‹ Histoire du lied; ou, La ehanson populaire en Allemagne, avee une centaine de traductions en vers et sept mélodiesChapitre 8 sur 26 · CHANSON POPULAIRE · texte numérisé non relu

CHANSON POPULAIRE

Los amours du compagnon. — La pauvre fille séduite. — Le page et la fille du comte. — Les amours malheureux. — La vengeance. — Triomphe de Tamour dans la mort.

Les chansons d aventure nous ont raconté les luttes extérieures du peuple. Nous Tavons trouvé aux prises avec les nécessités de la vie, en proie aux hasards de la fortune. Sous ces chocs violents on a pu voir éclater des passions, saillir des caractères, mais le fond de son être ne s'est pas encore révélé. C'est dans ses chants d'amour que le peuple s'épanouit tout entier, se donne sans réserve. L'âme émue par une autre âme se reconnaît, se contemple dans un recueillement religieux et subitement se concentre sur elle-même. Tout à l'heure elle n'était qu'un

jouet fatal du monde extérieur, reflétant la nature changeante comme un lac reflète les nuages du ciel. Voici que, soudain, elle se trouve seule, libre, infinie. Le monde est oublié ; ou s'il existe encore c'est comme un miroir de sa beauté. Les êtres de la création ne sont plus que les symboles de ses secrètes pensées ; étoiles et fleurs que la riche parure de ses tristesses et de ses joies, orages et chants d oiseaux que les échos sonores de ses colères et de ses attendrissements. Reine de la nature, elle la refait à son image, la cdlore de ses émotions, la remplit de sa vie intense et se trahit ainsi dans ce qu elle a de plus intime.

On a remarqué que chaque nation avait ulie note dominante dans ses chants d amour, qui est comme la marque de son tempérament. Dans les chansons lithuaniennes d'une douceur et d'une mélancolie si pénétrantes, c'est l'amour discret et douloureux de la jeune fille qui s'exhale comme un soupir à demi étouffe dans la solitude; chez les Serbes c'est plutôt la perse vé- . rance ingénieuse, l'art caressant de la femme qui triomphe de la rudesse et de la barbarie de l'homme; en Italie et en Espagne ce sont les sérénades voluptueuses qui invitent au plaisir facile et mystérieux; en France c'est l'amourette légère, goguenarde, narquoise où très souvent le galant et la payse jouent au plus fin ; en

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Allemagne c'est l'amour sentimental et sérieux, exclusif et indestructible, conçu comme la grande affaire de la vie.

Dès l'origine, l'amour a chez la race germanique un caractère sérieux, fatal et profond. Il semble que l'homme veuille y concentrer ses plus nobles vertus et lui donner en quelque sorte une consécration religieuse. Selon Tacite, les Germains pressentaient toute la grandeur de l'amour dans le mariage. Le cheval, la framée et le bouclier que le mari apportait en dot à la femme et qui devaient former le fond de la communauté, étaient les symboles austères de leur union indissoluble. Ils signifiaient que la femme devait partager les travaux et les périls du mari, que sa loi était de souffrir et d'oser avec lui. Ces barbares, ivres de guerre, voyaient déjà dans l'union de l'homme et de la femme un pacte sacré. Plus tard la chevalerie vint ajouter sa fleur de tendresse et de poésie au respect de la femme inné à cette race. L'amour y devint .cet éclair inattendu et inévitable qui entre dans l'âme vierge du héros pour y allumer un feu et une lumière inextinguibles. Déjà Sigfrid, en apercevant Krimhild, qui sort de son palais comme la lune des sombres nuages, se dit : « Pourrai-je l'obtenir jamais? Mais non, c'est un rêve insensé. Et pourtant, si je devais la quitter, j'aimerais mieux mourir de suite. » Dans une

vieille légende, le fils d'un roi aperçoit le portrait dune femme. Frappé au cœur il s'évanouit, tombe malade et languit jusqu'à ce que son père ait trouvé la jeune fille dont l'image l'a blessé d'amour. Ce grand sérieux, cette passion profonde dans l'innocence même, reparait dans les chants d'amour du peuple. Ce n'est pas qu'on n'y rencontre cà et là une strophe ironique ou frivole, quelque franche joyeuseté sur un sot éconduit ou une coquette mystifiée. Mais ce ne sont là que des boutades ; leur thème favori, c'est l'amour sincère qui absorbe l'être entier, qui régénère ou tue. Ces paysans, ces compa- • gnons et ces pauvres filles dont les lèvres ont trouvé ces accents dans le délire du désespoir ou de la félicité, n'eurent alors ni vanité puérile, ni souci de la mode, ni vain désir d'immortalité. Comme le vrai poète, ils ont chanté parce que leur cœur débordait. Écoutez leurs chants et leur vie ressuscitera devant vous. Le compagnon, la pauvre fille. séduite, les amants malheureux, tous vous conteront leur histoire. On ne peut s'égarer dans cette forêt de chansons, sans y être poursuivi et troublé par mille voix humaines, comme Tanerède dans la forêt enchantée où de chaque arbre s'échappaient des soupirs, des rires ou des gémisseinents. Prêtons un instant l'oreille à c6s voix charmeresses qui sortent d'un monde évanoui et qui racontent

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par cris de joie ou par sanglots des histoires bien simples, bien vieilles et pourtant éternelles : l'antique épopée et l'antique tragédie de l'amour.

N'avez-vous jamais traversé en Allemagne une de ces vieilles petites villes moitié villages, paisiblement couchées entre deux collines parmi les prairies et les vergers? L'industrie moderne n'y fleurit pas, rien n'a changé la face patriarcale des vieilles maisons ; cà et là un pignon rustique surplombe curieusement la rue, une vieille madone peinte rêve dans sa niche, le clocher de l'église menace ruine, le cadran du Rathhaus retarde d'une heure, et l'on ne serait pas surpris d'apercevoir dans la vieille tour crénelée qui surmonte la porte du mur d'enceinte, l'antique veilleur de nuit qui jadis endormait les paisibles habitants de sa trompe mélancolique et de son chant monotone. Dans ces rues tranquilles, devant ces fenêtres à carreaux et ces petites boutiques on se souvient de l'artisan du seizième siècle, ses refrains reviennent chanter dans votre mémoire et l'on se prend à refaire en songe l'histoire de ses simples amours.

N'était-ce point dans une de ces boutiques basses, que, robuste compagnon, il travaillait du matin au soir sans penser à autre chose qu'au prochain jour de fête et de liberté? N'est-ce point à cette fenêtre encadrée de vigne sauvage

qu'il aperçut pour la première fois la tête blonde de la bien-aimée penchée sur le fuseau ? N est-ce point à cette fontaine, devant ce même filet d'eau cristalline dont le gazouillement familier invite à la causerie, qu'il lui adressa pour la première fois la parole en lui aidant à replacer le seau sur sa tête? Combien de fois, le dimanche, la vit-il se promener sur ces prairies, sous ces vergers avec ses deux compagnes de jeii sans oser les aborder? Les deux amies rieuses et malignes l'agaçaient d'un mot narquois. Mais celle du milieu marchait les yeux baissés sur la fleur étoilée qu'elle tournait dans sa main. Au passage du compagnon elle levait les yeux sur lui pour les rebaisser bien vite, rougissait et riait pour cacher sa rougeur à ses amies. Puis les folâtres allaient s'asseoir dans l'herbe sous les pommiers, et leurs longs éclats de rire désespéraient le pauvre compagnon. Il battait la campagne jusqu'au soir et songeait aux trois filfes, à la blonde surtout, aux longs cils dor baissés sur ses yeux d'un bleu sombre. Il fredonnait alors tous les vieux refrains d'amour qu'il savait par cœur, et sans s'en douter en trouvait de nouveaux :

. La colline aux amours A trois vertes tourelles, D'où sortent tous les jours TroLs belles demoiselles.

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« La première est Lîson

Et l'autre est son amie, La troisième est sans nom Et ce sera ma mie ! (1)

Elle sera son amie ! il le chante, mais il ne le croit pas. Et cependant sa vie obscure sest éclaircie tout à coup d un rayon de soleil. Jusqu à ce jour il n'avait pas de coin de terre à lui, et maintenant c'est comme si cette maison lui appartenait. Quel royaume pour lui que ce jardin où il n'ose pénétrer, quel paradis que cette fenêtre où sa tête lui est apparue! Il craint parfois qu'un roi ne la lui enlève, car il la trouve belle comme une impératrice. Mais alors il la voit traverser le pré, une cruche à la main, si simple et si modeste qu'il reprend courage.

Fillette passe les prés verts Portant chemise fine et blanche.

Et le soleil luit à travers Quand, puisant l'onde, elle se penche.

Si j'étais le joyeux soleil Je glisserais sous la ramée.

Et d'un rayon chaud et vermeil J'entourerais la bien- aimée. (2)

Il a trouvé en elle la source de toute joie, et

(1) Simrock, pag. 259.

(2) Wunderhorn, I, pag. 78.

quand il la voit dans ses rêves, c'est au bord d une fontaine de Jouvence éternelle.

Un frais ruisseau coule et murmure

A ux pieds de mes amours ; Qui s'abreuve à son onde pure

Est jeune pour toujours.

O frais ruisseau, je t'aime! arrose

Et ravive mon cœur !

Mais si j'avais sa bouche rose

J'y boirais le bonheur ! (1)

Derrière la maison, la belle a son jardin entouré d une haie vive. Il est bien connu des amoureux et s'appelle dans leurs chansons le jardin des roses. Bienheureux qui en tiendrait la clef, car c'est le sanctuaire de la jeune fille. Mais elle est bien gardée et la porte est toujours fermée à double tour. Cependant le compagnon erre souvent autour de la haie. Un jour il voit la jeune fille debout au milieu de ses fleurs, elle tresse au soleil les nattes de ses cheveux jaune d'or et chante à mi-voix une douce chanson. Mésanges et chardonnerets à l'envi lui font écho dans les branches. Cejour-là la petite porte est entrouverte. Les oiseaux chantent si passionnément et la voix de la bien-aimée est si douce qu'il ne peut se retenir, s'élance dans le jardin et tombe à genoux devant elle. Elle

(1) Uhland, I, pag. 73.

pousse un cri ; effrayée, toute rougissante et ne sachant que dire, elle lui reproche d écraser les plus belles fleurs de son jardin, puis le supplie de partir, car la mère pourrait les surprendre. Confus, il s'éloigne, mais avant de sortir il se retourne encore une fois. Elle le salue et d'un signe de tête lui dit au revoir.

Le mai, ]e beau mai est arrivé. C'est le mois où le peuple oublie ses peines pour rajeunir avec l'herbe qui repousse et la forêt qui reverdit. C'est la saison fortunée des amants. Aussi, comme ils l'attendent et la saluent. Dès les temps les plus anciens, chevaliers et paysans se disputent la découverte du printemps. Le bourgeonnement du prunier sauvage l'annonce et la première violette est le signal de son arrivée. Nithart déjà raconte qu'un chevalier qui avait vu la première violette court l'annoncer à la duchesse de Bavière. Celle-ci sort avec des joueurs de flûte et de violon pour souhaiter la bienvenue à l'été. Mais dans l'intervalle un paysan l'a cueillie, l'apporte en triomphe au préau, l'attache à une branche verte et s'écrie : Réjouissez-vous, j'ai trouvé l'été ! Et tout le village de pousser des cris d'allégresse et de faire la ronde autour.

Dès lors on ne songe plus qu'à la danse. Au premier beau jour les jeunes filles sortent deux à deux de la ville, en robe de fête et s'avancent

en longue file vers la lisière de la forêt. La première en robe blanche porte un jeune peuplier verdissant* c'est le mai. A sa cime flexible et gracieuse est attaché un long voile blanc semé de paillettes d'argent qui miroitent au soleil et garni de rubans multicolores qui flottent à la brise. De sa bouche rouge comme une fraise la belle chante une gaie chanson :

Le couoou de sa voix Enchante tont le monde.

Au bois, au bois, au bois Nouons, nouons la ronde !

Ainsi le cortège arrive solennellement au vieux tilleul, à l'arbre de mille ans qui a vu maintes générations tournoyer autour de son large tronc et qui n'a refusé à aucune son verdoyant abri. Les branches vénérables s'étendent paternellement sur la ronde des jeunes filles et le patriarche de la forêt semble les bénir de sa pluie odorante, comme si les pas pressés des vierges joyeuses faisaient monter la sève plus puissamment à ses antiques rameaux. La première porte au sein un immense bouquet et chante :

Je sors de la fontaine de Jouvence.

J'ai mon bouquet ! j'ai mon bouquet !

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Et les autres répondent :

Où donc est la fontaine de Jouvence?

Fleuris, bouquet ! fleuiis, bouquet !

Et la chanteuse passe son bouquet à sa voisine qui continue le chant, et la ronde tourne de plus belle.

Mais voici que les danseuses sont brusquement interrompues par les danseurs qui viennent d'un autre côté. Celui qui marche en avant, le plus grand et le plus vigoureux porte fièrement une sorte de thyrse fleuri. C'est le sceptre du danseur en chef. Grande cérémonie ; chaque danseur entre dans la ronde pour choisir sa belle de mai. Il présente à une jeune fllJe une couronne de fleurs ; si elle l'accepte le couple est solennellement proclamé par le chœur, sinon le malheureux est forcé de recommencer après avoir dansé seul au milieu du cercle avec une couronne de paille sur la tête. Quand il ne reste plus de jeunes filles, la danse commence au son du violon et de la flûte. Grave d'abord, elle s'anime de plus en plus. Les robes flottent, les couronnes s'effeuillent, les chevelures se déroulent au vent. Les musiciens eux-mêmes sont entraînés par la fureur dithyrambique, l'archet fougueux bondit sur les cordes, la flûte en délire tourbillonne en folles roulades, les

musiciens ne se contentent plus de jouer, ils chantent :

La danse court, la danse est haute % Yive la danse, ohé !

Ah! criez tous, danseurs joyeux :

Vive ma belle, ohé !

La danse court, la corde saute, Mon cœur saute avec elle en deux !

Vive la danse, ohé !

Cette danse que le peuple nomme la bondissante, Springeltanz, agissait de tout temps sur les jeunes filles avec une puissance irrésistible. A ses accents elles perdent la tête et s'y précipitent. Une seule note entendue de loin et le charme est jeté. Il suffit même de jouer une mesure de lair magique sous leurs fenêtres pour qu elles descendent aussitôt.

Le chevalier Nithart, célèbre poète du treizième siècle, le savait déjà. Au printemps il jouait un air séducteur sous la fenêtre d'une jolie paysanne. La jeune fille l'entend; son cœur bondit de joie au devant du chevalier, elle veut courir à la danse avec lui. La mère a beau le lui défendre, elle a beau refuser les habits de fête et fermer l'armoire à clef, la fille la force, prend sa plus belle robe et s'élance vers le tilleul au bras du chevalier. La mère elle-même est saisie du démon de la danse, elle prend son vol comme

un oiseau et se jette dans le tourbillon. L'hiver a beau faire, il faut qu il prenne la fuite, que les bourgeons sortent, que la vieillesse rajeunisse, que la mort devienne la ^ie et que l'amour triomphe.

Le pauvre compagnon sans doute ne fait pas aussi cavalièrement la conquête de sa belle de mai, et d'ailleurs la blonde aux yeux bleus et aux cils d'or est plus modeste et plus réservée que la rustique maîtresse du fringant chevalier. La pensive va seule à la danse, un nuage sur le front, un souci au fond du cœur.

Fillette se leva matin,

Rêvant d'amour.

D'un pas léger et clandestin,

Du vert bois fait le tour.

On danse dans l'herbe «t le thym, Et dans Tombre on la voit reluire, Tremblante étoile du matin, Qui monte au ciel et veut sourire Avant le jour.

Comment le compagnon ne serait-il pas attiré à la fête du tilleul par la même force mystérieuse? et comment n'y trouverait-il pas errante à l'écart la fille aux tresses d'or? Comment leurs mains se sont-elles rencontrées, combien de temps leurs regards sont-ils restés confondus? 0 discrètes chansons, vous ne me l'avez pas confié. Souriante et rêveuse, elle se

laisse poser sur la tête la couronne de roses et lui donne en échange son bouquet. Il a trouvé sa belle de mai, et radieuse l'emporte dans le tourbillon de la danse.-

Après la ronde fougueuse vient la cueillette des fleurs dans la forêt. Leur ivresse est au comble. Les bras étroitement enlacés, ils s'enfoncent sous les branches à travers les broussailles jusqu'à la fontaine solitaire couronnée de lierre et d'aubépine. Ils ne disent rien, mais les fleurs se chargent de parler pour eux. Car ils Connaissent tous deux leur langage mystérieux, jeu favori et ressource infinie des amants. Cette ravissante et fraîche symbolique n'a rien de commun avec les fadeurs de la galanterie moderne, car elle est sortie palpitante de vie de la longue intimité du peuple avec ]a nature. Elle défraie amplement leur conversation. Sous le riant mystère de ces couleurs se cachent les mille et mille agaceries, les confidences ardentes, les bouderies enfantines de la passion naissante. Les amants initiés 4 cette science subtile peuvent tout se dire. Là-dessus les chansons populaires ne tarissent pas. Ainsi le vert, première couleur de la terre au printemps, celle d'où sortent toutes les autres trahit dans le langage des fleurs l'espérance indécise, mais illimitée, « le vert est le commencement » disent les chants. Mais du bourgeon vert sort la

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fleur blanche et de Tespérance vague un vœu plus pressant. La branche verte veut dire seulement qu'on aime, mais le blanc muguet présenté à la belle de mai v^ut dire que c'est elle qu'on aime; et quel triomphe si elle répond par l'aubépine en fleur, chaste comme l'étoile du matin et comme elle pleine de promesses. De là jusqu'au rouge flamboyant qui annonce la passion brûlante il y a bien des degrés. Mais l'amour révèle aux plus simples un art infini ; l'amant sait prier avec des fleurs si belles et si parfumées que la blonde pensive se laisse entraîner malgré elle dans cette orgie de couleurs, de parfums et de désirs. Cependant à la rose sauvage, à la rose en feu qui la trouble et l'inquiète, son cœur sait répondre par une petite fleur d'une couleur plus douce et plus constante dont le bleu signifie : fidélité. L'amant est désarmé, leurs regards éperdus se jurent, à travers des larmes de joie, un serment irrévocable que Dieu semble entendre dans le silence de l'azur : « Meure cette fleur, dit le compagnon ému.

Meurent la fleur et l'espérance Nous sommes riches en amour !

L'amour ne moui^a pas en moi, Oh ! crois-le moi ! (1)

(ij Voir la mélodie IV, à la un du vol.

Ils n'ont que de ces cris pour exprimer leurs premiers transports, mais toute leur âme y tressaille. Éblouis, enivrés, ils vivent dans un enchantement perpétuel ; à toutes leurs palpitatations de joie répondent les efflorescences de la forêt. Quand les lèvres de la belle enfant s'épanouissent dans le rire, il croit voir tomber des roses de tous côtés et il se dit que sa bouche rit des roses. Quand ils s'embrassent, les buissons bourgeonnent, des fleurs sortent de terre, les branches s'entre-choquent et les oiseaux fout entendre de longs cris de joie. Les paroles de l'amant tombent comme des gouttes de feu dans le sein gonflé de la jeune fille quand il murmure à son oreille :

Oui, le charbon ardent coave avec moins d'ardeur, Qu'amour doux et secrçt qui brûle au fond du cœur.

Belle est la rose en feu qui s'ouvre à la lumière, Plus beaux deux jeunes cœurs s'aimant dans le mystère.

Kegarde dans mon cœur, ô fleur de pureté, Tu n'y verras qu'amour et que fidélité. (1)

Ainsi vont-ils de jour en jour, de semaine en semaine, effeuillant les fleurs de leurs couronnes tressées au fond des bois, et savourant dans le

(l) Wunderhorn, II, pag. 59.

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silence des soirées fugitives leurs chants de félicité, qui s'élèvent et s'élancent dans la nuit étoilée comme d'inséparables génies d'amour. Mais l'heure de la séparation vient couper ce long rêve comme le glas d'une cloche funèbre. Un matin le maître donne brusquement congé au compagnon. Il faut partir dans huit jours, faire son tour d'Allemagne, demander du travail chez d'autres maîtres et chercher fortune dans un monde inconnu. Le réveil est dur, mais inexorable. Aurait-il cru jamais qu'il fût possible de quitter ce coin de terre, cette maison, ce jardin, le vieux tilleul et la forêt qui tous semblaient l'aimer et qui maintenant lui disent : va-t'en! Quoi, tout est donc fini? Pour la première fois le compagnon sent la rigueur de son sort. Pour lui point de patrie, point de femme, point de foyer avant qu'il soit devenu maître à la sueur de son front. Il jure à la bienaimée de le devenir. Mais après combien d'années? il n'en sait rien. Quand pourra-t-il revenir? Peut-être jamais. Elle finira par l'oublier et par en épouser un autre. A ce mot amer du compagnon, la pauvre fille se révolte et fond en larmes. Quoi qu'il arrive ils sont unis pour toujours. Alors ce ne sont plus qu'adieux émouvants, serments exaltés. Les chants populaires modulent à Tinfini cette douloureuse volupté de l'adieu où l'amour défie la souffrance,

218 HISTOIRE DU UEB.

les obstacles, le temps, 1 éternité même pour s'affirmer plus hautement :

Oh ! donne ta main, mon amie, Donne l'adieu de l'amitié, S'il nous sépare pour la vie, Qu'il nous joigne en éternilé !

L'adieu 1 quelle douleur profonde !

Mourir c'est peu, mais se quitter !

Le temps est long, vaste est le monde, Plus vaste encor l'éternité !

Quelquefois ce sont des chants alternés qui se font écho :

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