des colonnes torses soutenaient fièrement la voûte mauresque, et les statues colossales des vieux empereurs, rangées au fond de la salle, près du trône de la sainte et mystique Poésie, semblaient prêtes à tirer l'épée pour la défendre. C'est dans cette salle étincelante de flambeaux, de fontaines et de lustres que les romantiques se donnèrent rendez-vous pour une fête immense. Oh! le joyeux bal! oh ! les masques follement bariolés! C'est là qu'on vit arriver les costumes les plus resplendissants, des chevaliers allemands, francs, maures et sarrasins ; de blondes châtelaines aux robes d'azur parsemées d'étoiles d'argent, de sombres reines aux manteaux de pourpre où rayonnaient des soleils d'or, des troubadours aux longues chevelures flottantes. Et l'on chanta de nouveau les folles aventures et la douce souvenance d'amour. Les chevaliers applaudirent, le sein des femmes se gonfla de désir, et du haut de son trône gothique la Poésie jeta des couronnes parfumées aux chanteurs. Puis le bal commença : une musique rêveuse attira les couples dans son cercle magique et de ses cadences de plus en plus passionnées les entraîna dans un fougueux tourbillon. A ce moment entra un mystérieux chevalier espagnol. Dans son pourpoint de velours, il marchait aussi fièrement que le plus superbe hidalg-o ;
sur son manteau brodé d'or on voyait quelques chiffres arabes et hindous; une g-rande plume de corbeau flottait sur sa tête. Il ne portait point de masque. Son visage était beau et séduisant. Un feu doux et sombre couvait dans ses yeux fixes et le dédain superbe plissait ses lèvres voluptueuses. Ses armes étaient brodées en argent sur sa barrette. C'étaient deux tètes de sphinx dont l'une semblait pleurer et l'autre éclater de rire. On cessa de danser pour le reg-arder. Il saisit néglio;'emment la première £:uitare venue et chanta quelques romances castillanes d'un ton si fier, d'un accent si nouveau, qu'un tonnerre d'applaudissements l'accueillit. Le bal reprit avec furie et le nouveau venu en fut le roi. Mais bientôt tout le monde s'arrêta de lassitude : « Or çà, dit à haute voix le bel inconnu, il est minuit, qu'on se démasque ! Assez de comédie! Je veux savoir qui vous êtes. Moi je m'appelle Henri Heine. Je suis juif ou protestant, comme vous voudrez, mais je me ris de Dieu et du diable ; j'adore l'amour et la liberté, mais je hais l'hypocrisie. J'ai dit qui je suis, que chacun en fasse autant ! » Tous se récrièrent indignés. Alors le beau chevalier partit d'un éclat de rire sardonique : (( Quoi! vous avez peur, beaux masques ! Eh bien, je sais qui vous êtes. » Et s 'approchant d'un majestueux templier, il lui arracha son masque : « Toi, s'écria-t-il, tu n'es qu'un jésuite et tu fais ici les petites affaires de ta congrégation. Vous, beau, petit comte qui ne parlez que croisades, vous n'êtes qu'un valet de Sa Majesté le roi de Prusse, et vous feriez mieux d'entrer dans la garde et d'y montrer votre taille que de parader dans le palais de la Poésie
OÙ VOUS n'avez que faire. Toi, beau troubadour, qui soupires pour la dame de les pensées, tu n'es qu'un commis négociant en bonne fortune avec une chambrière. Vous êtes tous de faux saints, de faux chevaliers et de faux troubadours. Je vous démasquerai tous, illustres faquins, je montrerai, sous vos masques lisses, vos faces ridées de cuistres et de charlatans, et sous vos pourpoints de soie vos ha^ bits râpés d'usuriers et de bureaucrates. En vérité, si vous n'étiez à mourir de rire, vous mériteriez qu'on vous chasse à coups de fouet. Quant à vous, dames illustrissimes, je n'examine pas vos titres. Que serait donc la comédie et la tra^^édie de la vie si vous n'aviez pas le droit de vous jouer de nous, de nous faire danser comme des marionnettes, de remplir nos cœurs de tortures divines et de voluptés douloureuses? Comtesses, danseuses, bohémiennes et courtisanes, je vous aime toutes et je vous célèbre. A vous mes chants de g-loire et d ivresse. Vous êtes belles, et vive le bal ! » A cette sortie, il y eut un orag-e de rires, de cris et de vociférations. La voix stridente du chevalier allait jusqu'à la moelle des os, il y avait dans son amertume je ne sais quoi d'âpre et de déchirant qui faisait frissonner ; la vieille bicoque romantique trembla dans ses fondements. Il y en eut quelques-uns qui lui demandèrent raison de ses insultes. Il croisa le fer avec eux et les étendit sur le plancher de façon à leur ôter l'envie de recommencer la lutte. « On étouffe dans votre salle, dit le vainqueur, il me faut de l'air et le souffle des grands bois. » Ce disant il enfonça la g-rande porte, un coup de vent entra, tous les lustres s'éteignirent et chevaliers et belles dames
se virent comme des spectres à la lueur de quelques pales flambeaux. Mais à travers la porte brisée apparut un paysage féerique de forêts, de montag-nes et de lacs dormants sous le clair de lune. Alors le poète mag-icien, saisissant une vieille harpe oubliée, en tira des acccords si merveilleux que les forêts lointaines en frémirent de délices. A leurs mélodies caressantes, s'éveillèrent les génies des bois et les déesses des eaux, pour renouer leurs rondes gracieuses et renouveler leurs chants tentateurs. Aux soupirs delà harpe magique, aux appels impérieux de l'enchanteur, un essaim de fantômes légers s'approcha, et se glissa dans la salle aux yeux de la foule ravie. Elles arrivèrent du fond de leurs dômes de verdure, les elfes sauvages couronnées de fleurs fantatisques et ceintes de guirlandes de bouleaux pour recommencer leur ronde fugace au clair de lune. Elles arrivèrent, du fond de leurs palais de cristal et de leurs cascades écumeuses, les nixes, les folâtres rieuses, aux seins de neige palpitants; elles s'entraînèrent et s'enlacèrent dans une ronde furieuse. Parfois les plus folles, en passant devant l'enchanteur, se retournaient, et, belles, échevelées, les seins au vent, un éclat de rire aux lèvres, elles semblaient vouloir lui ravir un baiser, mais elles n'effleuraient que sa harpe. Et, au milieu du cercle des folles ondines, flottait, comme une mystérieuse vision, la bien-aimée du poète, les bras croisés, sa petite tête brune penchée, avec un étrange sourire aux lèvres. Était-ce delà tendresse ou de l'ironie? Tout à coup le capricieux nécromancien interrompit sa musique enchanteresse par un accord strident^ et se mit à jouer des airs si comiques qu'on
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ne pouvait les entendre sans rire. Ces airs avaient une vertu sing-ulière. Chacun d'eux faisait entrer instantanément dans la salle un personnage contemporain; il dansait comme un pantin de la façon la plus burlesque et dévidait ses plus secrètes pensées. Tantôt c'était le g-ros banquier Gumpel de Berlin, s'intitulant, en Italie, il marchese Gumpelino, déclamant du Shakespeare en calculant la hausse de ses rentes et se prenant pour le Roméo d'une Anglaise fantasque, laquelle lui administre tendrement certain philtre de pharmacie, qui le guérit à tout jamais de ses imprudentes amours. Tantôt c'est le philosophe kantien Saûl Ascher, avec ses jambes abstraites et sa figure décharnée, exprimant l'impératif catégorique, qui marche comme une horloge en disant: la raison est le premier principe. Tantôt c'est le vieux Schlegel avec ses trente perruques de rechange. Enfin, c'est toute unegalerie de binettes contemporaines, a Ah! vous vous récriez à ces charmantes figures, dit le magicien. Pourtant c'est vous, c'est votre génération qui a pour nom sottise, hypocrisie, servilisme. Avec vos pieuses cafardises, vos lâches concessions, vous avez empoisonné votre religion, votre philosophie, votre vie entière. D'ailleurs, tout n'est que rêve, chimère, illusion. La poésie est aussi folle que la réalité est stupide. L'histoire est une comédie que se donne le bon Dieu pour tuer le temps. Au fond, vous n'y croyez pas plus que moi à ce bon Dieu, qui fait peur aux enfants et aux nourrices. Seulement vous êtes trop lâches pour le dire. "Vous ne vous estimez guère, mais vous posez devant le monde, vous vous affublez de bonnets,
de croix et de rubans, et on vous prend pour des héros. Eh bien ! moi, je ne suis qu'un fou, je ne crois à rien, je me méprise, mais je dis la vérité. Mon cœur saig-ne, mais vos sottes infamies ne m'arracheront jamais qu'un rire de dédain et j'ai le droit de vous cing-ler la face! » Ainsi parla le mag-icien satirique transformé en fou de cour, coiffé d'une marotte et un fouet à la main. » Sus au misérable ! haro sur le baudet ! mort au blasphémateur! » cria toute lagent romantique, aristocratique et cléricale. Mais lui, saisissant une torche en feu, la brandit autour de lui et entonna la Marseillaise d'une voix de stentor. « Oh! ce chant vous fait peur, dit-il, pour l'étouffer vous voudriez dresser un échafaud. Parbleu, je veux vous aider. » Alors le sombre mag-icien évoqua le spectre de la g-uillotine. Elle se dressa dans un brouillard rouge, haute et sanglante, et tout autour se promenaient des corps sans tête, qui se faisaient de graves révérences. C'était Marie-Antoinette et sa cour, a Des corps sans tète, voilà l'image de votre société, » dit en riant le fou terrible. Déjà on entendait chanter au loin la Marseillaise, la Carmagnole et le Ça ira^ et ces chants allaient croissant comme le mugissement de la tempête, au tocsin de i848. « l.e jour de gloire est arrivé ! » dit le poète en lançant sa torche dans les lambris de l'édifice vermoulu. La flamme rouge le saisit et gagna les combles en crépitant de joie. Les poutres craquèrent, la foule s'enfuit, en un clin d'oeil la salle brillante fut un brasier, elle s'effondra et le poète poussa un cri de triomphe. Tout à coup, il se retrouva, dans le morne donjon, vieilli, triste, seul. Comme dans les
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contes de fées quand le château plein de flambeaux, de varlets et de damoiselles s'est évanoui, il n'entendit plus que les cris de la chouette et de l'orfraie. Alors le poète s'écria tristement : « Et pourtant j'ai aimé ! et pourtant j'ai cru à l'Idéal ! » Peut-être n'avait-il jamais été plus sincère; mais il avait trop ri, on ne le crut point.
Ceci est la très véridique histoire de Henri Heine. Le plus fou des romantiques mit le feu au château. Mais à vrai dire l'incendiaire n'était que l'exécuteur impitoyable de la fatalité. Car ce château était de bois. Je veux dire que les principes de l'école romantique allemande devaient la conduire à une ruine précoce. N'avait-elle pas voulu se mettre audessus de toutes les lois et créer une poésie en dehors du monde réel? N'avait-elle pas déclaré que son principe suprême c'était l'ironie dédaigneuse du poète, contemplant toute chose des hauteurs de la fantaisie? Il fallait que justice se fît; Henri Heine s'en charg^ea. Il retourna l'ironie contre ceux qui s'en servaient si mal, mit la bande en fuite, mais à force de manier l'arme à double tranchant il s'en blessa cruellement. Après s'être moqué de tout le monde, il se moqua de lui-même, cessa presque d'être un caractère et le génie survécut à l'homme.
Henri Heine est un génie à double face. D'un côté, on y trouve une sensibilité ardente, subtile, féminine, d'une exquise délicatesse; de l'autre, un esprit infernal, une ironie maligne et sauvage, qui de ses flèches empoisonnées frappe l'ennemi droit au défaut de la cuirasse: tantôt une tristesse suave et rêveuse, tantôt un rire méchant et cynique; ici
l'an^-e, là le démon. Cette nature double a été une des causes principales du succès prodigieux de Henri Heine en France. On aime chez nous ces contrastes heurtés, ces poètes au cœur sanglant et déchiré qui disent au monde: Vois-Iules blessures que tu m'as faites '? et qui, quand la foule approche, se redressent, etfont siffler le fouet autour de ses oreilles. On a pardonné à Henri Heine ses excentricités de sentiment et d'imagination, g^ràce à son esprit mordant. Qu'il lui arrive, par exemple, de parler d'un amour de jeunesse, de quelque belle jeune fille blonde et song-euse, il en parlera si bien que vous, Français sceptique, vous serez sur le point d'être ému. Déjà les larmes vous viennent aux yeux et vous craignez de perdre votre enjouement d'homme du monde. Mais voici qu'un trait d'esprit part comme une flèche, la madone se change en soubrette ; vous souriez, et vous voilà soulag"é. Vous pensiez avoir à faire à Jean Paul, point du tout, c'est à un autre Voltaire. La surprise vous enchante et vous applaudissez. Pour les Allemands, c'est tout le contraire. Ils voulaient pleurer et on les fait rire ; ils sont furieux.
Il ne suffit pas de sig^naler le contraste, il faut le comprendre. Henri Heine, qui aimait à se faire passer pour le Byron allemand, a dit que le poète d'un siècle tiraillé entre le passé et l'avenir devait forcément avoir le cœur déchiré en deux. Et pourquoi ? Gela dépend du poète. S'il comprend les luttes de son siècle et en prévoit l'issue, il peut s'y jeter hardiment et srarder une âme tranquille, lors même que son sans: s'échaufle dans le combat. Byron avait déclaré la guerre aux mœurs et aux préjug-és de
son temps, mais il se prenait au sérieux, il croyait à ses héros, il n'a jamais douté de lui-même, il est mort pour la liberté des Grecs. Lord Byron est en contradiction avec son siècle, Henri Heine est surtout en contradiction avec lui-même. Gela lient plus à son tempérament qu'à son temps. La nature l'avait doué, d'une part, d'une merveilleuse sensibilité poétique, de l'autre, d'une vue perçante des ridicules et des bassesses de l'homme. Ges deux facultés sont chez lui également puissantes, elles lui sont également chères, et si vous lui donniez le choix, il hésiterait. Il adore la mer du xNord et son imagination y déploie des ailes d'aigle, mais les philistins de Berlin et de Munich n'en font pas moins ses délices. Il comprend les plus divines extases de l'amour; mais se moquer d'une bourg-eoise sentimentale, qui étale au soleil couchant ses charmes problématiques et enivre un candide étudiant de sa sottise épanouie, voilà un plaisir qu'il ne donnerait pas pour un empire. Il hait l'hypocrisie dévote, la sottise prétentieuse, l'ég-oïsme rampant, mais il aime haïr, c'est une volupté pour lui. Quand il voit s'accoupler la méchanceté et la bêtise, il les crible de traits et lorsqu'ils bondissent sous le coup, il s'amuse, il se délecte, iléclate de rire. Quelquefois cependant sourire sechang-een pleurs. Il se moquera par exemple d'un vieux moine abêti par les pratiques religieuses, puis tout à coup, saisi de pitié, il a peine à retenir une larme. Mais plus souvent les larmes tournent au rire chez cette organisation nerveuse. Qu'au moment de s'attendrir devant une Annonciation il s'aperçoive que l'ange Gabriel ressemble à un heureux Géladon, alors adieu
le sérieux. L'idéal est pour Heine un jardin splendide peuplé d'arbres gig-anlesques, de fleurs superbes et dhommes divins; la réalité n'esta ses yeux qu'un affreux tripot rempli de coquins, de cuistres et de cafards; et pourtant ce tripot le fascine. Dans les fanges de la réalité il rêve de l'idéal, et dans le beau jardin de l'idéal il ne peut oublier les figures s^rotesques de là-bas. Il n'a pas su réconcilier ces deux mondes opposés. Il les porte dans sa poitrine comme un ange et un démon qui sont toujours en lutte et ne peuvent se terrasser. De là les dissonances criardes dans ses œuvres. A la fin, il ne sait plus lui-même où il en est. « Il y a des cœurs, dit-il dans les /?^/5^6//c/er, où la plaisanterie et le sérieux, la malice et la bonté, la verve pétulante et la mors:ue s'amaliî^ament d'une façon si bizarre qu'il est difficile de les juger. Un semblable cœur se trouvait dans le sein de Mathilde; quelquefois c'était une froide île de glace, dont le sol poli comme un miroir laissait jaillir des palmiers languissants, et souvent aussi c'était un volcan d'enthousiasme dont la flamme était étouffée tout d'un coup sous un rire éclatant comme une avalanche de glace. « Cette lady Mathilde ressemble étonnamment à Heine. «Mon cœur, dit-il ailleurs, a des parfums si violents qu'ils me montent à la tète et m'étourdissent; alors je ne sais plus où l'ironie cesse et où le ciel commence. »
Il semble que ce tempérament fantasque ne soit pas favorable au lyrisme, qui ne triomphe que par l'expression harmonieuse des sentiments. Pourtant Henri Heine est le plus grand lyrique allemand du dix-neuvième siècle et sa place vient immédiate^
ment après Gœtlic. Il a su concentrer dans ses Lieds sa vive sensibilité et n'y laisser paraître l'ironie que par pointes légères, comme pour nous avertir qu'il y a un satirique sous le poète et qu'il n'est pas la dupe de ses songes. Il est vrai que dans ses dernières œuvres poétiques le Romanzero, Atta Troll,, le Conte d'hiver, Lazare, Henri Heine s'est laissé entraîner de plus en plus par sa verve aristoplianesque. Le diable l'emporte finalement sur l'ange et trépigne gaîment sur son cadavre. Mais dans son premier recueil, le Livre des chants, quel sentiment primesautier, quel art merveilleux, que de chefs-d'œuvre ! Ces Lieds, qui n'ont souvent que deux ou trois strophes, ont une puissance mystérieuse d'émotion communicative, qui vous pénètre de frissons délicieux comme la mélodie suave et douleureuse de violons à la sourdine. Pour la force captivante du charme, ils atteignent les chants de Gœthe. Les vieilles sagas racontent que les magiciens du nord possédaient des sceptres de bois sur lequels étaient inscrites certaines lettres, appelées runes, qui formaient des mots et des vers magiques. Chacun de ces vers avait une puissance occulte, soit d'exciter un sentiment, une passion dans l'àme des assistants, soit de consacrer la force des serments, soit d'évoquer une divinité. Les Lieds de Heine ont une puissance analogue; à peine a-t-on entendu le premier vers qu'une certaine corde de notre être est touchée, peut-être ne la connaissons-nous pas nous-mêmes, mais voici qu'elle vibre, doucement d'abord, puis toujours plus fort jusqu'à ce qu'elle gémisse de douleur ou chante de joie. En apparence c'est bien
peu de chose qu'un sourire, mais quel sourire expressif ! quelle pensée insinuante ! Chacune d'elles se g-rave dans la mémoire comme un clair-obscur de Rembrandt, et laisse en nous l'écho vibrant d'une musique étrang^e, aux désirs inassouvis, et comme la sensation fatale d'un motif dont on cherche le sens et qu'on ne peut oublier.
L'histoire d'amour qui sert de thème à V Intermezzo est des plus communes. Une petite bourgeoise se laisse faire la cour par un poète, lui donne quelques espérances, puis épouse un quidam riche et bien posé. Cette histoire arrive cent fois par jour en Allema2rne et ailleurs. Mais tout le monde ne sait pas chanter ses déceptions comme Henri Heine. Il dit lui-même : f< Quand je vous ai conté mes peines, vous avez bâillé et vous n'avez rien dit, mais quand je les ai mises en jolis vers, vous m'avez fait de grands éloges. » Rien de plus naturel au fond; car le poète seul pouvait nous faire partager les émotions de l'homme et nous en faire sentir l'intensité. Soit qu'il fasse frémir d'amour et chanter le calice du lis pour exprimer le premier baiser de sa maîtresse, soit que, sur les ailes de son chant, il veuille l'emporter jusqu'aux rives du Gange, où les fleurs de lotos attendent leur sœur bicn-aimée, où les gazelles intelligentes viennent épier les amants qui chuchotent voluptueusement à l'ombre des palmiers et où mugissent les ondes du fleuve . sacré, soit qu'après la trahison il aperçoive en rêve rinfidèle resplendissante de diamants, mais la nuit noire dans son sein, et, au fond, un serpent qui lui ronge le cœur, toujours nous entendons cette musique intérieure de l'àme, qui est comme le mouve-
ment de la vie, toujours nous voyons le paysag"e, la scène, le tableau, nous voyons le visage de la « petite brune, » tantôttriste, tantôt malicieux, nous croyons entendre jusqu'au son de sa voix. 11 y a bien çà et là quelques velléités ironiques, quelques traits contre les philistins endimanchés, qui de leurs longues oreilles savourent le chant criard des moineaux. Mais partout, et sous Tironie même, on sent courir la passion. Parfois un rêve à peine ébauché fait entrevoir des abîmes de souffrance :
Doux amour, lorsque dans la tombe Seulette tu reposeras, Comme un rayon furtif qui tombe Je veux me glisser dans tes bras.
Pâle et silencieuse amie, Oh! comme je veux te jjresser !
Dans les sanglots de l'agonie Baiser tes lèvres, t'enlacer !
Minuit ! j'entends le sol qui tremble.
J'entends les morts passer sur nous.
Nous nous aimons ! restons ensemble, Le sommeil dans tes bras est doux.
Les morts se lèvent, sombre foule, Voici le jour du jugement!
• Laissons passer leur mer qui roule, Dormons, dormons paisiblement.
L'image du dernier jugement qui réunit les amants séparés est empruntée à la chanson populaire. Elle revient de temps à autre chez Heine et produit toujours un grand elfet, car c'est sous cette image grandiose que, depuis des siècles, le peuple en Allemagne se représente Téternité. Comme Eichendorff, Heine est un disciple delà chanson populaire
et un disciple plus heureux encore. Il a su lui ravir sa charmante nonchalance, ses cris primitifs à demi articulés qui nous atteignent comme la voix de la nature. lien diffère par la finesse extrême des sensations et la perfection de la forme. Heine est aussi le disciple de Goethe dont il a étudié la lang-ue magistrale, mais il condense davantage sa pensée et concentre ordinairement Teffet sur la dernière strophe ou sur le dernier vers. Ce sont des chefs-d'œuvre de concision facile. Voici, par exemple, une petite chanson de printemps qui est une musique ravissante dans l'original et met en branle une foule d'images et de pensées, comme la phrase mélodieuse d'un chalumeau qui réveille une série d'échos dans un joyeux vallon:
Quelle suave sonnerie Traverse mon âme en chantant?
Résonne au loin sur la prairie, 0 jeune chanson de printemps !
Va voir la violette éclose,
Porte mes vœux à chaque fleur!
Et si tu frôlais une Rose %
Oh porte, porte-lui mon cœur!
Heine semble vouloir pénétrer plus avant que ses devanciers 'dans la vie cachée de la nature. Chez lui tout vibre, tout palpite, tout parle. L'étoile cligne malicieusement des yeux, les violettes chuchotent sous l'herbe, la forêt sait son secret, les curieux chevreuils comprennent la causerie des amants. Ses paysages brûlent de volupté ou fris-
I. Dans la langue poétique, Eine Rose signifie parfois : une jeune fille.
sonnent de douleur. Souvent une seule image lui suffit pour nous jeter dans une interminable rêverie:
Sur un mont chenu de Norwège, Un pin se dresse triste et seul, Il dort — et l'éternelle neige Le couvre d'un épais linceul.
Il rêve d'un palmier splendide, Qui, loin dans l'Orient vermeil, Languit seul sous un ciel torride.
Sur son roc brûlé du soleil.
Quand l'homme se retrouve ainsi dans le monde végétal, ne semble-t-il pas que les énergies secrètes, qui dorment dans les plantes aux mille formes, se traduisent dans le langage de la poésie et que Tâme de la nature se révèle ?
Voici un autre paysage dans lequel Heine a versé la douleur déchirante d'un adieu éternel :
. Le bois jaunit, le bois frissonne, Les feuilles tombent lentement ; J'ai vu tomber au vent d'automne Ce qui fleurit, de plus charmant.
La cime frêle et douloureuse Des arbres vient de s'embrasser.
Soleil d'été, saison heureuse.
Serait-ce ton dernier baiser?
Ah ! je pourrais sous ce feuillage Pleurer, pleurer du fond du cœur ; Je me souviens à cette image De notre adieu plein de douleur.
J'ai dû te quitter, toi, si chère, Et je savais que tu mourrais !
J'étais l'adieu de la lumière.
Et toi la mourante forêt.
Ecoulez encore cet autre Lied, qui semble chanter sur le sépulcre des beautés terrestres et célestes, comme la voix d'un sylphe h%er qui monte en planant dans l'azur foncé du firmament :
La belle étoile tombe De son brillant séjour.
Elle a trouvé sa tombe L'étoile de l'amour.
Le doux pommier frissonne ; Tombez, feuilles et fleurs, Dépouilles de l'automne, Jouets des vents moqueurs.
Cygne de l'eau dormante, Ton chant me fait frémir ; Doucement tourne et chante, Les flots vont t'engloutir !
Silence — sur la terre, Tout dort, tout a passé ; L'étoile est en poussière, Le doux chant a cessé.
Heine n'excelle pas seulement dans le Lied proprement dit. Il est passé maître dans la ballade. Sujets chevaleresques et modernes lui réussissent également. Les Deux Grenadiers, le Pèlerinage à Kevlar, U Idylle dans le Harz, autant de chefsd'œuvre émouvants. La plus connue de ses ballades c'est la Lorelei ; je crois qu'il serait difficile de trouver quelqu'un en Allemaj^ne qui ne la sût point par cœur. Une ancienne tradition des bords du Rhin raconte qu'une des ondines du fleuve, appelée Lore ou Lorelei, apparaît quelquefois, non loin de Bacharach, sur un haut rocher qui surplombe le courant rapide, et chante un chant séducteur.
Sa voix a une puissance si forte que, lorsqu'un balelier s'oublie à l'écouter, il est jerdu.Sa nacelle, livrée à la violence du courant, vase fracasser contre les rochers et le tourbillon engloutit le malheureux. C'est cette Lorelei si connue du peuple que Heine a célébrée :
Dis-moi, quelle est donc cette histoire
Dont mon cœur se souvient, De douce et d'antique mémoire.
Qui toujours me revient ?
La brise fraîcliit, il fait sombre,
Le vieux Rhin coule en paix ; Tout dort, tout grisonne ; dans l'ombre
S'embrasent les sommets.
Là-haut une vierge immortelle
Trône au soleil couchant, Son sein de rubis étincelle,
La belle chante un chant ;
Chante en peignant sa chevelure,.
Plus fière que le jour, Un chant de merveilleuse allure,
Un puissant chant d'amour!...
Le pécheur d'un désir sauvage
Frémit dans son bateau; Son œil ne voit plus le rivage,
Son œil regarde en haut!
Je crois que la vague dévore
La barque et le pêcheur.
0 Lore des flots, fière Lore,
Voilà ton chant vainqueur '.
Belle sirène du Rhin, Lore aux cheveux d'or,