LUI
0 rai profond, profond, ô montagnes, ô bois. Vous re?errez ma mie et plus de mille fois. Oui, vous verrez passer et repasser la belle, Mais vous en serez loin, moi seul serai près d'elle.
Le jour du départ est venu. Il faut se dire le dernier adieu. Quand c'est un soldat qui va quitter sa bonne amie, la scène prend un caractère martial et pittoresque qui couvre sa tristesse sous une fanfare entraînante.
ÉPOPÉE ET TRAGÉDIE DC l' AMOUR. S19
Trois cavaliers par la porte sortaient.
Adieu !
Gentille amie sur la rue se penchait.
Adieu !
. Puisqu'il faut nous quitter sitôt.
Vite encor jette ton anneau ! Adieu ! adieu ! adieu !
Ah ! qu'il fait mal l'adieu !
Le galop du cheval, la poussière du chemin et les cris de ses amis aident à l'étourdir. Mais le compagnon et sa bien-aimée veulent savourer cette douleur jusqu'à la lie. Ils se séparent loin du monde, au fond du bois, sous le frêne bienaimé. Que se sont-ils dit au dernier moment, comment a-t-il fait pour s'arracher des bras qui Tétreignaient, pour la laisser seule sous l'arbre et prendre le sentier fatal ? Les chants ne le racontent pas, ils disent seulement : « Là où deux amants se séparent, l'herbe dessèche et le feuillage se flétrit. »
Le compagnon suit sa route sans se retourner. Mais le soir, quand les campagnes sombres se remplissent de brume et de silence il s'aflPaisse au bord de la route et tout ce qui l'oppresse s'échappe dans un suprême adieu :
Autant d'étoiles scintillantes Brillent au grand pavillon bleu, Autant de brebis bondissantes Paissent sous le regard de Dieu,
Autant d'oiseaux sous la nuée Se bercent, ô ma bien-aimée!
Mon âme ! autant de fois adieu !
Ne dois-je plus jamais t'entendre, Te laisser pour Tétemité?
Non, je ne puis pas le comprendre Que demain j'aurai tout quitté.
Que ne suis-je mort en silence Sans avoir connu l'espérance, Bien ayant que d'avoir aimé !
Je ne sais si sur cette terre
Si pleine de maux, de douleur,
Après la lutte et la misère
Je reverrai mon seul bonheur.
Oh ! quelles vagues, quelles flammes,
Jaillissent entre nos deux âmes,
Et submergent mes yeux en pleurs !
Mais je veux souffrir en silence Pourvu que mon cœur pense à toi.
Tous les matins plein d'espérance Je dirai : Vient-elle vers moi ?
Et tous les soirs je veux me dire En me noyant dans mon délire :
Mon seul amour, oh ! songe à moi !
Non, ne crois pas que je t'oublie, Jusqu'au tombeau va mon amour.
Dusse- je après ma triste vie 'Mourir loin de toi quelque jour, Je veux dormir au cimetière Comme un enfant qu'endort sa mère.
Qui s'endort bercé par Tamour. (1)
(1) Wundeihorn, II, pag. 198.
ÉPOPÉE ET TRAGÉDIE DE L^MOUft. m
L'absence est longue, elle dure jusqu'à sept ans. Point de lettres en ce temps, point dé nouvelles. Kalouette et le rossignol sont les seuls messagers des amants et parfois l'oiseau parle de mort ou de trahison i Alors le jeune compagnon seul au milieu d'étrangers, accablé de travail et de soucis perd courage. Il voudrait oublier et ne peut pas oublier. L'image de la bien-aimée et de la forêt où ils se promenaient est là devant lui comme un paradis à jamais perdu sur la terre d'exil. Là-bas tout était tendresse, amour, félicité; ici tout n'est que haine, ironie, malédiction. A certains moments, cette image unique, persistante, le domine au point de lui faire oublier tout ce qui l'entoure. Le passé et le présent, le rêve et la vie, l'âme et la nature se confondent dans une vaste hallucination :
Dans m8h pays se berce un frêne.
Un frêne au fond des bois.
Ma mie et moi sous le grand frêne
Nous vînmes mille fois.
• Un bel oiseau dans son feuillage
Y chante tous les jours,
Ma mie et moi sous son ombrage
Nous récoutons toujours.
Dans son doux rêve il se balance
Sur le dernier rameau ; Nous le regardons en silence,
U chante de nouveau.
m HISTOIRE DU LIED.
Un accent de sa voix chérie
Un son m'est arrivé.
Ëtais-je près de toi, ma mie,
Ou n'ai -je que rêvé?
Quand je revins voir mon amie
Le frêne était coupé, Un autre était près de ma mie...
Je me suis réveillé !
Dans mon pays se berce un frêne,
J'en suis si loin, j'ai peur !...
Le vent glacé qui se déchaîne
Me déchire le cœur ! (1)
Pendant qu'il erre à l'étranger, elle attend. Sa vie se passe dans une alternative d'espérance et d'appréhension, de joie folle et d'abattement. Elle est superstitieuse, elle fait des rêves et les interprète. Une nuit elle rêve que son jardin est changé en cimetière, toutes les platesbandes sont des tombes blanches, toutes les fleurs des arbres sont à terre. Triste elle les rassemble dans une cruche d'or. Mais tout à coup la cruche s'échappe de ses mains, se brise et il en sort des perles rouge cramoisi. Mon Dieu! s'écrie-t-elle, c'est le. sang de mon ami! Une autre fois, le songe est plus riant. Elle revoit son amant comme ce jour où il entra
(i) Simrock, pag. 266.
ÉPOPÉE ET TRAGÉDIE DE L*AMOUR. ît'i
pour la première fois dans son jardin. Il s'avance vers elle par le joli chemin sablé et lui prend les deux mains, pour lui dire adieu. Elle lui demande quand il reviendra de son long voyage. Il répond : « Quand il neigera des roses rouges et quïl pleuvra du vin frais. » Puis il disparait. Aussitôt elle plante des rosiers dans son jardin. Les rosiers font un bosquet et le bosquet fait une maisonnette. Elle.s assied dessous et attend qu'il neige des roses rouges. Pendant ce temps l'ami revient avec une belle amphore de vin, il parcourt le jardin et ne voit pas la bien-aimée. Enfin il s'approche à pas lents du bosquet ; elle fait semblant de dormir . Il se penche sur elle, la cruche lui échappe et tombe sur un rosier. Elle ouvre les yeux : il neige des roses rouges, il pleut du vin frais et le bien-aimé est là. Mais, hélas! ce n'est qu'un rêve. Tout éveillée elle rêve encore. Elle demande des oracles aux fleurs et aux oiseaux. Un matin elle se dit que si l'aubépine de la forêt est encore en fleurs, l'ami est encore en vie et en grande joie. Elle y court et trouve le buisson couvert de fleurs et de boutons. La voilà radieuse pour tout un jour. Ou bien elle s^ persuade qiie si le rossignol revient demain, l'ami reviendra au mois de mai . L'oiseau ne revient pas; la voilà plongée dans les larmes.
Si la séparation est pleine de souflfrances, le
retour est d'autant plus joyeux. Le compagnon a fini par faire fortune. Il a terminé son chefd'œuvre, il a été reçu maître, il revient libre, riche de projets et d'espérance. Il s'arrête à l'auberge du village voisin pour demander des nouvelles de son amie. Il frissonne àl'idée qu'on pourrait lui dire : elle est mariée depuis longtemps. Que ferait-il alors? Tout, hormis se résigner. Mais quelle joie lorsqu'on lui dit qu'elle attend toujours le compagnon en voyage. Alors il met ses plus beaux habits et se promet de la surprendre. Il y a une ballade qui peint un de ces retours, où l'amant qui revient sur un cheval fringant met sa promise à la plus dure des épreuves.
Un tilleul à large fouillée Regarde au fond de la vallée.
Deux amoureux étaient dessous Par amour oubliant leurs peines.
— Ma mie, il faut nous séparer Car j'ai sept ans à voyager.
— Tu pars pour sept ans, mon amour f J'attendrai jusqu'à ton retour.
Qaand les sept ans' furent passés Elle se dit : Il va venir !
Elle entre au vert bois qui fleurit Pour voir revenir son ami.
ÉPOPÉE ET TRAGÉDIE DE L^MOCR. t25
Dans la forêt verte elle entra.
Un beau cavalier rencontra»
— Bonjour, ma belle, ma charmante»
Qa'allez-yons faire seule au bois?
Vos parents que vous ont-ils fait f Aimeriez-vous d'amour secret P
— Hier il y eut juste sept ans Que j*ai va partir mon amant.
— J'ai vu votre amant à la ville Épouser une riche fille.
Eh bien, que lui souhaitez-vous.
Puisqu'il a trahi ses amours P
— Je lui souhaite dans mon cœur Le plus doux, le plus grand bonheur.
Tant de joie, de ravissement Qu'il y a d'étoil's au firmament.
Je lui souhaite autant d'honneur Que je sens d'amour dans mon cœur. —
Il prit à son doigt vivement Un anneau d'or pur scintillant.
Il le jeta sur ses genoux.
Elle en versa des pleurs si doux!
Fuis il tira de sa valise
Un voile blanc comme la neige*
— Essaie, essuie tes yeux, ma mie; Car tu m'appartiens pour la vie ! (1)
L'amour et ses chants ne cessent point avec le mariage pour le joyeux artisan et sa compagne intrépide. Le travail en commun, les épreuves et les douleurs partagées, les longues veillées d'hiver, les courtes joies d'été, n'est-ce point assez pour raviver sans cesse leurs amours et leurs chansons? Si le peuple est frappé des soucis et des peines du mariage, il n'en comprend pas moins la profonde poésie. Voici trois strophes qui peignent ce zèle courageux au travail, cette joie de la vie à deux. C'est une fiancée qui parle, mais, on le devine, elle répétera ce chant toute sa vie :
Mon promis est un tisserand,
Il tisse avec ardeur, Matin et soir, la toile blanche
Qui met la joie au cœur.
Car la forte fidélité
S'y croise avec l'amour.
L'amour et la fidélit;é
Nous joignent pour toujours.
Je tisse comme lui ma toile
En chantant jour et nuit.
Tout en faisant tourner la roue
Je songe à mon ami.
(!) Simrock, pag. 170.
ÉPOPÉE ET TRAGÉDIE DE l'aMOUR. * 227
Quand la toile sera finie,
Gai! nous la blanchirons!
Travaillons ! au mois de Marie,
Gai ! nous nous marierons !
Et pour me reposer j'achève
Ma robe chaque soir.
L'aiguille marche, mais je rêve
D'amour et de revoir, Ruban de rose et robe blanche
Ce sont là mes cadeaux.
L'amour fidèle et l'innocence
Sont nos anges jumeaux.
Et cest ainsi qu'ils travailleront toute leur vie, remerciant Dieu d'un rayon de soleil et chantant au réveil comme les alouettes.
0 sainte joie de l'amour dans le travail commun, humble félicité et fîère vertu, foi du pauvre, poésie de l'avenir, tu es née dans le cœur des simples. Toi, tu n'es ni trompeuse ni éphémère, tu es inépuisable, car tu es le vivant échange de l'âme et de l'intelligence. Tu n'es pas une faiblesse, mais une force ; tu ne fais pas mourir, tu fais revivre. Foi jeune de l'immense avenir, si jamais tu régénères le monde, si tu sanctifies le travail par l'amour et l'amour par le travail, si tu ennoblis l'homme, si tu relèves lafemme, si tu excites en des générations plus mâles des coU' rages que rien n'abat, des enthousiasmes que rien n'éteint, qu'on se souvienne des humbles chants du peuple qui t'ont pressentie, ô libératrice !
iSS HISTOIRE DU LIED.
Un autre grand thème de la poésie populaire, c'est la séduction. A la paisible épopée des amants heureux s oppose comme une autre destinée de l'amout* la sombre tragédie de la pauvre fille séduite. Tous les peuples ont chanté ce thème, chacun à sa manière. La Romaine se venge, la Française est généralement trop avisée pour se laisser prendre (1), si elle succombe elle tombe parfois dans une douce mélancolie (2),
(!) Témoin cette réponse d'une jeune fille à an galant trop empressé dans une chanson normande :
Je ne vais point quanté les hommes Que je n'épouse auparavant, Face à face dans Téglise En présence de nos parents,
Beaurepaire. — Étude sur la poésie populaire en Normandie^ page 65.
(3) Comme dans la jolie chanson normande :
En revenant des noces J'étais bien fatigué; Au bord d'une fontaine Je m'y suis reposé.
Caché dans le feuillage Un rossignol Chantait; Chante, beau rossignol Toi qui as \\ cœur tant gai.
Je ne suis pas de même, Je suis bien affligé, Pour un bouton de rose Que trop tôt j'ai donné.
Je voudrais que la rose Fût encore au rosier , £t que mon ami Pierre Fût encore à m'aimer I
ÉPOPÉE ET TRAGÉDIE DE l' AMOUR. 229
lïïais qui rarement ébranle les racines de son être. L'Allemande crédule et confiante aime et se donne sans réserve; trompée-, elle souflFre en silence ; déshonorée, elle meurt après avoir bu jusqu'à la lie le calice du remords et de la malédiction.
Une pauvre fille habite seule avec sa mère au bout du village. Elle est trop pauvre pour avoir un promis, et n'y a jamais songé. Jamais les garçons du village ne sont venus lui aider lorsqu'elle ramassait le bois dans la forêt, jamais un beau chasseur ne lui a parlé d'amour en cueillant avec elles des mûres sauvages le long des haies. La pauvre brune n'a point d'ami. Quand ses camarades lui demandent pourquoi elle ne vient pas à la danse le dimanche soir, elle répond qu'elle n'a ni belle robe, ni jolie couronne. Elle travaille sans relâche jusqu'à la nuit, avec une exactitude scrupuleuse, une anxieuse fidélité. Mais quand la cloche du soir sonne au loin et que, sa besogne faite, elle s'agenouille ruisselante de sueur dans l'herbe coupée, elle est contente et ne demande plus rien. Un beau matin arrive au village un chevalier qui revient de la guerre. Le beau fainéant y fait halte et passe tous les jours devant la fenêtre de la brune. Elle croit voir un roi, tant il lui paraît noble et richement vêtu. Un soir qu'elle est assise devant sa porte il la
salue; elle tressaille et baisse les yeux. Il s'approche et lui présente une chaîne d'or avec des paroles aimables qu'elle ne comprend pas. Elle s'effraie, se détourne, un nuage passe devant ses yeux, la tète lui tourne. Quand elle revient à elle le tentateur a disparu, mais la chaîne est autour de son cou et lui brûle la gorge comme du soufre. Elle l'arrache précipitamment et une voix intérieure lui dit de la jeter loin d'elle comme un serpent venimeux qui va la mordre. Mais une autre voix séductrice lui chuchotte : elle sera ton trésor, ton ami, ton protecteur. Et elle la presse avec effusion sur son sein gonflé d'espérance. Quelques jours se passent ; le chevalier n'a point reparu. Mais un soir qu'elle va chercher de l'eau au puits dans le petit bois, elle le rencontre. Peu s'en faut qu elle ne tombe à la renverse, mais il parle d'une voix si douce, si respectueuse qu'elle reste étourdie. Elle écoute et^ne sait ce qu'elle balbutie. Il glisse son bras sous le sien et l'accompagne à la fontaine. Elle croit faire un rêve et se sent éblouie chaque fois que ses yeux rencontrent les yeux fiers et pénétrants du jeune seigneur. Il l'aide à puiser l'eau ; il cause, il cause encore. Il lui parle de son château qui est loin de là dans un pays plus beau, de ses escaliers en marbre et de ses hautes tours.
— Vous êtes noble, vous êtes bon, mon seigneur et mon maître, mais je suis une pauvre fille.
— Qu'importe si je t'aime? Cette nuit je chanterai sous ta porte. M'ouvriras-tu? — Elle se cache le visage entre les mains. — Pas aujourd'hui, mais un jour, dit le séducteur, et ses lèvres s'impriment sur sa joue frémissante.
La nuit suivante elle est assise à sa fenêtre, les paroles du chevalier résonnent encore à ses oreilles, son baiser brûle encore sur sa joue. Elle chante pour se distraire :
S'enyole un oiseau tendrement A la fenêtre de sa belle.
Pan, pan! y frappe doucement Pan, pan ! de son bec d'or l'appelle ; • Lève-toi, belle, ouvre pour nloi.
J'ai fait un long voyage Efr pour l'amour de toi. — — Tu fais, un long voyage Et pour l'amour de moi ; Keviens à minuit sous mon toit, Ami, peut-être t'ouvrirai-je !
Je te couvrirai chaudement.
Je te presserai doucement Dans mes frais bras de neige.
Elle se croit seule et répète ce refrain plein de langueur. Mais le chevalier est tout près, il a entendu cette voix, il a compris ce chant. Déjà il est auprès d'elle et l'entoure de ses bras
en murmurant des paroles d'amour, et tout près d'eux le rossignol module dans la nuit ardente sa plainte tantôt suppliante, tantôt sauvage. La voix du rossignol et celle de l'amant chantent ensemble un chant irrésistible d'amour et de séduction qui verse dans le cœur de la jeune fille des torrents de délices. Elle tremble sous ce chant comme le lierre sous le vent d'orage et tombe éperdue dans les bras du chevalier. Au point du jour l'oiseau élève de nouveau sa voix. Car dans les aubades populaires le veilleur c'est le rossignol.
Le veilleur a guetté le jour.
11 chante sur sa verte tour : ^
« Beau compagnon, il faut quitter ta mie. Lorsque l'amant est auprès de l'amie.
L'adieu vient après !
La lune luit dans les vertes forêts.
« — Écoute, amour, un seul instant.
Le jour est loin, le joiur attend.
La lune luit à travers un nuage, La douce lune encadre ton visage.
Tout dort dans la nuit.
Crois moi toujours, c'est l'heure de minuit. •
Il la presse plus doucement :
« Ta fais ma joie, ô cœur charmant !
Auprès de toi j'ai Tàme réjouie, Toute ma peine est vite évanouie.
Accepte ma foi !
Je n'aime au monde« au monde Mitier que toi. «
ÉPOt>ÉE ET THàGÉDIË DE L^MOUR. 2S3
Et qu'a-t-il ôté de son doigt P • Forte cet anneau d'or pour moi.
Quand brillera ce signe d'alliance.
Au fond du cœur chantera Tespérance.
Tel est mon plaisir !
Que volontiers pour toi j'irais mourir. •
Rossignol chantait à mi-voix.
Fuis il réveille au loin les bois.
L'aube a glissé sous la branche endormie, Lorsque l'amant est auprès de l'amie.
L'adieu vient après !
Le jour a lui dans les vertes forêts. (1)
Le soir suivant Tamant frappe à la porte, on ne répond pas. Il frappe longtemps, enfin elle ouvre : « Je ne devrais pas te laisser entrer, dit la pâle brune. Quand d'autres filles portent la couronne, moi je devrais porter un voile. Ah, je rougis ! et plus j'y pense, plus je pleure du fond de l'âme. » Mais il la console. Au son de sa voix elle est heureuse et fière, elle s'épanouit de nouveau et l'entoure de ses bras.
Un jour le chevalier est sombre, il dit à sa maîtresse qu'il faut qu'il parte le lendemain. Ses parents l'appellent, mais il reviendra bientôt la chercher. Elle le regarde longtemps, puis s'assied dans un coin et cache son visage dans ses mains. Il cherche à la rassurer ; elle reste
(!) Wunderhorn, |, pag. 347.
2S4 ËISTOIHE BU LIED.
muette. — Reviens encore une fois, avant de partir? dit-elle enfin. — Il le promet et revient en effet le soir, mais plus sombre encore que le matin. Elle lui dit :
Tes parents causent nos adieux.
Ah ! n'est-ce pas que je devine F Un jour tu seras plus heureux Avec une autre, j'imagine.
Ce romarin triste et charmant De mon amour ce dernier gage, Frends-le, puisqu'au dernier moment J'ai pu revoir ton cher visage.
Elle n'a que cela à donner, mais une pauvre fleur peut-elle retenir un riche et beau seigneur? Il s'arrache à ses bras; alors elle se sent seule au monde et sa douleur se cadence dans une plainte douce et contenue qui peu à peu se résout en sanglots :
Qui guérira ce mal que j'ai P Ma faule était trop d'espérance.
L'ami m'a donné son congé, Il faut sou£Prir en patience.
L'amour, l'amour peut-il finir?
C'est le souci qui me dévore.
Ah ! quand il sait qu'on peut trahir Un cœur peut-il chanter encore P
Malgré cette immense douleur, il n'y a pas
ÉPOPÉE ET TBA6ÉDIB DE L*ÀMOUR. 935
d'amertume dans son cœur. Sous le coup de la trahison il déborde encore d'amour et voudrait charmer le départ du bien-aimé :
0 musiciens aa fond du bois Touchez la harpe bien-aimée, Afin qu'une dernière fois ' Son âme en partant soit charmée !
Le matin elle s'est levée au point du jour. Cachée au fond de sa chambre, c'est à peine si elle ose se parler à elle-même d'une voix étouflfée :
Il est bien loin mon seul ami, Il est toujours dans ma pensée.
Ah ! je ne t*ai jamais trahi Lorsqae j'étai^'ta fiancée !
Le monde va me regarder
Et je n'ose aller à l'église.
Mes yeux, mes yeux vont déborder
Puisque mon cœur, mon cœur se brise ! (1)
Des semaines se passent, mais il ne revient plus. Toutes les nuits elle rêve que son amant erre sous la tourelle d'une belle châtelaine en jouant une sérénade sur un luth. Alors elle aussi prend un lulh et veut en jouer pour l'attendrir et lui rappeler « sa douce brune » mais
(1) Simrock, pag. 239.
f36 HISTOIRB DU LIED.
sitôt qu'elle touche le luth, toutes les cordes se brisent avec un son strident qui ressemble à un cri terrible, et à ce cri son cœur se déchire dans sa poitrine. — Pourquoi ne joues-tu pas du luth? lui dit le joyeux chevalier, toutes les châtelaines en jouent. — Mais tu vois bien que je ne peux pas, répond-elle d'une voix faible, les cordes sont brisées. Tu les as touchées trop fort quand tu étais chez moi; et je t'aurais joué une si douce mélodie ! — Le chevalier se détourne et disparaît sous les grands arbres. •
Le jour elle fuit ses amies et s'enfonce dans les bois. A la voix du rossignol un flot d'espérance remontée son cœur. Elle poursuit d'arbre en arbre l'oiseau tentateur et le presse de questions :
Eossignol, je t'entends chanter; Je sens mon cœur prêt à sauter.
Dis-moi, pourquoi mon cœur palpite P Ah viens, bel oiseau, reviens vite !
Oui, c'est ton charme et ta beauté, Oui, c'est ton chant plein de fierté, C'est ta douceur qui m'a séduite.
Ah viens, bel oiseau, reviens vite !
Dis, qu'as-tu fait de nos amours P Tu nous chantais toujours, toujours.
Hélas ! je souffre et tu m'évites.
Ah riens, bel oiseaa, reviens vite !
ÉPOPÉE ET TRAGÉDIE DE L'àMOUR. VSÎ
Uoiseau impitoyable répond :
Il faut couper ton cœur en deux, Ya, car ta n'as plus d'amoorenx.
Oh ! chasse, chasse ta folie.
Ya, pauvre fille, oublie, oublie! (1)
Le dimanche soir, tandis que les belles et riches villageoises se promènent au bras de leurs galants, elle erre seule à l'écart.
Je vois plus d'une fière belle Près de la fontaine, là* bas.
Chacune a son ami près d'elle Et moi je n'en ai pas.
Ma mère m'a fermé sa porte« Bien loin, bien loin est mon ami.
Pourquoi ne suis-je donc pas morte P Que fais-je encore loi P
Hier c'était un beau jour de danse, Pour moi ces plaisirs sont perdus.
Las, je porte au cœur ma souffrance, Moi je ne danse plus.
Et bientôt quand je serai morte.
Dans un coin on m'enterrera.
Ma tombe est tout prés de la porte, Qui donc me pleurera P
(1) Simroci, pag. 2SS.
Ah ! laissez debout la fleurette.
Et ma croix noire, voulez-TOus ?
Ave«-vous conni^la fillette Qui couche là-dessous P (1)
Un matin elle se sent mère ; la terreur la saisit. Elle court chez ses amies d'autrefois dans l'espoir de se consoler, mais elles la taquinent en lui demandant des nouvelles du beau chevalier. Elle court dans les champs à son travail pour s'étourdir. Pendant qu'elle remue la terre avec une ardeur fiévreuse, une de ses camarades lui dit d'un ton narquois :
Pourquoi si triste, ma fillette, Pourquoi ne ris -tu pasP Tes jeux le disent, ma brunette, Que tu pleurais tout bas.
Elle répond :
Si j'ai pleuré la nuit entière.
Pourquoi me tourmenter P J'avais un seul ami sur terre Qui vient de me quitter.
Pour toute réponse elle obtient des regards de pitié, des chuchotements équivoques et des éclats de rire mal étouffés. Honnie de tous, repoussée par sa mère, torturée par sa conscience, elle tombe dans le désespoir. Elle fuit son village
(l) Wunderhorn, IV, pag. 127.
cherchant du travail et mendiant sur les grandes routes. Les jours se traînent comme des années, les mois comme des siècles. Déjà le moment fatal approche, elle délire. Épuisée de faim, de fatigue, de douleur, à demi morte, elle ne peut nourrir son enfant et le tue dans un accès de folie. Elle-même n est plus qu'un fantôme lugubre qui erre autour du lieu fatal comme pour s accuser de son propre crime.
En bas, dans la prairie Coule un ruisseau tout noir, A la place flétrie Où j'erre chaque soir.
Et rherbe et la fougère Y meurent lentement, Là j'ai sur une pierre Egorgé mon enfant.
Dans l'onde froide et sombre Goule son rouge sang, Son sang gémit dans l'ombre.
Coule vers l'océan.
Deux yeux bleus me regardent Du haut du firmament, Dans une belle étoile J'aperçois mon enfant.
La roue est préparée ' Qui me fera souffrir.
Que n'y suis-je attachée !
Je yeux mourir, mourir 1 •
Puisque ta m'as trahie, 0 toi, que j'aimais tant.
Je veux laisser ma vie Et tout dire en mourant ! (1)
La pauvre fille est presque au bout de son martyre. Plongée dans le demi-sommeil de la folie elle passe comme un rêve à travers les horreurs de la condamnation et du supplice. Mais la poésie a joint à toutes ces images le châtiment du séducteur. Elle veut qu'il apprenne la condamnation à mort de sa victime. Saisi de remords, il demande et obtient du prince la vie de sa maîtresse et part à cheval pour le lieu du supplice, tenant dans sa main le drapeau royal, signe de grâce. Pendant ce temps la procédure va son train. Au dernier moment la jeune fille retrouve ses souvenirs et parle à son ami comme s'il était près d'elle. Elle ne l'accuse pas, ne lui reproche rien, elle se demande seulement pourquoi il l'a tant fait soufirir.
• Joseph, mon cher Joseph, à quoi pensais-tu donc Pour faire le malheur de la pauvre Nannon P
• Joseph, mon cher Joseph, que Dieu sauve mon âme ! Il me feront sortir par une porte infâme,
• Sur une grande place, hélas ! au point du jour Et tu verras bientôt ce qu'a fait notre amour.
(1) Wunderhorn, II, pag. S25.
ÉPOPÉE ET TRAGÉDIE DE L*AMOUR. S4i
» — Bon jage par pitié, jug^z-moi promptement Je yeux mourir, je veux rejoindre mon enfant.
• Bonnes gens qui pleurez, pleurez pas sur Nannon Plutôt mourir cent fois que de vivre en prison.
• Joseph, mon cher Joseph, ta main, mon bien-aimé. Dieu nous pardonnera car j*ai tout avou^. •
Il arrive à cheval, il brandit son drapeau.
• — J'apporte le pardon, arrête donc, bourreau!
• — C'est trop tard, elle est morte en te disant adieu.
— Adieu, pauvre Nannon, ton âme est près de Dieu. (1) «
L'arùour malheureux est un thème non moins riche que la séduction pour le peuple, car il chante ce qu'il a vécu; ses chants sont le miroir de sa vie. Parmi ces plaintes d*amour ironiques ou tendres, amères ou désespérées qui nous sont parvenues sur des feuilles jaunies, ou qui plus heureuses ont voltigé d*âge en âge sur les lèvres enjouées des jeunes filles, qui ont passé de bouche en bouche à la veillée des fileuses, parmi ces refrains innombrables, que d'émotions variées, que de songes ensevelis, que de vies palpitantes encore. Dans cette aventure vieille comme le monde de l'amour repoussé
(1) Simrock, pag. 1S9.
S42 HISTOIRB DU LIËD.
OU trahi, les chants populaires abondent en héros de toute sorte ; il y en a de gais et de tristesj il y en a de comiques et de tragiques. Il n'est pas inconsolable à coup sûr ce joyeux cavalier qui raconte ses infortunes amoureuses en trinquant avec ses compagnons de guerre. La belle l'a quitté; vite une ballade sur Tinsolente et à demain les amours nouvelles. Il n'est guère plus malheureux cet écrivain public, gauche et timide personnage tout de noir habille, la plume sur l'oreille, sec comme un parchemin et pédant comme un docteur en théologie, qu'une fière paysanne a congédié sans façon. Il médite une satire, il est déjà consolé. Mais il en est un plus aimable, plus séduisant et plus malheureux que tous les autres, c'est ce page rêveur éperdument amoureux de la fille du comte.
Le pauvre page roturier est sans famille, sans fortune et sans avenir. Mais une divinité favorable semble veiller sur lui, une étoile est montée à son horizon et lui a souri, une main amie l'a protégé contre les insolences de la valetailje et l'a consolé en jouant avec ses boucles d'adolescent ou en caressant son front ombrageux. C'est la fille du comte. Elle s'amuse avec l'enfant passionné, pour se distraire des longs ennuis de la vie du château et se plaît à attiser un feu précoce dans cette tête folle. Déjà la jeunesse lui fermente au cœur, déjà la langueur le
ÉPOPÉE ET TRAGÉDIE DE lVhOUH. UZ
consume. Le page a une voix vibrante et s'est aperçu qu'elle fait rêver les femmes. Aussi espère-t-il être entendu quand le soir il murmure sous une tourelle bien connue :
Oh ! dors toujours dans ta tourelle Et. laisse à la nuit ton amant.
Devant l'étoile la plus belle 8'e£race tout le firmament.
Comme la feuille errante.
Plaintive et frémissante.
Je veux murmurer à tes pieds.
Comme la fleur fanée.
Ainsi, ma bien -aimée.
Je veux m'effeuiUer sous tes pieds.
Oh ! dors toujours, dors, moi je veille. Mon chant voltige autour de toi.
La nuit est noire et tout sommeille, Un ciel d'amour se lève en moi.
J'y vois tes yeux reluire.
Me chercher, me sourire, Deux rayons m'entrent dans le cœur.
Demain à ta fenêtre,
0 reine, viens paraître Et ce sera dimanche dans mon cœur. (1)
Souvent quand le comte est à la chasse, il se glisse dans la tourelle par l'escalier tournant et la belle se fait lire par lui un roman de chevalerie. Puis le page humble et soumis enseigne
(1) Wunderhorn, III, pag. 8.
i44 HISTOIRE DU LIED.
à la fillô du comte à jouer de la guitare et guide ses mains intelligentes sur les cordes émues. Mais que de fois l'instrument glisse à terre, et le page laisse parler ses yeux humbles mais pleins d'étincelles, dans un ardent silence. Le comte sans doute les aura surpris dans une de ces leçons de musique. Car il fait jeter le beau damoiseau dans le plus sombre de ses cachots. Qu'y ferait-il, * sinon songer à la dame de ses pensées? Il rêve, il chante et ses chansons hardies ont les ailes de Tespérance. Que ne peut-il s'envoler avec elles !
Que ne suis-je un £ftacon saavage.
Ah ! comme je m'élancerais Vers une belle au clair visage, A son château je volerais !
A sa porte mon fort coup d'aile Mon cri d'amour l'appellerait.
Viendrait la noble damoiselle.
Vite le verrou sauterait.
Et sur sa nuque blanche et fière Je saisirais ses tresses d'or D'un bec sauvage. Adieu la terre, Avec toi je preuds mon essor !
Je m'envole à la mer immense £t jusqu'au plus lointain récif.
Gonflé d'orgueil et d'espérance !...
Mais las ! mais las 1 je suis captif. (1)
(1) Wunderhorn, I, pag. 71.
ÉPOPÉE BT TRAGÉDIE Df} L^AMOllR. «iS
Un vieux serviteur qui prend en pitié le paur vre page le fait évader. Il prend la fuite; le voilà libre. Libre? Oui, c'est à dire proscrit, errant et malheureux. Il se fait chanteur ambulant, car dans quel autre métier pourrait-il se bercer de sa douleur? Il court le pays, les carrefours des villes, les foires, les châteaux, jetant sa tristesse en pâtura ai^x heureux pour une aumône. On l'aime dans les fêtes seigneuriales, car il sait chanter les chants d'an^our. Mais que lui font ces festins, ces belles danses, ces flambeaux, toute çQtte sple^id^ur? J&QS aumônes et toujours des aumônes, du mépris et encore du mépris, la solitude et rien que la solitude. Son cœur languit d'une soif d'amour que rien n'étanche.
Combien d'années se passent ainsi ? le sait-il? Un jour une force irrésistible le ramène au château où toute sa félicité est ensevelie. Il apprend en route que le comte est mort, que iga fille est mariée. Qu'importe, il veut la revoir. Peut-être le prendra-t-elle à son service, m£^intenant qu'elle est châtelaine. Il arrive au château au cœur de l'hiver, pâle, défait, ses longues boucles pleines dégivre. Il entre au jardin, les chemins sont déserts, il s'assied à l'écart. Tout à coup une porte s'ouvre et sur l'escalier apparaît la châtelaine en costume de chasse toute vernaeille et resplendissante de beauté. Déjà \^^ faufi^r^s
résonnent aux alentours et la belle chasseresse semble les respirer avec orgueil et se gonfler de courage. Alors le page d'autrefois entonne d'une voix faible sa plus douce, sa plus triste romance :
Il neige, il vente, il neige, Et l'hiver a soufflé.
Où donc m'abriterai-je P Les sentiers ont gelé.
Oïl reposer ma tête P Le repos est si doux !
0 neiges, ô tempête.
Où donc m'emportez-vous P
O toi qui me fus chère.
Viens, ouvre par pitié Tes bras à ma misère, L'hiver sera passé !
Elle a écouté immobile et froide. Un instant elle semble hésiter, puis elle lui jette une pièce d'argent et rentre dans le château. Il voit tomber la pièce, il l'entend sonner sur la pierre, il voit disparaître la châtelaine, comme s'il entendait l'adieu d'une étrangère ou comme s'il rêvait. Enfin il comprend ; ses bras lui tombent, sa tête se penche, il reste ainsi plus d'une heure, puis il s'enfuit sans savoir où.
Longtemps encore on le voit errer sur les routes, mais il hante surtout les chemins solitaires. Lorsqu'il chante c'est d'une voix voilée
et les paroles qu'il murmure sont d'une morne tristesse :
Sous les nuages sombres Dans les grands bois pleins d'ombres, Où rien, où rien n'est plus joyeux Je me sens bien, je sais heureux.
Mais quand les oisea\|ix sont en fête Mon cœur se trouble et s'inquiète, £t toi tu n'en crois rien !
Tombez sur moi, montagnes.
Et vous, sombres campagnes, Ouvrez vos plus profonds tombeaux.
O terre, doux est ton repos.
De là mon bon ange^ s'il m'aime.
Te portera l'adieu suprême.
Mais tu n'en croiras rien ! (1)
Qu'est devenu le page errant? Personne ne le sait. Il a disparu, et dans les fêtes des châteaux les femmes réclament en vain l'enfant aux yeux tristes et à la voix émouvante, qui savait tant et de si doux chants d'amour.
Ce n'est là qu'un des nombreux épisodes de l'amour malheureux dans cette poésie où se retrouvent toutes les situations delà vie, La tris-
(1) Wunderborn, II, pag. 1%^.
tess^e dont certaines chansons sont iihprégn^s, laisse entrevoir cà et là des abîmes de douleur et découvre ces- ravages irrémédiables de la passion, qui amènent la ïnort lente ou le suicide. Quel découragement dans cette plainte étouffée : « 0 mes larmes, personne ne vous estime! En cela vous ressemblez aux dons du ciel. Je suis pauvre en toute chose, par vous je isuis riche. » Et quel désespcii:* concentré, quelle soif du néant dans ces mots : « Je voudrais être couché et dormir à plus de mille toises dans le sein de la terre fraîche ! Tu ne peux être à moi, je n'ai donc rien à espérer que la fraîche tombe. Viens, terre, couvre moi, sans quoi je ne trouverai pas de repos. Efface mon nom, éteins ces flammes d'amour, cet ardent brasier qui brûle éternellement. » Quelle amertune par contre^ quel mépris viril dans cette elplosion d'une colère longtemps contenue : « Assez longtemps j'ai gardé le silence j mais ton orgueil est monté trop haut ! Tu me méprises au point de rire de ma fidélité.,. Ce que tu es je le suis aussi. Qui me méprise je le méprise à mon tour. Ta beauté passera comme une fleur des champs. Une gelée viendra pendant la nuit et adieu la fleur sùpei^be. J'ai bu du fiel et du poison. Ils sont descendus jusqu'au fond de taaon cœur^ je n'ai presque plus de vie, il faut que je m'en aille dans la fraîche tombe. 9»
ÉPOPÉE ET TRàaÉDIB DE i.^AMOUR. U9
C^te cofôrie q'ui finit ici par rabatteni^nt s'emporte ailleurs jusqua la vengeanœ. Un compagnon revient dans sa ville natale pour y chercher sa fiancée. Il accourt le cœur débor* dant d'amour, de confiance et de Joie. C'est au printemps ; le ciel rit, les fleurs foisonnent, les enfants bondissent dans la prairie, des fanfares retentissent dans la campagne. Il tressaille d'impatience en s'élançant vers le seuil de la bien-aimée ; toutes les puissances de son âme se précipitent vers elle. Mais qui trouve-t-ill
Et quand il revient à sa porte La belle au seuil attend :
Ê Dieu te salue, ma mie charmante Qiie mon cœur aime taint. *
« — Et qu'as-tu besoin de m'aimer P J'ai déjà mon mari.
11 est charmant, il sait me plaite Il m'aime et me nourrit. »
Et que tira-t-il de sa poche P Un couteau reluisant.
Il le plonge au cœur de sèt mie, En fait jaillir le sang.
Il le tira de sa blessure.
Le sang coulait encor.
» Ah ! Dieu du ciel sauve mon àme !
Que c'est «mer là mort ! • (1)
(i) Wànteliorià, I, pfag, SB.
Rien de plus tragique et de plus inévitable que cette réponse du couteau à l'insolente provocation de la jeune fille. Ce changement instantané de l'amour extrême en haine sauvage est aussi fatal que terrible dans un tempérament de feu. On voit reculer le jeune homme, on le voit frissonner de la tête aux pieds, on voit le rouge lui monter au front et son amour insulté, bafoué, traîné dans la boue s'assouVir dans le sang.
Ces exemples sont loin d'épuiser la vie riche et luxuriante qui s'épanouit dans ces chants d'amour avec ses joies et ses déboires, ses rires et ses vengeances, mais ils en donnent les grandes situations et les notes fondamentales. L'amour y est grave, sérieux, profond et selon sa nature il entraîne les conséquences morales inévitables. L'amour pur et fidèle sanctifie la passion, ennoblit les amants ; la séduction suivie de l'abandon entraîne le désespoir et la mort; l'amour dédaigné se consume dans la solitude; la trahison enfante le suicide ou la vengeance. Jamais l'amour n'est considéré comme un jeu ou comme un passe-temps; lorsqu'il éclate il s'empare toujours de l'homme tout entier. Coupable, criminel, sanglant parfois, il est presque toujours profond, irrésistible. Qu'il soit d'ailleurs heureux ou malheureux, doux ou terrible, il est le rêve éternel de la muse popu-
ÉPOPÉE ET TRAGÉDIE DE l'aMOUR. 251
laire, je veux dire du peuple en ses heures d'aspiration supérieure. Lorsque, s'élevant de ses aventures personnelles à des pensées plus vastes, il songe à cet amour complet, absolu, qui ne vient qu'une fois et qui passe si vite, ses paroles comme ses mélodies respirent une tristesse vague et infinie.
La forêt reverdit, la neige fond aux bois. Ciel, prairie, buissons et ruisseaux tout est en fête. Que va dire la payse à l'aubépine blanche qui perce les bourgeons reluisants ! De quels tressaillements va-t-elle accueillir le rossignol qui essaie sa voix? Oh, cette verdure, ces buissons, ce rossignol, tout cela n'est pas pour elle. La vie n'a plus rien à lui offrir. Elle a aimé une fois, puis c'a été fini pour toujours. Et tous les ans le printemps revient ainsi plus gai, plus beau que jamais, et tous les ans elle est plus triste. Elle pense à autrefois. Et puis illui semble pourtant, quand les oiseaux chantent si fort et qu'il y a tant de fleurs dans les prés, qu'elle va de nouveau être heureuse. Elle chante bien doucement :
Quand souffle la brise Sur les champs neigeux»
Violette s'avise
De roayrir ses yeux bleus.
an HiffroiRB bu lied%
L'oîteau par tristesse Resté, las ! sais voix, De folle allégresse, t>e folle allégresse !
bêchante au vert bois !
rieurissent les roses,
Adieu, sombres jours.
Est-ce vrai que les roses tonl fleurir les HmoursF
La rose ^ntille Ifkurit tous les mais.
L'amour, un jour brille.
L'amour, un jour brille, "Et pu» ^^ plus jamab^
La fleur printanniëre
Renaît tous les ans -, Lliomme àeul sut la terre, L'homuife n'a qu'un printemps.
L'oiseau revient vite Au temps des amours, <^and l'homme nous quitte.
Quand l'homme nous quitte.
Ah ! c'est pour tovgours (1) !
On peut retrouver les lois de l'univers dans un brin d'herbe et toute l'âme humaine dans une chansonnette. Immensité de l'espérance, immensité du désespoir, tout est là.
(1) Voir la mélodie IV à te fia 4u volume,
ÉPOPÉE ET TRAGÉDIfi I>E l' AMOUR. 255
Ce n'est pas^ comme chez les poètes de la désespérance, un doute sur lamour lai^-même, ce n'est que la mélancolie profonde inspirée par la destinée de Thomme, là plainte éternelle sur l'adieu inévitable, sur la séparation et la mort. Ce qui frappe dans les chants de ce peuple c'est une foi illimitée en lamour comme en la plus grande puissance du monde, comme en ce qu'il y a de plus beau et de plus divin. Quand il se berce ainsi avec les ailes de la mélodie sur les gouffres de l'âme et sur le mystère de l'éternité, il semble vouloir dire que l'amour est le premier et le dernier mot de la création, le seul principe de la vie, car seul il enfante les dévoûments sublimes. Voilà la pensée que le peuple illustre souvent dans ses naïves ballades. Une jeune fille a été prise par un corsaire et veut se racheter :
0 batelier ! mon geatil batelier, Au bord là-bas ne peux-tu naviguer P
O batelier !
Là j'ai mon père^ il me chérit.
Il me délivrera d'ici, De oe vaisseau sombre e\ maudit»
Le père vint, il m«i>chait lentement.
Sa fille en pleurs lui parle doucement :
Opère!
Donne pour moi ton chapeau rond, Bien qu'un chapeau pour ma ruiçoB.
— Je ne puis donser mob t^hapéad, Ya>t'en, va-t'en sur ton vaisseaa.
Que le vaisseau vogue et tournoie, Qu'Adélaïde au fond des mers se noie.
0 batelier ! mon gentil batelier, Au bord là -bas ne peux-tu naviguer?
0 batelier !
Là j'ai mon frère, il me chérit.
Il me délivrera d'ici, De ce vaisseau sombre et maudit.
Le frère vint, il marchait lentement.
Sa sœur vers lui se tourne tristement :
O frère !
Donne ton manteau brun pour moi, Ton manteau me délivrera De ce vaisseau sombre et maudit.
— Je ne puis donner mon manteau, Va-t'en, va- t'en sur ton vaisseau.
Que le vaisseau vogue et tournoie, Qu'Adélaïde au fond des mers se noie.
O batelier ! mon gentil batelier,
Au bord là-bas ne peux-tu naviguer?
0 batelier !
Il me reste encor mon ami,
Qui me délivrera d'ici, De ce vaisseau sombre et maudit.
Quand l'ami vint, il courait promptement. Sa mie vers lui se tourne tristement :
0 mon ami^ vends-toi rameur.
Sauve ma vie et mon honneur, Sauve moi du vaisseau maudit.
— Oui, je veux sauver ton honneur, Four toi je me vendrai rameur.
0 viens, accours et sois jojeuse, Qu'Adélaïde à jamais vive heureuse !
ÉPOPÉE ET TRAGÉDIE DE l'aMOUR. S55
L'amour à sa plus haute puissance est de nature divine. Rien ne l'arrête, et la mort pour l'être aimé est sa félicité suprême, car il aspire à s'absorber en lui, à se confondre avec lui dans une adoration infinie. Quand le monde lui oppose des barrières infranchissables il s'y heurte et s'y brise, mais en s'y brisant il affirme encore sa puissance éternelle, il triomphe et s'assouvit dans le néant. Cet amour plus fort que la mort est royalement célébré dans la ballade des Deux Enfants de roi :
U était deux enfants de roi, Deux fiers enfants, s'aimant d'amour ; Us ne pouTaient s'aimer en paix, Entre eux la mer grondait toujours.
— • Ami, ne sais-tu pas nager?
La nuit tu nageras vers moi.
Je veux allumer deux lumières.
Deux phares qui luiront pour toi. —
Tout près de là guettait la nonne Et la perfide Tentendit.
Elle éteignit les deux lumières.
Au sein des fiots resta l'ami.
C'était le matin, un dimanche.
Tout le monde était si joyeux, Non pas la fille de la reine.
Les larmes brillaient dans ses yeux.
•^ O mère, dit-elle, ô ma mère !
Mes jenx m^ font un mal ardent. Ne. puis-je pa^ aller une heigre Aux falaises de Tocéan F
— Ma fille, dit-elle, ô ma fille.
Seule ta ne saurais aller,
Yaa éveiller ta sœur cadette, Elle pourra t'accompagacir,
— Non, mère, car ma sœur cadette.
N'est encore qu'un fol enfant.
Elle arrachera les fleurettes Qui croissent près de l'océan.
Si même elle prend les bruyères Et laisse les roses en paix, On dira pourtant sur la côte :
C'est l'enfant du roi qui l'a fait.
— 0 mère, dit -elle, ô ma mère !
Mes yeux me font un mal ardent.
Ne puis-je pas aller une heure Aux falaises de l'océan P
— Ma fille, dit elle, ô ma fille, Seule tu ne saurais aller.
Réveille ton plus jeune frère.
C'est lui qui doit t'accompagner.
— Mais hélas, mon plus jeune frère N'est eneore qu'un fol enfant.
Il me tuera tous les oiseaux Qui volent près de Toeéan !
ÉPOPÉE ET TRAGÉDIE DE l'aMOUR. 257
Et s'il ne tuait que les aigles Et laissait la colombe en paix.
On dirait pourtant sur la côte :
C'est l'enfant du roi qui Ta fait.
— 0 mère, dit elle, ô ma mère! Mon cœur me fait un mal ardent.
Que d'autres aillent à l'église
Je vais prier à l'océan ! —
Puis elle plaça sur sa tête Son diadème étincelant, Puis elle mit à sa main blanche Son anneau d'or pur scintillant»
La mère entra seule à l'église, La fille vers la mer alla.
Erra longtemps sur la falaise, Puis un pêcheur elle trouva.
— Pêcheur, bon pêcheur de la côte.
Le plus beau salaire est à toi.
Va, jette tes filets dans l'onde Et pêche-moi le fils de roi. —
Il jeta ses filets dans l'onde.
Dans le gouffre noir et profond, Il pécha, pécha sans relâche.
Tira le fils de roi du fond.
Et de son front la noble vierge Prit la couronne d'or des rois :
— Yoilà, bon pêcheur, pour ta peine Le salaire que je te dois, —
tt» HISTOIRE Dtl LIED.
Elle ôta de sa main rojaie L'anneau resplendissant des roia.
— Voilà, bon pécheur, pour la peine Le salaire que je te dois. -*-
Elle prit dans ses bras de neige L'ami, puis regardant les cieux, Elle s'élança dans les vagues :
— 0 mon père, ô ma mère, adieu ! (1)
La puissance victorieuse de Tamour, son triomphe dans la mort ne sauraient être plus fièrement chantés. A ces nobles accents les figures de Tristan et d'Iseult, de Roméo et de Juliette nous reviennent à la mémoire. Le peuple en ses rêves ébauche Tidéal qu'achèvent les grands poètes. Belle et pure poésie qui dans sa naïveté pressent les puissances divines de 1 ame et les grands problèmes de la vie. 0 vous, qui êtes fatigués des passions malsaines d une civilisation blasée, vous qui riez amèrement des orgueilleux mensonges d'une poésie décrépite, prenez le sentier perdu qui mène à la poésie primitive des races jeunes. Ne vous effrayez pas des ronces qui croissent sous vos pieds, des folles fougères qui envahissent ces sauvages vallées, des chênes torses qui s'étreignent dans le fouillis inextricable des âpres forêts. Poussez plus avant; gravissez les hautes montagnes. Plus
(3) Wunderhorn, 1, pag. 336.
ÉPOPÉE ET TRAGÉDIE DE l' AMOUR. S59
dune fleur modeste encore pleine de rosée vous enverra ses senteurs agrestes, plus d'un oiseau étrange vous accueillera de ses risées éclatantes, et lair vif qui souflBle à travers lazur intense du ciel vous enverra des torrents de jeunesse. Et non loin des cimes altières qu'habitent les dieux oubliés, sous les berceaux entrelacés d'une forêt dormante, vous trouverez l'humble source des chants d'amour, tant visitée du peuple d'autrefois, et que les Grecs auraient consacrée à quelque divinité. Que d'amants éperdus ont prêté l'oreille à sa voix amie, que de mâles génies se sont rajeunis par ses ondes limpides. Ici aiment à s'asseoir les simples et les sages, les jeunes et les forts. Ecoutez! la source parle encore; c'est l'âme primitive, c'est l'âme éternelle de l'humanité qui semble murmurer dans le silence de la solitude le doux refrain du peuple : « L'amour, ne mourra pas en moi, oh, crois-le-moi ! »
— Poarqaoi chantes -ta tout à coup?
disait rÉglise au peuple. — Je chante i car je 8ens que je serai libre t
— Si tu sors de TÉglise, où veux tu rester? — Sous le ciel.
LUTHBR.
L'Église catholique et ses hymnes. — Le peuple et ses légendes. ~ Luther, la Réforme et les cantiques protestants. — Affranchissement de la poésie religieuse; elle quitte TÉglise pour la Mature et THumanité.
Le peuple allemand a déposé dans ses chants d'amour les trésors les plus cachés de son cœur. C'est là peut-être qu'il a mis le plus de piété et de religion. Ce n'est pas cependant qu'en sa poésie naïve il ne se soit élevé jusqu'à la religion dans une acception plus large. Le sentiment religieux occupe une grande place dans la poésie du peuple où l'homme se montre toujours tout entier. Car l'homme est religieux par nature. Quel qu'il soit, simple ou réfléchi, croyant ou sceptique, il éprouve quelque chose ô» présence de l'infini et de l'éternité, il sent
qu'il y a un lien mystérieux entre lui et les êtres innombrables qui peuplent le monde. Quel que soit l'être suprême auquel il se rattache, qu'il adore Jéhovah, Dieu ou l'Esprit qui respire en toute chose et qui parle dans sa conscience, pourvu qu'il adore, il est religieux. Et ce sentiment, vaste et profond, fatal comme son âme, en sera la plus haute expression. La vraie poésie sera donc religieuse, mais elle peut l'être de mille manières. Le poète philosophe par exemple, n'ira pas chercher le divin dans un monde surnaturel. Il saura le trouver partout, il le verra tressaillir dans la vie inépuisable de la nature et triompher dans la noblesse humaine. Mais pour l'humble poète populaire qui est sous le coup des misères de la vie il faut qu'il y ait un ciel, un Dieu et des saints, vivantes images de toutes les perfections. Il y croit, il les aime et après les avoir revêtus sans le savoir, des splendeurs de sa propre âme, il se prosterne devant eux. Sa légende naïve et pittoresque refait en petit ce que les religions font en grand.
tJn groupe important manquerait dans ce tableau de la poésie populaire en Allemagne si Ton n'y joignait les chants religieux du peuple. Par l'époque de leur apparition et par le sentiment qui les inspira, ces chants tiennent le milieu entre les hymnes latins de TÉglise ca«
tholique et les cantiques de l'Eglise protestante. Placés entre ces deux extrêmes ils s éclairent d'une lumière plus vive. L'histoire de la poésie rompt le sceau des cœurs et redit les révolutions religieuses, qui s'accomplissent de siècle en siècle, au fond des consciences. Les hymnes latins du moyen âge, les légendes du peuple, les cantiques protestants sont autant de formes diverses du sentiment chrétien. En passant par l'Église, le peuple et la réforme, le christianisme se métamorphose sans cesse, et les harmonies majestueuses ou enfantines, suaves ou héroiques de ces strophes qui élevèrent tant d'âmes vers le ciel, nous répètent, en nous émouvant encore, que les religions ne sont rien par elles-mêmes mais tout par ceux qui les font.
L'Eglise catholique a marqué ses chants latins d'un cachet indélébile. A leur accent, elle se redresse devant nous dans sa grandeur magnifique et sombre ; ambitieuse cathédrale, elle ne sait rien, elle ne veut rien savoir de la cité travailleuse qui grandit à ses pieds. Elle représente le ciel sur la terre, le reste ne l'inquiète pas. Assise sur la tradition comme sur un fondement indestructible , elle s élève lentement avec son peuple de martyrs et de saints, et tandis qu'on commence à la saper par la base, elle aspire à percer les nuages de sa flèche mystique et à régner sur le monde.
Mystique par sa poésie, ascétique par sa morale, cette Église s'empare d'abord des idées et des sentiments les plus féconds du christianisme ; c'est par là qu'elle convertit l'Occident. Mais plus elle se consolide, plus elle tend à absorber la vie religieuse ; c'est par là qu'elle opprime les peuples. Menaçante, elle s'interpose entre Dieu et les hommes, et met une barrière infranchissable entre le ciel et la terre, le prêtre et le peuple, entre la vie divine et la vie humaine». Que pourrait être la poésie dans cette religion, sinon l'accompagnement solennel du culte ? De là son uniformité. Chez toutes les nations elle se ressemble; toujours la langue latine, toujours la mêmeinspiration.Ceshymnesnesontpasitaliens, français ou allemands, ils sont catholiques et romains. L'originalité des peuples et des individus ne peut rompre ni la chape de plomb de l'orthodoxie, ni le moule de fer de la langue latine. Ce qu'ils célèbrent, c'est Timmuable, c'est ce qui doit demeurer partout et toujours, c'est ce monde surnaturel devant lequell'autre n'est rien, ce sont les mystères rayonnants de Dieu, que l'humanité contemple du fond de sa nuit maudite, c'est l'histoire sainte devant laquelle doivent pâlir toutes les histoires profanes. La mise en scène du culte ne fait que rendre plus sensible l'abîme qui sépare le ciel et la terre. Point de communication entre iô peuple et son Dieu« Il
LA VIE REXIGIEUSB. S67
ne lui parle que par ses ministres. La foule est agenouillée dans la nef et les prêtres psalmodient au fond de l'abside les hymnes qui ravissent les âmes, au dessus de la terre, dans un nuage d'encens.
L'idée qui plane sur l'Église primitive en Occident, c'est celle du Dieu unique et tout-puissant. C'est lui dont la majesté souveraine renverse les chênes sacrés des vieux Germains et courbe la nuque rebelle des barbares ; c'est lui qui tonne par la voix de l'apôtre des Frisons et sévit avec l'épée de Charlemagne ; c'est à lui surtout que s'adressent les plus vieux hymnes de l'Eglise. C'est pour le chercher que le peuple se presse dans la puissante basilique romaine, aux forts piliers qui défient les siècles, dans ce temple, sanctuaire de l'éternité au milieu des vaines tempêtes de ce monde. Là tous sont confondus au môme niveau, le Dieu souverain courbe d'un même souffle la tête de l'artisan, du chevalier et du roi. L'orgue roule à travers les portiques ses ondes colossales qui enveloppent les colonnes massives et vont gémir dans les profondeurs sombres de 1 édifice. La nuit règne dans la nef, mais les cierges brillent dans le chœur et les prêtres chantent le roi des rois :
Tibî omnes angeli, tibî cœli £t universœ potestates,
Tibi Gherabim et Seraphim Incessabili voce proclamant :
Sanctus, sanctus, sanctas Dominas Deus Sabaoth !
Pleni sunt cœli et terra Majestate gloriœ tuae. (1)
Les fidèles ne comprennent pas cette langue, mais ils savent qu'on célèbre le Très Haut. Les plus exaltés relèvent la tête, ils voient la voûte s'ouvrir et leurs yeux nagent dans des gloires ineffables. Elle est là l'Église triomphante, rangée en sept cercles mystiques, les uns au dessus des autres, toujours plus étroits et toujours plus brillants. Ils sontlà, tous les élus resplendissants de blancheur, noyés dans les flots d'or des soleils radieux, en bas la foule bienheureuse des pécheurs pardonnes, plus haut les armées des docteurs pieux et des saints en extase, plus haut encore les martyrs transfigurés portant leurs palmes, enfin, les prophètes aux yeux foudroyants, les Archanges et les Dominations, prosternés devant le Père éternel.
Vision imposante, où le chrétien n'a plus con-
[{) A toi tous les anges, à toi les cîeux et toutes les puissances de Tunivers, à toi les chérubins et les séraphins répètent d'une voix éternelle : Saint, saint, saint est le Seigneur Dieu Sabaoth i Les cieux et la terre sont remplis de la majesté de ta gloire. — Hymne d'Ambroise, iv« siècle. — Dos deutsche Kirchenlied^v, Philippe Wackemagely 1. 1, pag. 24.
LA VIE RELIGIEUSE. ftSd
science de lui-même que dans le saint des saints ! Fuir hors de la nature, échapper à la vie réelle pour s'abîmer dans la grandeur de Dieu est l'effort constant de ces hymnes. Mais à ces extases succède fatalement le réveil, et tout ce qui reste à l'âme de ses sublimes élévations, c'est le sentiment de son impuissance. Plus elle s'est prosternée devant le Dieu toutpuissant, plus elle se trouve misérable. Plus elle a vu sa pureté éblouissante, plus elle se trouve impure et coupable. Elle est flétrie par la faute originelle. Le Dieu pur esprit lui commande de mortifier la chair, mais le désir la transperce de flèches enflammées. Le Dieu jaloux veut qu'elle s'humilie et l'orgueil la consume. Livrée à elle-même, elle se croit damnée et s'écrie dans sa honte : ^ Je ne suis pas digne d'élever mes yeux infortunés vers les astres brillants du ciel, oppressée sous le poids écrasant de mes péchés. Epargne-moi, Rédempteur.. • Pleurez avec moi, astres rougissants, mugissez avec moi, bêtes qui habitez les forêts et répétez : Tu es maudit, toi qui gémis sous ton crime impie. »
La rupture entre Dieu et l'homme est complète. Les magnifiques élancements des hymnes ne peuvent l'émouvoir. Sa majesté est trop
(1) Hymne d'aUarius. — Wackernagel, 1. 1, pag. 12.
effrayante. Il faut un rédempteur humain à la créature, et elle le trouve dans le Christ crucifié. Dieu incarné dans un homme est un nonsens pour la raison, mais il sort psychologiquement des émotions et des désirs de 1 ame chrétienne à laquelle Dieu le père ne sufllt plus. Elle a besoin de voir son Dieu, de l'aimer, c'est pour cela qu'elle le fera homme. Elle a besoin d'être sauvée, c'est pour cela que Dieu videra pour elle le calice des douleurs humaines. Être tout-puissant, éternel et parfait, cela est divin, mais aimer et souffrir infiniment pour les autres est plus divin encore ; voilà le fond humain du mystère de l'incarnation et de la passion du Christ. De là ces hymnes innombrables au crucifié où le chrétien s'identifie avec Jésus. Ce culte de la douleur va jusqu'au délire comme chez Bernard deClairvaux, qui s'adresse successivement aux pieds sanglants, aux genoux, aux ^mains percées de clous, au flanc déchiré, à la tête couronnée d'épines du Sauveur. Le chrétien exalté veut refaire la passion de son maître et cherche la félicité céleste dans le paroxysme de la douleur.
Ce Dieu expiatoire ne sufl&t pas encore au croyant. Car au dernier jour Dieu le jugera, et alors malheur à ceux qui auront manqué à ses commandements. L'agneau deviendra le lion. Dieu le père est là pour créer le monde.
le fils pour expier et pour juger à la fin, mais pour pardonner il faut une femme dans le ciel. Voilà pourquoi Marie finit par prendre la première place dans la poésie du moyen âge. Elle complète la famille divine. Si Dieu est rinaccessible majesté, si Jésus est la souffrance et la justice, Marie est la mansuétude infinie. Cest parce quelle aie plus souffert en silence qu elle pourra pardonner le plus. Les poètes de rÉglise contemplent son âme comm^ une mer de douleur et d'amour, dans laquelle ils aiment à se mirer.
Stabat mater dolorosa Jaxta cracem lacrymosa Dam pendebat fîlius, Cujus animam gementem Contristantem et dolentem Fertransivit gladius (1).
C'est par la logique du cœur humain que Marie devient la première divinité du moyen âge. Le père appelait le fils et le fils appelait la mère. Mère par l'immensité de lamour, vierge par la pureté de l'âme, elle réunit en elle ce sentiment profond et cette vertu chaste
(i) Elle était debout la mère douloareuse devant la croix, la mère tout en larmes, devant le fils cracifié; et son âme gémissante, contrlstée et pleine de douleurs, fut percée d'un glaive. — PlanctiÂS beatœ Virginis, attribué à Unocent III. Voyez Wackernagel, 1. 1, pag. 136.
972 QfSTOlRE DU LIBD.
qui font la puissance de la femme. Voilà pourquoi le cœur de Marie devient le centre ardent de Tunivers catholique, le foyer d'amour et de grâc^ auquel tout aspire. Les hymnes sur elle ne tarissent pas. Elle est tour à tour la rose flamboyante, le lis immaculé, letoile du soir qui monte au dessus de la sombre mer. La terre et le ciel l'adorent :
Ad te clamant miseri De valle miserise, Te adorant superi * Matrem omnis gratis, 0 sanctissima Maria !... (1).
Le culte de Dieu, de Jésus et de Marie sont les trois grandes pensées de ces hymnes qui se répètent de siècle en siècle avec une monotonie grandiose. Ils méprisent la terre et invitent à la contemplation du ciel. Ce sont parfois de magnifiques élans vers l'idéal, mais ils manquent de cette joie qui aide à vivre, de cette force qui pousse à l'action, de cette foi dans l'homme qui grandit l'homme. Ils sont pénétrés de Dieu, mais ils le placent hors de la portée de l'homme. Dans cette religion, l'humanité en proie au péché est perdue sans retour dans ce monde,
(i) C'est toi qu'invoquent les malheureux du fond de leur vallée de larmes, c'est (oi qu'adorent ceux d'en haut, mère de toute grâce, ô saiate Marie! ~ xiii* siècle. — Wackernagel, 1. 1, pag. 151.
LA YIE RSUGIEUS8. 373
masse confuse entraînée par le torrent de ses vices et de ses crimes vers le jugement dernier. C est dans le chant du Dies irœ que la pensée du moyen âge apparaît dans ce quelle a de plus désespéré :
Dies ir», dies illa Solvet sœclum in favilla, Teste David cum Sybilla.
Quantus tremor est futarus, Qaando judex est venturus Cimcta stricte discussuros.
Tuba miram sparget sonum Per sepulcra regionum Coget omnes an te thronum.
Mors stupebit et natura, Cum resurget creatura, Judicanti responsura.
Liber scriptus proferetur, In quo totum continetur, Unde mundus judicetur.
Judex ergo cum sedebit Quidquid latet apparebit Nil inultum remanebit.
Quid sam miser tum dicturus, Quem patronum rogaturnsP Dum vix justus sit securus.
Rex tremendœ majestatis Qai salvandos salvas gratis, Saiva me, fons pietatis, etc.. (1).
La poésie chrétienne n a rien de plus grandiose. Ici la langue latine produit des effets sublimes. Son accent implacable résonne, transperce, épouvante comme la trompette du jugement dernier qui retentit seule à travers les sépulcres des régions. Cet hymne, le plus beau du moyen âge, est aussi son dernier mot sur rhumanité.
Telle est dans ses grands traits la poésie latine de l'Église catholique. Née dans le temple, faite pour le culte, elle n'en sortit jamais. Elle fut la consolation des saints, des pères, des doç-
(1) Ce joar de colère, ce joar-là rédaira rhumanité en poassière; témoin David et la Sybille.
Il sera terrible le tremblement, quand Tiendra le juge pour tout sonder sans pilié.
La trompette poussera un son effrayant à travers les sépulcres des régions et chassera les âmes devant le trône.
La mort et la nature resteront stupéfaites quand ressuscitera la créature pour répondre au juge.
Le livre sera mis en avant dans lequel tout est écrit, dans lequel est marquée l'histoire du monde.
Quand donc le juge sera assis, tout ce qui est caché apparaîtra et rien ne restera sans vengeance.
Que dirai-je alors, malheureux? Lequel des saints invoquerai-je, quand le juste à peine sera en sécurité?
Roi de majesté terrible, qui sauve par grâce ceux qui doivent être sauvés; sauve-moi, source de piété.
Dies irœ de Thomas de Gelano, xu* siècle. — Wackernagel, t. I, pag. 137.
teurs de l'Eglise, des prêtres qui chantaient ces hymnes et en comprenaient le sens. Mais que pouvait-elle être au peuple qui n'en comprenait même pas la langue? Sans doute la pompe du culte, les graves modulations de l'orgue et la splendeur des cérémonies fournissaient un aliment à son imagination. Dans la pensée de l'Église ces émotions superficielles devaient lui suffire, car tout ce qu'elle exige du peuple, c'est la soumission ; en retour elle lui promet le salut. Il assistait donc au culte avec une piété enfantine. Mais il prenait un intérêt trop vif à là religion, pour se contenter de ce rôle passif. Ces hymnes chantés en latin ne semblaient-ils pas faits pour éloigner de lui la divinité? Pour la comprendre, il avait besoin qu'elle descendît vers lui ; pour l'aimer, il voulait la voir se mêler à sa vie. Il se fît donc sa poésie religieuse à lui, dans sa langue et selon son cœur. C'est ainsi que le sentiment religieux individuel, refoulé par le catholicisme, prend sa revanche dans la légende populaire. Avec elle, nous sortons des murs sombres de la cathédrale, pour rentrer sous le ciel serein de la nature. Soumis encore par sa foi. au dogme catholique, le peuple s'en affranchit sans le savoir dans la naïveté de son cœur, et se prépare en silence à une grande révolution morale en s'abandonnant aux hardiesses de son imagination et aux inspirations de sa conscience.
ne HISTOIRE DU UED.
Le peuple allemand, nous l'avons vu, adore la nature dans sa poésie. Tantôt il se plonge dans son sein avec les génies des eaux et des forêts, tantôt il la célèbre dans l'ivresse du vin et dans le débordement de ses passions, tantôt il la divinise dans ses chants d'amour. Ces refrains graves ou folâtres, rieurs ou attendris sont autant de défis jetés à l'ascétisme chrétien. Lé même souflSle traverse ses légendes religieuses. Ce n'est point qu'il rabaisse l'histoire biblique au niveau, des vulgaires aventures. Loin de là ; devant les douces figures de Jésus et de Marie, il s'agenouille, il se sent en présence de quelque chose de divin. Mais dans la reine du ciel, dans le fils de Dieu, il ne voit que le côté humain, l'amour infini, la douleur profonde, le sacrifice sans bornes. Voilà ce qu'il adore, sans s'inquiéter du dogme et de TÉglisé, et voilà aussi le fond éternel et vraiment divin de la pensée religieuse.
Si la poésie de l'Église catholique est une perpétuelle élévation de l'âme vers le ciel, celle du peuple ramène sans cesse le ciel sur la terre. Elle ne célèbre pas un Dieu inaccessible, mais un Dieu aux traits humains qu'elle fait agir et parler comme tel autre de ses héros. Elle ne subtilise pas sur le mystère de la passion du Christ, elle la raconte comme un drame émouvant et sublime. « Marie vint sous la croix et
vit son enfant chéri crucifié. Elle détourna les yeux, le cœur de Marie se brisa. — Jean, mon disciple bien^aimé, prends ma mère sous ta garde, prends-la par la main, conduis -la loin d'ici, pour quelle ne voie point mon martyre. — Ah, seigneur, je le ferai de grand cœur, je la conduirai loin d'ici, je veux la consoler comme un enfant doit consoler sa mère. — Il la prit par sa main droite et la conduisit loin de la croix. Loin de son fils elle n'aimait pas aller. Le cœur de Marie se brisa. — Et maintenant, dit-elle, courbez vous, forêts, pliez, branches des arbres, mon enfant souffre, mon enfant n'a point de repos. Courbez-vous, feuillages, et toi, herbe verte, prends à cœur sa douleur. — Les grands arbres se courbèrent, les durs rochers se fendireiit, le soleil refusa son éclat, les oiseaux cessèrent d'appeler, les nuées crièrent : malheur ! malheur ! La terre craqua dans ses fondements, les sépulcres s'ouvrirent avec fracas et les morts en sortirent (1). » Dans toute cette histoire le peuple n'a vu que la sollicitude du fils mourant et la douleur de la mère ; pour lui les bouleversements de la nature ne sont que l'expression majestueuse de cette douleur divine.
Mais le peuple s'en tient rarement au récit
(1) Wasderborn, 1. 1, pag. 146. Édition i9bl.
biblique, Il a sa révélation à lui, ses miracles, ses apparitions. Dans les cathédrales, la voix des prêtres étouffe son âme, mais dans le silence des bois, il écoute les voix de son cœur. Jésus est aussi descendu sur ses montagnes, Marie a aussi traversé ses vallées. Ils habitent le ciel, mais ils se souviennent de la terre, et comment oublieraient-ils les enfants des hommes? Ainsi pense le peuple. Et le pâtre les voit reparaître dans les solitudes des Alpes, et le pêcheur les voit errer au bord de la mer. Un jour un pêcheur rencontre Marie sur la plage, mais il ne la reconnaît pas. Elle lui demande s'il veut la conduire à l'autre rivage dans sa barque. Le pêcheur y consent, mais pour salaire il demande à cette femme si belle son amour et son honneur. Alors Marie continue seule son chemin et soulevant le bord de sa robe elle pose son pied dans la mer profonde comme si c'était un gué. Lorsqu'elle arrive au milieu de la mer, toutes les cloches petites et grandes se mettent en branle. Lorsqu'elle arrive à l'autre rivage, elle s'agenouille et son auréole resplendit autour d'elle. Alors le pécheur la reconnaît, il voit qu'il a outragé la mère de Jésus et son cœur se brise d'un seul coup. Rêve d'enfant, si l'on veut, mais rêve profond. Car comment peindre en traits plus vifs et plus pittoresques l'humilitéet lacandeur virginale, comment mieux
LA VIE RELlGlEtSE. 279
traduire leur puissance extraordinaire sur le cœur de Thomme même corrompu.
Marie « la sainte dame » comme dit le peuple, si modeste, si pieuse et si pure, est aussi la moins sévère pour les autres. Si quelqu'un pardonne de grand cœur, c'est elle. Tandis que saint Pierre, gardien jaloux de la porte du paradis, renvoie sans pitié les pauvres âmes pour la moindre des peccadilles, Marie les absout et les ramène, au grand scandale de l'apôtre rigoriste. Deux sœurs moururent en une nuit, dit une ballade. Elles se présentent à la porte du paradis. Saint Pierre reçoit l'une et renvoie l'autre. Tristement elle prend le chemin de l'enfer, quand Marie la rencontre et lui dit : — Où vas-tu? où vas-tu, pauvre âme? Viens nous allons entrer auprès de Dieu. — J'ai déjà frappé à sa porte. Saint Pierre me l'a défendue. — Quel péché as-tu donc commis pour qu'on te défende le ciel? — Je suis allée tous les samedis soirs à la danse joyeuse. — Si tu n'as point commis d'autre péché, tu peux bien entrer au ciel... Marie la prit par la main et la conduisit dans le pays de promission (1). »
Marie est surtout l'amie des pauvres et des affligés. Humble, elle aime les humbles, riche en douleurs, elle aime ceux qui souffrent, elle
(1) Simrock, VolksUeder, pag. liS.
est la confidente des cœurs abandonnés et la consolatrice de ceux qui n'ont plus la force d'exprimer leurs souffrances. Son image placée au bord des routes, dans un rocher près d'une source jaillissante ou dans le tronc d'un vieil arbre au fond des bois, recueille les prières les plus ardentes. Deux strophes adressées à une pauvre femme en pèlerinage font mieux deviner que tout le reste ce que le peuple a mis de douceur, de tristesse et de consolation dans cette figure de Marie.
Panvre femme, au front abattu Par ces montagnes, où vas -tu?
Dans ton lointain pèlerinage Repose-toi sous cette image.
Viens rafraîchir tes pieds brûlants Dans Tonde des ruisseaux coulants.
La Vierge ici, la douce mère Demande à ton cœur son mystère.
Si tu n'as rien à lui donner.
Tes larmes te feront aimer.
Elève tes regards humides Vers ses beaux yeux purs et limpides, lis te souriront doucement, Plus qu'à l'éclat d'un diamant.
Prie en silence, femme, ô prie l T'aimera le cœur de Marie (1).
(1) Wunderhorn, l, II, pag. 167.
La figure de Jésus n'est pas moins aimée du peuple que celle de sa mère. Une auréole plus éclatante entoure sa tête suave, un rayon plus céleste resplendit sur sa face et annonce le fils de Dieu. Elle pardonne et console; il émeut et convertit. Comme sa mère il ne se trahit pas toujours tout de suite et va trouver de préférence ceux qui le connaissent le moins. Quelle touchante histoire par exemple que celle de la fillette du sultan. Le sultan est pour le peuple l'ennemi juré de la chrétienté, le païen par excellence. Mais il lui donne une fille bonne et pieuse qui pressent dans son cœur un Dieu qu'elle n'a jamais entendu nommer :
Le sultan avait un' fillette
Qui se levait matin.
Four arroser mainte fleurette
Au fond de son jardin.
Quand eil' vit s'ouvrir ces fleurettes, Sous la rosée en pleurs, ^ La vierge dit : Qui vous a faites.
Mes chères belles fleurs ?
Il faut que ce soit un grand maitre.
Un riche et beau seigneur.
Qui sur la ferre vous fait naître
Et croître en son honneur.
Je l'aime du fond de mon âme,
Mais comment le trouver f Four lui je quitterais mon père,
Ses fleurs j'irais soigner.
A mitiuit sans lampe et sans ciétgt, ÏM front tout rayonnant.
Vient un jeune homme : 0 belle vierge. Le fiancé t'attend.
Vit* la fillette se réveille,
A la fenêtre écart ; Et c'est Jésus son doux ami.
Resplendissant d'amour.
Elle ouvïe sa porte, et joyeuse
S'incline doucement :
•^ Sois le bienvenu, beau jeune boteaie,
Dît^elle gentiment^
De quel pays, de quelle terre
Arrives-tu, dis-moi P Dans le royaume de iboii père.
Nul n'est si beau que toi.
— Tu songeais à moi> iielle vierge,
Je suis venu pour toi, Quittant le royaum' de mon père ; Car ces fleurs sont à moi.
— 0 maître, ô maître, à quelt' distance
Est -ce lieu de béatté.
Que j'y sfoi^' tes fléuïs en tàlence.
En toutt lêtemité.
— U est à plus de mille lieues^
Le royaume étemeU Et h plos belle des couronnes Tattend aii fond ^a ciel.
LA VIK BBLIOIEUSE. ^SftS
Àloreiil prit de sa main htenchQ
-r- Sçra^ç-tu pas ip^ fiancée Fillette du sultan ?
Comin&elle offi-ait toute son âme,
Jésus saigna d'amour :
■^ Pourquoi ton eçBur es^il ai ^(Mige,
De roses, mon amour ?
— C'est pour toi que je port* ces roses
Qui fleuriront toujours, Cest poi^r toi qu'elles sont écloses Qua^4 je suis ^ort A'amoqr.
— Viens donc, viens clone, ma fiancée.
Vers mon père étemel,—
Sîii Jésus ell' s'est eonfiée,
Sc^ couronne ^t ^i^ cM, (1)
Cette légende rappelle les peintuFes suf fond d'or de Pra Angelico de Fiesole, où les anges embrassent les bienheureux au milieu des fleurs mystiques du paradis, mais d'un mouvement si chaste qu'aucune émotion des sens ne nous effleure devant eux. L'histoire assurément n^est pas d*pne orthodoxie scrupuleuse, mais voici une légende, beaucoup plus hérétique encore, qui nie tout simplement Tinfaillibilité du pape. C'est celle du Tannhaùser.
(1) Simrock, Volkslieder, pag. liM|.
284 HISTOIRE DU UBD.
Tannhauser était un chevalier vaillant qui voulait voir grandes merveilles. Il parcourt le pays célébrant et aimant les plus belles femmes. Un jour, lassé des femmes de la terre, il convoite les déesses et entre dans la montagne de Vénus. Selon une vieille tradition allemande, Vénus la déesse infernale, Tincarnation de la volupté, du péché par excellence, a été reléguée dans une montagne, loin des hommes. Là, par ses puissantes incantations elle s'est créé un nouveau royaume, plein de lacs magiques, de bosquets parfumés et de cavernes mystérieuses, où elle règne avec ses nymphes et ses sirènes. De temps en temps, un homme poussé par un désir téméraire, pénètre dans la montagne fatale, mais jamais aucun d'eux n'en est revenu. Tannhauser, dévoré d'une soif insatiable de volupté, y entre sans crainte, malgré les avertissements du fidèle Eckart. Subjugué par la beauté démoniaque de Vénus, il jure dans ses bras de ne jamais la quitter. Mais bientôt le remords le saisit, il regrette le ciel, le son des cloches et la vierge Marie, qui fut son premier culte, et veut partir. Alors Vénus lui rappelle son serment :
«*- Beau chevalier, ta sais, je t'aime !
U faut t'en souvenir.
Ne m'as-tu pas juré toi-même
De ne jamais partir P
-— Non, à tes ohsanes, sur mon âme,
Je n'ai pu me ri?er.
Si j'étais ton esclave, ô femme,
Diea m'aide à me venger !
— Reste avec moi dans ma montagne,
Enlacé dans mes bras.
Reste et prends ma belle compagne, ' Four femme, tu l'auras.
— Qu'y gagnerai- je si je l'aime,
O fatale beauté F L'enfer m'engloutira quand même....
O sombre éternité !
— - L'enfer te trouble et te tourmente.
En as-tu fait le tour P Songe à ma bouche rouge, ardente, '
Qui chante et rit d'amour.
— Que me font tes baisers de flamme P .
Je n'y veux revenir.
Far l'honneur sacré de la femme, Vénus, je veux partir !
— Feux-tu P mon charme dure encore,
Mon royaume est fermé.
Dans la caverne oit je t'adore.
Reviens, mon bien-aimé !
— Ah ! je suis las de tes caresses.
Je connais ton vrai nom.
Vénus, ô reine des déesses.
Car ta n'es qu'un démon !
8M BESTOmi; Bl] LIBP.
-^ Âh 1 qu8 dis- ta dans ta folie.
Et pourquoi m'insulter ?
Tu pâtiras toute to vie
Pour èe mot, chevalier !
— Non, car won ftmç e^t afSrwîW*
De ton çti£Urn)e ojiçu^,
Arr^hç-rooi d'ici, Mwie, Eeine purQ deç cieu:;: !
A ce nom, ello eéde et le laisse partir en lui disant : Va! partout où tu passeras, tu chanteras ma gloire ! Accablé de tristesse et de repentir, Tannhauser se rend à Rome pour faire pénitence et demander au pape le pardon de ses péchés. Mais quand il confesse qu'il a été dans la montagne de Vénus, le pontife de Rome le maudit, et lui montrant le bâton qu'il tient à la main : « Aussi sûrement que ce bâton ne refleurira pas, pour toi point de pardon. » Tannhausersort de Rome désespéré.
•- Mère Marie, ô pure Vierge,
Faut-il donc te qi^itter f Et dans la n)ontague encbj^n|;ép
Il rentre pour toujours :
— A toi Vénus I car Dieu l^i-rmên^e
Me pousse à mes amours ! (1)
(1) Wunderhorn, 1. 1, pag. 97. — Comme beaucoup de traditions populaires, la légende du Tannhauser eut son point de départ dans un personnage vivant. Tannhattser éteU un ehcvalier poète du treizième
Voici que Je trQÎpième jour le b^tpi» du p9,pe se met à refleurir. Ç-egt le signe que Dieu, plus mifiiériçorçiieuî^ qufison représputantaps^rdonné, M^ia il est trop tard, I^e pape fa.it cherpJiQr le Tftunh^u?er p^p tous les pays, On pe le trouve UuUe part.
Il est rentré dans la montagne
Où sa Vénus Pattend, Dieu lifi dira sa destinée
Au jour du jiigemQnt.
0 prêtres qui damnez sans cesse,
Four vous est la leçon, Quand l'âme s'ouvre au repentir
Elle a droit au p^r^n.
Cette foi dans 1^ puissance souveraine du
siècle, un de ces Minnesinger ambulants qui vivaient à la cour des prinoes. Poè|e médiocre, esprit railleur, et joyeux bon vivant, il mena une yie très dissipée et 9'en repentit plus tard. |^e repentir es^ ^^x^^\ \& seul trait du personnage réel qui ait passé dans le personnage légendaire. Dans l'imagination du peuple, Tannhauser s'est complètement trapsforipé. G^ n'est pas un vulgaire I^on vivapt, mais up ^omn^e passionné. II s'est voué au culte de la céleste Marie, mais le désir de voluptés plus ardentes l'entraîne dans la montagne de Vénus. De là le profond fépeMir qui succède k l'ivresse des sens. • C'est dans ce petit poème et dans la légende du Saengerkrieg (lutt^ des chanteurs) que Àichard Wagner a pris le sujet de son grandiose opéra. |i a saisi le nœud dramatique de la légende, il a fait ressortir jie fond de la pensée populaire en divisant Tàme de son héros entre la soif de l'amour sensuel et la soif de l'amour idéal. C'est dans cette lutte qu'il succombe. Il fallait naturellement que la Viprge l^arie djBscepdit sur terre dans le drame. Elle est devenue Elisabeth, la femme pure, rédemptrice idéale, qui sauve l'homme tombé, par l'immensité oe son amour 0t de lop tacrifioa.
repentir sincère en dépit de l'Église et du pape, est un de ces traits hardis et profonds qui abondent dans la poésie populaire et qui prouvent l'indépendance de son inspiration. C'est la foi, c'est l'énergie de son âme qui fait sortir Tannhauser du Venusberg^ c'est elle qui le fait aspirer au ciel après les voluptés de la terre, c'est elle qui l'eût sauvé s'il avait persisté. Rien de plus attrayant et de plus dramatique que ces légendes lorsqu'on sait y retrouver le dialogue du peuple avec sa conscience. Que nous sommes loin des chants d'église. Les croyances sont les mêmes, mais quelle différence dans le sentiment religieux ! Là-bas souveraineté du. dogme sur le sentiment individuel, ici souveraineté du sentiment individuel sur le dogme. Là-bas ascétisme sombre et ombrageux, ici joie dans le ciel et sur la terre; là- bas mysticisme subtil, ici adoration candide et enfantine. Plus d'hymnes monotones, mais des récits dramatiques. Que l'Église exalte ses dogmes abstraits, le peuple chante ce qu'il aime et ce qu'il a vu dans ses rêves; que ses docteurs et ses saints se mortifient pour entrer en paradis, il possède le ciel dans son cœur et dès ici bas en jouit paisiblement.
Ce développement de la religion individuelle, dont le peuple était loin de se rendre compte lui-mémei fut une de ces révolutions profondes
LÀ YIB RELIGIEUSE. 289
qui se consomment en silence dans les esprits, avant d'être remar(juées par personne. Dès le quinzième siècle, TEglise avait sa religion et le peuple allemand avait la sienne, elle pour régner, lui pour contenter son cœur. C'est là ce qui fit sa force. Car pour combattre une vieille institution, il n'y a pas de meilleure arme qu'une foi nouvelle. Chose étrange, une Eglise jalouse et oppressive aura toujours plus de pouvoir sur un peuple léger, frivole et sceptique, que sur un peuple naïf, croyant, mais sérieux dans l'âme. Le premier raille et obéit, l'autre réfléchit et se détache. Le premier commence par regimber et finit par se soumettre, le second commence par se soumettre et finit par se révolter. Mais alors aucune puissance de la terre ne le fait plus rentrer sous le joug; car il est libre dans sa conscience. Ce fut Thistoire des Allemands. La profondeur, le sérieux de leur conviction religieuse leur donna la force de se séparer de l'Eglise établie, d'en créer une nouvelle et de fonder la liberté religieuse. — De cette grande révolution morale et sociale sortit une nouvelle forme de la poésie populaire; le cantique protestant. C'est à ce titre qu'elle nous intéresse ici.
La Réforme qui rompt si hardiment avec le moyen âge, la Réforme qui fut à son aurore le premier, l'éclatant triomphe de la liberté, s'in-
SIÛ HlSTOtte 0U LIBD.
carne dans Luther. Ses hésitatians, ses luttes intérieures, ses combats au grand jour, ses victoires, sont les combats et les victoires d'un nouveau monde sur l'ancien. Jamais homme peut-être n'eut plus le droit de s'écrier avec Sbakspeare : Je sens mille âmes dans mon âme ! Car pendant cinq ans son peuple suspendu . à ses lèvres vécut et grandit avec lui, pendant cinq ans (1517-1522) il porta seul tout le poids de la Réforme, essuya seul tous les assauts de l'Église. Fils d'un mineur thuringiep, vrai saxon à tête carrée, Luther a donné l'expression la plus puissante à l'honnêteté, à la piété intime, au sérieux intrépide et implacable de sa race. Personne n'a été plus fervent catholique, que ne le fut dans sa jeunesse le plus grand ennemi du catholicisme. Il avait dix-huit ans quand la foudre tombe à ses côtés. Il croit que c'est un signe de Dieu qui le somme de faire péni^ tence, et sans demander conseil à personne, il s'enferme dans un couvent. Le voilà dans sa cellule, cherchant la paix dans les macérations et la prière. Il se roule, se tord aux pieds de Dieu; Dieu ne répond pas. Des doutes affreux viennent l'assaillir, des journées entières il reste sans connaissance étendu sur les dalles ; les frères le croient fou. Le Dieu fatal et cruel de l'Église, le Dieu de vengeance et d'épou-r vantQ qui pesa sur tant de gi§nératioi)3, pèse
U VIE RElMfEtJSË. «il
encore sur lui-. Il lui demande la paix, maÎB Dieu répond : malédiction ! Il fatit qu'il en trouve un autre. Tout à coup, à la lecture de la Bible, un éclair sillonne son âme assombrie ; c'est Tidée de la sanctification intérieure : Soyez bons et vous ferez le bien tout seuls ; croyez, c'est à dire aimez et vous serez sauvés. Cette pensée devient la lumière de sa vie.
Pourtant il croyait encore à l'Eglise. Lui aussi, pauvre inoine en pèlerinage, voyant poindre à l'horizon la ville éternelle, tombe à g«enoux et s'écrie : salut, 6 sainte Rome! Mais il en sort indigné, il û vu que cest un untre de corruption. Enfin^ la vente des indulgences^ le trafit^ du sâlut au ^oûi du pape le fait éclater. Apprenant la devise de Tetzel :
li'éca qui sonne dans ma caisse • Fait sftuter i'àme eâ paradis,
il dit : Je lui crèverai son tambour ! et il affiche à Wittemberg ses fameuses propositions. Aussitôt lutte acharnée avec Rome. Prières des amis, ruses, nlenaces des ennemis, rien i>e l'arrête. Il écrit fièrement au pape : Si j'ai mérité la mort, je suis prêt à mourir ! Au cardisial Cajetan <jui lui demande où il veut rester si tous l'abandonnent, il répond : Sous le large ciel de Dieu ! L'hontiête docteur de Wittemberg recule etieore devait là peinsée d'un schisme, mais la
logique de sa conviction l'y pousse fatalement. Son bon cœur lui dit : Cède, pour ne pas scandaliser les âmes faibles ; et chaque fois sa conscience répond : Impossible! persiste malgré tout. Le pape l'excommunie ; il brûle sa bulle. Charles Quint l'appelle à la diète de Worms pour se rétracter ; il accourt plein d'une joie héroïque pour confesser sa foi. Son amiSpalatin le supplie de ne pas venir, lui rappelant le sort de Jean Huss, brûlé malgré la promesse de l'empereur Sigismond, selon la pieuse maxime de l'Eglise, qu'on peut manquer de parole aux hérétiques. Alors Luther se fâche tout de bon : « Et s'il y avait autant de diables dans la ville que de tuiles sur les toits, lui dit-il, j'irais quand même. »
L'entrée de Luther à Worms, sa comparution devant la diète et son fier refus sont un des plus grands spectacles de l'histoire. A cette heure décisive, la Réforme dépend du courage de Luther. S'il recule, tout ce peuple qui est derrière lui, reculera aussi, et l'Église redoublera de despotisme. Le peuple hait l'Église, il ne croit plus aux papes ni aux conciles. Mais c'est une autorité de quinze siècles! Peut-on lui résister? peut-on la braver en face? Il se le .demande avec anxiété, puisqu'il n'oserait la braver lui-même. Et voilà pourquoi il accourt à Worms et se presse muet» frémissant d'enthousiasme et d'in-
LA VIE HËLiGlËUSËl. â»3
quiétude autour de la voiture du frère augustin. 11 veut voir lequel des deux sera le plus fort : la Diète, c'est à dire l'autorité la plus formidable du temps, l'Empire et l'Eglise réunis, ou le moine saxon, qui parle si bien selon son cœur. Luther est si grand à cette heure qu'il ne voit même pas tout cela. Il ne voit qu'une chose : c'est qu'il ne peut trahir sa foi. Cette foi, il l'avait conquise par dix ans de luttes entre sa conscience et le préjugé des siècles. Mais sa conscience avait vaincu. Maintenant, il était inébranlable, d'un calme, d'une verve et d'une bonne humeur qui étonnaient les hommes de guerre, le brave Frondsberg lui-même. C'est alors qu'il entendit vibrer dans son âme les premiers accents de ce fameux cantique qui devient la Marseillaise des protestants :
Le Dieu juste est ma forteresse,
Mon bouclier d'airain.
Je sens son bras dans ma détresse,
Je tiens sa forte main.
Satan rugit, se lève et s*arme
Avec ses légions.
Le faible pousse un cri d'alarme :
Tremblez, ô régions !
Fuirons-nous devant la tempête
De ces démons de feu ?
Non, puisqu'il marche à notre tète.
Le vrai héros de Dieu.
Et quel est son nom sur la terre?
C'est Jésus radieux.
C'est Sabaoth, Dieu de lumière,
Il n'est point d'autre Dieu.
Que cent démons sortent de terre,
Cent furieux dragons.
Dieu dans nos cœurs mit son tonnerre,
Nous les écraserons !
En vain le prince des ténèbres
Contre nous est sorti.
Qu'il rampe à ses antres funèbres,
Un mot l'anéantit.
Vous laisserez debout le Verbe ;
Tuez ses serviteurs.
Son glaive tranchant et superbe
Traversera les cœurs.
Prenez le corps, enfant et femme,
Redoublez vos forfaits.
Mais vous ne prendrez pas cette âme
Qui doit vaincre à jamais !
Le grand Luther est dans ce cantique. Il y est avec sa colossale nature d'homme, avec l'énergie indomptable de sa volonté. L'entendez-vous sortir du fond de sa poitrine menacée par toutes les puissances de la terre, ce chant terrible et joyeux, ce superbe éclat de rire qui s'en va gronder* comme la foudre dans le ciel. Il gronde, il rit, non de colère, mais de triomphe et de mépris. Il défie l'Eglise, le pape, l'empereur, le monde entier. Il leur
dit : Convoquez vos conciles , lancez contre moi vos bandes noires, attisez vos bûchers! Je suis seul! eh bien, je vous brave tous! face à face! Vous ne pouvez rien contre moi, car mon Dieu c est ma conscience, et la conscience c est la Liberté. Brûlez-moi, si vous losez, elle renaîtra de mes cendres!
Le nonce du pape comptait sur une rétractation, et voulait par la Diète la rendre publique dans toute la chrétienté. Mais Luther, après avoir défendu ses écrits et ses actes, ne voulant céder qu'à des preuves tirées de la Bible ou à des raisons évidentes, sommé de se rétracter et menacé d être mis au ban de l'empire, donne cette réponse claire et nette : « Je ne puis et ne veux rien rétracter. Je ne saursûs rien- faire contre ma conscience. Me voici, je ne puis autrement. Dieu m'assiste! Amen! » A partir de ce moment la Réforme est faite dans les esprits. On y croit. Un homme a osé protester au nom de sa conscience contre l'autorité ; des millions d'autres protesteront. Caché à laWartbourg, Luther n'en est que plus puissant. Du fond de son asile mystérieux, « de son Patmos, comme il dit, de la région où les oiseaux chantent Dieu jour et nuit », il révolutionne l'Allemagne. Arracher la religion des mains de la cour de Rome et des prêtres, la replacer dans les consciences comme dans les vrais sanctuaires de
Dieu, voilà désormais l'œuvre de Luther, œuvre sainte que Michelet appelle éloquemment la révolution de la loyauté. Pour cela, il traduit la Bible et la donne à lire à tous, c'était poser le principe du libre examen ; il demande le calice pour le peuple, c'était briser la barrière entre le laïque et le prêtre ; il réclame hardiment le mariage des prêtres, c'était proclamer les droits sacrés de la nature et rétablir la famille dans son intégrité. L'Allemagne, une partie de l'Europe en pousse des cris d'allégresse, et voilà le docteur de Wittemberg, le chevalier George, l'hôte inconnu de la Wartbourg devenu sans le vouloir chef d'une Église nouvelle.
Laissons là le théologien Luther, resté catholique en beaucoup de points. Ne cherchons ici que l'homme, le puissant réformateur de la vie allemande, du cœur de son peuple, de sa poésie intime. L'homme en lui est bieu plus fort que le théologien, et son œuvre s'étend plus loin que son Eglise. Cet homme dont la souveraine originalité saillit brusquement sous lé coup de la contradiction, c'est le rude et loyal Germain qui révère la nature, cherche Dieu en toute chose, dont le cœur veut s'épanouir et faire épanouir les autres. C'est cet homme qui triomphe peu à peu des fantasmagories et des terreurs inventées par l'Église. Sans doute, il croit toujours que l'homme doit aspirer à un autre monde, mais
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eû attendant qu'il soit fort et joyeux dans celui-ci. Sans doute, la Bible est la plus haute révélation pour lui, mais la nature en est une aussi. Donc, guerre à mort à lascétisme mortel de TEglise. Lesjoies terrestres sont saintes, le mariage est sacré, la famille est la vraie patrie de l'homme, la nature est le plus beau temple de Dieu. Quand il parle de Dieu à son iils, au petit Jean Luther, c'est dans son jardin, sous un beau ciel, et alors il lui raconte l'histoire du grain de blé ou lui montre les oiseaux. Kien n'irrite plus ses adversaires que cet amour de la nature et cette franche gaîté. Ils la taxent d'impiété. Mais Luther leur dit en face : « Qui n'aime pas vin, femme et chant, restera fou sa vie durant, v Hafiz le joyeux Anacréon de la Perse n'aurait pas ri plus Cordialement des moines et des prêtres.
Cette joie que Luther mettait en toute chose, il la mit dans sa religion. Ayant trouvé le Dieu d'amour, dans un transport d'enthousiasme, il invente te cantique. Mélodies et paroles coulent de source, d'un seul jet. Ce ne fut pas une œuvre de liturgie, mais une création spontanée, sortie des profondeurs de son âme poétique. Depuis son enfance il cultivait la musique avec passion. Pauvre étudiant, il chantait avec ses compagnons aux portes des maisons. Tandis que les autres chevrotaient d'une voix mono-
tone, il y mettait du sien et touchait par sa voix vibrante. Son luth ne le quitttait jamais. Au couvent, assailli de doutes, quand la terre s'effondrait sous ses pieds et que le monde lui semblait un enfer, il retrouvait Dieu, le ciel et les anges aux accords de l'instrument bien-aimé. La sainte musique fut sa libératrice. Elle chassa de devant ses yeux les visions sinistres et lui dévoila Tazur du ciel. Elle rétablit l'harmonie dans son âme souvent divisée. « De toutes les joies de la terre, s'écrie-t-il plus tard, il n'en est pas de plus aimable que de chanter et de s'épanouir en maint joyeux accord. Il ne peut y avoir de méchantes pensées, là où chantent de braves compagnons. Là, il n'y a ni colère, ni querelle, ni haine, ni envie et s'évanouissent toutes les peines du cœur. L'avarice, les soucis, tout ce qui pèse lourdement, s'enfuit avec toutes les afflictions. Que chacun donne donc un libre cours à sa voix. Pareille joie n'est pas un péché. Elle plaît à Dieu plus que toute joie du monde. Elle détruit l'œuvre du diable. »
Tant qu'il fut en lutte avec lui-même,, Luther se contenta déjouer de son instrument et de chanter à sa manière les vieux hymnes de l'Église. Mais une fois qu'il a trouvé son Dieu, le fond de sa nature éclate, il devient créateur. Le chrétien a vaincu le catholique, l'homme est sorti du moine, enfin ce puissant cœur est libre,
il peut chanter! Il chante en effet un chant de victoire et de liberté à faire trembler l'Eglise dans ses fondements. Le cantique de Luther est le signe de la religion affranchie, de la religion personnelle. Luther chante son Dieu aussi joyeusement que le peuple ses amours et ses aventures . C'est le sien , non pas celui de l'Église, c'est celui qu'il a cherché à travers ses prières et ses veillées effrayantes. Comme tous les grands réformateurs, il se croit directement inspiré et cette certitude est inébranlable. Les grandes âmes religieuses sont ainsi faites. Quand la vérité morale les illumine intérieurement, elles attribuent à Dieu la révélation sublime de la conscience. Luther se trouve ainsi dans un état d'âme voisin de celui des prophètes. Il revit les psaumes. « Quoi de plus beau que les psaumes, dit-il, où de ces paroles sérieuses s'élèvent au milieu des vents d'orage! Où trouver de pareils accents de joie, de louange, de reconnaissance? Là, tu regarderas dans le cœur de tous les saints comme dans des jardins rayonnants, oui, comme dans le ciel! Là s'épanouissent vers Dieu toutes sortes de pensées comme des fleurs belles, aimantes et radieuses. » Son éloge des psaumes devient lui-même un psaume enthousiaste. En se pénétrant de la Bible, il retrouve l'inspiration biblique. Avec sa conscience fervente il invoque le Saint-Esprit :
Viens» Esprit- Saint, yiâns, Dieu Seigneur, Eépancis tes grâces dans nos âmes.
Chez tes enfants au fond du cœur, Du saint amour verse tes flammes.
Les peuples se sont rassemblés, Ils t'ont Yu luire avec les anges.
Ils croient ! ils se sont réveillés, Et vont entonner tes louanges A travers les éternités.
Halleluia !
Noble flambeau, rallume-toi.
Eais-nous voir Dieu,>sainte lumière.
Et d'un cœur pur et sans efi'roi Nous nous écrierons : Notre père !
Ferveur sacrée, ô feu si doux.
Inonde le fond de notre être.
Mes frères, tombez à genoux.
Aimez ! croyez en notre maître.
Jésus, Jésus est parmi nous !
Halleluia !
La première strophe est imitée dixYieux Sancte Spiritus de TEglise , mais laccent en est bien plus ému, plus personnel. Ce n est plus l'homme qui s'élance avec eifort vers le ciel, c'est la joie du ciel qui descend sur la terre.
Luther, on le voit, est encore profondément mystique, mais il n'en est pas moins le champion de la liberté. Loin de" s'imposer, il ne veut qu'éveiller les consciences. Il ne chante pas seulement, il dit aux autres : chantez! Et ce
mot les remue jusqu'au fond des entrailles. Ils chantent et louent Dieu, étonnés et ravis de trouver une voix dans leurs poitrines. Ils chantent, et aussitôt s'écroule l'Église menaçante du moyen âge, qui pesait sur leurs têtes, et le Dieu des cœurs purs, le royaume céleste des simples, la vision rayonnante de Jésus reparaît à leurs yeux. Tous essaient leurs voix et se confortent par le chant, non seulement la princesse sur le trône, mais l'artisan à son travail, la servante à la fontaine, le laboureur dans les champs, le vigneron dans sa vigne, la mère au berceau de son enfant. Désormais la plus pauvre famille de tisserand possède le ciel dans son bouge sombre. Elle a travaillé tout le jour à son métier. Dur et sévère est le visage du père, triste et pâle la mère et sans joie les yeux pensifs des enfants. Les murs sont noirs et nus, mais le pain est sur la table. Le père entonne le cantique et les voix douces de la mère et des enfants se mêlent à sa voix rude et convaincue :
Chrétiens, aimons-nous en ce jour
Et que nos cœurs bondissent.
Qu'en un chant de joie et d'amour
Toutes nos voix s'unissent
Alors ces visages assombris s'éclairent, le père et les enfants rompent gaîment le pain du pauvre, le pressentiment d'une fraternité uni-
ZOt HISTOIRE DU LIED.
verselle remplit leurs cœurs et un rayon céleste pénètre dans leur réduit.
Les cantiques protestants devinrent bientôt une nouvelle forme du chant populaire. Tous les apôtres de la foi nouvelle en composaient. Ils se propagèrent avec une rapidité extraordinaire et servirent puissamment la Réforme. Ceux de Luther surtout allaient de ville en ville, des châteaux aux cabanes, des vieillards aux enfants, inspirant, convertissant les foules par leurs vaillantes mélodies. A Magdebourg, en 1524, un vieux drapier chantait les cantiques de Luther en plein marché ; le peuple recueilli faisait cercle autour de lui. Le bourgmestre fit jeter en prison « le garnement qui avait apporté au peuple les chants hérétiques de Luther. » Mais deux cents bourgeois obtinrent des conseillers sa mise en liberté. En 1529, un prêtre de Lubeck venait d achever son sermon et allait prier pour les morts, quand deux petits garçons entonnèrent bravement le cantique : « Ah, Dieu du ciel, regarde-nous! ^ et toute l'assemblée l'entonna avec eux. Dès ce jour, chaque fois qu'un ecclésiastique se déclarait hostile à la doctrine évangélique, on chantait un cantique de Luther, si bien que le conseil de la ville fut forcé de rappeler les prédicateurs évangéliques qu'il avait chassés. Les premiers cantiques de l'Église luthérienne militante eurent cette puis-
sance d'action. Ils n'agissaient pas seulement à l'église, mais au foyer, sur la place publique, sur le champ de bataille. On raconte que Gustave Adolphe récitait tous les matins à haute voix dans sa tente l'hymne du matin de Mathesius. Un jésuite dit plus tard que les cantiques de Luther avaient tué plus d'âmes que ses livres et ses sermons. Grande, en effet, dut être la colère du clergé contre ces chants clairs et vibrants qui détruisaient si gaîment l'œuvre des ténèbres et del'hypocrisie. Les Bibles, on pouvait les détruire, les hérétiques, on pouvait les brûler, mais comment étouffer ces cantiques qui vivaient sur toutes les lèvres et sortaient encore de la flamme des bûchers pour épouvanter les bourreaux. D'où leur venait cette force? C'est que lés paroles et les mélodies avaient deux vertus qui sont les signes de la liberté et qui manquèrent toujours aux chants catholiques : la franchise et la joie.
Tant que dura l'âge héroïque de l'Église luthérienne, le cantique conserva ce caractère viril. Erasmus Alberus, Paul Speratus, Nicolas Hermann, Mathesius, sontles dignes successeurs de Luther. Ils parlent la langue du peuple et font des cantiques de combat. Mais à mesure que l'Église luthérienne se resserre et se consolide, la sécheresse et l'âpreté dogmatique prennent le dessus, la lettre tue l'esprit. Les cantiques
ne sont plus des créations spontanées et populaires, ils deviennent des œuvres de liturgie et de secte, ils perdent de plus en plus laccent héroïque qui faisait leur force. A son tour rÉglise protestante devientjalouse, intolérante, persécutrice. Alors, adieu lé libre élan de son premier âge. Elle ne parle plus que de fausse doctrine, de Satan et du jugement dernier. L'œuvre de Luther serait bien compromise si son esprit n'avait passé dans toute la nation.
Au dix-septième siècle, une réaction se fait contre letroitesse dogmatique dans l'Église protestante et par suite dans ses cantiques. A cette roideur les âmes plus religieuses opposent cette sensibilité douloureuse, cette tendresse maladive pour le Sauveur qui rappelle l'imitation de Jésus-Christ. Elles n'adorent plus le Christ héroïque de Luther, mais le Christ souiFrant des femmes. Le dogmatisme étroit était un retour au catholicisme par l'intolérance ; cette poésie gémissante y revieni d'un autre côté par son mysticisme énervant. C'est le commencement du piétisme qui dès lors ne sort plus de l'Eglise protestante. On ne saurait nier cependant que la vie religieuse, c'est à dire le sentiment vif et personnel, est de son côté. S'il affaiblit les caractères, il ravive parfois la charité éteinte, tandis que le dogmatisme n'a jamais su que sécher le cœur et rétrécir l'es-
prit. Paul Gerhardt, nature poétique et profonde, est le premier des mystiques protestants. Ce prédicateur composa un grand nombre de cantiques fort beaux. Il en est un qui rappelle les plus suaves peintures religieuses des âges de foi, par l'intensité des couleurs et la passion ardente. Il s adresse au Christ couronné d épines :
Tête sanglante et oonronnée
D'opprobre et de douleurs, Tête chérie, .ô tête ornée
D'épines, non de fleurs ; Visage au triste et doux sourire,
Yeux divins, front de roi, Dans ton silencieux martyre
Salut, salut à toi !
Je veux souffrir de ta tristesse,
Ne me repousse pas ; Et m'abreuver de ta détresse.
Te prendre dans mes bras.
Tu pâlis ! c'est l'instant suprême.
Je veux te soutenir.
Te presser sur ce cœur qui t'aime
A ton dernier soupir !
Il y a là une puissance de compassion « une adoration de la douleur qui égale les plus beaux chants catholiques du moyen âge.
Les successeurs de Paul Gerhardt ne l'égalèrent pas ; le dix-huitième siècle, qui donna le signal de rémancipation philosophique, ne pou-
vait être favorable au cantique protestant. Avec la foi naïve il avait perdu pour toujours la grandeur dans la simplicité. Au dix-neuvième siècle, la décadence est complète. Les modernes théologiens qui en composent encore, ont passé leur vie à s'emporter contre Goethe et ses disciples, à réfuter Hegel, Strauss et Feuerbach. Ils ont sué sang et eau pour défendre leur petite Eglise contre l'invasion de la critique. Mais sans le savoir, ils ont pris les armes de leurs adversaires et jusque dans leurs cantiques ils font de. la philosophie, ils discutent et sentent le besoin de démontrer leur foi. Leur poésie est devenue dogmatique, c'est dire quelle n'est plus de la poésie.
Peut-il, d'ailleurs, en être autrement? Autrefois le c^.n tique jouait un grand rôle dans la vie, aujourd'hui il n'est plus qu'un accessoire liturgique. De plus larges horizons se sont ouverts aux esprits. Herder, Goethe, Schiller et leurs disciples ont parlé, ils ont remué les hommes de toute Eglise et de toute conviction. Ils cfhtété les premiers représentants de cette poésie philosophique et largement humaine qui, en dehors de toute confession et de tout surnaturel, élève, purifie l'âme par le spectacle de tout ce qu'il y a de grand dans l'humanité. Cette poésie, qui n'a d'autre temple que le monde, d'autre religion que la synapathie, a déjà remplacé la poésie
chrétienne. Les cantiques du seizième siècle resteront cependant comme de beaux témoignages de la grande rénovation religieuse qu'ils servirent avec tant de puissance. La foi de nos vaillants ancêtres nest plus la nôtre, mais ils furent les précurseurs de la liberté ; le souffle qui anime leurs chants est un souffle d'espérance et de combat, leur naïveté même est une force et l'énergie de leur conviction un exemple.
La Germanie est morte, La superbe, la libre; Un tombeau la recouvre.
Elle et sa fidélité.
Paul Flemmino.
(XTIl* SIÈCLE.)
(XVII* ET XVm' SIÈCLE.)
Décadence de la chanson populaire vers la fln du seizième siècle. — Les pasteurs luthériens la persécutent. — La guerre de Trente ans Tachève. — La poésie populaire fait place à la poésie savante du dix-septième siècle. — • Leur antagonisme. — Opitz et Paul Flemming. — Gùnther. — La révolution esthétique et religieuse au dix-huitième siècle. — Herder retrouve la chanson populaire. — La période de tourmente. — La résurrection du vrai Lied se prépare.
Nous venons d'assister à la naissance et à l'épanouissement de la chanson populaire en Allemagne. Cette puissante explosion de lyrisme a été une de ces révélations poétiques toutes spontanées, comme les chants héroïques des rhapsodes ioniens, comme les romances du Cid en Espagne, où le génie d'un peuple parle
31f ' HISTOIRE DU LIED.
sans contrainte. Plus que toutes les autres poésies populaires, le Volkslied est la création de toutun peuple. Ici, point de poètes de profession, mais de hardis improvisateurs ou plutôt la libre improvisation de tous les cœurs vibrants. Des hommes sans éducation, pleins de sève et dévie, en possession d une langue riche et musicale, qui trouvent un monde de rhythmes et de refrains nouveaux, tout en faisant 1 école buissonnière ; des paysans, des aventuriers, des amoureux, des jeunes filles, des compagnans, des croyants, des libres penseurs, qui tous se mettent à chanter comme loiseau sur la branche ; et les chants d'amour éclatant dans les huttes et, les châteaux, les strophes cadencées tombant des. lèvres à la moindre émotion comme la pluie odorante des arbres surjshargés de fleurs, et la mélodie ailée, sechappant des cœurs comme l'alouette du silloa : voilà le spectacle qui s'est déroulé sous nos yeux. Tous les peuples ont eu de ces heures d'expansion naïve, mais tous n'en ont pas profité. Heureux ceux qui ont su conserver, malgré les; vicissitudes de la politique, majgré le- pédaatisme des académies, l^ur langue primesautière ; oui, bienheureux ceux qui ne perdireiit point par le goût de la rhétorique, cette fraîclîieur d'âme qui est toute la poésie!
Le Volkslied, né de la première étreinte du p^.Uiple ^v^Q la Ubieçté^ s^^^oblait fait, gour grandir.
sans entrave. Il n'en fut rien. La théologie s'acharna, contre lui, la guerre de Trente ans l'avilit, le pédantisme littéraire acheva de l'étouffer. Au dix-huitième siècle» le vrai Lied n'était plus, car ce qui végétait encore sous son nom n'était plus que son ombre; c'est alors que des hommes de génie le firent revivre et le lancèrent dans une carrière nouvelle. Pour achever son histoire, il faut raconter cette mort subite et cette brillante résurrection.
Pour l'Allemagne comme pour la France, le seizième siècle est une ère de révolution. En religion, en politique, dans les arts, dans la poésie, il clôt l'âge naïf et inaugure le régne de la réflexion. Tout est remis en question, et pour la première fois, on se demande le pourquoi des choses. Le peuple composait ses chansons sans savoir qu'il était poète, à la fortune de la rime, au gré de son oreille. Parfois la muse souriait en passant à ces cœurs simples, et alors leurs paroles étaient d'autant plus touchantes qu'ils en ignoraient la puissance. Des bourgeois, des nobles même chantaient avec le peuple et comme lui. 11 y avait en un mot une grande poésie populaire chantée et non écrite, répandue et cultivée par toutes les classes de la société. A la fin du seizième et surtout au dix-septième siècle, tout change. Une légion de savants et de lettrés s'empare de la poésie, on discute ses
conditions, lui assigne des règles, lui pose des limites. Alors, adieu la franche liberté dans le royaume des songes, le règne du pédantisme a commencé. Plus de chanson^ sous le grand ciel, au fond des bois et au souffle des montagnes, mais des vers de lettrés, rimes sur des in-folios. Avant de voir ce que devient le Lied sous la plume des savants, jetons un coup d œil sur la chanson populaire au dix-septième siècle.
Les classes inférieures du peuple allemand avaient atteint un degré de culture très remarquable au commencement du seizième siècle. Témoin le savant et joyeux poète Hans Sachs. Quel type aimable et vigoureux que ce pauvre maître cordonnier de Nuremberg, qui fit des vers toute sa vie sans cesser de faire des souliers, qui fut lami d'Albert Durer et le chantre enthousiaste de Luther. Voilà un homme qui nous faît voir le peuple du temps dans sa joviale bonhomie mêlée d un grain de malice, avec sa piété naïve, son désir insatiable de s'instruire et sa foncière honnêteté. A cette époque, bourgeois, artisans et paysans aspiraient d'un même désir à la liberté. Rien n'unit plus sérieusement les hommes qu'une grande espérance; on voyageait, on buvait, on dansait, on fraternisait ensemble, et grâce à cette vie commune, la chanson populaire fleurissait dans toute l'Allemagne. Mais un concours d'événements très
divers amena sa décadence ; tout d'abord l'invention de rimprimerie. Chose curieuse et inévitable, lart merveilleux qui est devenu le plus puissant levier de la démocratie, devait porter un coup mortel à la poésie naïve du peuple. Quand le peuple sut lire, il cessa d'improviser, la feuille imprimée lui tenant lieu de mémoire et d'invention. Autrefois, il fallait savoir par cœur les vieux chants et en trouver de nouveaux pour toute occasion. Maintenant, les livres les apportaient par flots et non plus tressaillantes de vie comme sur deux lèvres épanouies, mais mortes sur une feuille poudreuse. Ainsi se perdit le don de l'improvisation, l'âme même de la chanson populaire.
Bientôt elle trouva un ennemi plus redoutable encore dans l'Eglise luthérienne. Luther, il est vrai, aimait la musique et la poésie en véritable enfant du peuple, mais il avait reçu l'éducation monacale et la chanson d'amour blessait le réformateur austère. Il y avait dans ses soupirs insinuants, je ne sais quoi de tendre et de hardi, de voluptueux et de païen, qui choquait sa conscience chrétienne; il croyait y sentir la révolte de Satan. Luther sévit donc de toute son énergie contre la chanson d'amour et s'efforça de la remplacer par le cantique. Rien de plus logique à son point de vue. Il voulait apprendre au peuple la discipline sévère de la vie : le
Volkslied en était le joyeux épanouissement. Il fallait lui laisser lempire des âmes ou l'en" chasser sans pitié. C'est ce qu'il essaya défaire. Cependant la chanson d amour avait poussé dans le cœur du peuple des racines trop vivaces pour en être si facilement arrachée. Comment oublier ces refrains bien-aimés dont on avait bercé sa joie et sa douleur? Chaque fois que les feuilles commençaient à poindre sur les haies et que les merles chantaient le long des ruisseaux, ces paroles de désir et d espérance s'éveillaient dans le cœur hardi des jeunes gens et dans le sein vierge des jeunes filles, comme la fauvette s'éveille dans dans son lit d'herbes odorantes au premier rayon de l'aurore. Que pouvaient toutes les défenses contre la magie du printemps et la magie de la musique? Les successeurs de Luther usèrent d'étranges expédients pour la combattre. Sachant que le peuple tenait encore plus aux mélodies qu'aux paroles, les pasteurs luthériens s'avisèrent de substituer aux vers amoureux de pieux cantiques et de les faire chanter au peuple sur l'air primitif. Ils allèrent même jusqu'à travestir les ballades en histoires édifiantes. Ces parodies ont parfois cette bonhomie naïve qui n'appartient qu'au bon vieux temps. Il y a une très jolie chanson, où le chasseur rencontre trois belles jeunes filles dans la forêt et en emporte une sur la
MORT ET RÉSIJRRECfïON DU LîEO. 'M
croupe de son cheval. Le pasteur luthérien se garde de supprimer les trois belles jeunes filles, mais que sont -elles devenues sous sa plume orthodoxe? On ne l'eût pas deviné : lamour divin, la foi et lespéranee. Le chasseur chrétien prend la foi par la taille, la lance sur son cheval et l'emporte avec lui pour 1 édification des fidèles. Ailleurs le poète luthérien s'empare d'une romance où un tiers surprend les adieux de deux amants. Dans la chanson populaire, le dialogue est vif, touchant, plein de larmes et de baisers. Dans la parodiie luthérienne, cette scène d'amour se change en une petite discussion théologique entre l'âme et Dieu, sur le péché originel et la grâce. Ces billevesées ne sont amusantes que parce qu'elles montrent j usqu'où peut aller le pédantisme théologique, quand il veut mettre la poésie au service du dogme. En assistant à ces fâcheuses métamorphoses on se rappelle involontairement ces fées éblouissantes de jeunesse et de beauté, qui, à l'arrivée d'un vieillard renfrogné, se changent tout à coup en vieilles sorcières ridées.
Si puissante qu'était l'Eglise luthérienne elle ne put tuer la chanson populaire. Il fallut la guerre de Trente ans pour lui donner le coup de grâce. Cette tguerre errible fut pour le peuple allemand ce que la croisade des Albigeois avait été cinq cents ans plutôt pour la noblesse pro-
vençale. Elle détruisit une civilisation naissante comme on rase une forêt à coups de hache, elle foula dans la boue la fleur la plus délicate de l'esprit, la poésie. Trente ans de suite le fléau sanguinaire balaya l'Allemagne du nord au midi, et sans relâche les armées dévastèrent les campagnes, abrutissant les hommes et corrompant les mœurs. Plus de fêtes au printemps et à la moisson, on ne dansait plus sous le tilleul, on ne s'aimait plus, on ne chantait plus sinon des refrains infâmes. Les sources créatrices du génie populaire furent ensablées pour longtemps et lorsqu'elles jaillirent de nouveau ce fut une eau trouble et bourbeuse. Le peuple tomba de l'aisance dans la misère et de la misère dans la dégradation ; il lui fallut plus d'un siècle pour se relever. Il n'y avait plus de patrie, car l'Allemagne n'était qu'un vaste échiquier où les cabinets d'Europe jouaient habilement leur sanglante partie. La vie publique ayant disparu, chacun ne songe qu'à soi, Tégoïsme triomphe et l'inspiration meurt avec la sympathie.
Tandis que le peuple traqué et pillé vivait dans les campagnes comme les bêtes fauves, une légion de lettrés travaillait derrière les murs fortifiés des villes. C'étaient les successeurs des humanistes du seizième siècle, qui avaient mis à la mode le latin et le grec. Ils vivaient fort tranquillement au milieu de leur* bibliothèque, li-
saient Virgile, Pétrarque et Ronsard, composaient des hymnes aux princes et à l'empereur et jetaient des regards d'envie vers la cour du grand roi. Heureux ceux qui avaient pu faire un voyage à Paris et à Versailles, à la suite d'une ambassade ou d'un haut personnage. De retour chez eux, on ne les reconnaissait plus. Us s'évertuaient à parler français, portaient l'habit brodé et rejetaient leur perruque à la façon des petits marquis. Bientôt on imita la cour de France en toute chose, la langue elle-même s'émailla de mots et de locutions françaises. Parmi ces savants de cour, il s'en trouva qui entreprirent d^ relever la poésie déchue. Avec eux commence la poésie savante et artificielle, qui régna cent cinquante ans en Allemagne, jusqu'au jour pu Goethe et sa génération en firent justice. On n'attend plus l'inspiration, on compte sur les bonnes règles ; on oublie le Volkslied pour copier les modèles français et italiens ; on ne dit plus ce qu'on a vécu, mais ce qu'on a lu; on ne chante plus, on écrit. En un mot la poésie cesse d'être naturelle et devient un procédé savant. Elle, qui fut naguère la fête de toute une nation, n'est plus que la vanité des pédants et le hochet des sociétés littéraires.
Dès lors un abîme se creuse entre la foule et les gens de lettres. Le lettré, se targuant de son style ampouléj se met à mépriser l'homme du
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peuple ; Thomme du peuple, ne comprenant rien à la langue des lettrés, s en défie et s'en moque. Il y a d'un côté des littérateurs sans intelligence de la vie popiilairéj de l'autre une nation livrée à elle-tnême, sans culture de l'esprit et sans aspiration idéale. Schisme fatal qui est la mort du grand art, car une poésie qui ne sort pas de l'âme du peuple comme un chêne vigoureux d'un sol riche, est un arbre planté dans le sable. Il y a des peuples qui sont parvenus à étouffer le génie poétique national, provincial et primitif sous l'orgueilleuse plantation de la littérature officielle. D'autres plus heureux, après avoir oublié pendant longtemps la grande poésie populaire pour des œuvres d'apparat, y sont revenus avec enthousiasme comme à la source première de toute beauté. L'Allemagne en offre un brillant exemple. Il y a du dix-septième au dix-huitième siècle, une lutte sourde entre la poésie savante et la poésie spontanée, puis une guerre ouverte qui se termine par une victoire éclatante de celle-ci et par la résurrection du vrai Lied. C'est à cette lutte que nous allons assister.
Le fondateur de la poésie savante dans l'Allemagne du dix-septième siècle et son représentant le plus remarquable fut Opitz. D'un mot j'aurai marqué sa place dans la littérature allemande en disant qu'il a été à la fois le Ronsard, le Malherbes et le Boileau de son pays. Le premier il
MORT ET RÉSURRECTION Bil UED. 521
a imité tes Grecs et tes Latins, il a fixé la prosodie nouvelle et, comme on disait chez nous, donné des lois au Parnasse. Il n'eut pas le talent du premier, il eut le pédantisme des deux autres ; toute sa vie « il prosa de la rime et rima de la prose. V
Martin Opitz (né en Silésie , 1597) fut un enfant prodige. Dès qu'il sut lire il montra l'étoffe d'un savant. A quinze ans, il fit des vers latins qui émerveillèrent .ses protecteurs au point qu'ils les publièrent ; et le voilà qui se sent poète illustre ni plus ni moins qu'un lauréat de concours de ce temps-ci. Ce premier succès le poussa-t-il dans la carrière poétique? Je ne sais; en tout cas, ce ne fut pas un excès d'imagination. A vingt et un ans, il fit son entrée à l'université de Francfort sur l'Oder. Sa conduite fut exemplaire, json zèle infatigable; il ne vécut guère avec la jeunesse et ne fréquenta que les savants. A vingt-quatre ans il devint poète de cour du duc de Liegnitz, et l'année suivante professeur de philosophie et des belles-lettres à Weissenburg, en Transylvanie. Depuis ce jour sa vie paisible fut une suite de succès ; l'empereur Ferdinand II le couronna de sa propre main et, lorsqu'il mourut, toutes les sociétés savantes le pleurèrent comme un second Horace.
Opitz ne fut qu'un grand savant et un habile versificateur. Il eut cependant deux grands mé-
rites; il maintînt autant que possible, la pureté de la langue dans un temps où la conversation et les livres fourmillaient de mots français et italiens, puis il donna aux vers allemands la rigueur prosodique qui leur manquait. Mais, en somme, il représente bien le type du poète officiel, âme médiocre, parfait courtisan qui sait se pousser dans le monde et fait de sa gloire l'instrument de sa fortune ; en cela il n'était que le fils de son temps. Premier signe du poète officiel : point d'indépendance dans le caractère. , Opitz passa sa vie à la suite des princes, il les flatta et les combla d'éloges, même lorsqu'ils agissaient contre sa conviction. Protestant convaincu, il resta de longues années au service du burgrave de Dohna, persécuteur impitoyable des protestants. Un jour, ayant composé un chant où il appelait ses compatriotes à la liberté, il n'osa pas le publier , car il aurait pu choquer son Mécène, et puis ne fallait-il pas être le très fidèle et très obéissant serviteur de l'empereur Ferdinand II qui avait placé sur sa tête la couronne de lauriers?
De plus, il partage avec le poète officiel l'absence d'une haute originalité d'esprit, d'un sentiment profond, d'une imagination puissante. Car une seule de ces qualités suffirait pour lui faire prendre en pitié la poésie d'apparat et le dégoûter à jamais des faciles succès de la fiât-
terie. Opitz n*a rien seuti, rien vécu. Il connaît Horace à fond et fort peu l'homme ; il invoque les dieux de la mythologie grecque; mais il n*aime point la nature. Dans ses Odes et Chants il imite visiblement les odes d'Horace au printemps. Ce n'est pas la brise qui fait fondre la neige, c'est Favonius. Le poète silésien se console de la longueur de ses épreuves avec Ulysse qui erra dix ans avant de retrouver son Ithaque et que ni la bouche séduisante de Circé, ni la voix des sirènes n'ont perdu. L'honnête savant se calomnie; il n'a jamais connu de Circé et jamais il n'a risqué de perdre la raison. Ailleurs il vante avec le poète dAugusieYaureamediocritas. Lui, le savant illustre, le professeur comblé d'honneurs, le poète de cour chargé de couronnes, il se trouve bien là où il est et il ne veut pas élever plus haut ses ailes; il se félicite de ne pas s'être embarqué sur la haute mer où il y a tant d'écueils. Il préfère à l'or et aux richesses, qui? La bergère Phillis qui n'a jamais existé. A l'entendre soupirer aussi froidement on conseillerait volontiers à cet amoureux transi ce que Goethe souhaitait à certains poètes langoureux, de faire la connaissance d'une belle fille, bien accorte et bien amoureuse, pour qu'ils sachent une bonne fois ce que c'est qu'une femme. Mais Opitz croirait déroger ; dès qu'il prend la plume, il oublie qu'il est homme et s'imagine qu'ainsi il
devient poète. Sa poésie est dans les livres au lieu d'être dans la nature vivante. Il a beau s'écrier qu'il va quitter Platon pour courir les champs, on n'y croit pas. Il n'a jamais trempé ses lèvres dans les ruisseaux dont il vante la fraîcheur, et ce pêcheur dont il parle il ne l'a vu que dans l'ode d'Horace à Sestius. Hélas ! combien de poètes qui font encore comme lui, qui pâlissent sur les livres pour y trouver l'inspiration, et ne se doutent point qu'elle voltige sur leur toit avec un essaim d'hirondelles, ou qu'elle passe sous leur fenêtre avec la chanson d'une pauvre fille.
En face de ce poète officiel qui ne sortit guère de son cabinet que pour respirer la lourde atmosphère des sociétés littéraires et l'air renfermé des cours, il y eut un poète libre, un enfant de la nature, bien moins célèbre de son temps, mais cent fois plus inspiré. C'est le doux, l'aimable, le profond Paul Flemming. Si les Allemands ont fini par triompher en poésie du pédantisme de l'école, de la tyrannie de l'étiquette et du charlatanisme littéraire, ils le doivent surtout au morcellement de leur patrie, qui empêcha la centralisation, c'est à dire le despotisme intellectuel d'une ville , d'une cour, d une académie ou d'une coterie quelconque sur le reste du pays. Chaque fois qu'une école philosophique ou littéraire se forme quelque part et
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s'efforce d'accaparer tous les esprits, on voit poindre dans une autre coin du pays une école rivale, qui puise dans dautres mœurs, dans d'autres aspirations un esprit opposé et combat la première à outrance. Elle succombe dans la lutte, ou triomphe, mais alors, à son tour de se défendre contre une phalange d esprits nouveaux qui ne tarderont pas à l'attaquer. De là des chocs incessants d'où jaillissent la lumière et le progrès. Dans l'histoire de la poésie ces luttes sont moins apparentes, mais elles n'en existent pas moins. A peine Opitz avait-il fondé en Silésie l'éjcole du lyrisme savant, et déjà surgit dans rÈrzgebirg un poète indépendant qui ramène le Lied à la vérité du sentiment et à la grâce de la forme.
Entre la vie de ces deux hommes, quel éloquent contraste! L'un aspire 'aux honneurs et aux succès, l'autre n'est fier que de sa liberté. Paul Flemming (né à Hartenstein, 1609) était le fils d'un pasteur. Dès son enfance, il respira dans les montagnes et sur les bords de la Moldau un air plus vivifiant qu'Opitz. A vingt ans, il étudia sérieusement la médecine à Leipzig, mais plus encore la poésie. Déjà la gloire lui souriait, quand tout à coup il se décida à quitter sa patrie. Il n'avait nulle envie de briguer la faveur des princes, il étouffait au milieu des courtisans, son esprit le portait plus
haut, son cœur l'entraînait loin de TAUemagne avilie vers des peuples plus fiers, vers la nature superbe de l'Orient. Il demanda une place dans l'ambassade que le duc de Schleswig-Holstein envoyait en Russie et en Perse, pour nouer des relations commerciales avec ces pays. Il partit avec elle et passa quatre ans tantôt à Moscou, tantôt à Réval, tantôt en Circassie au bord de la mer Caspienne. C'est un spectacle curieux que celui d'un poète allemand du dix-septième siècle qui, dégoûté du prédantisme et de la servilité de ses contemporains, va s'enfouir au fond de l'Asie pour retrouver dans son cœur la patrie allemande qu'on ne connaissait plus en Allemagne. Du reste son esprit était ouvert à tout ce qu'il y a de grand et de beau sous le soleil. Il jouissait largement de la vie sans jamais se laisser aller à la débauche; il ne dédaignait pas le plaisir et chantait ses bonnes fortunes avec une aimable naïveté. Flemming ne fut pas insensible aux sirènes de l'Asie, aux belles Circassiennes. « Nous ne pouvons pas nous comprendre, dit-il, mais nos yeux se parlent d'autant mieux. » Puis soudain son cœur de Germain se trahit dans un soupir : « Mais la grande joie d'amour n'est que dans l'amour éternel. » Les Circassiennes ont beau être séduisantes, il regrette sa patrie, sa Moldau, son Hartenstein, il voudrait « y murmurer un chant, non de guerre, mais de paix,
MOKT ET HésUHRECTION DU LIED. SSt
un chant dans lequel il y aurait du ciel, qui sentirait la divinité^ qui remuerait le courage et le sang. » Il reyint en Allemagne , se fiança avec une jeune fille de Ré val et alla s établir comme médecin à Hambourg, quand une maladie aiguë l'enleva à sa patrie. Il n'avait que trente et un ans.
. Paul Flemming occupe une place d'honneur dans l'histoire du Lied. L'école d'Opitz aurait voulu confisquer la poésie au profit des savants, la réduire à un exercice de rhétorique en beaux vers et creuser par là un abîme fatal entre le peuple et l'homme de lettres, entre le chanteur populaire et le poète cultivé. Nous verrons plus tard Goethe franchir cet abîme d'un saut hardi, aller droit à la chanson populaire, la réveiller de son long sommeil et la ranimer plus belle au souffle de son génie. Flemming ne semble pas avoir soupçonné son existence, mais il tend au même but que son incomparable successeur. Il franchit l'abîme en le contournant et revient à la nature par le sentiment. Son impressionnabilité, sa sympathie pour les hommes le sauvent du pédantisme scolastique qui perdit tous ses rivaux. S'il n'a pas bu à la source vive de la poésie populaire, il a du moins puisé largement dans le grand fleuve de la langue vulgaire ; son vocabulaire y a gagné cette flexibilité et cette richesse, qui permettent à l'expression d^, se
S28 HISTOmE mj LIED.
plier à toutes les nuances du sentiment. Les poésies d'Opitz ressemblent à de bons exercices ; parmi celles de Flemming, il y en a beaucoup qui sont de vrais Lieds, coulant de source, faciles de forme, profonds de pensée et d'une harmonie si musicale, qu'ils semblent contenir d'avance la mélodie que fera éclore le musicien. Quoi de plus tendre et de plus délicat par exemple que la strophe finale d'une élégie sur la mort d'un enfant :
Nous posons sur ta frsdcfae tombe Doux enÊmt, ta eorbeille en fleurs.
Nous en semons, «• O tombe, tombe, Sar lui, doue^ anéipoQe en fleurs !
Dors, enfant, dors ; que sur ta joue La rose brille encor longtemps, Qu'autour de toi toujours se joue La tiède haleine du printemps !
Cette strophe est digne d'Uhland. Encore un peu plus de variété dans le rhythme, de mélodie dans le vers, de promptitude dans l'association des images, de divination dans le sentiment et le Lied de Goethe sera là. Paul Flemming est un lyrique dans la plénitude du mot. Il ne chante que lorsque son âme déborde d'un monde de pensées nouvelles, et alors il commence, sans réfléchir, par celle qui veut sortir à toute force et qui la première s'impose à sa bouche. Ainsi
MORT ET BÉSCRRKCtlON DU LIED. 3i9
qu'il reçoive d'une femme aimée l*aveu d'un amour sans réserve, il s'écriera :
Connaître on cœtir fidèle et sûr.
Oh ! c'est le trésor le pins pur !
Bis-moi qn'un cœor fidèle t'aime.
Je te saluerai oomme un roi.
Je suis heureux dans la douleur suprême ; Un cœur fidèle bat pour moi.
Ailleurs, ce début ex-^abrupto qui d'un coup nous met dans le secret d'une âme en travail est encore plus frappant. Flemming fut méconnu par ses contemporains, justement parce qu'il fut simple et vrai, dans lin temps où la poésie tournait à l'emphase et à l'hypocrisie. On portait Opitz aux nues et l'on Connaissait à peine Flemming qui pourtant se sentait cent fois plus d'âme et de talent. Parfois même on le dénigrait, et alors le jeune poète tombait dans un profond découragement. Quoi qu'on en dise, il y a des génies, il y a même des talents incompris ; c'est le sort de tous ceux qui tiennent à l'avenir plus qu'au présent, et certes, cette solitude morale est une des épreuves les plus difficiles à traverser. Paul Flemming en sortit vainqueur, témoins ces vers qui prouvent combien il y avait d'énergie daïiâ cette âme si sensible :
3S0 ËISTOIKE DU LIED.
Sois courageux quand même ! et quand même invaincu ! Ne cède pas aux forts, sois pFus grand que Tenvie, Trouve ta joie en toi, vis fièrement ta vie. Quand même sur ton front Torage est suspendu. Heur ou malheur, qu'importe ? embrasse- les sans crainte.
Ne te repens jamais, accepte ton destin ;
Accomplis ton devoir sans songer à demain.
Un jour reflaïnboira ton espérance éteinte
Si maintenant la nuit pèse sur ton chemin.
Quoi! tu te plains du sort? Yain mot ; Thomme en lui-même
Forte son infortune ou son bonheur suprême. Pour marcher en avant, ah ! rentre au fond de toi. Étouffe dans ton cœur ta douleur moribonde ; Heureux, heureux celui qui triomphe de soi. Il triomphe de tout; à lui le vaste monde!
Tel fut Paul Flemming, un des plus nobles talents lyriques, un des caractères les plus aimables de TAUemagne. Né dans le siècle le plus prosaïque et frustré de sa gloire, il n'en conserva pas moins cette inaltérable sérénité qui repose Tâme encore aujourd'hui, comme la lumière égale et tranquille d'un ciel sans tache. Nature à la fois ouverte et profonde, douce et ferme, il sut vivre gaîment parmi les hommes en serrant au fond de son cœur l'essence divine des sentiments les plus purs. « Cette âme généreuse, dit Wilhelm Schlegel, aspirait avec joie et de toutes ses forces à la lumière du soleil;
écumante, elle débordait comme le noble suc de la vigne dans une coupe trop pleine ; elle jaillissait comme une source vivante. » Plus belle encore est 1 epitaphe que Flemming se fit à luimême quelques jours avant sa mort : « J étais libre dit-il, j étais à moi ! » Grande parole pour qui en saisit toute la portée. Combien d'hommes qui se vantent d être libres et qui pourtant ne s'appartiennent point; dont les sentiments, les pensées, les actions et toute la vie ne sont qu'imitation, chimère, écho affaibli du vain bruit qui les entoure. Quand Flemming s'écrie : J'étais à moi! cela veut dire : tout ce que j'ai senti, vécu, pensé, je l'ai senti, pensé, vécu par moimême; mon âme est mon œuvre et non celle des autres. Gloire nulle, sans doute, pour la|grande masse des hommes puisqu'elle est sans vanité. Son auréole ne brille pas aux yeux du vulgaire, son doux éclat ne se répand que dans le sanctuaire de la conscience et ne peut tenter que le mâle orgueil d'un homme digne de ce nom. Mais elle n'en est que plus belle aux yeux du penseur, car seule elle donne à l'homme la pleine jouissance de son être intime et au poète la conscience de sa force.
Malheureusement, l'exemple de Flemming fut perdu pour ses contemporains. Ils restèrent ce qu'ils étaient,'' versificateurs pédants et froids plagiaires. Hoffmann de Hoffmannswaldau (né
332 HI^TOJflE DU UE;d,
à Breslau, 1618) fonda la seconde éqolQ silér sienne. Opitz avait imité les anciens et les Français, celui-ci s'inspira des Italiens ; sous prétexte de remédier au pédantisme de ses devanciers, il tomba dans une sensualité grossière, sans grâce, ni passion et jusque dans l'affectation du libertinage. Il crut rendre ses droits à l'imagination en surchargeant ses vers d'apabre, de nectar, de saphirs, de pourpre et de soie, de marbre et d'albâtre. Peine perdue ; son cœur était froid, son imagination corrompue et le célèbre poète silésieji ne fut au fond qu'au honnête président du conseil de Breslau, doublé d'un brillant épicurien.
Nous avons vu dans Flemming la réaction du sentiment contre le pédantisme de l'école. On peut opposer Gûnther à Hoffmann dq Hoffmannswaldau comme la passion vraie à la dépravation de l'esprit. Il revint à I4 nature par la fougue de son tempérament. Sa destinéefut tragique ; il tenta d'être un vrai poète malgré son père et malgré son siècle ; cette lutte lui coûta la vie. Gûnther naquit à Striegau, en Silésie (1595); son ^ère était médecin, esprit étroit, cœur dur et implacable. Les années d'enfance furent les plus heureuses de sa vie, il s'en souvient plus tard avec attendrissement. En hiver, tremblant de froid, accroupi derrière le poêle, il écoutait Iqs contes de Ift vieille M?tr-
MORT ET R|i$(}ft|LEqTl(>N BU LIED. ^^
guérite; c'était sa seule amie, << Jamais les plus beaux syllogismes, dit-il, ne m'ont causé tant de plaisir, a II avait quatorze ans quand un ami de son père, frappé de son intelligence, le prit chez lui et le mit à Técole. A vingt ans, il se rendit àluniversité de Wittemberg pour étudier la médecine, mais il n'y fit que des vers. Il s'éprit follement de la fille du docteur Jachmann, qu'il chanta sous le nom de Léonore. La jeune fille prêta l'oreille à ses déclarations passion* nées et lui promit sa main, mais, quelques mois plus tard, ello en épousa un autre. Gûnther n'éprouva nulle colère, mais une douleur violente, profonde, irrésistible, un déchirement de tout son être. Ce coup avait suffi pour briser le ressort de cette nature ardente mais faible ; la série de ses malheurs avait commencé. Pour s'étourdir il se plongea dans les dissipations de la vie d'étudiant, il chanta le plaisir sans frein avec autant de feu qu'il avait chanté l'amour pur, A cette nouvelle, son père irrité lui refusa tout secours et déclara que tout était fini entre eux, que jamais il ne reconnaîtrait plus son fils. Il tint parole. Sans protection, sans état, sans ressources, Gûnther se fit poète d'occasion; à cette époque c'était une sorte de position sociale. On improvisait aux baptêmes, aux noces, à toutes les fêtes» on faisait des vers pour les riohea et les nobles et l'on vivait a^xi j-our le jour.
Ce que devenait la dignité dans un pareil métier, il est inutile de le dire. Eh bien, chose remarquable dans ce dangereux gaspillage de 1 ame et de l'esprit, Gùnther resta poète, il ne s'avilit point parce, qu'il ne s'abaissa jamais jusqu'au mensonge. En relisant ces œuvres d'un jour, depuis longtemps oubliées, on ne peut s'empêcher d'admirer la chaleur d'âme avec laquelle le pauvre improvisateur relève les situations les plus banales.
Son caractère ouvert et facile lui valut beaucoup de protecteurs, mais son esprit mordant qui se déchaînait sans pitié contre les pédants et les pieds plats lui suscita des ennemis acharnés. Après bien des efforts, son ami Burkhard- Mencke crut avoir trouvé pour lui une position à la cour de Saxe. Une intrigue de courtisans la lui fit perdre sans retour.
Surcesentreifaites, Léonore, qu'il n'avait cessé d'aiiner en secret, était devenue veuve. Un rayon d'espérance rentra dans le cœur du malheureux. Use cramponna à cet amour comme à une planrche de salut; elle devait sombrer sous lui comme toutes les autres. Léonore, il est vrai, touchée d'un amour qui avait survécu aux plus rudes épreuves, consentit à l'épouser ; mais il lui fallait un gagne-pain. Il résolut d'achever ses études pour devenir médecin, et se rendit à Breslau, où d'anciens amis le reçurent
à bras ouverts. Mais au moment où il allait essayer de pratiquer, il tomba malade et bientôt il fut dans la misère. Désespéré, il écrivit à Léonore une lettre d'adieu : « Chère enfant, lui dit-il, reprends ton cœur et ne t'inquiète pas de la douleur avec laquelle je te le renvoie. Ce cœur est trop noble pour rester mon compagnon. » Sentant qu'il ferait le malheur de celle qu'il aimait, il avait eulaforce de renoncer à elle. Mais ce dernier effort l'avait épuisé. Une fois encore il ramassa tout son courage et tenta une réconciliation avec son père. Mais cet homme, inflexible dans son ressentiment, refusa même de recevoir son fils et lui interdit pour toujours le seuil de la maison paternelle.
Ce coup l'acheva. A partir de ce jour il erra au hasard en Silésie et alla mourir à léna de misère et de désespoir, à l'âge de vingt-huit ans.
. Goethe fut un des premiers à reconnaître le mérite de Gûnther (1). Après avoir montré qu'il réunissait toutes les qualités qui font le poète, il ajoute :« Il ne sut pas se dompter, c'est pourquoi sa vie et sa poésie lui fondirent dans la main. » On peut croire en efffet que né dans des circonstances plus heureuses et doué de plus d'énergie , Gûnther eût renouvelé la poésie ly-
(1) Fiction et Vérité, Livre vu.
3'6 HISTOlfl^ DU 1,IEP.
rique dans sa patrie. Malgré l'inégalité et l'inaperfection de ses œuvres, il faut le placer ipamé^ diatement après Flemming dans l'histoire du Lied. Comme lui, il prépara Goethe. Flemming revint à la nature par la délicatesse et la profondeur d'un sentiment original, Gûnther par 1^, fougue de la passipn. Chez tous deux on sent dans l'accent du vers non la facture habile, mais la palpitation d'une âme. Tous deux sont également sincères; leur poésie n'est pas une fiction, mais une confession, et chez Gûnther elle est plus conaplète, plus hardie encore. Il a écrit ayec son sang toutes les erreurs et toutes les infortunes de sa vie. Tous ses vers à Léonore ont cet accent de vérité qui ne trompe jamais. Après la trahison, il revient à l'arbre qui a entendu leurs premiers serments.
Vois ces gouttes qui découlent De Técorce des bouleaux, Vois, ces pures larmes roulent Pour mon amour, pour mes maux.
Jadis sous ce frêle ombrage Tu m^as juré devant Dieu, D'être à moi ; mais, cœur volage, C'était pour me dire adieu !
Ah ! les arbres insensibles Pleurent... tu ne pleures pas!
MORT £T a^9C«|lQfiftWf W LIED. 337
Je veux fuir dans les ruines, M'égarer dans les vallons.
Les colombes orphelines Seront mes seuls compagnons.
Sous la nuit des noirs feuillages Je veux cacher ma douleur, Un tombeau de fleurs sauvages Me fassç oublier toi| cœur !
La (iouleur et l'effroi d'une âme juvénile qui doute pour la première fois de l'amour et du bonheur résonnent dans ces strophes, émouvantes comme un sanglot et douces comme une mélodie populaire. Le déchirement fut bien plus terrible quand Gùnther dut quitter Léonore pour la seconde fois, le cri de désespoir qui lui échappe alors est terrible. Cette foisrci il a vu pleurer celle qu'il aime et ces larmes adorées, ces larmes qu'il ne verra plus le rendent fou.
Ah ! tais-toi donc, ô moitié de mon âme. Tes pleurs si doux sont le sang de ipon cœur ! J*erre au hasard, je tombe, je me pâme. Je n'aime plus que ma propre douleur.
De notre amour l'étoile tutélaire Brûle mes yeux de sa triste lumière.
Quelquefois il est soumis et résigné dans le malheur, il parlei à Dieu comme à mn père, et alors Bon ch^nt ^pt dpux CpmmQ la prière d'un
enfant. Mais quand la coupe de la colère céleste se vide sur lui, quand l'injustice est trop forte, il se révolte superbe, audacieux, indompté. La malédiction de son père le frappa sur la fin de sa vie comme la foudre qui tombe sur un voyageur essoufflé par la tempête. Un autre eût roulé par terre, mais lui, non. Avant de rendre le dernier soupir, le poète outragé se redresse encore une fois dan s toute sa fierté. Ce Dieu qui l'accable et qui va le juger, il ne lui demande point grâce, il le brave en face :
J'entends, ô juste Diea ! la voix, de ton tonnerre. Tu ne m'écoutes plus, si forte est ta colère. Maudit, je dois subir l'étemel châtiment. Je dois, il faut, je veux. Je veux! j'en fais serment ! Je brave ton courroux, je ne veux pas de grâce. Ton arrêt me grandit plus qu'il ne me terrasse. Es- tu mon père? Non. Grand juge, prends ta loi, E.enie d'abord ton fils, et puis... repousse-moi !
Tout le renia, son père, ses contemporains, sa destinée. Abandonné de tous, coupable envers lui-même, désespéré, il succomba à tant d'épreuves, victime de ses passions , si l'on veut, mais victime aussi de son siècle. Gûnther est un précurseur de ces esprits révolutionnaires qui surgirent quarante ans environ après sa mort et qui s'intitulèrent génies originaux, jetant à bas toute règle et n'écoutant que leur inspiration. A
MORT ET RÉStRRECTlON DU LIED. 539
une époque OÙ la religion tournait au formalisme, la vie sociale à Thypocrisie, la poésie au pédantisme, il osa ne croire que ce qu il sentait, vivre franchement selon ses passions et ne chanter que ce qu'il avait vécu. Il eut le courage d'être ce que Goethe appelait une nature, un tempérament original qui ne craint pas de se manifester. C'est par là qu'il tranche sur ses contemporains, c'est parla qu'il agit puissamment sur les esprits d'élite. Car ils ne purent le lire sans en tirer cette grande leçon , que la sincérité envers soimême et envers les autres n'est pas moins digne du poète que de l'homme.
Vers le milieu du dix-huitième siècle un souffle nouveau passe sur la société ; tous les esprits jeunes et généreux se réveillent en sursaut et secouent la torpeur de l'esclavage. Frappés de mille rayons à la fois, ils aperçoivent le monde, l'homme, la religion sous un jour plus éclatant. Heure décisive dans l'histoire du génie germanique, comme dans celle du génie français, et qu'on ne peut passer sous silence lorsqu'on suit d'un œil attentifles destinées de la poésie lyrique. Pendant tout le dix-septième siècle, les hommes avaient supporté patiemment la tyrannie de l'État et de l'Église. A l'élan prodigieux de la Réforme avait succédé une morne prostration. Dans l'Allemagne du sud les jésuites tout puissants gouvernaient l'État, corrompaient les fa-.
S40 firfêfôf^ï: ta LffeD.
milles et menadâient lès princes fétsàditmiÈ ; d^a&s le Nord les luthériens rétrécissaient léâ es^prits et déseniekantaient la vie. Mais bientôt lé génie protestant se redressa dans toute sa force, et non plus le protestantisme du seizième siècle qui se contentait de nier l'autorité du pape, mais un protestantisme bien plus logique et pluâ plus hardi, qui osait nier toute autorité, la lettré en religion^ le droit divin en politique, la tradi-' tion en philosophie, les règles de goût en poéiî;ié. Dans la science^ dans Tart, dans la vié^ ptt^ tout : révolution. L'Allemagne éommença par la révolution esthétique et donna le signal d'un affranchissement définitif de l'art. Depuis la mort de Luther la poésie n'avait été que Fhumblé servante de l'Eglise ou l'histrion d'une caste. Mais cette noble esclave allait reconnaître sa nature divine, briser les chaînes de ses oppresseurs, et libre de nouveau, s'élancer à la conquête du mondé. Cette révolution ne fut pas l'œuvré d'un jour. Elle eut ses prophètes, ses avantcoureurs, ses tribuns, ses fanatiques, ses dicta»^ teurs; et à travers bien des témpêteà elle aboutit à la liberté, je veux dire : à l'abolition des réglée mesquines et à la proclamation des grandes lois du beau. Voici, en peu de mots, les phases priûeipales et les résultats définitifs de cette ï^évolu* tion.
• Le premier grand hH^, (jui arMcha l'Aile-
MORT ET BIË^Un'RïGTTON W LIED. 341
magne à son indifférence poétique, fut celui de Klopstock. Ses Odes et sa Messiade transportèrent la jeunesse. Elles venaient à temps pour fermer la bouche à Gottsched , le fidèle disciple de Boileau, qui, depuis des années, s'érigeait en législateur du Parnasse germanique. Klopstock, il est vrai, n'était ni un grand créateur, ni un artiste accompli, mais il avait ce qu'il fallait pour vaincre, ce qui manquait à tous, et ce dont tous avaient soif : l'enthousiasme. Il le puisait à deux sources , dans la religion et dans le patriotisme, non pas dans la religion officielle, mais dans celle dô son cœur, dans la foi libre de l'âme ; non pas dans le patriotisme de cour et de commande, mais dans la grande Allemagne, dans celle qui avait combattu avec Arminius et Luther. Ces effluves de sentiment religieux, ces torrents de patriotisme, il les exhalait en hymnes, en odes, en dithyrambes, suivant pieusement les traces de Pindare, de David, d'Ossian. Le premier il employa l'hexamètre et tou-^ tes sortes de vers grecs, et pour donner plus d'importance à la pensée il se passa de la rime. Ses Odes sont des tourbillons de pensées, où retentit l'harmonie monotone d'un seul et vaste sentiment. Se plonger avec délire dans les splendeurs du ciel, s'abîmer avec un cri d'admiration dans la majesté infinie de la divinité, voilà sa plus haute jouissance. Sa génération le porta
5i2 HISTOIRE DU LIED.
aux nues, parce qu elle sentait en lui la force débordante de l'enthousiasme. Il le méritait; il avait tué 1 école du bon sens pari école de Tinspiration, il avait relevé la dignité du poète en demandant qu il fût comme un prêtre au milieu de son peuple.
Wieland, lanta^oniste de Klopstock, esprit épicurien, réaliste, mondain, élargit Thorizon poétique de ses compatrotes d'un autre côté. Par ses romans il leur ouvrit une échappée sur le monde serein de la Grèce antique, par sa traduction de Shakspeare il leur dévoila pour la première fois la haute tragédie de caractère , la véritable tragédie humaine. Mais le grand initiateur de la pensée allemande au dix-huitième siècle, le plus puissant révolutionnaire de ce temps fut l'incomparable Lessing. Esprit critique, lumineux , droit et hardi, âme noble et courageuse sans l'ombre de sentimentalisme, il attaqua tous les faux dieux de l'époque et les renversa sans pitié. La tragédie classique, la Bible, la poésie bâtarde essuieront ses coups redoublés. Pédants, cagots et intrigants reculèrent effrayés devant ce lutteur infatigable. Il ne craignit rien et ne ménagea personne, n'ayant qu'un culte, celui de la vérité, et qu'une ambition, celle de la défendre. Et la vérité pour lui n'était pas une formule toute faite, mais un domaine infini où l'on peut toujours avancer sans
jamais arriver au bout. Il faut lentendre parler lui-même de cette vérité qui fut le plus grand amour de sa rude vie. « Ce qui fait le mérite de l'homme, dit-il, dans sa polémique contre le pasteur Goeze , ce n'est pas la somme de vérité qu'il possède ou qu'il croit posséder, mais l'effort sincère qu'il a fait pour la conquérir. Car ce nest point par la possession, c'est par l'ardente investigation de la vérité que nos forces se développent et que nous approchons de la perfection. La possession rend indifférent, paresseux et fier. Si Dieu m'offrait dans sa main droite toute la vérité et dans sa main gauche l'amour éternel de la vérité, fût-ce à la condition d'errer toujours et s'il me disait : choisis ! — je saisirais humblement sa main gauche et je dirais : Père, donne! car la vérité pure n'est que pour toi seul. » C'est dans cet esprit de recherche infatigable que Lessing aborda la religion, la science et l'art, et partout il montra le chemin du salut, partout il fraya la route aux générations nouvelles. Pour commencer, il donna le premier coup à la tragédie classique et à ce qu'on pourrait appeler le genre Louis XIV en poésie ; ce fut son coup de grâce. Après la dramaturgie de Hambourg aucun Allemand n'eut plus envie de la prendre pour modèle. La règle des trois unités, les vers alexandrins et les héros grecs travestis en galants gentilhommes de Versailles perdi-
5é4 HISTOIRE DU UED.
rent en un jour leur lustre séculaire. On les jeta au grenier comme des marionnettes usées et l'on s étonna fort de s'en être amusé si longtemps. Dés lors, tous les poètes qui se sentaient quelque vigueur dans l'âme se plongèrent dans Shakspeare, malgré Voltaire et le grand Frédéric. Par le Laocoon enfin, Lessing jeta sur la nature intime de la poésie un trait de lumière, qui fut une véritable révélation. Jusqu'alors critiques et poètes confondaient à l'envi la peinture et la poésie, et s'appuyaient sur l'adage d'Horace : ut pictura poesis. Le poète se fatiguait à décrire et mettait sa plus haute ambition à rivaliser avec la palette du peintre. Lessing, partant de la comparaison entre le morceau de Virgile sur la mort de Laocoon et le groupe de marbre sur le même sujet, prouva que le poète procédait tout autrement que le sculpteur et le peintre. Les arts plastiques se développent dans l'espace et parlent aux yeux. Ils ne peuvent représenter une action que dans un moment donné, mais ils la représentent dans tous ses détails avec une extrême vivacité. La poésie au contraire se développe dans le temps et s'adresse à l'imagination. Elle peut représenter une action dans la série des moments qui la composent, elle peut,, elle doit même noujs en montrer l'origine, le développement et l'issue. Quelle se garde donc de
rivaliser avec la peinture, qu elle nous fasse voir Tâme elle-même en action. De l'action extérieure ou intérieure, visible ou invisible, mais de l'action, encore de l'action ! et toujours de l'action! Telle était la devise de Lessing en poésie. En énonçant cette idée, il avait jeté les fondements de l'esthétique, prouvé le néant de la poésie descriptive et fait du drame le couronnement de l'édifice des arts (1).
Lessing avait commencé la réforme poétique par la critique de tous les préjugés. Herder continua son œuvre par l'admiration passionnée des chefs-d'œuvre éternels, par la divination prophétique du vrai beau et par l'enthousiasme humanitaire. Si cet homme avait vécu sous les rois d'Israël, il serait devenu prophète fougueux de la trempe d'Ezéchiel ou d'isaïe. Né dans un siècle de critique et de philosophie, il devient cosmopolite ; c'était se montrer prophète aussi. Avant lui, personne, ni en Allemagne, ni ailleurs, n'avait franchi complètement les bar-
(1) On ne saurait trop recommander à tous ceux, qui s'intéressent à Lessing le livre classique de M. Adolphe Stahr : Lessing, sein Leben imd seine Werke (Lessing, sa Vie et ses Œuvres). Berlin, Guttentag, i" édition, 1868, qui a conquis en Allemagne une célébrité digne du grand champion de la liberté et de la vérité. M. Stahr, un des écrivains les plus distingués de TAllemagne contemporaine, y raconte avec émotion la vie militante de son héros, et juge son œuvre avec une intelligence supérieure. Si Lessing est devenu populaire dans les familles et dans les gymnases allemands, il le doit en grande partie à cette Mogf apltiç, cbef^-d'o^uvre de style, de pensée et de cenviction.
rières de la nationalité. Herder, doué d'une compréhension plus vaste et vraiment universelle, s'appliqua à saisir le génie de chaque nation avec amour, avec passion ; le premier, il conçut l'histoire comme le développement éternel de l'humanité, où chaque peuple n'est qu'un acteur dans un drame sans fin; le premier, il conçut la poésie, non comme une invention ingénieuse des âges civilisés, mais comme la langue maternelle des peuples ; le premier il prononça cette parole féconde : la vraie poésie, c'est la poésie primitive; le premier, il osa dire aux poètes : prêtez l'oreille aux chants populaires de toutes les nations, voilà vos maîtres; le'premier, il fit entendre au monde ravi ces voix des peuples, voix magiques, voix immortelles si longtemps oubliées. Homère, la Bible,- Shakspeare et les chants populaires, tels étaient les modèles dont il célébra les beautés victorieuses avec un enthousiasme prophétique. C'était frayer aussi large que possible le grand et beau chemin qui conduit à la nature, à la simplicité. C'était plus qu'une grande découverte, c'était une grande action, qui ne demandait rien moins que le courage du génie. Nous ne tarderons pas à voir qu'elle eut sur le développement de là poésie lyrique une influence incalculable.
Dans ce mouvement révolutionnaire qui entraînait alors toute la j eunesse, on peut distinguer
quelques grands courants d'idées, qui renouvelèrent l'art tout entier. D'abord, l'idée mère de la philosophie et de l'esthétique herdérienne, l'idée de l'humanité une, solidaire, fraternelle et indéfiniment perfectible. Quelle vision éblouissante pour l'œil du penseur et du poète ! Toutes ces nations jusqu'alors séparées, ennemies, entrechoquées pêle-mêle, à travers les siècles, dans la haine et le sang, ralliées soudain comme des sœurs héroïques sous le signe vainqueur de l'esprit humain ; l'Inde rêveuse et panthéiste, la Grèce amante du beau, Rome conquérante, Germains et Gaulois se donnant la main et se léguant de siècle en siècle la pensée religieuse et poétique. Devant ce spectacle,- les barrières qui séparaient les peuples devaient tomber comme sous une baguette magique. L'histoire avait un sens nouveau : le progrès ; l'humanité un but sublime : l'union de ses forces; l'enthousiasme une flamme plus divine pour se raviver : la fraternité universelle. Était-ce autre chose au fond que la justification philosophique du rêve céleste de Jésus?
Cette idée plus large de l'humanité devait enfanter un idéal plus grand de l'homme. Jusqu'alors l'individu s'était développé dans un sens exclusif; il apprenait son métier et se moquait du reste. On était soldat, courtisan, avocat, médecin, savant peut-être, on ne son-
M& HlSTaiRE DU LI£D.
geaît paa à être homme. Le poète, le philosophe mêm.e, qui par nature devraient s'élever pLus haut, ne sortaient que rarement de l'ornière du. métier. Mais maintenant qu'on connaissait l'humanité gous tant de faces, maintenant qu'on la vénérait dans Socrate aussi bien que dans. Jésus, dans Brutus comme dans les martyrs, chrétiens, dans les vertus antiques comme dans les vertus, modernes, maintenant on rêvait l'hpmme complet. Devenir fort, nager, patiner, faire les armes, déclamer, chanter, aimer la musique et la poésie, tout savoir et tout comprendre, tout cela devait entrer dans l'éducation. Autrefois on ne songeait qu'à développer un talent pour exceller dans son métier et l'oa devenait une machine ; maintenant on aspirait à développer harnionieusement toutes le& facultés. Le but de l'éducation n'était plus le métier, mais l'épanouissement de l'homme luimême, jouissant de la plénitude de son être dana réquiliÎ3re de ses forces.
Ceux qui pensaient aussi grandement de l'humanité et de l'homme devaient penser plus noblement aussi delà poésie et du poète. Qu'étaitce que la poésie au dix-septième siècle? Un talent de bonne société fait pour distraire les rois et leurs courtisans, la rhétorique savante des belles passions, des sentiments convenables et de la religion officielle. Qu'on était loin dé-
MORT ET RÉSURREGTiOIi W LIED. 349^
sormais de cette mesquine invention ! La poésie était devenue une faculté primordiale de Thomme^ et l'expression la plus libre du génie des nations. Elle ne parlait plus seulement dans les palais, elle chantait dans les chaumières ; elle n'éclatait pas seulement chez les peuples civilisés, elle élevait sa voix à l'origine des civilisations, grave, sublime, religieuse. On prêtait l'oreille à ces mille accents qui partaient de tous les siècles et de tous les points du globe. Que de voix étranges, profondes, émouvantes ! Quelle richesse et quelle grandiose unité dans cette symphonie! C'était le chant éternel de l'âme, toujours le même et toujours nouveau. La sainte poésie devenait ainsi une rivale de la religion, car elle exprimait, comme sa sœur aînée, les aspirations éternelles de l'homme. La religion, pensait-on, se donne pour une révélation de Dieu. Soit; mais la poésie l'est-elle moins? N'est- elle pas la révélation de tout ce qu'il y a de divin dans l'âme humaine?
Et le poète enfin, comme il avait grandi! Prêtre d'une telle religion, n'avait-il pas mission de redevenir ce qu'avaient été les sages, les devins, les prophètes des âges primitifs? Sans doute, la simplicité des temps héroïques avait disparu, la société était divisée en une foule de cadres étroits et partout l'homme étouffait dans son métier. Mais cela même rendait le poète
nécessaire. A lui de retrouver sous les déguisements de la mode, sous les draperies théâtrales d'une société hypocrite Thomme primitif, puissant, énergique, entier, dans l'infinie variété de ses types; à lui de créer dans sa propre personne rhomme complet; à lui de retrouver dans ses frères les traits mutilés de l'idéal; à lui enfin de donner une voix à tous ceux qui ont une âme et qui ne peuvent parler, dont le seul langage est un éternel et vague désir ; à lui de nous faire sentir l'harmonie de tout ce qui vit et respire.
Voilà les idées qui fermentaient dans toutes les tètes jeunes et ardentes aux environs de Tannée 1760. On ne les formulait pas, on les pressentait; elles nageaient dans l'air. Plus elles étaient vagues et plus elles semblaient immenses, plus elles agitaient les esprits. La nouvelle génération se livrait sans crainte à une exaltation folle, à des espérances sans bornes. Elle ne savait pas ce qui allait venir, mais elle s'attendait à quelque chose de nouveau, d'inouï, de magnifique. Le mot d'ordre était : la nature; et l'on se jetait avec soif dans tous les torrents de la passion. L'amitié, l'amour, le patriotisme, la religion, tout devenait une ivresse, un délire. Tantôt on était sensible à l'excès, on se pâmait dans les larmes; puis on devenait cru, brutal, d'une sensualité fougueuse et cynique. On très-
saillait.de joie en jetant aux orties le froc de rhypocrisie, on chantait victoire en brisant les chaînes de la mode et des convenances. C'est la période des génies originaux (ils se donnèrent eux-mêmes ce nom), la période de tourmente et de mouvement {Sturm und Drangperiodé) . Au premier rang de cette phalange nous voyons Lenz, Klinger, le peintre MûUer, Basedovr, les frères Stolberget pour un temps Jacobi, Lavater et Goethe. On ne soupçonne plus aujourd'hui les folles extravagances et les ambitions tumultueuses de cette jeunesse. Les philistins les prenaient pour des fous; quelques-uns le devinrent en effet comme Lenz; d'autres comme Stolberg finirent par faire pénitence et rentrèrent dans le giron de l'Église catholique. Un seul d'entre eux mit en œuvre les rêves les plus audacieux dont ils s'étaient bercés, et réalisa enfin par la force d'un génie exubérant et d'une volonté titanesque, cet idéal du poète que ses amis entrevoyaient de loin. Ce fut Wolfgang Goethe.
Je suis Toiseau, le gai chanteur
De la forêt immense, Le chant qui jaillit de mon cœur
Voilà ma récompense l
Ballade du chamtedr.
Sa grandeur fut d'être une nature véridique.
Garltle.
Le tempérament de Goethe se trahit surtout dans son lyrisme. — L'enfant prodige. —MerTeilleuse éducation poétique.» L'étudiant de Leipzig. — Le novateur de Strasbourg. ~ Révélations : Shakspeare, Herder et Frédérique. — L'idylle de Sesenheim. — Éclosion du poète ; son lyrisme déhorde. — Retoui^ à Francfort. ~ L'ivresse du génie. — Le nouveau Promélhée. — Weimar, l'apaisement, apogée de son lyrisme. — Les Ballades : la Violette, le Pécheur, le Chanteur. — Beauté du lyrisme de Goethe, sa vérité, sa musique.— Son Lied est le Yolkslied transfiguré.
L'Allemagne cherchait son génie; Goethe le lui révéla. Ce n'est pas en vain que deux mille ans de culture avaient passé sur elle, le fils du patricien de Francfort en hérita. L'antique et sérieuse Germanie, la chevalerie mystique du moyen âge, la Réforme, la Renaissance et la philosophie moderne lui soufflèrent leur esprit et trempèrent le poète prédestiné de leur baptême
de feu. Fort de ces voix intérieures, il put dire à sa patrie : Tu ne connais pas ton âm« et je vais te la montrer. Il ne le fit pas en théories abstraites, mais en œuvres vivantes ; c'est ainsi que, poète lyrique, il ressuscita le vrai Lied.
Je ne parlerai point ici du poète épique, du romancier, du dramaturge, du naturaliste et du penseur, car Goethe fut tout cela et plus encore, j'entends un homme dans la force du terme. He was a man, comme dit Shakspeare, l'homme complet de Térence, à qui rien d'humain n'est étranger, une organisation infiniment active et profondément harmonieuse. C'est du poète lyrique seulement que je veux tracer une rapide esquisse, et cependant ce sera lui tout entier, car il y a cela d'admirable chez tous les hommes complets : leur activité est multiple, mais ils sont tout entiers dans tout ce qu'ils disent et dans tout ce qu'ils font.
On connaît en France la grandeur du romancier et du dramaturge, mais comment sentir la puissance du premier lyrique de l'Allemagne, quand la vibration même de son âme nous échappe avec la musique de son idiome? Le lyrisme de Goethe est resté jusqu'à ce jour lettre close pour nous, puisque aucune traduction n'a pu nous donner un écho lointain de sa magie. L'ignorer, c'est ignorer le fond même de cette grande et simple nature, qui se révèle le
plus spontanément dans son œuvre lyrique. Tous n'ont pas connu le Goethe intime ; beaucoup n'ont vu que le ministre et le philosophe ; madame de Staël elle-même est du nombre. Ceux-là seuls qui ont joui de sa confiance entière, les Schiller, les Herder, les Eckermann, ont connu cette excessive impressionnabilité, cette chaleur d'âme et cette richesse de sentiment, qui se traduit dans ses poésies et qu'il cachait dans la vie de tous les jours sous un calme olympien. On peut se perdre dans ces mille poèmes, petits et grands. Tous les genres y abondent ou plutôt, chaque poésie est un genre nouveau. Depuis les simples chants d'amour jusqu'aux hymnes panthéistes sur Dieu et le monde, depuis les chansons à boire jusqu'à l'élégie passionnée, depuis la légende naïve jusqu'à la ballade philosophique, depuis les refrains frondeurs d'un étudiant en vacance jusqu'aux paroles orphiques d'un sage indo-européen; il a tout senti, tout vécu, tout chanté. Montrer comment l'étudiant de Leipzig, le jeune homme fougueux de Strasbourg, le héros de Weimar, l'amant de l'Italie et de la Grèce, le naturaliste, le philosophe et le cosmopolite se réfléchissent dans l'œuvre lyrique de Goethe, ce serait là le sujet de tout un livre. Qu'il nous suffise d'indiquer ici les phases principales de son développement, et surtout montrons en lui
le disciple de la chanson populaire, l'éveilleur du vrai Lied.
Le don poétique se trahit de très bonne heure chez Goethe avec une grâce spontanée, ravissante, irrésistible. On a raconté plus d'une fois qu'une muse s'approcha du berceau d'un poète, se pencha sur lui avec un sourire passionné et imprima sur sa bouche un baiser de feu. De là, ce parfum d'ambroisie qui reste sur ses lèvres et ce désir du ciel qui le brûle au cœur jusqu'au dernier soupir. Cette fable riante fut la vérité pure pour Goethe. La muse charmante qui veilla sur son enfance fut sa mère. Oui, la jeune, l'aimable, la gaie madame la conseillère fut une muse pour ce favori des dieux. Elle avait dix-huit ans quand son fils vint au monde, et bientôt la jeune mère déjouer, de rire et de chanter avec son enfant du matin au soir. ' « Moi et mon Wolfgang, disait-elle encore plus tard, nous avons toujours fait cause commune. » Et quoi de plus délicieux pour un enfant à l'imagination ardente que cette mère, encore jeune fille d'âme et de visage, à la fois sérieuse et enjouée, enthousiaste et perspicace et d'une inaltérable bonne humeur. « C'est d'elle, dit-il, que j'ai hérité l'amour de conter (1). » Dès l'âge
(1) Die Lu8t zum fabuliren, veut dire proprement : !a passion d'inventer des fables, à perte de vue, au gré d'une imagination sans frein.
de quatre ans elle le berça de contes de fées, où Tair, le feu, leau et la terre apparaissaient sous la forme de belles princesses. La mère s'amusait; mais l'enfant, tout palpitant sur ses genoux, l'écoutait les yeux grands ouverts, avec un profond sérieux. « N'est-ce pas, mère, s'écriait-il quelquefois, la princesse n'épousera pas le maudit tailleur, si même il assomme le géant? » Alors, la mère malicieuse coupait court à son récit et remettait au lendemain la catastrophe. Mais l'histoire travaillait dans cette petite tête, il en rêvait la nuit, et le lendemain il n'avait de repos, qu'il n'eût marié la princesse à son favori. Il confiait le dénôûment à sa grand'mère sous le sceau du secret ; celle-ci le racontait en souriant à la mère et, quand venaitle soir, l'enfant voyait se réaliser avec des cris de joie ses espérances les plus hardies. On le voit, les muses elles-mêmes n'auraient pas mieux élevé le poète.
•Goethe enfant est dévoré du double désir d'apprendre et de produire. Son individualité poétique se manifeste déjà avec une singulière énergie. A sept ans, il invente un culte particulier à la divinité et lui élève un autel mystérieux dans sa chambre; à onze ans, il pénètre dans les coulisses du théâtre français- de Francfort avec un jeune homme de la troupe, et broche une tragédie française. A douze ans, il
compose un poème biblique sur Joseph et une série d'odes religieuses. A quatorze ans, il tombe amoureux de la petite Gretchen et la séparation forcée qui termine ce roman lui cause un violent désespoir. Pour la première fois, il sent une douleur réelle et cette douleur le transforme. Jusqu'alors, lenfant précoce n'avait fait que jouer avec la poésie; ici, le cœur est atteint et cherche une expression, mais, chose étrange, pour la première fois la parole lui manque. L'émotion est trop forte ; l'adolescent, interdit devant le mystère de l'amour, reste plongé dans une noire mélancolie et dans une méditation profonde.
A Leipzig, le jeune étudiant en droit fait son entrée dans le monde, le poète tâtonne encore et cherche sa voie. Il arrivait plein d'illusions sur les grands hommes du temps et les croyait sur parole, quand ils s'appelaient entre eux les Virgile, les Horace ou les Homère de leur siècle. Il fut bien vite détrompé. Sa visitera Gottsched lui enleva ses plus belles illusions. Un domestique l'introduit dans l'antichambre du Boileau de l'Allemagne et lui montre la porte du cabinet, pour lui signifier que le grand homme allait paraître à l'instant. Goethe s'imagine qu'on .l'invite à entrer; il ouvre la porte et voit l'immense Gottsched debout, sa tête chauve complètement nue. Le domestique était
en train de lui apporter sa magnifique perruque poudrée. Gottsched la prit gravement d'une main, tandis que de l'autre il allongeait un soufflet au valet maladroit, plaça majestueusement sa perruque sur sa tête, puis sans se déconcerter fit signe à Goethe de s'asseoir, et commença gravement un long discours. La plupart des poètes du temps ressemblaient à ce professeur; avant de prendre la parole, ils s'affublaient de la perruque classique. Le jeune étudiant se le tint pour dit, et c'en fut fait de son admiration. Il ne suivit pas régulièrement non plus le Collegium philosophicum etmathematicum, trouvant fort singulier qu'un philosophe vous enseignât à faire en trois temps ce que l'on savait faire en un seul. Par contre, il alla beaucoup dans le monde. Il s'attacha surtout à madame Boehme, femme d'esprit, et lui montra ses premiers essais poétiques. Elle ne lui cacha point qu'ils ne valaient rien, parce qu'ils manquaient dénature. Cela le découragea beaucoup, il brûla toutes ses paperasses et jura de ne plus briguer la faveur des muses. Mais voilà qu'il fait la connaissance de Kaetchen, la fille de son hôte; elle lui sourit, il prend feu et le voilà plus poète que jamais. Goethe, âgé de dix-sept ans, était alors le plus fantasque et le plus inconstant des rêveurs. Avec ses amis, il passait subitement d'une fierté hautaine à un abandon passionné; fou de
gaîté pour un jour, il tombait le lendemain dans une mélancolie profonde ; des semaines entières il courait bals , fêtes et soirées, puis il disparaissait, s'égarait dans la campagne et cherchait des chansons dans les harmonies de la forêt. Eperdument amoureux deKaetchen, aimé délie, il la tourmenta par des accès de jalousie folle. Souvent elle fondait en larmes à ses reproches injustes et alors il lui demandait pardon à genoux. Un jour qu'il traversait un bois favori, il aperçut son propre nom taillé dans un arbre et un peu plus haut celui de Kaetchen et se souvint qu'il les y avait gravés lui-même. On était au printemps; la sève affluait sous l'écorceet jaillissait en gouttes étincelantes par le nom de Kaetchen, tandis que les entailles de son propre nom déjà cicatrisées, étaient restées sèches ; si bien, dit-il, qu elle semblait verser des larmes sur ma froideur et mon insensibilité. Des larmes véritables lui vinrent aux yeux ; ému jusqu'au fond de l'âme par ce spectacle, il composa une idylle où il peignait son injustice criante et la douceur angéliquede sa victime, comme pour se soulager de ses remords et obtenir son pardon. Mais il était trop tard. Kaetchen froissée, blessée au cœur ,ne l'aimait plus.
J'ai rapporté cette aventure parce que le futur poète s'y révèle avec sa profonde et naïve sensibilité. Déjà il ne cherche plus la poésie en de-
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hors de lui, il la trouve au fond de lui-même, dans sa vie, dans son histoire. « Ainsi, dit-il, dans son autobiographie, j'entrai dans une voie dont je ne pus m'écarter pendant toute ma vie, je pris l'habitude de transformer en image, en poème ce qui me réjouissait, ce qui me tourmentait ou me préoccupait en quelque façon, afin d'en finir avec moi-même sur ce point, et tout autant pour rectifier mes idées sur les choses extérieures, que pour m'apaiser au dedans de moi. Personne n'avait plus besoin de ce don que moi; car ma nature me jetait sans cesse d'un extrême dans l'autre. Mes œuvres ne sont ainsi que les fragments d'une grande confession. » C'est là le vrai Goethe. A Leipzig il se débat toujours contre le joug de la mode. Le jeune homme n'est pas encore libre, il ne se connaît pas tout entier, il se préoccupe de l'opinion publique, il cède à des mouvements de vanité, il se compose son maintien comme les autres, parce qu'il ne sait pas encore qiie le fond de sa nature est l'indépendance absolue, une franchise pleine de fierté et une sympathie généreuse pour les autres. De là les incertitudes du poète. Ça et là son puissant naturel saillit à l'improviste , mais en somme ses chants ne coulent pas encore de source, on y sent trop la réflexion et l'influence des premiers modèles. Mais bientôt il va s'en aflfraachir; le plus grand travail du génie c'est
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de découvrir sa propre nature ; cela fait, il est libre et maître de sa destinée.
C'est à Strasbourg que Goethe, âgé de vingt ans, eut la révélation de son génie. Il y tomba dans un cercle déjeunes gens pleins d'ardeur et d'indépendance, prêts, comme lui, à rompre en visière avec les préjugés de la société, à penser et à vivre à leur façon. Là, le jeune poète, au front olympien, au regard d'Apollon, à l'âme prométhéenne, respirait à l'aise; là, il se sentait libre et roi. A l'aspect de la gigantesque cathé-, drale, un peuple vivant lui apparut dans ce peuple de pierre ; la Germanie du moyen âge se dressa tout à coup devant lui, avec sa foi imposante , ses légendes , ses armées de saints et de martyrs. Puis il lut Shakspeare; révélation plus grande encore. Jamais poète ne l'avait si fortement saisi. Son cher William devint son Dieu. Il faut l'entendre parler à ses amis de sa découverte. Le discours qu'il leur tint à cette occasion nous a été conservé. Ce n'est pas une étude littéraire, c'est un dithyrambe en l'honneur de Shakspeare. « N'attendez pas un discours en règle, s'écrie-t-il, le repos de l'âme n'est pas un vêtement de fête. Jusqu'ici, je n'ai rien pensé sur Shakspeare; — deviner, pressentir en mes plus belles heures, voilà le comble de mes efforts. La première page de lui que j'ai lue, m'a fait sien pour la vie ; et quand j'eus achevé la première
pièce, j'étais là comme un aveugle-né, auquel une main miraculeuse a rendu tout à coup la vue. Comme par une vive illumination, je sentis mon existence s élargir de tout un infini, — tout me semblait nouveau, inconnu, et cette lumière inusitée me faisait mal aux yeux..; La plupart des gens sont choqués par ses caractères: Mais moi je vous dis : Nature, nature! rien de plus nature que les hommes de Shakspeare. » Ce cri devint le mot d ordre de la nouvelle école. La fin est une déclaration de guerre à la vieille littérature du bon goût : « Debout, mes amis, d'un coup de trompette chassez-moi toutes les âmes nobles de l'Elysée du soi-disant bon goût où elles végètent, lourdes de sommeil dans le crépuscule de Tennui, sans savoir si elles sont ou ne sont pas. Hors d'ici, disons leur, au grand air! Vous avez des passions dans le cœur et pas de moelle dans les os; vous n'êtes pas assez las pour vous reposer, mais vous êtes trop paresseux pour agir et vous flânez en bâillant à l'ombre des myrtes et des lauriers. » On aime à se représenter l'auteur de Goetz de Berlichingen parlant ainsi à ses amis sur la plate-forme de la cathédrale de Strasbourg, au dessus de la verte Alsace, en face de l'Allemagne et de la France, aux rayons pourpres du soleil couchant et au joyeux cliquetis des coupes vertes où pétillait le vin du Rhin.
La grande ombre de Shakspeare eût suffi à réveiller un poète tel que Goethe. Un vivant se chargea de faire tomber les dernières écailles de ses yeux. Ce fut Herder. Il avait cinq ans de plus que son jeune ami. Celui-ci cherchait encore sa voie, tandis que Herder, grand critique,.versé dans toutes les littératures anciennes et modernes, savait clairement où il allait et portait en toute matière un jugement sûr. Il sattacha à Goethe par ce besoin énergique qu'ont les hommes nouveaux de communiquer leurs idées, de féconder les jeunes intelligences. Goethe l'accepta pour guide, l'aima comme un maître tout en le redoutant, et supporta avec une patience stoïque, les sarcasmes que cet homme nerveux et irritable ne lui épargnait point. Il ferma les yeux aux côtés mesquins de son caractère et ne voulut voir que la grandeur de son esprit. L'Allemagne s'en félicita plus tard, car jamais contact entre futurs grands hommes ne fut plus fécond. Herder ramena Goethe à la nature, à la simplicité, à la source éternelle de la grande poésie : au peuple. Il souleva à ses yeux le voile qui couvrait la pauvreté de la littérature allemande contemporaine. Il lui fit connaître Hamann , Ossian , Goldsmith, Swift. Il lui montra dans la Bible un témoignage éclatant de cette vérité : « que la poésie est un don répandu dans le monde entier, un
don des peuples et non l'héritage privé de quelques hommes d'une culture raffinée. » Enfin, quand Goethe lui fit part de quelques essais lyriques, il le renvoya à la chanson populaire que tout le monde méprisait alors, mais qui renfermait, selon lui, des trésors de poésie. Laissez-là Klopstock, Hagedorn et Gellert, lui dit-il, allez dans les campagnes, épiez les chants des paysans et des paysannes, et cette poésie-là vous fera oublier celle des livres. Le jeune révolutionnaire en poésie ne demandait pas mieux. Il s'empara avec avidité des chants populaires que lui communiqua Herder, il en recueillit lui-même dttns ses nombreuses excursions à travers TAlsace, il se berça de leur harmonie, se pénétra de leur esprit et y trouva le sentiment le plus vrai sous la forme la plus simple et la plus hardie. Dés lors, la muse populaire fut son maître bienaimé.
Bientôt une passion aussi rapide qu'imprévue allait faire parler ce poète nouveau, dans une langue nouvelle, dans la langue riche et vibrante de son cœur et de son génie. Tout le monde connaît Frédérique Brion et l'idylle de Sesenheim, par le récit enchanteur qu'en a fait Goethe lui-même, dans Fiction et Vérité. On sait comment l'ami Weyland excita la curiosité de Goethe, en lui disant que la famille idéale du Vicaire de Wakefield existait en chair et en os au
presbytère de Sesenheim ; on sait sous quel déguisement Goethe se présenta chez le pasteur Brion, en compagnie de son ami et les scènes plaisantes qui en résultèrent; on se souvient surtout de la champêtre et ravissante apparition de Frédérique, qui, du premier coup, captiva Goethe. Bonheur surprenant! dans cet obscur intérieur d un pasteur de campagne, le jeune poète trouvait son idéal réalisé, surpassé. Le roman se faisait vrai pour lui plaire ; il marchait et respirait en pleine poésie. Lui qui avait soif de nature, de mœurs simples, de franchise et de naïveté, se trouvait transporté comme par enchantement dans un petit paradis terrestre. C'est là qu'il pouvait se laisser vivre à son gré, jouer avec les enfants, égayer la famille sous la tonnelle fleurie, par des contes de fées étourdissants, courir les champs avec Frédérique, causer à cœur joie et se donner tout entier à l'être le plus naïf et le plus pur qu'il eût rencontré sous le ciel. Car telle était Frédérique, une enfant de la nature très simple et très ouverte, gracieuse, svelte et farouche, d'une franr chise à toute épreuve et d'une inaltérable sérénité. Il retrouva dans sa bouche ces chansons populaires qu'il aimait tant et qui, sans doute, devenaient mille fois plus belles en passant par le cœur et les lèvres de sa bien-aimée. Quand il la vit pour la première fois, le père la força de se
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mettre au piano. « Elle devait chanter un certain air sentimentalement triste et n'y réussit point du tout. Elle se leva et dit en souriant ou plutôt avec cette joie sereine toujours répandue sur son visage : Si je chante mal, je ne puis en donner la faute au clavecin et au maître d école; mais attendez que nous soyons au grand air, alors vous entendrez mes chansonnettes d'Alsace et de Suisse, celles-là sonneront mieux. » D un mot, elle avait conquis le poète. Le soir, on alla faire une promenade au clair de lune. «Weyland offrit le bras à l'aînée, moi à la cadette. Nous traversâmes ainsi bien des champs en fleurs, en regardant plutôt le ciel qui brillait au dessus de -nos têtes, que la terre qui se perdait au large
autour de nous Frédérique causait toujours
avec plus d'abandon et moi je devenais toujours plus silencieux. C'était bien doux de l'écouter ainsi. Je n'entendais que sa voix, les traits de son visage flottaient dans le crépuscule comme le reste du monde ; il me semblait que je voyais jusqu'au fond de son cœur, et je trouvais ce cœur bien pur, puisqu'il s'ouvrait devant moi dans la plus naïve causerie. » Déjà il sentait que ce cœur allait l'aimer et que le sien n'était plus libre.
A partir de ce jour, il revint souvent à Sesenheim et y resta parfois des semaines entières comme sous un charme , oubliant, son doctorat, ses amis et le monde entier. Le dimanche, avant
l'église, on allait se promener dans les prairies étincelantes de rosée. « Il y a des femmes, dit Goethe, qui plaisent surtout dans une chambre, d'autres qui sont plus belles au grand air ; Frédérique était du nombre. Son être et toute sa personne n'étaient jamais plus ravissants que quand elle voltigeait sur un sentier exhaussé ; la grâce de ses mouvements semblait rivaliser avec la terre fleurie et l'inaltérable sérénité de son visage avec le ciel bleu. » C'est sans doute dans
une de ces heures divines où la vie se condense, où les moments contiennent des éternités, qu'est né le Chant de mai, cet hymne au printemps et à l'amour, où l'âme du jeune homme écume et déborde dans toute sa fierté.
La nature naissante Resplendit tout en pleurs ; 0 lumière éclatante, 0 sourire des fleurs !
Sur les branches humides Ont sailli les bourgeons, Mille voix intrépides Ont jailli des buissons.
Et la joie et l'ivresse Vous jaillit hors du cœur, 0 divine allégresse, 0 jeunesse, ô bonheur !
Saison pure et dorée, Chaud printemps de l'amour»
Douce aurore empourprée Au lever d'an beau jour !
Tu bénis, tu parfumes Tous les champs d'alentour, Le ciel rit, le sol fume. Tout veut naître à l'amour.
Belle enfant, noble fQle, Sens-tu battre ce cœur?
Tu souris ! ton œil brille !
Elle m'aime ! ô bonheur !
L'alouette ravie Boit l'éther immortel.
Et la fleur boit la vie . Boit l'eau fraîche du ciel ;
C'est ainsi que je t'aime D'un élan généreux.
Tu me rends à moi-même, A l'espoir valeureux.
Sois heureuse, sois belle Sous ce ciel rayonnant, D'une amour étemelle, Vis éternellement ! (1)
Heureux ceux qui peuvent lire dans l'original ce chant d'un rhjrthme entraînant. Il s'élance, il
(1) Composé par Beethoven. Op. 52.
bondit comme un torrent qui voit devant lui un océan de verdure à perte de vue, et qui s'imaginerait que son voyage va durer une éternité, sans se douter qu'il atteindra la mer en quelquesjournées. Goethe nageait dans l'éblouissement du premier amour sérieux et profond. Et tout à coup la source de lyrisme, si longtemps obstruée, jaillit des profondeurs de son être, large, claire, fougueuse. Il composa pour Frédérique une série de poésies sur des mélodies connues et les lui envoya; Elle les serra pieusement dans un album, seul trésor qui devait lui rester de ces jours lumineux, et qu'elle conserva toute sa vie comme une relique de son premier, de son seul amour. Une annotation de sa main trahit la naïveté adorable, la sainte fidélité de cette âme sans détour. A côté d'une poésie où Goethe fait allusion à un arbre dans l'écorce duquel il avait gravé son nom et celui de Frédérique, elle écrivit en marge : « Dans le bosquet des rossignols. » Elle vécut de ces souvenirs. Goethe passa auprès d'elle des instants d'une félicité si pure et si complète qu'il ne les retrouva plus dans toute une vie de gloire et de triomphes. A Strasbourg, il n'avait guère de repos. Parfois le désir de revoir Frédérique le saisissait au milieu de la journée. D'un bond il quittait la salle des cours, courait faire seller un cheval, se jetait dessus, lui en-
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fonçait les éperons dans les côtes et partait comme le vent. Il arrivait au presbytère à la nuit close, et quel triomphe quand Frédérique disait à loreille de sa sœur : « Ne lavais-je pas dit? Le voilà! » Il a chanté ces revoirs délicieux et ces adieux émouvants.