DÉDICACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION
Quand je résolus d'esquisser une histoire du Lied, vous ne m'avez pas seulement offert vos conseils et votre expérience, vous m'avez permis de puiser dans vos travaux, vous m'avez aidé de votre zèle, vous m'avez soutenu de votre enthousiasme qui souvent faisait honte au mien. Permettez que je vous remercie à cette place et que je vous offre ce livre comme un faible témoignag'e de ma reconnaissance. Mieux que personne vous en connaissez les imperfections, mieux aussi que tout autre vous savez que c'est l'ardent amour de mon sujet qui m'a mis la plume à la main. Quelle que soit la destinée de ce premier essai, je lui dois un bonheur qui m'est cher entre tous, c'est de nous avoir unis dans une môme pensée : la régénération de la poésie française par l'étude de la poésie populaire et primitive. Cette pensée n'est encore qu'un espoir. Puisse-t-elb devenir un jour l'ambition des jeunes poètes d'une France nouvelle!
Il n'y a qu'une seule poésie, la franche. la vraie. Tout le reste n'est qu'illusion et pastiche. Le talent poétique est donné au paysan tout aussi bien qu'au chevalier ; il ne s'agit pour chacun que de s'emparer de sa vie et de l'e.xprimer dignement; et, pour cela, la condition la plus simple ollre les plus grands avantages.
Goethe.
Caractère sacerdotal du poète à Torigine des civilisations.
— Le don poétique considér;^ comme une révélation divine chez les anciens,comme une faculté exceptionnelle chez les modernes. — Le peuple poète sans le savoir.
— Ses créations.— Les Voix des peuples, de Herder. — Découverte des chants populaires de l'Allemagne. — Nouvel horizon en esthétique et en poésie.
La vraie poésie est-elle une création spontanée de riiomme primitif ou l'œuvre réfléchie de la civilisation? Est-ce la vérité pour les grandes âmes et rien qu'un mensonge pour la foule, sublime folie de quelques-uns ou mystérieux désir qui tressaille dans les profondeurs de l'humanité? Tout le monde sent la poésie, diront les uns, le poète seul Texprime. Qui n'éprouve le besoin de dire tout ce qu'il espère, tout ce qu'il aime et tout ce qu'il croit et de répandre dans les autres le flot de joie ou de douleur qui le déborde ? Mais c'est en vain. Le poète
seul donne une voix éclatante aux aspirations confuses de ses semblables et met au jour l'idéal que nous portons en nous. — Illusion de votre vanité, diront les autres. Les petits imitent les g-rands sans les comprendre et ce qu'ils n'éprouvent pas, ils le feignent. Bien moins encore est-il juste de prétendre que la faculté poétique existe chez tout le monde, quoique peu développée. C'est un don rare et absolu qu'on ne saurait ni acquérir ni expliquer. On le possède ou l'on en est dépourvu ; le reste est un mystère. Il y a un abîme entre le poète et ceux qui l'écoutent, rien ne saurait le combler.
L'histoire ne donne-t-elle point raison à ces incrédules? Les seuls poètes qui apparaissent à l'origine de l'âge historique ce sont les fondateurs de religions ; prophètes entourés de quelques croyants ils les animent de leur esprit, mais n'en reçoivent rien. Le premier pasteur nomade qui s'agenouilla sur le versant de l'Himalaya pour adorer le Dieu du feu et de la lumière eut une révélation extraordinaire. Sans doute qu'il sentit se presser confusément dans son âme les y)uissantes émotions qui nous troublent encore et qui devaient s'épanouir dans le cours des siècles en hymnes sans nombre comme sans fin; il dut frémir de sympathie à l'aspiration de tous les êtres vers la lumière et la vie, qui éclate dans le cœur de l'homme en un cri d'amour. Ce fut un esprit hautement religieux et un poète, il trouva des disciples, mais combien le comprenaient? Quand ces peuples nomades descendirent de leurs âpres montagnes vers les bords du Gange, fondèrent des royaumes et jetèrent les bases de la plus antique civilisation qui nous soit
connue, le plus petit nombre, la caste des brahmanes, retintla religion entre ses mains, tandis que les g^uerriers usaient leur force dans les combats et que le vil paria restait accablé sous le poids de travaux infîmes. C'est la caste des prêtres qui imposa à la société sa religion et son culte, c'est elle encore qui lui donna sa poésie. Elle transforma les vieux hymnes védiques, les expliqua, créa l'épopée théologique. Le Ramâyana, le plus élevé des poèmes de rinde,est l'œuvre d'un prêtre. Aujourd'hui même, où la force créatrice de cette société semble à jamais éteinte et où les Ang-lais cherchent à la renouveler par les idées européennes, quelques brahmanes érudits sont les seuls qui veuillent connaître et sentir leur poésie de trois mille ans.
Chez les Grecs le poète se sépara de bonne heure du prêtre, mais plus que partout il resta l'homme exceptionnel, l'initié par excellence. C'est des montagnes de la Thrace, c'est de 1 Olympe et de l'Hélicon, où les bois sacrés et les enceintes de pierre furent les premiers signes de la présence des dieux, que descendirent les premiers poètes et qu'ils amenèrent à un peuple de laboureurs le chœur des muses, la lyre d'or d'Apollon et avec elle les secrets du ciel et de la terre. Orphée, le premier poète selon la fable, élevé parmi les Ménades, l'ardent enthousiaste de Dionysos est presque un demi-dieu. S'il enchame à ses pas les bêtes féroces émues, s'il arrache Eurydice aux divinités des enfers par le charme de son chant et l'immensité de sa douleur, sans doute que les Grecs voulurent glorifier en lui la poésie comme une puissance divine plus forte que la mort, mais au-dessus des vulgaires mortels.
Zeus ne parlait aux hommes que dans le chêne de Dodone, Apollon ne révélait ses oracles qu'à la Pvlhie, sur le trépied d'or, au-dessus du gouffre terrible et dans les convulsions de la fureur sacrée; de même il fallait le dieu pour faire le poète. Témoin Homère lui-même. Car pour les Grecs, Homère n'était pas, comme aux yeux de la science moderne, la personnification poétique de toute une classe de chantres sacrés, qui eux-mêmes n'avaient fait qu'embellir et donner un contour plus précis à des traditions populaires, mais un demi-dieu, le révélateur de l'Olympe, faisant part aux hommes des plus arandes actions des dieux et des héros. Quand les rhapsodes, tenant une branche de laurier à la main en signe de leur sainte mission, chantaient la colère d'Achille ou les aventures d'Ulysse dans les palais des rois et devant les pêcheurs des Cvclades, parfois sans doute ils s'abandonnaient à l'inspiration du moment, mais ceux qui les écoulaient dans un religieux silence n'en croyaient pas moins entendre des paroles divines, la voix du iirrand Homère. Dans l'Athènes de Périclès, il est vrai, au foyer d'une démocratie ardente, sous les portiques des philosophes et dans les combats oratoires de la place publique, les poètes se rapprochèrent beaucoup des autres citoyens. Mais ils restèrent isolés dans leur fonction et ne cessèrent d'exercer un sacerdoce. Pi ndare est un interprète de la sagesse delphique, dans les tragédies d'Eschyle rusit parfois la magnifique ivresse du dithyrambe et ses chœurs respirent les saintes voluptés des mystères d'Eleusis. Quand il met le cothurne, il parle de haut et on l'écoute comme un devin. Bref,
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c'est surtout aux Grecs que nous devons l'idée qui fait du poète un inspiré des dieux, c'est-à-dire un être privilég-ié, seul capable de comprendre les choses les plus hautes et d'en parler dig-nement, en un mot, un homme doué d'une faculté supérieure dont les autres sont privés. Et cette imag-e ne mourra pas, parce qu'elle contient une vérité éternelle, c'est que la beauté est une religion qui a ses prêtres, ses martyrs, ses saints et qu'elle en a besoin pour vivre.
Que dire de la littérature latine? En Grèce, le poète, quoiqu'il passât pour un homme supérieur, était constamment en rapport avec tous les hommes libres de sa cité. Il vivait avec eux, comme eux, il formait leurs cœurs et dirigeait leurs esprits. Mais à Rome, dans un état militaire construit pour exterminer et pour conquérir, dans ce peuple de légistes, de tribuns et de soldats, le favori des muses fut bien plus isolé. Chez les Grecs, il était devenu naturellement l'interprète des plus hautes idées religieuses, chez les Romains, il fut forcé devenir le héraut de la gloire militaire. Pour faire croire à sa mission divine il dut célébrer Rome maîtresse du monde par les armes. C'est ce que firent Ennius, Virgile, Horace. Malgré tant d'efforts pour se rendre populaires, quel rapport y avait-il entre eux et la grande masse du peuple? Quelle part avait-il dans leurs créations, combien de voix dans la renommée? Ces légionnaires, qui allaient laisser leurs os dans les forêts de la Germanie ou à l'extrême Hellespont, lisaient-ils ces poèmes où l'on chantait leur courage? Il est permis d'en douter. A mesure qu'on avance dans l'histoire romaine, on rencontre de plus
en plus une littérature élég-ante de capitale, d'amateurs, de récitations^ qui ne pénètre pas plus avant au cœur de la nation. Cette nation, d'ailleurs qu'était-elle devenue? Faut-il appeler de ce nom cette plèbe d'oisifs qui vendait son suffrag-e au plus offrant ou cette soldatesque qui faisait et défaisait les empereurs? Faut-il y rang-er aussi la foule des esclaves sans droit qui, bien loin d'oser aspirer à la vie de l'esprit, pouvaient à peine sauver leur corps et pour lesquels l'espérance était un crime ? Non, alors ce çrand peuple avait perdu sa relig^ion et sa poésie; il n'avait plus que des superstitions, et des amusements. Toute l'histoire de la poésie latine offre le spectacle d'une élite de lettrés qui vivent entre eux d'une vie à part. Les orateurs seuls agirent sur la foule au temps de la liberté, épousant ses passions ou l'animant des leurs; les historiens héritèrent d'une partie de leur influence. Mais plus qu'ailleurs le poète était un étranger chez les Romains, incompris du peuple et relégué dans un autre monde.
Il suffit de jeter un coup d'oeil sur les principales littératures de l'Europe au moyen âge pour s'assurer que le poète y fut très isolé du peuple et que la poésie ne descendit que très lentement dans les couches inférieures de la société. La circonstance que le christianisme supplanta les religions païennes en Gaule, en Bretagne, en Germanie, et que la hiérarchie catholique, prenant la place de l'omnipotence romaine, vint serrer dans son réseau tous les peuples de l'Occident, décida du caractère des nouvelles littératures comme du genre de la nouvelle civilisation. Le premier soin de l'E-
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glise fut de détruire le paganisme, et comme, au sortir de l'état barbare, la poésie se développe toujours au sein du culte, le clergé seul inaugura la poésie chrétienne chez nos ancêtres. La noblesse féodale la prit de ses mains. Après avoir amalgamé les sentiments chrétiens avec ses mœurs, parvenue à un haut degré d'enthousiasme, elle créa la poésie chevaleresque. Mais, d'une part, les grands poètes sont très rares ; de l'autre, cette poésie est limitée à l'élite des seigneurs et des chevaliers. Dès qu'ils tombent en décadence, les communes se consolident et la bourgeoisie se fait entendre. Mais ce n'est plus la voix de la poésie,c'estcelledelaprose.La bourgeoisie fit la littérature moderne, elle y règne encore, maisquelrôle yjoue la poésie ?,N'est-elle pas toujours l'œuvre de quelques grands individus qui s'affranchissent de tous les préjugés de caste, qui ont toutes les peines à percer, que peu comprennent dans le fond, et qui, une fois reconnus, s'imposent avec une autorité dictatoriale très dangereuse à leurs successeurs? Racine et Boileau, aidés de Louis XIV et de sa cour, n'ont-ils pas arrangé le Parnasse français? N'y ont-ils pas régné aussilongtempsquela cour de Versailles régna en France? Et quelle part la nation tout entière prit-elle à leut œuvre, hors la cour et la ville ? Que faisait-il pendant ce temps, ce peuple opprimé, dragonne, sucé à blanc? Avait-il une poésie, pouvait-il en avoir une? Cette question eût fait rire les courtisans du grand roi.
Que ressort-il de tout ceci? C'est que la poésie semble une chose étrangère à la vie commune de l'humanité, et les poètes de grandes exceptions qui
s'imposent par la force du g"énie, de la mode et des circonstances. Plus heureux ou plus malheureux que leurs frères, ils pénètrent seuls dans le monde idéal; acclamés ou maudits, ils vivent dans la solitude. S'inspirant d'àg^e en âs:e ils ne s'entendent qu'entre eux, et, comme ces jeunes Grecs dans les courses du Cvrénaïque, ils se passent le flambeau sacré, qui parfois semble s'éteindre et se rallume toujours. Viro:ile suit Homère, Dante suit Virg^ile, Shakespeare les salue de loin, Goethe les réunit dans son panthéon. Delong-scortèg"es suivent ces grandes ombres, dont la marche est l'histoire de la poésie. Quant au reste des hommes, il a passé comme un vil troupeau emporté par le torrent de ses passions et de ses intérêts, sans deviner le secret de l'idéal.
Eh bien, ce peuple si long-temps méprisé, il rêve, il chante à notre insu, il a sa poésie et son idéal ! Un grand et sourd travail se fait en lui. A certains âges, surtout aux époques primitives, comme aux temps de renaissance et de révolution, chaque fois qu'un souffle de liberté l'arrache à ses misères et lui ouvre un plus vaste horizon, ce travail intérieur éclate au dehors en jets vigoureux. Parfois, ces œuvres instinctives passent dans la littérature, mais leurs véritables auteurs restent inconnus. Alors même que rien n'en arrive aux oreilles des gens de lettres et des classes cultivées, l'imagination populaire continue son œuvre souterraine, multiple, créatrice, incessante. Sans savoir lire ni écrire, le peuple a ses chants, ses légendes, ses poèmes. Il invente des épopées comme des religions, et ses créations sont en un sens plus intéressantes que les chefs-d'œuvre des plus beaux génies parce qu'elles
sont pures des frivolités de la mode, des calculs de l'ambition et des hypocrisies de la vanité. Profonde, invisible croissance pareille à la végétation du corail qui s'élève lentement en ramifications infinies du fond delà mer et finit par percera sa surface en îles charmantes qui étonnent et ravissent le navigateur. En un mot, à côté de la poésie officielle, il y a une poésie cachée, avant l'art réfléchi il y a un art spontané, sous l'idéal des grands esprits il existe un idéal populaire qui naît sans leur concours et s'enfante de lui-même, si j'ose dire, dans l'âme du peuple.
Cette grande découverte, dont on n'a pas encore tiré toutes les conséquences, nous la devons aux plus hardis esprits de l'Allemagne, à ceux qui firent la révolution poétique dans la seconde moitié du dernier siècle. La littérature allemande était alors captive dans l'imitation de l'étranger et dans le pédantisme de l'école. On comptait des syllabes, on épluchait des mots, on imitait froidement la tragédie classique et les sonnets italiens. Une prosodie de savants, des vers de cabinet, fades pastiches des madrigaux de Versailles, voilà ce qui se targuait du nom de poésie. Mais la voix de Rousseau avait trouvé de puissants échos en Allemagne. Cet enfant du peuple, l'écrivain le plus audacieux, le plus sincère et le plus persécuté que la France ait jamais eu, voulant faire sortir la morale de la nature de l'homme, l'éducation de ses seuls besoins, la société de ses rapports naturels avec ses semblables, détruire l'hypocrisie, bannir des mœurs tout ce qui se fonde sur le préjugé, non sur la nature et la raison ; car voilà ce qu'il entendait au fond par sa devise : rêve-
nir à la nature. Les Allemands, plus portés vers l'idéal que vers la pratique, inspirés par lui ou par leur propre génie, appliquèrent sa méthode à l'art. Revenons à la nature! devint le cri des forts ; à leur tête, Lessing- dans le drame et le jeune Goethe enivré de Shakespeare. Ce furent les vieilles ballades anglaises de Percy, ce furent les poèmes d'Ossian, que Macpherson disait avoir traduits de chants gaéliques, qui révélèrent aux esprits l'existence d'une grande poésie populaire. Ce fut comme un éclair dans la nuit profonde ; sa lumière éblouissante semble éteindre le pale flambeau que nous portons et découvre à nos yeux un océan de montagnes. Herder l'avait entrevu et se promit de le parcourir. Son regard se porta tout d'abord sur la poésie lyrique et populaire de toutes les nations. II voulut montrer que le peuple sait chanter, émouvoir, exprimer poétiquement sa vie sur tous les points du globe. Et certes il était bien fait pour remplir cette tâche, l'homme qui avait développé cette pensée de Lessing : l'histoire est l'éducation du genre humain, et l'avait formulée ainsi: outre l'histoire de chaque peuple, il y a une histoire de l'humanité ; les peuples se lèguent et se communiquent le trésor de leurs mœurs, de leurs arts et de leur culture. Pénétré de cette pensée, il recueillit, dans les vieilles chroniques, dans les récits des voyageurs, dans la bouche même du peuple, les chants les plus simples, les plus beaux, et les réunit sous ce titre : Voix des peuples. Ce livre est jusqu'à ce jour d'un haut intérêt. On y trouve des chants de presque toutes les nations. Depuis l'Espagnol, qui joue sa romance sous le balcon mauresque de sa dame, depuis le
pécheur de Sicile, qui invoque la Vierg^e sous son ( iel étoile, jusqu'au pauvre Lapon qui s'entretient de sa maîtresse avec son renne fidèle, dans les steppes de neige de sa patrie ; depuis la pensive Lithuanienne qui, dans sa harpe de tilleul, entend soupirer l'âme de sa sœur, jusqu'au Péruvien qui, dans sa mythologie naïve, imagine la pluie comme une jeune fdle portant une cruche d'eau et le tonnerre comme un frère brutal qui vient la lui briser; dans toutes les zones, sous tous les climats, tout vit, tout aime, tout chante et chacun a sa voix. Il n'v a pas jusqu'aux sauvages de l'île de Madag-ascar, dont les chants ne soient d'une beauté saisissante. Comme le chevalier Parny l'avait déjà raconté, ces peuplades se divisent en une infinité de petites tribus qui se font une g-uerre à mort. Quoique sanguinaires, elles pratiquent l'hospitalité, et leurs mœurs abondent en traits touchants. Le terrible roi Ampanani, après avoir réduit un village en cendres, pleure en voyant passer les enfants prisonniers. — Enfants innocents, dit-il, vous souriez et vous êtes esclaves ! Il veut prendre pour maîtresse la plus belle des prisonnières. Elle lui dit : « 0 roi, j'avais un amant. — A mpanani. On esi-i\'^ — Vaina. Peut-être est-il tombé dans le combat, peut-être s'est-il sauvé par la fuite. — 'Ampanaiii.Q\xï\ soittombédans le combat, qu'il se soit sauvé par la fuite, je veux être ton amant. — Vaina. Oroi, aie pitié des larmes qui arrosent tes pieds. — Ampanani. Que veux-tu ? — Vaina. Ce malheureux a baisé mes yeux et ma bouche, il a reposé sur mon sein, il est dans mon cœur et rien ne saurait l'en arracher. — Ampanani. Prends ce voile et couvre tes charmes. Va en paix.
— Vaina. Laisse-moi le chercher parmi les vivants ou parmi les morts. — Ampanani. \di,heW.e, Vaina. Qu'il meure le monstre qui peut ravir des baisers mêlés de larmes. » On le voit, les sentiments généreux et la force de les exprimer ne sont pas incompatibles avec l'état sauvage. Mais le fléau de ces peuples fut la traite des nèg-resqui doubla leur férocité. Car, depuis ce moment, ils ne sone^èrent plus qu'à se Acndre. La tribu vendait latribu,le frère sa sœur, la mère sa fille. C'est là le sujet d'une des plaintes les plus poignantes qu'on ait poussées contre l'esclavage :
« Une mère traînait sa fille unique au rivage pour la vendre aux blancs.
« 0 ma mère ! Ton sein m'a porté, je suis le premier fruit de ton amour : qu'ai-je fait pour mériter l'esclavage? J'ai soulagé ta vieillesse, pour toi j'ai cueilli les fruits, pour toi j'ai poursuivi les poissons dans le fleuve; je t'ai protég^ée contre le froid, pendant la chaleur je t'ai portée sous les ombrages embaumés, pendant que tu dormais j'ai veillé près de toi, j'ai chassé les insectes de ton visage. 0 ma mère, que deviendras-tu sans moi? l'argent qu'on te donnera pour moi ne te donnera pas une autre fille. Tu périras dans la misère, et ma plus grande douleur sera de ne pouvoir t'aider. 0 ma mère! ne vends pas ta fille unique.
(( Vaines prières! Elle fut vendue, chargée de chaînes, jetée sur un navire et quitta pour toujours sa chère, sa douce patrie *. »
I. Herder, Stimmen der Volker. Sammtliche Werke, t. XVI, pp. 428 et s.— Cûlta, Stuttgart.
Voilà de ces cris de nature qui défient la poésie 1 Le recueil de Herder en est plein et ses contemporains en furent émus. L'attention des jeunes poètes se porta de plus en plus sur les chants populaires de rAllemagne. Non seulement Herder en avait recueilli un certain nombre dans son livre, mais pendant son séjour à Strasbourg-, où il exerça une grande influence sur Goethe, qui n'avait alors que vingt ans, il lui fit remarquer la beauté des chants populaires de F Alsace. L'ardent jeune homme, dont le génie rapide s'emparait de tout au vol, profita du conseil; on retrouve dans les inspirations les plus suaves de sa muse lyrique la note touchante de la chanson populaire. Bûrger vint après et adopta d'antiques légendes dans ses ballades fantastiques ; les autres firent comme lui. Tous prêtèrent une oreille attentive à la voix du peuple qu'on avait entendue jusqu'alors sans la la comprendre. Ils ressemblaient à ces jeunes héros de la Germanie païenne qui, après avoir trempé leurs lèvres dans le sang du dragon, comprenaient tout à coup le langage des oiseaux et marchaient, saisis de terreur et de ravissements, sous la forêt murmurante dont les voix rieuses leur prédisaient un immense avenir. Aiusi, ces paroles, ces mélodies, prirent un sens nouveau, on se mit à les noter, à les recueillir pieusement. Achim d'Arnim et Clément Brentano y consacrèrent leurs loisirs et toute leur passion. Voici comment le premier raconte la révélation qu'il eut de cette nouvelle poésie : « Ce fut à la campagne que je compris pour la première fois le sens du chant ])opulaire et que j'en subis le charme puissant. C'était au milieu
d'une chaude nuit d été, des voix éclatantes me réveillèrent. J'ouvris la fenêtre et je vis à travers les arbres des soldats et des paysans pêle-mêle. Ils chantaient et se renvoyaient ce refrain :
Debout, mes frères, soyez forts î Voici le jour d'adieu.
Xous allons par delà les mers, Nous partons avec Dieu.
« Ils partaient pour leur rég-iment. Ces vers réveillèrent en moi d'autres refrains qui avaient frappé mon oreille, et tout ce que j'entendais chanter par des crens qui n'étaient pas poètes de profession m'attirait alors davantage, depuis les graves accents du mineur sortant de son noir souterrain jusqu'aux liais couplets du couvreur suspendu sous le ciel bleu. Plus tard je m'aperçus que dans ces chants le peuple atteint du premier coup ce que les poètes de profession poursuivent en vain : c'est de faire retentir la même note en beaucoup d'àmes et de les unir toutes. » Parlant de la g-ent littéraire qui tient le haut du pavé, il dit : a Sous leur mine hautaine et sous leur langag-e précieux, ils cachent leur nullité et leur sotte extravagance. Ils se séquestrent dans un coin et vivent loin de cette partie du peuple qui seule peut encore supporter toute la force de l'enthousiasme. Nos amateurs de théâtre et de concert s'enfuiraient à toutes jambes devant l'art pur et vrai, ils tomberaient sans connaissance dans l'air des montai^nes. » Et pourquoi ces deux vaillants champions entraient-ils en lice, en arborant le drapeau de la poésie populaire? a Ce qui fait la richesse de tout notre peuple, dit Achim
d'Ariiim, en concluant, son art intime et vivant, tissu des âges et des puissances de l'âme, sa foi et son expérience, ce qui l'accompag-na dans la joie et dans la mort, ses chants, ses récits, ses légendes, ses proverbes, ses histoires, ses prédictions et ses mélodies, nous voulons rendre tout à tous ^. »
Ce fut en i8o5 seulement qu'Achim d'Arnim et Clément Brentano publièrent leur premier recueil. Ils l'intitulèrent le Cor magique de V enfant. Les délicats et les précieux ne manquèrent pas de s'égayer sur les naïvetés du peuple, mais parmi les esprits sérieux et dans le grand public le succès fut général et de longue durée. Le livre méritait son titre et ses effets furent plus puissants que ceux du cor d'Obéron.Car il réveilla une âme nouvelle chez les meilleurs de la nation, Tàme vraie, celle qui craint toujours de se montrer, qu'étouffent les lâchetés de l'éducation, les hypocrisies de la société. Quelle joie mâle dut tressaillir dans ces hommes, dans ces poètes amis du peuple ou sortis de ses rangs, lorsqu'ils découvrirent cette vasle poésie populaire comme une superbe foret vierge derrière le jardin ratissé de la littérature? Le peuple chante aussi et mieux que nous, durent-ils s'écrier. Sous la poésie que nous faisons, il y en a une autre qui se fait elle-même. Le génie du peuple est tout un monde que nous ignorons et qu'il faut connaître. Chez lui tout est vrai, parce qu'il chante ce qui l'émeut, chez nous tout est faux, parce que nous chantons ce qui est convenu. Allons à l'école chez ces vagabonds, ces lansquenets, ces filles amoureu-
I. Des Knaben Wunderhorn. — Préface d'Achim d'Arnim, (.1, page 444.
ses et ces g-ais compaonons pour apprendre la langue de la nature. Qu'est-ce d'ailleurs qu'une poésie de salon, de coterie, d'encre et de papier, de pédants et de fats? Il nous faut une poésie nationale. Comblons l'abîme qui nous sépare du peuple, chantons avec lui et qu'il chante avec nous. Donnons-lui la foi en l'idéal, il nous donnera la puissance de la sympathie.
Voilà ce que pensaient Achim d'Arnim, Clément Brentano et leurs amis, ce qu'avaient pensé avant eux Herder et Goethe. Ce mouvement fut d'une immense portée, d'abord pour l'histoire de la poésie. On s'habitua à donner une place capitale dans les littératures à toutes les œuvres spontanées de rima2;-ination populaire, à y étudier les secrets de la création poétique. Les recueils de Volkslieder se suivirent et se multiplièrent d'année en année. Les poètes les plus illustres, comme Uhland et Hoffmann de Fallersleben, rivalisèrent pour rétablir ces chansons dans leur intég^rité primitive. Dans l'intervalle, d'autres études s'étaient ajoutées à cellesci. Les frères Grimm venaient de jeter un jour nouveau sur la mytholog-ie ^-ermanique et Scandinave qui, elle aussi, est une création populaire, ils avaient recueilli de la bouche même du peuple les Contes {3Iaerchen) oùV on retrouve les derniers vestiges de cette antique religion. Ces exemples trouvèrent des imitateurs dans toute l'Europe. On écouta, avec une admiration mêlée d'étonnement, les chants de la Grèce moderne, les chants des Serbes, les chants des Bretons, que M. de Yillemarqué réunit dans son bel ouvrage Barsas-Breu:. Dès lors, une nouvelle tâche se posa à l'historien littéraire :
étudier la poésie du peuple à côté decelle des grands esprits et trouver leurs rapports.
Cette étude est en effet de la plus haute importance pour l'intellio-ence de la vraie poésie et pour son rôle dans la vie humaine, pour son présent, comme pour son avenir. On veut aujourd'hui que toutes les questions se résolvent d'elles-mêmes par l'histoire. Plus de théorie sans la contre-épreuve (le l'expérience, plus d'expérience qui ne serve à la théorie. Ici l'histoire vient compléter l'esthétique, et, loin de donner tort à l'idéal, le peuple, dans sa poésie, lui donne raison sans le savoir. Car il sait faire jaillir l'idéal vivant de toutes les situations et de toutes les émotions de la vie. L'homme le plus simple, quand il arrive à la conscience de sa liberté, de son droit d'individu, éprouve, sous le coup des sensations fortes, le besoin de se représenter, de chanter et d'idéaliser sa vie pour en savourer l'essence. La poésie n'est donc pas autre chose que l'essence de la vie clairement et fortement exprimée. Elle ne peut nous donner que ce qui se passe en nous et dans les autres. Mais la réalité est toujours obscure, fragmentaire. La vraie poésie débrouille, éclaire, achève. Elle saisit partout l'origine des sentiments, des passions et des destinées particulières, les incarne dans des êtres vivants, les isole de ce qui pourrait gêner leur développement, les renforce, les pousse à l'extrême et les transporte ainsi dans une région supérieure sous l'éclair de l'imagination. Mais ce qu'elle donne n'est que ce que nous sommes ou ce que nous pourrons être, c'est la nature refondue par l'esprit, mais qui ne cesse pas d'être la nature.
La poésie est donc un besoin universel et profondément humain. Le «Tand poète possède, dans une forte mesure, une faculté qui existe chez tout le monde à des degrés très divers. L'intelligence de la poésie populaire lelui a prouvé et qu'il s'enréjouisse. Car, s'il ne se croit plus l'inspiré des dieux, ;i se sent d'autant plus frère de tous les hommes ; frère, parce que ceux-ci veulent chanter comme lui, frère, parce qu'il doit les élever à une plus haute conscience d'eux-mêmes et de l'humanité, en leur faisant comprendre que l'homme aspire au juste, au beau et au vrai par la seule force de son être. Ainsi comprise, la poésie n'est plus un don d'en haut, mais l'elfort éternel, instinctif ou voulu de tous vers la beauté ; inexting^uible symphonie qui, chez le grand poète, éclate en un chant triomphal.
C'est pour cela qu'elle vit dans le cœur de l'humanité comme larelig'ion ; mais elle s'en disting-ue. Elle reg^arde la terre et non pas le ciel. Elle considère moins l'homme dans son effrayante contradiction avec l'infini que dans les mille situations où son sort le jette ; elle n'essaie pas de résoudre le problème de l'univers comme la philosophie et la relii^ion, mais le problème de la vie, qui se pose toujours en nouveaux termes. Elle ne se fonde pas sur le vain rêve d'une félicité parfaite qui serait la mort, mais sur la sympathie, sur le besoin qu'ont les hommes de s'épanouir les uns dans les autres; elle suppose l'égalité. Et, lorsque la conscience pure de l'idéal se joint à ce sentiment de la fraternité humaine, pourquoi la poésie ne pourrait-elle devenir une relig-ion, puisque toute religion n'est qu'un beau poème sur l'éternité?
Telles sont les pensées que réveille le spectacle de la poésie populaire en grand. Il doit faire plus et nous faire entrer dans ses profondeurs. La poésie étant chose sérieuse et nécessaire à l'homme, c'est là qu'il faut en étudier le jet primitif et original ; rien ne peut faire pénétrer plus avant dans sa nature. Le poète trouve dans son enthousiasme la foi à sa mission et n'en veut pas d'autre preuve, je le sais, mais il peut chercher ici les moyens de la mieux remplir. Car la poésie du peuple est la moins faclice et la plus puissante, quelquefois la plus belle. Montaigne, l'un des rares écrivains qui sut se maintenir en dehors du courant de la mode, qui eut le couras^e d'être lui tout cru et lui seul, l'avait déjà pressenti. « La poésie populaire, dit-il, et purement naturelle, a des naïfvetez et grâces par où elle se compare à la principale beauté de la poésie parfaicte selon Fart ; comme il se voit es villanelles de Goscoigne, et aux chansons qu'on nous raporte des nations qui n'ont cognoissance d'aucune science n'y mesmes d'escriture. La poésie médiocre qui s'arrête entre deus est desdeignée, sans honeur et sans prix. »
Si c'est déjà une bonne fortune que d'entendre par hasard l'une de ces chansons à la campagne, c'en est une plus grande encore pour l'historien, le psychologue et l'ami du beau que de rencontrer toute une littérature de ce genre d'une inépuisable richesse. La chanson populaire en Allemagne est un vrai trésor. Grâce aux nombreux et consciencieux recueils qu'en ont faits des hommes à la fois poètes et savants, on peut remonter à son origine au quatorzième siècle, la suivre dans sa floraison
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au quinzième et [au seizième, dans sa décadence pendant la guerre de Trente ans, dans sa renaissance féconde au dix-huitième siècle et l'accompag-ner jusqu'à nos jours. Ce n'est pas un peuple vague, une masse confuse, un fantôme d'abstraction, c'est un peuple vivant avec ses types innombrables qui ressuscite devant nous ; et chacun nous chante ses aventures, ses peines et ses espérances. Jetonsnous dans cette foule, écoutons un instant les voix du passé, qui sont quelquefois celles de l'avenir. Il ne s'ao-it pas ici d'une épopée héroïque et populaire comme les Nibelung-en, inspirée par de grands événements historiques, où une nation dépose sa pensée collective, mais d'oeuvres lyriques très individuelles, très variées, où des enfants de la nature ont répandu le trop-plein de la sève riche qui débordait en jets de musique et de poésie de leurs âmes jeunes et vierg-es. D'un côté, ces voix vibrantes des montag-nes et des forêts, ces hardies chansons de guerre, ces douces mélodies d'amour et de tristesse feront revivre à nos yeux tout un peuple naissant, dans sa naïveté primesautière ; de l'autre, elles nous amèneront, par maint sentier perdu, aux sources profondes du vrai lyrisme g'ermanique,qui s'épanche dans la suite des temps en mille joyeux ruisseaux et se déroule en fleuves si majestueux.
Il a tenu sa forte épée
Celui qui fit ce chant, Sa moisson fut bien moissonnée Dans le fer et le sang.
Il brandit l'épée et la vielle, Gai vielleur, bon soldat,
Il plait au seigneur, à la belle, Au danseur, au prélat.
Veit Wfber (siV siècle) .
La poésie populaire chez les Celtes et les Germains. — Culte des Français pour la poésie officielle, des Germains pour la poésie libre et spontanée. — L'épopée païenne en Germanie. — Le christianisme étoufîe la vieille poésie populaire. — Lutte entre le christianisme et le génie germanique. — Le réveil du peuple et les guerres des Suisses. — Chants sur la bataille de Sempach et de Morat. — >»aissance du Lied moderne ; il jaillit du sentiment de la liberté. — Son épanouissement au quinzième et au seizième siècle. — Son auteur, c'est le peuple tout entier.
Les Gaulois eurent de tout temps un penchant irrésistible pour la poésie officielle. Les récits des historiens romains et les plus vieux fragments de la littérature bardique nous montrent le coUèg^e des druides en possession de la religion, de la science et de la poésie. Dans les temps primitifs, hors de l'en-
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ceinte inabordable où les vieux druides, blanchis dans l'étude des plantes divines, des révolutions célestes et des trois cercles de l'existence, enseis^naient à leurs disciples les secrets du ciel et de la terre, personne n'osait toucher à la harpe sacrée, ni chanter les exploits des dieux. Quand, par l'avènement du christianisme, les bardes perdirent leur prestio-e relis:ieux, ils n'en restèrent pas moins une caste privilés:iée, forte de ses traditions et jalouse de son autorité. Il faut voir de quelle colère un barde breton du sixième siècle s'emporte contre les poètes ambulants qui commençaient à lui faire concurrence. <( Les Kler (écoliers-poètes) ! s'écriet-il, les vicieuses coutumes poétiques, ils les suivent: les mélodies sans art, ils les vantent; la gloire d'insipides héros, ils ne cessent d'en forger; les commandements de Dieu, ils les violent; les femmes mariées, ils les tlatlent dans leurs chansons perfides, ils les séduisent par de tendres paroles;... de misérables gueux forment leur société, etc. K.. » Bien souvent les Français ont confirmé l'analhème du vieux Taliésin contre la poésie populaire. Le besoin d'autorité se dément rarement dans l'histoire de notre littérature. Inné à la race gauloise, il est corroboré par la tradition latine, soigneusement entretenue par l'Eglise catholique. Qu'il reconnaisse une Sorbonne, une académie ou un chef d'école, c'est toujours lui, c'est toujours l'esprit d'autorité qui réclame un tribunal souverain pour décerner des récompenses et pour proscrire. Un esprit tout opposé éclate dès les temps les