TROUVÉE
Dans la forêt profonde J'allais tout à loisir, Ne cherchant rien an monde, Au gré de mon désir.
Je vis debout à l'ombre Fleurette éclose au jour.
Ses beaux yeux d'un bleu sombre, Deux étoiles d'amour.
J'étends la main vers elle ; La fleur dit à ravir :
Quoi ! je suis jeune et belle £t je devrais mourir !
Je sortis la fleurette Du sol bien doucement, Et portai la pauvrette Dans mon jardin charmant.
J'y plantai la mignonne Dans un endroit chéri ; Toujours elle bourgeonne, Toujoan çlle fleurit.
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Ne dirait-on pas une chanson populaire? Elle en a le symbolisme discret. Le peuple n'aime pas à déflorer ses sentiments; plus ils ont de prix à ses yeux plus il les voile, et c'est par l'instinct du cœur que Goethe parle sa langue en ses heures d'intime expansion. Se sentir en harmonie avec les simples est une des joies les plus pures pour un grand esprit.
Jusqu'à l'âge le plus avancé il ne perdit pas ce don. Sans doute il fit vibrer successivement toutes les cordes de la lyre antique et moderne, il fut l'émule de Pindare, de Catulle et de Hafiz. Mais était'il fortement ébranlé, aussitôt il revenait au Lied. Il avait 79 ans quand mourut le grand duc Charles-Auguste, son ami dejeunesse, avec lequel il avait vécu dans une constante intimité. Ce fut un coup violent pour l'infatigable et indomptable vieillard. Use retirafà la campagne dans une solitude complète. Dans les trois strophes qu'il écrivit sous le coup de cette mort, on peut lir-e l'énergie de sa douleur et la majesté de sa résignation. Cette courte poésie est intitulée : A la pleine lune qui se levait. En réalité elle s'adresse à l'ami qu'il venait de perdre :
Veux-tu t'en aller si viteP Tu brillais si près de moi !
Tu te caohes, tu me quittes, iCjQ T<Hlà bien loin de toi.
Mais tu sens que je sais triste ; Tu reviens, bel astre d'or !
Tu me dis : Ne sois pas triste, Loin de toi je t'aime encor.
Monte donc ! suis ta carrière, Monte et brille fièrement !
Souffre, ô mon cœur solitaire; Splendïde est le firmament.
Le poète resté longtemps sans voix, croit retrouver l'image de Tami dans Tastre magnifique qui monte lentement au ciel. Soudain le disque brillant disparaît derrière de sombres nuages. Une douleur poignante s empare du vieillard, car cette éclipse subite lui rappelle ladieu irrévocable. Mais voici que l'astre bien-aimé reparaît comme une étoile au bord de la nuée; c'est ainsi que l'ami à jamais perdu reparaît dans le souvenir; il grandit, il se transfigure et brille désormais d'une lumière immaculée. Le poète salue avec des larmes de joie cette résurrection idéale et impose silence à sa douleur devant la splendeur du firmament. Que la forme est simple, que la pensée est vaste ! ''
Il y a encore dans l'œuvre lyrique de Goethe un groupe de chefs-d'œuvre qui sont étroitement liés à la poésie populaire ; je veux parler de ses ballades. Avant lui Bûrger eut la gloire de reprendre la ballade des lèvres du peuple. Sa
Léonore et son Chasseur sauvage firent époque dans l'histoire de la poésie allemande. Et ce n'est pas un caprice romantique qui ramenait le monde à ces fictions, mais l'intuition vive de leur poésie exquise et de leur forme dramatique. Dans le Lied, le chanteur populaire donnait un libre cours à ses propres sentiments; dans la ballade, il appelait l'attention de son auditoire sur un événement extraordinaire, saisissant, digne d'horreur ou d'admiration, en cherchant à lui communiquer le sentiment que lui inspirait cette histoire; et pour cela il fallait un récit coloré, bref, entraînant. La ballade est, comme le Lied, une forme poétique primitive qui a sa raison d'être dans la vie et dans la nature humaine. Ce sont les joyeuses veillées du peuple qui l'ont fait naître. Elles tirent leur puissance du sentiment commun de terreur religieuse, d'attendrissement, d'enthousiasme passionné, qui anime l'auditoire et dont le poète se fait l'interprète. Chez le peuple cet auditoire était une chambre de fileuses ou une joyeuse compagnie de buveurs. Pour les nouveaux portes c'était toute une nation. La ballade avait donc plus que jamais sa raison d'être. Reprise par les lyriques du dix-huitième et du dix-neuvième siècle, elle s'agrandit, se transfigura et reprit sur les âmes son magique empire, comme la Nixe enchanteresse qui, du fond de son lac, attire les
S9& HISTOIRK DU LIED.
enfants des hommes, en jouant sur sa harpe séductrice.
Bûrger, le premier restaurateur de la ballade, aborda surtout le genre de la légende fantastique et y fit merveille, mais il n'atteignit pas la simplicité touchante de ses modèles. Ce triomphe était réservé à Goethe. Ses ballades ont le charme insinuant d'une pensée profonde, sous la forme d'un récit naïf et vivant. Quel monde plein de vie et de mouvement ! Ballades enjouées et humoristiques, fleurs de sentiment et fleurs de sagesse, ballades merveilleuses et philosophiques, tout s'y trouve. La Fleurette merveilleuse est toute une idylle; le Retour du comte exilé est tout un drame; le Roi des aulnes que tout le monde connaît par la composition de Schubert, surpasse en terreur et en magie, les plus fantastiques créations du peuple ; la Fiancée de Corinthe^ le Dieu et la bayadère s'élèvent en jouant, à une haute philosophie. Je ne citerai que trois ballades, de genres différents, où Goethe développe et ennoblit la ballade populaire.
Nous avons vu que le peuple aime beaucoup la symbolique des fleurs. La richesse infinie des formes et des couleurs dans le monde végétal révèle à l'homme primitif la richesse infinie du monde intérieur qui pousse, verdoie et fleurit dans son sein. De là le plaisir qu'il y prend* On sait que Goethe était bon jardinier et botaj^ste
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passionné. La demi-science éloigne de la poésie par son pédantisme , la vraie science au contraire découvre sans cesse des mondes de poésie nouvelle, parce quelle nous montre partout l'individualité et la vie- débordante dans la grande harmonie de l'univers. La science élargit la poésie de Goethe de tout son infini. Le grand naturaliste, le chercheur de la plante primitive, était aussi l'aimable et profond poète des fleurs. Il savait les faire parler mieux que personne; car il les connaissait et les aimait comme des êtres vivants. Témoin la ravissante Violette :
Sur la prairie était une fleurette Qui se cachait fort humblement.
C'était la plus charmante violette !
Survint la bergère en chantant, D'un pas léger, d'un cœur content.
Là-bas, là-bas.
Par la prairie en fredonnant.
Las! dit la fleur, pourquoi ne suis-je La reine des prés un instant P Ah ! rien qu'un seul instant, vous dis-je. Qu'elle daignât me cueillir de sa main Et me presser mourante sur son sein.
Bien qu'un instant, Rien qu'un quart d'heure seulement !
Las ! qu'advint-il P Vint la fillette Et ne vit pas la violette.
Elle écrasa la pauvre fleur, Qui tombe et dit en expirant :
Et si je meurs, je meurs pourtant
Pour toi, pour toi.
Et sous tes pieds en t'adorant !
Peut-on exprimer avec une grâce plus persuasive le dévoûment souriant, la félicité du sacrifice complet pour l'être aimé ! Mozart a trouvé pour ce Lied une de ses mélodies divinement touchantes. Il faut l'entendre chanter par une belle voix de femme. Alors seulement il vit de sa vie immortelle.
La ballade merveilleuse a un autre genre d attrait. Le peuple a incarné dans les divinités des eaux et des forêts les sensations les plus étranges, les, plus indescriptibles que lui cause la nature. Une forêt de bouleaux au clair de lune se change pour lui en une ronde d'elfes, les voix du torrent en rires d ondines, un lac sauvage en un roi des nixes. Ces divinités de la mythologie moderne nous attirent avec une puissance invincible, comme celles de la mythologie antique. On les croit mortes depuis longtemps.
Mais Pan tout bas s'en moque et la sirène en rit (1).
Qu un grand poète les évoque et les voilà
il) Sainte-Beuve.
qui reparaissent dans leur radieuse immortalité: écoutez, par exemple, le Pêcheur de Goethe :
Le flot mugit, le flot murmure.
Au bord rêve un pêcheur, Les yeux perdus dans Tonde pure ;
Le frais lui monte au cœur.
Il guette, il guette ; et l'onde chante.
Se gonfle, — et de ses flancs Sort une femme ruisselante.
Aux blonds cheveux roulants.
Ce fut un chant, un doux murmure
De sa bouche à son cœur :
Pourquoi remplir mon onde pure
De mort et de douleur P Chez moi la vie est plus heureuse,
Viens, descends dans mes bras.
Viens baiser mon onde amoureuse.
Viens et tu guériras.
Vois- tu, le chaud soleil se mire
Dans mon suave azur, La lune à mon cristal aspire,
Y baigne son front pur.
C'est tout mon ciel bleu qui t'appelle
Dans son sein transparent.
Vois, dans ma rosée éternelle.
Sourit ton front charmant !
Le flot mugit, le flot s'élève.
Lui baise le pied nu.
Son cœur se gonfle et se soulève
Comme au plus doux salut.
Ce fat un dhant, un long sourire...
Il tressaille éperdu !...
U cède... il tombe... eUe l'attire
Et nul ne Ta revu.
Qu'est-ce qui nous captive dans cette ballade ? Est-ce seulement l'étrange fascination que nous ressentons en face de l'eau? Est-ce encore la séduction du chant, la plus puissante des séductions, qui s'insinue dans nos sens troublés? Est-ce la fascination éternelle de l'homme par la femme, qui nous enlace et nous enveloppe dans sa voluptueuse étreinte? Est-ce l'attrait de l'infini qui engloutit l'homme dans son gouflFre séducteur? Je ne sais. C'est tout cela peut-être, ou plus encore. Il y a dans toute création, vraiment poétique, un secret insaisissable qui se dérobe à l'analyse, mais qui s'impose au sentiment et que l'amour seul sonde dans toute sa profondeur.
Terminons par une ballade chevaleresque où l'idée ressort nettement d'un dialogue vif et mouvementé.