V. Balagher
Ils disent qu'elle est morte, Moi, je la crois vivante !
Abime entre la poésie savante et les chants du peuple. Isolement de l'une, corruption des autres. — Le fléau de la centralisation littéraire. — Tyrannie de Paris, étouffement de l'originalité provinciale. — Le génie français est-il l'esprit parisien ? — Le salut de la poésie lyrique est dans trois choses : renaissance du génie provincial, étude de la poésie primitive chez tous les pénibles, alliance sérieuse de la poésie et de la musique.
Personne ne reprochera au lyrisme de FAllemagne moderne de n'avoir pas été touché par les idées religieuses, philosophiques, sociales et même politiques, qui ont si fortement agité notre siècle. Si cet arbre aux mille branches a g-ardé sa santé et sa vigueur malgré tant d'orages, c'est qu'il plong-e par ses racines dans le sol de la poésie primitive, dont la sève exubérante n'a cessé d'affluer dans tous ses
rameaux. Qu'est-ce que la France peut opposer à ce spectacle? De grands noms, quelques hommes de g-énie, çà et là d'admirables chefs-d'œuvre, des talents variés, oui; mais non une tradition vivante, un art populaire, une poésie sue et chantée par tout le monde. Les volumes de vers ne manquent pas, mais si l'on excepte les œuvres des coryphées de notre littérature, dans combien de mémoires vivent tous ces chants, quel rôle jouent-ils dans la famille, au foyer, dans toute notre vie? Que sontils pour la grande masse du peuple? Ont-ils pénétré dans les campagnes, élevé le paysan, consolé l'ouvrier ? Que chacun réponde à ces questions selon son expérience. Quoi qu'il en soit, notre poésie lyrique, malgré sa riche efflorescence dans la première moitié du siècle, est plutôt un art de lettrés qu'une force vive, sortant des profondeurs de la nation et y faisant circuler la joie, l'enthousiasme et l'amour de l'idéal. Depuis le dix-septième siècle, il y a entre la poésie française et la poésie germanique une différence analogue à celle qui séparait, il y a deux mille ans, la poésie latine de la poésie hellénique. A Rome, Horace, OWde et Virgile écrivaient pour leurs amis sur du fort beau parchemin et récitaient leurs vers dans un cénacle choisi. En Grèce, Tyrtée poussait les Spartiates au combat par ses rythmes belliqueux; Stésichore entonnait ses hymnes d'amour en ouidant la danse gracieuse des jeunes filles devant le temple de la déesse ; Sapho chantait les flammes sauvages d'Aphrodite, qui consumaient son sein languissant, assise au milieu de ses compagnes, sur les hauts rochers de Lesbos, au divin murmure de la mer d'Ionie; Pindare celé-
brait les liôros et les dieux, aux jeux olympiques, devaut un j)eu[)le enivré. Pour les Roinainsla poésie était ini luxe, pour les Hellènes c'était une action, c'était la vie elle-même à sa plus haute puissance. La j)oésie franraise, sans aucun doute, est plus populaire que celle des Romains du temps d'Auguste, mais qu'elle est loin d'avoir la force d'expansion, la puissance communicative, la popularité universelle du Lied ! Elle peut avoir des qualités qui manquent à nos voisins, mais avouons franchement que cette différence capitale est une infériorité. Quelle en est la cause, et, si c'est possible, le remède ?
D'où vient donc l'abîme qui se creuse entre notre poésie littéraire et celle du peuple ? Nul doute à cet égard. Au dix-septième siècle, les gens de lettres vivaient de la faveur royale. Attachés à la cour d'un grand monarque, ils s'habituèrent à n'écrira que pour la cour, à ne penser que pour le roi. Louis XIV n'ayant pas regardé le grand Racine en passant dans la galerie de Versailles, le grand Racine meurt de chagrin. C'est par le grand Louis qu'on obtenait succès, fortune et gloire, pourquoi songer alors au reste de la nation? Au dix-huitième siècle, tout change de face. Sous l'influence salutaire des sciences et de la philosophie, il se forme un grand public généreux, passionné, ouvert à toutes les idées nouvelles, élevé au-dessus de tout préjugé. Rousseau, Voltaire, Diderot écrivent pour l'Europe civilisée et se sentent face à face avec elle lorsqu'ils tiennent la plume. Mais l'aurore d'une poésie nouvelle ne se leva point sur le siècle de Louis XV et de la Pompadour. La Révolution partie des pro\dnces, en donnant l'essor au peuple tout
entier, parut un instant devoir développer tous les ] g-ermes de vie provinciale et individuelle lorsqu'elle ' essaya avec la Constituante de décentraliser la France. Malheureusement la Révolution se concentre à Paris, renforce la centralisation, la pousse jus- j qu'à la Terreur et amène l'Empire. 11 ne fut guère question de poésie sous le régime du sabre et du canon, qui avait déclaré la guerre aux idéologues quels qu'ils fussent. Sous la Restauration, la littérature devint de plus en plus universelle et démocratique. Le mouvement romantique qui l'accoml)agna fut un des plus féconds que la France ait jamais eu ; il nous donna la liberté. Gardons-nous de l'oublier, car la justice envers le passé est une condition du progrès dans l'avenir. Mais remarquons aussi que ce généreux mouvement subit la fatalité de ceux qui l'avaient précédé. Il resta concentré à Paris et, malgré tout son éclat il n'eut pas ce caractère profondément national et cette portée européenne qui donnèrent une grandeur historique, une énergie réformatrice, une puissance sociale au mouvement poétique provoqué en Allemagne par \ Lessing, Herder, Schiller et Gœthe. Depuis ce temps, Paris est devenu plus que jamais le centre littéraire exclusif et absolu. Ce n'est pas pour la France que vit, pense, écrit l'élite des Français ; elle donne le sang de son cœur, la flamme de sa vie pour plaire aux Parisiens. Aujourd'hui, on courtise lâchement la grande ville comme autrefois on courtisait le grand roi, et ceux qui aspirent à une prompte renommée ont bien moins le mâle orgueil de faire partager leurs idées à leurs compatriotes jusqu'aux extrémités de la France^ que la
vanitë d'enlever un jour les suffraî^es de la capitale.
« Votre centralisation, disait Lamennais, c'est l'apoplexie au centre et la paralysie aux extrémités. » Ce mot s'applifpie non seulement à la politique, mais encore à toute la vie intellectuelle et morale de la France. La centralisation excessive est le fléau de la poésie. C'est Paris qui, depuis trois cents ans, imprime son cachet à notre littérature, c'est Paris qui a empêché la fusion complète du g-énie du peuple avec celui des grands poètes, c'est Paris qui corrompt la province, c'est Paris qui étouffe la France. D'une part, les poètes, préoccupés seulement du succès dans la capitale, ont presque toujours dédaigné les chants de leur pays, qui, cependant auraient pu leur donner des leçons de simplicité, de grâce et d'énergie. D'autre part, la poésie populaire négligée, couverte de mépris, est morte dans les provinces, faute de vie provinciale.
Et pourtant il y en avait une, que dis-je, il y en a une encore! Le peuple a chanté dans nos provmces comme partout où les hommes marchent librement sous le ciel, il a donné une voix à ses rêves, à ses amours, à ces espérances. Quand une de ces strophes doucement émues, murmurées par un pâtre ou une jeune fille, vient frapper notre oreille au mdieu des montagnes, comme nous oublions bien vite tant d'œuvres factices, devant cette poésie du sentiment pur, qui s'exhale comme le parfum matinal d'une fleur à peine éclose, comme nous saluons la nature immortelle révélée dans le cœur des simples ! Déjà l'attention de nombreux chercheurs s'est portée sur ces chants trop négligés jusqu'à ce jour et qui sont de plus en plus difficiles à re-
cueillir. Des travaux remarquables ont découvert çà et là des trésors. Il y a longtemps déjà que le beau recueil Brazaz-Breiz de M. de laVillemarqué nous a fait connaître les chants populaires de la Bretas^ne. Le livre de M. Francisque Michel sur le pays basque, l'étude de M. Beaurepaire sur la poésie populaire en Normandie, celle de M. Max Buchon sur les noëls et chants populaires francomtois, le recueil des chants populaires de Saintong-e et de l'Ans^oumois, que vient de publier M. Bujeaud.ont mis au jour quelque fleurs de poésie primitive, perdues, il est vrai, dans des bouquets de mauvaise herbe et d'orties. Pourtant ces recueils ne sont pas à dédaigner, car plus d'un mystère de beauté se cache sous ces œuvres sans prétention et c'est à l'art de les en faire jaillir. En un mot, la poésie littéraire devrait se rapprocher de la vraie poésie populaire, pour y chercher ce qui lui manque trop souvent à elle-même : la sincérité de la pensée, la sobriété de laforme et le tour musical. Plag-ier serait folie, mais non s'inspirer. Brizeux l'a fait pour la Bretagne ; malheureusement il est resté trop monotone dans la forme. Il ne s'ag^it pas de renoncer au trésor d'idées et de sentiments que nous devons à une éducation supérieure, pour descendre au niveau des paysans, ce serait la pire des atïeilations, mais de surprendre dans les chants populaires la manifestation spontanée du sentiment. Car cette faculté existe toujours en nous quoi qu'on fasse pour l'étouffer. Partout où il y a un sentiment vrai et individuel, la manifestation primesautière, qui est toujours la plus poétique, est possible, pourvu que l'homme ait le courag-e d'exprimer son
mouvement intérieur. Malheureusement, on s'en laisse imposer de moins simples et de moins fidèles par la tradition littéraire, on s j habitue et on finit par ignorer sa propre nature. Mais la vue du vrai, du naïf, nous saisit malgré nous avec une puissance magique, et nous aide à retrouver notre originalité perdue. Si on apprenait à étudier la poésie populaire dans ce sens, à la comprendre et surtout à l'aimer, peut-être finirions-nous par entendre en France de ces chants simples et pénétrants qui feraient l'admiration du penseur et la joie du peiq^le.
Ces chants existent, me dira-t-on, et leur poète c'est Béranger. Déranger, qui le nierait? est un véritable poète populaire, mais il est presque le seul et j'ajoute qu'il est loin d'exprimer le génie français dans sa plénitude, comme on a voulu le prétendre. Il restera le type achevé du chansonnier parisien, car il a élevé à la dignité d'un genre littéraire cette chanson libertine qui, dès le temps du cardinal de Retz, courait les rues de Paris et montait, gaillarde et frondeuse, de la guinguette du pauvre à la maison bourgeoise et jusqu'à la table du grand seigneur. 11 l'a développée sans la dépouiller de son caractère primitif, il l'a élargie en lui infusant les idées patriotiques et humanitaires de son siècle. De là son immense et légitime succès, non seulement en France, mais encore dans toute l'Europe littéraire. Qu'on ne l'imite plus, mais qu'il serve d'exemple. Qu'on fasse pour toute la France ce que Béranger a fait pour Paris, qu'on transforme, qu'on développe, qu'on ennoblisse en des œuvres nobles et vigoureuses les chants populaires