LE FILS DE LA MONTAGNE
Je suis le pâtre, enfant des monts !
A mes pieds les plus fiers donjons; Je vois du jour le premier feu, Je reçois son dernier adieu.
Je suis le fils de la montagne !
Au berceau du torrent d'azur, Dans le roc je bois son flot pur.
Il s'élance et mugit plus bas.
Je cours le saisir dans mes bras.
Je suis le fils de la montagne !
Ma maison forte est ce rocher.
L'orage ne peut l'arracher.
Qu'il hurle du nord au midi.
Plus haut ma chanson retentit.
Je suis le fds de la montagne !
Gronde à mes pieds, nuage en feu I Je suis debout dans le ciel bleu.
Siffle, ouragan ! je te connais.
Passe et laisse mon trône en paix ; Je suis le fils de la montagne 1
Quand pour la guerre le tocsin Élèvera son cri d'airain.
Là-bas, je serai dans mon rang Pour [brandir mon glaive en chantant :
Je suis le fils de la montagne !
Ce vigoureux enfant des Alpes, qui se sent le roi du monde, au haut de sa montagne, et s'apprête à descendre dans la plaine au premier tocsin de la liberté, n'est-ce pas l'image idéale du peuple dans sa force et sa fierté ? Le poète prend au peuple son âme et la lui rend plus belle.
Uhland est le fondateur de l'école de Souabe, Autour de lui, à Tubingue et à Stuttgart, se sont groupés, de i820-3o, un certain nombre de poètes distingués qui, sans l'imiter, ont chanté dans son esprit. Justinus Kerner, Gustave Schwab, Edouard Mœrike sont les étoiles les plus brillantes de cette pléiade wurtembergeoise. Simplicité enfantine du sentiment religieux et du sentiment de la nature, un certain goût pour la ballade merveilleuse et chevaleresque, un grand amour du peuple et le culte intelligent de la chanson populaire, voilà ce qu'ils ont appris du maître et ce qu'ils ont développé chacun selon ses forces. Toutefois, le disciple le plus ori^^inal et le plus brillant d'Uhland est né en Saxe, c'estle joyeux WilhelmMiilIer. Dans la grande forêt des poètes germains, c'est le merle aux notes vives, aux éclatantes risées. Uhland est le type achevé du sérieux et de la fidélité germanique. S'il avait vécu au douzième siècle, à coup sûr il eût suivi Barberousse à la croisade etseraitmortavec lui. Wilhelni Mùller ne s'inquiète guère du passé, il vit tout entier dans le présent. C'est le poète de l'école buissonnière. On se le figure aisément en habit de chasseur, un cor suspendu au côté, parcourant les montagnes et s'annonrant à chaque auberge par de claires fanfares. Sa bonne amie, c'est la brune fille rl'auberge aux yeux de biche sauvage, à la bouche fraîche comme une fraise. C'est elle qui lui verse h; vin clair avec un sourire perlé. Il a pour compagnon fidèle son fusil de chassa et tire plus volontiers en l'air que sur le chevreuil aux yeux confiants. Tous les animaux de la forêt sont ses amis; il veut être enterré au beau milieu des grands bois, et se
réjouit à la pensée que cerfs et chevreuils sauteront gaîment par-dessus sa tombe. Il célèbre le vin sur le ton des g-ais compagnons d'autrefois, mais il fait sortir de son verre l'amitié, l'amour, la liberté et toutes les merveilles du monde. Comme eux, il chante la saison du renouveau, mais dans ses hymnes au printem|)S on entend les frémissements de l'être universel, la fête du monde entier, les fiançailles du ciel et de la terre. 11 est moderne et reste populaire. Gomme Uhland, il excelle à faire parler les gens du peuple, musiciens ambulants, postillons, meuniers, chasseurs, artisans et matelots. Son cycle, intitulé la Belle Meunière, est un drame palpitant en vingt-huit Lieds. Voici la chanson du meunier en voyage:
où VAIS-JE ?
J'entends chanter et bruire Un ruisseau de cristaL Il bondit et va rire Folâtre au fond du val.
Ah ! tout mon sang s'agite, Mon cœur déjà le suit.
Vite, mon bâton, vite, Et je pars avec lui.
Je pars ! je veux le suivre Et par monts et par vaux.
Qu'il chante ! et qu'il m'enivre Toujours de chants nouveaux !
Où vas-tu me conduire.
Frais ruisseau ? Tu descends !
Ton murmure et ton rire Ont troublé tous mes sens.
Mais est-ce bien ton onde Qui chante sous mes pas !
Les Nixes font la ronde En se causant tout bas.
— Laisse causer, arrive, Et suis mon gai destin !
Où coule une onde vive Tourne un joyeux moulin.
Tout Wilhelm Millier est dans cette chanson a^ ec son humeur voyag^euse et sa g'aîté d'écolier en vacances. Ce joyeux poète mourut à trente-trois ans. S'il avait vécu, il aurait peut-être surpassé Uhland. Dans ses Chants des Grecs, inspirés par les chants populaires de la Grèce moderne, il s est révélé comme chantre passionné de la liberté des peuples. Traduits en grec, ces chants raviraient d'enthousiasme le peuple qui les a fait naître.
Bientôt la poésie patriotique devait prendre un caractère plus national, plus actuel et plus incisif. De i84o-i848, se forme l'école des poètes politiques dont Hoffmann de Fallersleben et Herwegh furent les promoteurs. Ce lyrisme se rattache à celui de i8i3. Comme lui, il revendique la grande patrie allemande, mais il s'en distingue par son esprit démocratique et révolutionnaire. Le premier était dirigé contre l'étranger, celui-ci attaque les princes et l'aristocratie régnante. C'est un avantcoureur des révolutions de 1849a Berlin, à Vienne, à Leipzig, à Francfort et à Carlsruhe. Hoffmann de Fallersleben n'est pas seulement un poète politique, ses chants de jeunesse rappellent ceu> d'Uhlandetde W. MûUer. Pénétré, comme eux, dt la vieille poésie germanique, il s'en est heureu-
sèment inspiré. Les Minnesinr/er, et particulièrement Walter von der Vogelweide, lui ont fourni (les formes nouvelles de strophe, la chanson populaire l'a aidé à donner des voix au peuple obscur des artisans. Hoffmann de Fallersleben a un naturel très aimable et très franc. Il est relig-ieux sans piétisme, naïf sans affectation, viril sans emphase. Mais il est loin d'avoir la force plastique d'Uhland ou le jet primesautier de W. Mûller. Ses poésies politiques, qui surtout ont fondé sa réputation, renferment quelques belles pièces d'une inspiration toute populaire, comme son chant à l'Allemagne. Mais, en somme, ce recueil offre peu de Lieds d'un intérêt universel. Traduits, la plupart d'entre eux perdraient toute valeur.
Herweg-h est une nature juvénile, frondeuse et enthousiaste. Il fit cavalièrement son entrée en littérature par ses Poésies cran vivant, où il prit à partie la politique oppressive des souverains allemands et la lâche indolence du peuple. Ce ne sont que cris de guerre et d'insurrection; le poète entrevoit un grand combat qui se prépare contre tous les tyrans, et déjà il élève le drapeau de la république. Il y a là quelques Lieds d'une ardeur entraînante, comme le Chant du cavalier, resté populaire. Herwegh a été la voix inspirée d'un temps de réveil et d'illusions politiques, mais pour être poète complet à la façon d'Uhland ou de W. Mûller il lui a manqué la maturité de la pensée et la force plastique qui crée des types et des situations. Avouons, pour être justes, que le poète politique et libéral se trouve de nos jours dans une situation fâcheuse. L'ancien idéal monarchique et aristocra-
tique est en train de s'effondrer. Tout ce qui en reste ce sont des cadres trop étroits pour la société qu'ils veulent renfermer, et des hommes trop désabusés pour croire à l'idée qu'ils représentent. Quant à lidéal nouveau de la démocratie, il n'a pas encore pris de forme précise. La révolution française l'a proclamé, mais sans le réaliser. Or, la poésie veut des mœurs constituées, des traditions, des héros. Tout cela manque au poète démocratique. En France, au moins, nous avons la Révolution, vision éclatante et terrible qui projette sa lueur sanglante sur tout notre siècle. Le poète allemand qu'a-t-il? Rien. Il en est donc réduit à la satire ou à l'invocation d'un idéal vague. Encore, pour que la satire soit vraiment forte, faut-il que le poète puisse opposer l'idéal splendide à la sombre réalité. La force du génie suffit sans doute pour ébaucher à grands traits l'idéal de l'avenir, mais il faut le génie. Les poètes politiques allemands de i84o-i849 n'ont pas réussi dans cette tâche difficile. Ils n'ont pu que pousser des cris de révolte, tourner en ridicule les rois peureux et insolents, les ministres réactionnaires, les chanceliers servîtes et la troupe moutonnière des philistins.
Après 1849, nouvelle volte-face. La poésie se fit un instant l'écho de la réaction. M. Oscar de Redwitz publia son Amaranthe, une épopée chevaleresque, semée de chants d'amour chrétiens. Ce roman doucereux, sans caractères, sans événements, sans imagination, eut un succès prodigieux. Après l'échaufFourée de 1849, ^^ ^^^^^ société avait hâte d'oublier le spectre de la Révolution, les nouveaux sans-culottes, les insurgés, la question du travail
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Cl du paupérisme, pour se replonger dans les délices paisibles de la vie aristocratique. Voilà pourquoi tant de comtesses sentimentales, tant déjeunes seigneurs épris de leurs droits féodaux, tant de fdles poéli(pies,de conseillers intimes de Sa Majesté vantèrent dans leurs salons catholiques le héros de M. de Redwitz, le pieux et insipide chevalier VValter, ainsi que sa fiancée, la non moins pieuse et non moins insipide Amaranthe. Le chevaher ^Valter, il est vrai, a reçu de son siècle un g-rain de fantaisie libertine. Il fait un yoyage en Italie, et sur cette terre païenne il s'oublie, il est sur le point de tomber dans les filets d'une comtesse incrédule, qui, naturellement, est un monstre de luxure et de perfidie. Mais, après cette escapade, il se hâte de revenir en Allemagne et retrouve la foi dans les bras orthodoxes de sa blonde fiancée. Certes, il y avait là de quoi réjouir toutes les jeunes baronnes en quête d'un Walter bien pensant. Mais cela n'a point empêché qu'aujourd'hui M. de Redwitz et ses imitateurs sont parfaitement oubhés. Amaranthe n'excite plus qu'un sourire moqueur et son succès passager est considéré par les historiens comme le symptôme maladif d'une époque de réaction.
A mesure qu'on se rapproche du présent dans l'histoire du Lied, les poètes deviennent plus nombreux et se groupent plus difficilement. A vrai dire, la période qui va de i848 à 1868 marque déjà le déclin du lyrisme. Féconde par la science et le roman, elle a été pauvre en lyrisme. Les poètes nouveaux qui surgissent ont plutôt les yeux tournés vers le passé que vers l'avenir ; ce sont des successeurs, des épigones plutôt que des novateurs.
Quelques-uns cependant nous charment par la fraîcheur de leur inspiration, d'autres par un essor hardi vers cette poésie larg-ement humaine et cosmopolite que nous rêvons tous. Je me contenterai de caractériser en traits rapides quatre poètes, qui me paraissent être les talents les plus remarquables de cette époque : Robert Reinick, Emmanuel Geibel, Auguste Kopisch et Gottfried Kinkel. Us se forment en groupe tout naturellement : Reinick c'est Tenfant, Geibel la jeune fille, Kopisch le fiiii- «■ant jeune homme et Kinkel l'homme adulte.
Robert Reinick (né i8o5) fut à la fois poète et peintre. Dès son enfance, il aima la nature et la poésie, la forêt et Théocrite, la palette et la chanson. Tout jeune il se voua à la peinture d'histoire, travailla dans l'atelier de Begas à Berlin et dans celui de Schadow à Dusseldorf. Il considérait la peinture comme sa vocation, mais ce sont ses chansons qui l'ont rendu célèbre. Lui-même le dit gaiement :
Je cours le monde à l'aventure, Je vois s'ouvrir cœurs et maisons, Qui ne veut pas de ma peinture Se réjouit à mes chansons.
Robert Reinick est un poète naïf dans le vrai sens du mot. Toute sa vie il a vu nature avec les yeux et le cœur d'un enfant. Qu'il est aimable qu'il est séduisant lorsqu'il fait sonner l'arrivée du printemps par les clochettes de neige (perce-neige) et ses fiançailles avec la terre par les clochettes de mai (muguets). Comme on se laisse captiver avec lui lorsqu'il tombe sous le charme d'une conver-
salion entre la jeune fille et lepclit oiseau: « Quand la jeune fille chantait, petit oiseau faisait silence, et quand petit oiseau chantait, la jeune fille prêtait l'oreille. » Quel parfum d'innocence dans ses strophes à la jeune fille qui dort dans sa tourelle, ombrag-ée de tilleuls, sous la garde des étoiles et qui porte tout le g-rand ciel et les ang-es dans son cœur. Reinick est resté enfant toute sa vie. A lire ses chansons fraîches et si candides, je ne m'étonne pas que tous les artistes de Dresde aient subi le charme entraînant de sa joyeuse nature et l'aient regretté à sa mort (1802) comme un de ces g-ais compagnons qu'on ne remplace pas. Car c'est un spectacle fortifiant au milieu de notre société factice, qu'une âme aussi pure, aussi enfantine, pour laquelle il n'y a pas de dissonance dans la vie, pas de contraction dans l'humanité.
Emmanuel Geibel (né à Lubeck, 181 5) est le plus célèbre des lyriques allemands du déclin. Sa réputation s'étend sur le sud et le nord de ce pays, le recueil de ces poésies a eu trente-six éditions. Si l'on demande la cause de ce prodigieux succès, il faut dire que Geibelledoit surtout à sa forme magistrale. Il a étudié avec le même zèle les lyriques grecs et latins, les poètes espag-nols et français, Gœthe, Platon, Heine et la chanson populaire. Pénétré de toutes ces formes, de tous ces rythmes, il a su les reproduire dans sa langue avec une g-râce et une euphonie merveilleuses. De plus, il se distingue par une imagination vive, un sentiment délicat, une pensée élevée, des sujets d'une grande variété. Voilà certes des mérites sérieux. Mais que l'on se demande ensuite : quel est le fond de cette poésie? et l'on
trouvera que Geibel n'a rien apporté de vraiment neuf au lyrisme de son pays. Il a su faire vibrer les cordes douces de la lyre germanique, mais il n'en a pas ajouté de nouvelles. Ce qui lui manque, c'est la force et Torig-inalité du tempérament, qui font du poète une puissante individualité. Son tour d'esprit est celui d'une jeune tille de quinze à dixhuit ans. Il exprime à ravir dans ses Lieds ce premier et timide épanouissement de l'âme, ce désir vague et sans objet qui caractérise la femme naissante dans la vierg-e. Geibel sait à quoi rêvent les jeunes fdles allemandes. Aussi lui en savent-elles g-ré et le préfèrent-elles à tout autre poète jusqu'à dix-huit ans et quelquefois au delà. Geibel a donc sa place marquée dans l'histoire du Lied au dixneuvième siècle; c'est le poète des jeunes filles. Voilà sa force et sa limite.
Ne demandez pas à Kopisch ce qu'il est ; il ne le sait pas lui-même et s'en inquiète fort peu. C'est un frini.'^ant gaillard, qui parcourt le monde eu buveur intrépide, en joyeux conteur et en improvisateur inépuisable. S'amuser et amuser ses compaî]rnons par des chansons à boire, se conter des farces désopilantes à faire bondir la panse de l'auberçiste et tressaillir d'impatience le vin de Johannisberç au fond de la cave, être assis sous la tonnelle fleurie, entre les yeux pétillants de deux belles filles et rire à cœur-joie des cuistres d'ég^Use «'t d'université, n'esl-ce pas vivre et en faire assez pour l'autre monde? Ainsi pense Kopisch et d'aucuns sont de son avis. Si vous lui demandiez quelle est sa religion, il répondrait sans doute qu'elle consiste à vénérer le bienheureux père Noé, fin-
venteur trois fois béni de la vig-ne^ qui dit à Dieu après le déliig'e : « Cher Seigneur, l'eau ne me plaît point du tout, attendu que tu y as fait périr toute la race des pécheurs. Voilà pourquoi, moi, pauvre vieux, je demande une autre boisson. » Sur quoi, Dieu le père lui donna un cep du paradis, et Noé de planter, de vendang-er, de boire et de vivre trois cent cinquante ans. Morale : Voulez-vous être bon chrétien? Ne mettez jamais d'eau dans votre vin. Kopisch a autant de bonhomie et de gaîté que le brave patriarche, son patron. Il me rappelle ce joyeux compagnon du temps jadis qui disait : « La plus belle maîtresse que j'ai dort dans la cave de raubergiste. Elle porte une robe de bois et s'appelle la piquette de muscat. »
Après ce joyeux poète, si leste et si fringant, plaçons le viril, le sérieux Kinkel (né en i8i5). Il a prouvé qu'il est homme par sa vie autant que par ses œuvres. Après avoir étudié la théologie à Bonn il y renonça parce qu'il pensait trop librement et se consacra tout entier aux beaux-arts et à la littérature. Il épousa une catholique, mucicienne distinguée, après avoir soutenu des luttes terribles contre sa propre famille et celle de sa fiancée . En 1849 il se jeta dans le mouvement révolutionnaire. Blessé dans l'insurrection badoise, il fut transporté à Rastadt et condamné à la prison à perpétuité. Grâce au courage et au dévoûment d'un ami *, il parvint à s'évader de la forteresse de Spandau, se rendit à Londres, puis en Amérique, et revint se fixer en Angleterre comme professeur d'un collège.
I . Schurz, qui devint général à l'armée fédérale dans la dernière guerre d'Amérique.
Ses chants sont antérieurs pour la plupart à cette destinée orag^euse. Ils célèbrent le Rhin et ses vertes rives, ils célèbrent le noble et profond amour du poète, ils racontent mainte touchante histoire du vieux temps. Sa poésie g-rave, virile, pleine d'émotion contenue, respire un large amour de la liberté et plane fièrement sur le monde qu'elle embrasse d'un chaud regard. Un de ses plus beaux chants est adressé aux émigrants de la vallée de l'Aar, à ces pauvres paysans qui, trouvant la terre natale trop étroite, s'en vont chercher fortune dans l'autre monde. On sent courir le souffle d'une terre vier^-e et libre dans ces strophes majestueuses. La scène est simple et grande. Le soleil couchant rougit les hauts rochers de la vallée, la petite troupe des émigrants se met en marche, et devant ce beau spectacle qu'elle contemple pour la dernière fois, les larmes lui viennent aux yeux. Mais le poète ne pleure pas, il ne plaint pas cette famille vaillante qui va quérir une autre patrie, car il entrevoit pour elle un grand avenir. Après avoir béni le vieillard vigoureux, le jeune homme intrépide et la brune jeune fille, le poète leur adresse un dernier conseil : « Attachez-vous à la terre-mère qui, là-bas, vous nourrira de son sein inépuisable! Soyez fidèles à la charrue et au troupeau bien-aimé, soyez fidèles à l'âme de la patrie qui chante dans vos cœurs ses mélodies familières!... Allez en paix avec votre pauvre valise, ô grains perdus dans la grande semaille des peuples! Et lorsqu'un jour d'un sang mêlé naîtra un peuple uni de pensée et d'action, joignez à sa force votre chaste honneur. Elevez d'une âme pieuse les autels
de l'Esprit et réveillez le feu sacré de l'art au cœur i^lacé du peuple! »
Si nous jetons un dernier coup d'œil sur l'Alleniaç^ne contemporaine, il nous sera facile de voir (|ue les jeunes talents lyriques ne lui font pas défaut. Otto Roquette, Julius Rodenberg-, Theodor Storm, Albert Traeg-er, Alfred Meissner, Frédéric Bodenstett rapportent de leurs excursions et de leurs voya§"es plus d'une fraîche bluette poétique, plus d'une fleur aux riches couleurs. Mais on ne peut nier que, depuis 1849, ^^ poésie lyrique ait subi en Allemagne une éclipse plus forte qu'en France et que le grand public y reste assez indifférent. Aussi les poètes ont-ils tourné leurs plus grands efforts vers le roman et le drame. Quant au peuple, il est absorbé par la science qui s'est faite populaire. Il lit, il apprend, il travaille; il a soif d'histoire, de géographie, d'histoire naturelle, de physique, de chimie, el il a raison. Pour commencer une vie nouvelle, l'important c'est de savoir. De cette vie nouvelle sortira une nouvelle poésie. Vienne une recrudescence de liberté, un large épanouissement de toute la nation, et de nouveaux poètes apparaîtront. En attendant, le peuple n'oublie pas de chanter ses vieux chants bien-aimés qui sont comme la voix éternelle de son âme à travers les siècles. Les sociétés de chant couvrent l'Allemagne, elles florissent dans les villes et se répandent dans les villages. C'est là que se conserve la tradition du Lied.
Je suis loin d'avoir épuisé dans cette rapide esquisse les richesses infinies de mon sujet. L'histoire du Lied est toute l'histoire intime du
peuple allemand, et l'on pourrait s'égarer en la suivant dans tous ses détours. Je crois cependant avoir prouvé une vérité sing^ulièrement importante, fort peu connue en France, et qu'il serait bon de méditer, c'est que, chez nos voisins, les plus g-rands lyriques se sont inspirés de la chanson populaire, c'est que chez eux la haute poésie est sortie de la poésie naïve du peuple comme une fleur de sa tig-e; c'est que le Lied d'aujourd'hui n'est autre chose que le Lied du seizième siècle ressuscité, métamorphosé, développé selon les aspirations multiples de notre siècle et selon la diversité infinie des individus.
Est-il besoin de développer longuement les avantages d'une telle poésie, d'origine naturelle et instinctive, qui plonge par ses racines dans le cœur même de la nation, sur une poésie d'origine purement littéraire, savante, académique ? Sa supériorité saute aux yeux, disons le mot : c'est la seule vraie poésie, parce que c'est la seule vivante. La poésie savante est un luxe d'oisifs, une fantaisie de lettrés; la poésie populaire, je veux dire celle qui s'inspire librement du génie et des formes de la poésie primitive, est un élément de la vie sociale, elle est la libre expression de l'àme nationale. L'une est exposée à mille dangers; trop facilement elle se perd dans les artifices du métier, dans les puérilités de la mode, dans les abstractions métaphysiques, dans le mensonge et dans la pose ; l'autre marche sur la terre ferme de la réalité et trouve dans ses modèles les trois secrets du grand art : force, simplicité et vérité. L'une est écrite et ne vit que sur le papier, l'autre est chantée et vit
dans toutes les bouches. L'une est un plaisir de salon, un divertissement de raffinés qui se pare du nom pompeux et vide d'art pour l'art ; l'autre est une (ruvre pour tous, qui pénètre dans la hutte du pauvre comme dans le palais du riche, c'est la fête de tout un peuple, c'est l'art humain pour Ihumanité.
Le Lied répond à cet idéal. De là sa merveilleuse vitalité. Il se chante au foyer domestique, sur les bancs de l'école, à l'université, dans les villes, dans lesmontag-nes, aux fêtes de tir et jusque dans les g-randes assemblées populaires. Il vole de la chambre solitaire du poète à la danse de village, il descend des hautes vallées des Alpes dans le salon de la femme du monde, qui se rafraîchit le cœur et l'esprit en modulant, dans le dialecte montagnard, la chanson rustique de la pastoure. Le Lied est devenu ainsi une sorte de trait d'union entre toutes les classes de la société. Communion heureuse et féconde ! Car si le cœur du peuple vivifie et rajeunit sans cesse celui des classes plus cultivées, celles-ci peuvent diriger vers l'idéal les énergies primitives du peuple. Faut-il s'étonner ensuite que les rapports entre l'artisan et l'homme de pensée, entre le paysan et le citadin, deviennent, grâce au chant, plus intimes et plus enjoués ? Traversez un dimanche les montagnes du Wurtemberg, de la Thuringe ou les bords du Rhin, vous y verrez souvent un beau spectacle. Les jeunes gens de la ville, qui descendent le soir des hauteurs couronnées de forêts et de ruines, entonnent les vieux refrains d'amour du peuple, et les paysannes de la vallée leur répondent de loin par le
Chant du départ de Haiiff, par le Moulin d'Eichendorff ou par la Lorelei de Heine. Salut amical et doucement railleur, qui sis^nifie : « Si vous savez nos amours et nos chansons, nous savons les vôtres, et qui sait si nos fils ne vous surpasseront pas ! »
COiNCLUSIOiN