I. Villemarquc, Darsas-Brcic , I. Introduction
plus reculés dans la race germanique. L'individu s'y pose plus carrément et s'incpiiète moins de son voisin. Là, point de prêtres qui détiennent la relig'ion, point de bardes qui jouissent du monopole de la poésie. La religion appartient à tout le monde, la poésie est le besoin et le droit de chacun. Chez les Germains comme chez les Anglo-Saxons, le chant volait de bouche en bouche, au gré du souffle populaire. Dans la salle des chefs, au festin de victoire, à la lueur des flambeaux et des armes, était poète qui voulait et gloire à l'inspiré du jour. A la cour des rois, la harpe passait de main en main comme la coupe d'hydromel. Les rois euxmêmes ne dédaignaient pas le chant. Dans le poème de Beowulf, le roi des Danois Hrodgar saisit la harpe et célèbre les actions de ses aïeux.
Dans Gudrun, Hettel, roi des Frisons, charge Hôrant et deux autres de ses amis d'aller ravir au delà des mers la belle Hilde, la fille du sauvage Hâgen. Ce n'est pas par la force qu'on s'empare de la belle vierge, c'est par le chant merveilleux de Hôrant qu'elle est émue, séduite et attirée sur le vaisseau des ravisseurs, qui part à toutes voiles avec sa proie. Aussi, quel chant irrésistible ! Quand Hôrant élève sa voix, c'est une musique douce d'abord, puis de plus en plus éclatante, c'est un enchantement délicieux qui épanouit le cœur des hommes et saisit peu à peu toute la nature.
« Comme la nuit touchait à sa fin et que le jour commençait à poindre, — Hôrant se mit à chanter; et tout à l'entour dans les feuillages — les oiseaux se turent devant sa douce mélodie. — Les hommes endormis se levèrent en sursaut.
54 HISTOIRE DU LIKD
(( Belle et pure résonnait sa voix, toujours plus puissante elle montait dans les airs; — Hàg-en luimême l'entendit et sa femme assise auprès de lui; — tous deux sortirent de leur chambre et montèrent à la tour. Le chanteur était bien avisé; car l'entendait la jeune reine.
(( La fille du sauvag-e Hâg-en et ses jeunes servantes — immobiles. prêtaient l'oreille à cette voix, et les oiseaux — oubliaient de gazouiller dans la cour du château — et plus d'un héros s'étonnait, tant il était beau le chant du Danois *. »
Hôrant est le type le plus vivant du roi chanteur que nous ait laissé la vieille poésie germanique. Il nous fait deviner tout ce que le chant avait d'insinuante mag-ie pour ces peuplades barbares. A côté des rois, les simples guerriers jouaient de la harpe et de la viole (sorte de violon rustique), témoin le Volker des Nibelungen, qui berce ses compagnons fatigués avec les chants de la patrie lointaine. Tout chanteur, tout poète est le bienvenu, d'où qu'il vienne, pourvu qu'il charme ou qu'il émeuve. Tandis que les Gaulois, compagnons de Vindex, s'élancent au combat, au chant des bardes, les Germains, avant la bataille, entonnent en chœur leurs hymnes sauvasses. Est-ce à dire qu'ils n'eurent point de chanteurs de profession? Loin de là; mais jamais ceux-ci ne formèrent une caste, jamais ils ne jouirent d'aucun privilège; jamais ils n'exercèrent une autorité tyrannique. Liberté complète d'inspiration, voilà le besoin qui s'accuse fortement chez les premiers Germains, qui finit par triompher