I. Sabe, iéu, uno coumlesso
Qu'es dou sang emperiau ; Eq bJula coume eu aulesso Cren degun, ni liuen ni aut ; E pamens uno Irislesso De sis iue nèblo l'uiau.
Ah! si me sabien eolendre !
Ah 1 si me voulien segui 1
Elo avié cent viJo forto, Elo avié viut port de mar ; L'oulivié devaus sa porto Oumbrejavo, dous iclar :
Itt'iial ; — en boaulc comme on rlrvalion, — ni loin, ni luuit, elle ne craint personne, elitouilant une tristesse,— de ses yeux voile l'éclair.
Ah! si Ton savait m'entendre ! — Ah ! si l'on voulait me suivre !
Elle avait cent villes fortes, — elle avait vingt ports de mer ; — l'olivier couvrait sa porte — de son ombre douce et claire, — et tout fruit que porte la tefre — était en Heur dans son jardin.
Ah ! si l'on savait m'entendre ! — Ah ! si l'on voulait me suivre !
... Tout le" jour, elle chantait — au balcon sa belle humeur ; — et chacun brûlait d'envie — d'en ouïr quelque rumeur, — car sa voix était si suave — qu'elle faisait mourir d'amour.
Ah ! si l'on savait m'entendre ! Ah ! si l'on voulait me suivre 1
Les poètes, on le devine, — lui faisaient la cour en grand nombre ; — les amoureux, sous le givre, — l'attendaient de grand matin ; — mais, comme elle était perle Une, — à haut prix elle se tenait.
... Car sa sœur, sa mauvaise sœur. — pour hériter de son bien, — l'a enfermée dans le cloître. — d'un couvent, — qui est clos comme une huche, — d'un Avent à l'autre Avent.
E tout fru que lerro porto Ero en flour dins soun relarg,
Ah I si me sabien entendre !
Ah 1 si me voulien segui !
Toutlou jour cansounejavo Au balcoum, sa bello amour ; E cadun bardelejavo De n'ausi quauco rumour, Car sa voues éro tant siavo Que fasié mouri d'amour.
Là, jeunes et vieilles — sont vêtues également — d'un voile de laine blanche — et d'une robe noire ; là, la même cloche règle tout communément.
Là. plus de chansonnettes, — mais sans cesse le missel;
— plus de voix joyeuses et nettes, maissilence universel ;
— rien que des saintes nitouches — et des vieilles à trois dents.
Blond épi de blé, — gare la faucille recourbée ! A la noble damoiselle, on chante les vêpres des morts, — et avec des ciseaux on lui coupe — sa chevelure d'or.
Or, la sœur qui l'enferme, — règne hautaine pendant ce temps; — et, par envie, la barbare, — elle lui a brisé ses
Ah ! si me sabien entendre !
Ah ! si me voulien segui 1
Li troubaire, se devino, le fasien grand compagnie ; Li frins-aire, à la plouvino, L'espcravon matinié ; Mai coume éro perlo fîno, Carivendo se tenié.
Ah ! si me sabien entendre !
Ah ! si me voulien seçui !
Car sa sorre, sa sourrastro, Pèr eireta de soun bèn, La clavado dins li clastro, Dinsh clastro d'un couvent Ou'es barra comme uno mastro Dun Avcnt à l'autre Avènt.
Ah ! si me sabien entendre I
Ah I si me voulien segui !
Aqui jounio e mai carcano Soun vestido cgalemen D'oun pléchoun de blanco lano E d'un negro abihamen ; A qui la mémo campano Reglo tout communamen.
Ah I si me sabien entendre I Ah ! si me voulien seerui !
laml.oinins, — cl elh; s'empare de ses vergers — et lui vciulantre ses raisins.
Et elle la fait passer'poiir morte, — sans pouvoir décourager ses amoureux, — qui par la campagne — maintenant s'en vont, impuissants et désolés... — Et, en quelque sorte, elle ne lui laisse — que ses beaux yeux pour pleurer.
Ceux qui ont la mémoire, — ceux qui ont le cœur haut,
— ceux qui dans leur hutte, — sentent sifiler le mistral,
— ceux qui aiment la gloire, — les vaillants et les premiers.
En criant: place! place! — En avant! les vieux et les jeunes, — nous partirions tous en race — avec la bannière "au vent ; — nous partirions tous comme une rafale — pour crever le grand couvent.
Aqui plus de cansouneto Mai de longo lou missau ; Plus de voues galoio e neto, Mai silerci universau ; Rèn que de calo-faueto, 0 de vièio à très queissau.
Ah! si me sabien entendre !
Ali ! si me voulien segui 1
Bloundo espigo de tousello, Garo lou voulame tort !
A la noblo damisello Canton li vespro de mort ; E' m'aco l'on ie cisello Sa cabeladuro d'or.
Or la sorre que l'embarro Segnourejo d'enterin E d'enrejo, la barbaro, L'a sclapa si tambourin, E de si vergié s'emparo E ie vendémio si fin.
E a fai passa pèr morto, Sens poudé ie mancoura Si ring-aire — que pèr orto Arc van, despoudera...
Et nous démolirions le cloître, — où pleure nuit et jour, — où nuit et jour est enfermée — la nonne aux beaux yeux. — En dépit de la sœurdtre, — nous bouleverserions tout!
Nous pendrions ensuite labbesse, aux grilles d'alentour, — et nous dirions, à la comtesse : Reparais, ô splendeur! — Dehors, la tristesse, dehors ! — Vive, vive Tallégresse * !
Cette comtesse, on l'a deviné, c'est la Provence;
E ie laisso, en quauco sorlo, Que si béus iue per ploura.
Aquëli qu'an la memori, Aquéli qu'an lou cor auf, Aquéli que dins sa bori Sènlou giscla luu mislrau, Aquéli qu'amoa la glori, Li valent, li nnajourau.
En cridanl ; Arasso ! arasso !
Lou ! H viéi e li joavènt, Partirian touùs en raço Emc la bandiero au vent, Partirian coume uno aurasso Pèr crcba lou grand couvent!
E denaoulirian 11 claslro Ounle plouro jour-e-niue ; Ounte jour-e-niue s'encastro La naounçeto di béus lue...
Mau-despié de la sourraslro, Metrian tout en dés-e-vue !
Penjarian pièi l'abadesso I çrasibo d'alenlour, E dirian à la coumtesso :
« Reparaisse, o resplendourl Foro, foro la tribtesso I Vivo, vivo la handour! »
Traduction de M. Emile Ranquet.
la sœur marâtre, c'est la France du nord; quant à l'abbesse détestée, elle ressemble étonnamment à l'administration départementale, qui a reçu d'en haut la mission providentielle d'étouffer en province toute initiative. Le poète provençal se berce du rêve de voir ressusciter sa g-lorieuse patrie avec sa fière indépendance, sa lani^-ue musicale et sa riche poésie. Rêve chimérique, j'y consens, mais qui renferme une profonde vérité, comme tous les beaux rêves. La Provence ne veut pas abdiquer comme province, elle ne veut oublier ni sa lang-ue, ni sa poésie. Quoi de plus juste, quoi de plus heureux? La poésie française ne pourrait qu'y gag-ner. Car sa sœur, la poésie provençale, une fois sortie de sa prison, partagerait bientôt les fruits de son jardin avec sa sœur désormais bien-aimée. Il y aurait alors deux sortes de poètes en Provence, les uns chantant en provençal pour leurs compatriotes, les autres écrivant en français et donnant une expression plus universelle au génie provençal, mais puisant et repuisant à la source intarissable de la poésie populaire. La Provence ne peut pas vouloir oublier le français, car c'est son lien avec la civilisation européenne; mais elle ne peut pas non plus oublier sa langue maternelle, car c'est son âme. Et quel fond merveilleux de poésie dans cette langue si sonore et si nuancée! Qu'on lise la traduction française Mlreïo ou de Caiendaa, ces charmantes épopées rustiques de Mistral. Quelle vigueur de langue, quelle fierté d'allure, quelle richesse d'expression, quelle abondance de mots nouveaux, colorés, naturels, que l'on reconnaît comme des amis qui devraient être français depuis
longtemps. Il y aurait là pour le poète français des moissons de fleurs éclatantes, des vendang-es de fruits savoureux. Et à qui les devra-t-il, si ce n'est au s^^énie de la Provence qui se réveille, à son âme qui cherche la lumière et veut s'épanouir au souffle du g-rand ciel ?
Ce qui fait la fécondité de la poésie en Allemaerne, c'est que chaque pays y vit de sa vie indépendante tout en voulant faire partie de la nation; c'est que les dialectes apportent sans cesse leurs alluvions à la grande littérature, comme les ruisseaux des montae;^nes au fleuve de la plaine; c'est qu'il y a une poésie wurtemberg-eoise, bavaroise, autrichienne, thurin^ienne, holsteinoise, etc., une poésie du Riiin et de l'Oder, de la Forêt-Noire et du Harz. La France est un pays aussi varié que l'AllemaGme, et pourtant on n'y connaît qu'une litté'rature parisienne. Voilà le malheur. Oui, Mistral a raison, non seulement pour la Provence, mais aussi pour les autres provinces françaises. Elles ressemblent toutes à de tristes châtelaines enfermées dans un couvent . Elles sont en train d'oublier leurs chants, leurs gloires et leurs amours. Qu'elles brisent les portes de leur prison, qu'elles renaissent, qu'elles retrouvent leur génie; que, dans la langue qui leur est commune à toutes, elles donnent une voix à leurs souvenirs et à leurs espérances, et puis qu'elles s'unissent entre elles; alors nous pourrions dire à la poésie française ce que Mistral dit à sa Provence chérie : « Reparais dans ta splendeur! Dehors, dehors la tristesse! Vive, vive le bonheur! »
Cela ne suffit point. Notre propre poésie populaire pourra, grâce à des recherches intelligentes,
nous passer quelque chose de sa sève. Joig-nons-y donc l'élude d«; la poésie populaire chez les autres nations. Que de belles moissons elles ont déjà faites, et que nous en avons peu profité ! Que de gerbes à faire encore dans tous les pays de l'Europe, en Irlande, dans les pays de Galles, en Ecosse, en Italie, en Suède, en Norwèg"e, en Bohême * en Serbie, en Grèce. Dans tous ces pays, la chanson primitive, expression naturellede la poésie, apoussé et fleuri librement en luxuriantes forêts vierges. C'est là qu'il nous faut aller chercher parfois la fraîcheur la santé. Et ne craignons pas d'y perdre notre originalité native. L'originalité est une force inaliénable qui réside dans le génie de la race et dans le tempérament personnel. Les peuples comme les individus ne se développent qu'au contact les uns des autres. Etudier la poésie populaire sous tous les climats, ce n'est pas seulement satisfaire une vaine curiosité; l'étudier avec le feu sacré de la sympathie, c'est étendre son âme à celle des autres nations, c'est l'élargir peu à peu à l'âme de l'humanité.
Ce n'est pas tout. A l'étude de la poésie populaire et primitive, dans la plus large acception du mot, le poète de nos jours devrait joindre l'amour et l'intelligence de la musique. La poésie et la musique sont des sœurs qui ne développent toute leur beauté qu'en se donnant la main. Elles n'ont pasbesoin de marcher toujours ensemble, mais lorsqu'elles se séparent entièrement chacune perd quelque chose de sa force. Dans toute poésie primitive,
I . Voyez la Bohême pittoresque et littéraire, par Joseph Fricz et Louis Léger. Librairie internationale. Paris, 1867.
paroles et musique sont nées d'un même élan. C'est là la poésie vivante, la vraie, qui n'a pas besoin de commentaire et qui produit le plus puissant effet. Une des forces mag"iques du Lied, c'est la mélodie qui l'accompag-ne et ne fait qu'un avec lui. Dans la chanson anonyme nous avons vu le peuple inventer naïvement paroles et musique. Ces modulations lang-uissantes de tristesse ou pétulantes de plaisir sont nées des battements les plus secrets de son cœur, en même temps que ces strophes dont la pensée sincère émeut si profondément. Quant au Lied du dix-huitième et du dix-neuvième siècle, nous avons vu Beethoven, Mozart, Schubert, Schumann et Mendelssohn se faire les interprètes des Gœthe, des Heine, des Uhland, des Eichendorlf et des Geibel. Le Lied s'est élevé et a g-randi avec lui. Le compositeur pénètre dans la pensée du poète et l'exprime à son tour avec les ressources infinies de son art. C'est une création nouvelle, ou plutôt c'est l'achèvement de la création primitive. Car comment les paroles suffiraient-elles pour faire vibrer le sentiment intime et l'épanouir dans sa plénitude ? Un beau Lied, une belle poésie porte sa mélodie en elle-même, c'est Beethoven qui l'a dit, et le musicien n'a qu'à l'en faire jaillir ; gràceàluilapassionlatente contenue dans les paroles s'épand en ondes sonores. Lorsqu'on a entendu chanter la Violette de Gœthe composée par Mozart, Vlhjmne à la Joie de Schiller, composé par Beethoven, ou le Roi des Aulnes de Schubert, on ne peut plus se passer de la mélodie, et l'on comprend que la vraie poésie ne se manifeste dans sa puissance divine que par la vraie musique. Voilà ce que les poètes oublient trop faci-
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lemtMit aux av;c:s de it^tlexioii et de criti([ii('. Il est iiiconlestable (|ii'uii î^rave défauL de la poésie lyri- (|iie en France, c'est d'être trop près de la rhétorique, et trop loin de la musique. Ce n'est pas à dire que toute poésie doive être chantée. Une grande |)artie du lyrisme moderne échappera toujours à l'interprétation musicale. Mais on peut reg-retter, que, dans l'œuvre de nos grands poètes, il n'y ait pas un plus grand nombre de chants susceptibles de composition. Car les vers chantés sont la partie la plus vivace de la poésie. La musique force le poète au tour naturel, à la sobriété de l'expression, à l'harmonie, à la proportion du développement, en un mot à l'unité de la forme et du fond. A défaut du poète musicien qui est l'idéal, il faut donc tendre à une alliance sérieuse, désintéressée, entre le musicien et le poète. Tous deux grandiraient dans cette union. Le musicien y trouverait ce qui lui manque souvent: Fimage etTidée précises; le poète y trouverait ce qu'il ambitionne toujours : la forme universelle et populaire.
Résumons. Renaissance du génie provincial, étude de la poésie primitive chez toutes les nations, alliance de la musique et de la poésie, voilà les signes par lesquels vaincra le poète lyrique, voilà les réformes grâce auxquelles la poésie pourra renaître en France et devenir populaire sans rien abdiquer de sa haute mission. Les talents variés, les aspirations généreuses, les volontés énergiques ne manquent pas. Ce qui est plus rare, c'est l'intelligence du simple, du grand, du primitif, du vrai beau. Mais elle vient vite à celui qui en a le désir. Ces réformes nécessaires une fois comprises, voulues par
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la jeunesse, la poésie finirait par sortir de l'impuissance où elle lang-uit depuis vingt ans, pour entrer dans une voie plus larg^e et plus nationale. L'art compris et aimé d'un plus i^rand nombre porterait plus justement le nom de sacré, et les poètes n'écrivant plus pour une école ou pour une coterie, pour un salon ou pour un journal, mais pour leur nation seraient touchés d'un souffle nouveau. Car le peuple inspire le poète et les chants appellent les chants. La poésie n'aura pas célébré son plus grand triomphe en France, avant que le poète, pénétré des plus grands sentiments et des plus hautes idées de son siècle, n'ose s'écrier : Chantons avec le peuple et qu'il chante avec nous autres, car c'est nous élever que de l'élever jusqu'à jnous !