CHAPITRE PREMIER
Considérations sommaires sur la reine Elisa-beth , le roi Jacques /"'. et le commencement du règne du roi Charles /*'". Ses deux premiers parlemens. Guerre dvecl^ Espagne et la France . Mort du duc de Buchingham. Troisième par^ lement du roi Charles,
Ija reine Elisabeth , de glorieuse mémoire 9 outre ce riche fonds d'opulence et de grandeur que son sage gouyernement avait acquis à la nation anglaise^ l'avait enrichie d'un plus grand trésor^ ( que nous pouvons > à bon droite regarder comme la source de tous les autres ) une religion épurée, des superstitions du papisme.
Cette re'forme engagea la Reine daos de nouveaux intérêts , et lui fit faire cause commune avec les protestans contre les puissans monarques attaches à Tautre religion; ce qui parut d'abord avoir pour elle autant de danger et de désavantage, qu'elle y a trouvé ensuite d'honneur et de sûreté. Tant il est impossible qu'aucun péril vienne à triompher de ceux qui secondent le Seigneur contre les puissans !
L'orage qui s'élevait en France , sous un aspect si menaçant, contre les faibles commencemens du règne de la Reine, fut soudainement dissipé par la mort de Henri II , et peu de mois après , celle de son fils François II qui avait épousé la reine d'Ecosse. Le plus grand danger qu'elle pût craindre encore , venait de l'Espagne où régnait alors Philippe II, prince puissant en vastes domaines , en richesses , en forces militaires , et non moins ferme dans la cause des ennemis du protestantisme. Il s'y était engagé par les instigations et avec l'assistance des jésuites, dont l'établissement, dans le siècle précédent, avait été hautement protégé par le pape Paul III , avec l'intention de les opposer aux doctrines évangéliques qui commençaient à se répandre rapidement en Allemagne et en d'autres pays.
L'ordre entier des jésuites , dans le but de faire de la chrétienté un seul royaume temporel , conformément à l'esprit de la hiérarchie papale ,
avait dévoué ses services à la monarchie d'Espagne , la plus propre de toutes à l'accomplisse* ment de ce dessein ; car c'était de beaucoup la plus puissante , par l'union récente de tant de royaumes et de duchés sur la tête de l'Empereur Charles^ que le bonheur de sa naissance avait appelé à héritera la fois de la Castille, de l'Arragon , de toutes les vastes acquisitions de son grand-père Ferdinand en Italie et dans les Indes occidentales ^ et du riche et utile patrimoine de son père Philippe , la Bourgogne et les Pays- Bas. Il avait laissé toutes ces possessions à son fils Philippe qui avait encore augmenté ce territoire si étendu par l'addition du royaume de Portugal , et semblait ainsi un ennemi trop puissant pour que l'Angleterre et tous les protestans de l'Europe fussent en état de lui tenir tête.
Mais la Reine avait si inséparablement lié la cause de sa propre grandeur à celle de la religion elle-même , qu'il était difficile de rçnverser l'une sans opérer la ruine de l'autre. Dieu qui lui avait fait la grâce et donné le courage de s'appuyer entièrement sur lui , l'a de sa main toutepuissante non seulement préservée de tomber , mais élevée au-dessus de tous ses ennemis.
Comme ce n'est pas une histoire qu'on a entrepris de faire ici , ce discours n'a pas pour objet d'exposer au long par quels degrés et par quels moyens la Reine est parvenue à accomplir les hauts
i:2 HISTOiafi
faits de son rÀgne , mais.seuleiueut de déclarer en peu de mots qu'ayant de mourir elle a eu le bonheur de se yoir l'instrument que Dieu a partout fait servir aux progrès de la religion protestante. Elle a abaisse la grandeur de l'Espagne ^ en préservant la France de sa ruine pour lui opposer quelque contre-poids, comme elle avait auparavant sauvé l'Ecosse du danger d'être engloutie par la France. Elle a protégé les Hollandais contre Philippe y a vaincu ses armées sur terre et sur mer , et a fait , en outre , tant et de telles choses qu'elles ne semblent pas pouvoir être l'œuvre d'un seul règne. Enfin elle a entièrement soumis l'Irlande à son obéissance, malgré toutes les subtiles machinations de l'Espagne, et les secours d'armes donnés ouvertement à de rebelles sujets ; toutes choses qu'elle a accomplies par la justice et la prudence de son gouvernement , sa régularité à ne recourir à l'affection , aux bras et à la bourse de ses sujets que par les voies parlementaires , commç aussi par le soin qu'elle a eu de pourvoir à la sûreté de son royaume, en fortifiant au dehors les protestans. Elle a ainsi ôté à tous ses eniiemis le pouvoir de l'atteindre par la force ouverte ; et , protégée de Dieu jusqu'à la fin , bien qu'on ait souvent tenté de la faire périr par des trahisons domestiques et des assassinats , elle est morte dans -un âge avancé, laissant à son successeur le roi Jaojues le royaume d'Angleterre en meilleure si-
taation qu'il ne fut jamais ^ et le royaume dlrkinde entièrement subjugue et soumis; sans qu'il eût d'autre peine à prendre que de recueillir le fruit des dépenses et des travaul du règne précédent. Il n'avait pour cela rien à faire que de propager la Traie foi dans ce royaume y dessein que la Reine ^ prévenue par la mort, n'avait pu entièrement accomplir. C'edt été alors , selon toute apparence , une tâche facile pour le roi Jacques : indépiendamment de la gloire de Dieu ^ il y eût trouvé l'accroissement de sa propre grandeur , de sa puissance temporelle j et il lui suffisait de suivre avec fidélité la route que lui avait aplanie la reine Elisabeth (i).
(i) Jacques I'' , à son avènement au trône d'Angleterre , trouva tous les partis religieux et politiques bien disposés pour lui. « Les puritains , en faveur desquels il était plus « d'une fois intervenu auprès d'Elisabeth , se promettaient , « de la part d'un prince qui professait une religion analogue H à la leur , sinon la complète abolition de la hiérarchie « ecclésiastique^ du moins une grande réforme dans l'Eglise. « Le clergé anglican qui s'était enquis avec sollicitude du K caractère de Jacques , avait reconnu , dans sa conduite et « dans ses essais de controverse , un penchant décidé pour «t le système épiscbpal. Enfin les catholiques, parti alors « nombreux et puissant , espéraient de lui beaucoup d'in- « dulgence et ne doutaient pas que leurs doctrines ne « fussent, au fond , agréables à un monarque qui voyait en « eux les premiers défendeurs des prétentions de sa famille > « et dont la mère, disaient-ils, était morte martyr de leur
l4 > HISTOIRE
La prospérité de l'Angleterre semblait alors à son plus haut période ; mais Dieu permet que bien souvent la prospérité des Etats décline , sans au*cun signe qui nous en avertisse ou aucune raison que nous soyons capables d'apercevoir y ainsi que Ta déploré un auteur payen :
O faciles dare surnma Deos , eademque tueri Difficiles (i) /
Ces considérations ont porté quelques grands esprits, parmi les écrivains , à imputer Faccroissèment et le déclin des royaumes et républiques à certains aspects des signes du firmament ^ à des conjonctions et oppositions des planètes, et à diverses éclipses des célestes flambeaux ; d'autres les ont attribués à une force cachée et à la secrète
u cause. » ( Histoire éH Ecosse , par Malcolm Laîug , tom. 3 y pag.(2; troisième édition, Londres, 1819.) Ces espérances contradictoires qu'inspirait à tous les partis l'avénement de la maison de Stuart, doivent être comptées parmi les causes de sa ruine ; son élévation n'était une victoire pour personne , et tous se promettaient que son gouvernement leur procurerait la victoire; aussi fut-elle, dès l'origine, dans une situation incertaine et difficile , en butte aux espérances de tous les partis s^ns qu'aucun lui fût intimement attaché. ( Note de V Éditeur, )
(i) Que les dieux consentent aisément à élever la grandeur des États , et qu'il est difficile d'en obtenir d'eux le maintien !
DU LONG PARLEMENT. l5
puissance des nombres , et la plupart au perpétuel mouvement de rotation que suit la fortune. Mais les jugemens de Dieu en ces sortes de choses sont hors de la porte'e de notre intelligence , et c'est être trop sage que de ne vouloir pas quelquefois consentir à s'étonner.
Le roi Jacques , successeur de la reine Elisabeth , était un prince sage et instruit , d'un caractère miséricordieux et plein de bonté, excellent eu doctrine dans la religion qu'il professait, ainsi que le monde s'en peut convaincre par ce qui nous reste de ses écrits ; enfin un prince de qui l'Angleterre avait conçu de merveilleuses espérances , et qu'elle reçut avec beaucoup de joie et de transport. Mais il ne commença pas où s'était arrêtée celle qui l'avait précédé , et marcha au contraire dans une route opposée. Je ne me hasarderai pas à prononcer d'après mon opinion sur les motifs de cette conduite; mais quelques-uns ont osé, dans ces dernières années , écrire et publier qu'elle venait des craintes que lui avait fait concevoir pour sa propre sûreté, l'audace des assassins formés par les jésuites. D'autres, plus bienveillans , ont pensé qu'il pouvait avoir été dirigé par un grand désir de denaeurer en paix et union avec les autres princes , bien que dans l'erreur sur les moyens d'y parvenir. Il était en effet par sa nature trèsenclin k la paix et ennemi de leffusion du sang , conformément à cette parole qu'il avait toujours
i6 HISTOIRE
à la bouche : Beati pacifici. Je ne sais pas pénétrer les pensées des hommes y et ne fais que rapporter ce qu'ils ont laissé voir de leurs actions.
Lfe roi Jacques y au commencement de son règne ^ fit la paix avec l'Espagne que la reine Elisabeth avait mise trè&-bas et aurait probablement poussée encore plus près de la ruine y si elle eût vécu quelques années de plus. Le gouvernement républicain des provinces unies des Pays-Bas , cet utile allié de l'Angleterre , commença à tomber dans le mépris^ sous ce vain prétexte donné pour ime raison y que ce n'était pas pour un monarque un bon exemple à encourager.
Alors commencèrent de secrètes négociations entre Rome et la cour d'Angleterre , et des tentatives pour réconcilier les deux religions. Malgré l'odieuse conspiration des poudres , on adoucit la rigueur des lois pénales contre les catholiques ; les pompes de l'épiscopat et le nombre des cérémonies augmentèrent journellement dans l'église anglicane^ et toutes les affaires civiles^ tant au dedans qu'à l'étranger y furent dirigées dans un système analogue.
Il ne fut pas aisé au Roi de sortir de cette route^ une fois qu'il y fut entré ; si bien qu'enfin les papistes commencèrent par degrés à avoir accès auprès de sa personne et à son service. Il conçut alors un très-vif désir de njarier le prince son fils à l'infante d'Espagne. Il y eut à ce sujet de
XM>inbreases et longues négociations^ durant le cours desquelles , non-seulement le roi d'Espagne , hiais le pape, se prévalurent, en diverses occasions, pour leur avantage, de Tardent désir du Roi , et le trompèrent de plusieurs manières , comme le montre évidemment sa correspondance avec son ambassadeur, trouvée et publiée depuis lors.
Ainsi, dans la conduite des affaires, tant civiles que religieuses , le Roi se trouva insensiblement amené, non-seulement à abandonner, mais à contrarier ses propres intérêts, comme cela parut bien malheureusement dans raffairë du Palatinat, où, selon l'observation du duc de Rohan, outre llntérêt des protestans et l'honneur de la nation , étaient grandement engagées la fortune et l'existence de ses enfans (i).
De là naquit un autre mal ; c'est que le Roi , répugnant peut-être à ce que la nation toute entière eût connaissance de la direction qu'il avait prise , montra tous les jours plus d'éloignement pour leç parlémens ; ne les appelant que pour fournir à ses dépenses, les dissolvant dès qu'ils
(i) La princesse Elisabeth, fille de Jacques P', avait épouse, en 161 3, Frédéric V, Électeur Palatin, chef des protestans allemands, élu roi de Bohême en 1618, et qui , défait en 1620 à la bataille de Prague, perdit ensuite ses États d'Allemagne dont Télecteur de Bavière fut mis en possession. ( Note de VÈdit.)
l8 HISTOIRE
commençaient à se mêler des affaires d^État , et emprisonnant, à diverses reprises, les membres du parlement , pour des discours tenus dans son enceinte; ce qui était contre le privilège fondamental de cette haute cour.
En même temps que les parlemens étaient ainsi méprisés et insultés, pour subvenir aux dépenses du Roi, qui n'étaient pas peu considérables, on inventa des moyens contraires aux lois ; et le Roi, soit qu'il en voulût éviter l'odieux ou la fatigue, se débarrassa, en quelque sorte, de toutes les affaires du gouvernement sur le duc de Buekingham , que , du rang de quatrième fils d'un chevalier, il avait élevé aux premiers offices du royaume , et qu'il avait, en outre, revêtu du plus grand pouvoir, en lui conférant , par une faveur extraordinaire, la fonction de nommer à toutes les places et emplois dans l'Eglise et dans l'Etat.
Le duc, peu de temps avant la mort de Jacques, était parvenu au plus haut degré de faveur et de confiance auprès du prince , qu'il égara ensuite autant qu'il avait égaré son père : semblable à une vapeur malfaisante qui, exhalée de la terre, s'élève si haut qu'elle voile le soleil à son couchant comme à son levant.
Le roi Charles commença son règne le 27 mars 1625 , environné des espérances de la nation et des témoignages universels de son amour et de son respect. Cet amour que le peuple portait à
sa personne > lui avait même été témoigne antérieurement, lorsqu'il n'était encore que prince de Galles , à son retour d'Espagne , quoique son voyage n'eût pas été agréable au pays. Lorsque le peuple le vit revenir sain et sauf, on n'eut besoin d^aucun édit pour ordonner des fêtes et des actions de grâces ; toutes les associations , toutes les familles , comme si tous les cœurs eussent été réunis en un seul, se rassemblèrent spontanément pour prier Dieu, chanter des psaumes, se réjouir* dans les festins et faire des charités aux pauvres ; on n'a guère vu, je crois , un tel accord de senti mens se manifester sans l'intervention de l'autorité.
La même affection le suivit sur le trône; ily fut accueilli par les mêmes espérances. Ces heureux présages se fondaient sur la tempérance de sa jeunesse, qui , à l'âge de vingt-trois ans, où il était parvenu alors , était demeurée exempte de tput vice, et ne s'était mêlée à aucune de ces licencieuses extravagances , que son âge et sa fortune eussent fait regarder non-seulement comme naturelles, mais presque comme excusables (i).
(i) La bienveillance du public pour le Roi était si grande que , deux jours après l'ouverture de son premier parlement (22 juin 1625), sir Benjamin Rudyard dit dans la chambre des communes : « Les difierens qui se sont élevés « entre le feu Roi et le parlement, ont été la vraie cause « de toutes les misères du royaume; c'est le Roi actuel