DE L'AUTEUR
Tapplaudissement d'aucun des deux, ou de se flatter que des personnes qui n'ont jamais pu s'accorder en rien s'accorderont dans le jiigement qu'elles seront disposées à en porter.
Je ne puis donc être stupide au point de ne pas sentir la difEculté de* la tâche qui m'est imposée et tous les mécontentemens auxquels elle m'expose. D'autres historiens , qui avaient beaucoup moins de sujet que moi de le faire , se sont, dans leur préface, longuement étendus sur ce péril. Tacite lui-même s'afflige des temps désastreux qui font le sujet de ses annales , bien qu'il ^n'écrivît pas sous le règne des mêmes princes où s'étaient passées les choses qu'il raconte^ mais seulement parce que les familles de beaucoup d'hommes , qui s'étaient alors couverts d'infamie , subsistaient encore ; et il ne peut s'empêcher d'envier le bonheur de ces écrivains qui avaient pris pour texte de leurs ouvrages des temps plus anciens et plus prospères ; des temps , dit-il, remplis du récit des grandes et glorieuses actions des anciens Romains, de leurs honorables exploits et de leurs vertus exemplaires.
J'aurais donné ma vie , n'ayant par moi-même aucune importance, pour que le bonheur public me permît de raconter la prospérité de la nation , la gloire et le bonheur du Roi, et une situation tellement heureuse qu'elle eut atteint le but pour lequel tout gouvernement^ a été institué dans ce monde , au lieu d Savoir à décrire des naufrages , des raines et des désolatiens. Cependant l'exacte observation et le fidèle récit. de ces tristes choses peuvent aussi être utiles à la posté-
rité -, les actions ou plutôt les souffrances actuelles de ces royaumes , autrefois heureux , sont , il est vrai , d'une si haute et si importante nature qu'elles pourront bien d'elles-mêmes et par le poids de leur propre renommée, arriver, par tradition, à la connaissance de la postérité -, cependant cette connaissance sera plus profitable lorsque les causes , l'origine et le progrès des événemens seront représentés par une plume sincère. Quant à la sincérité , j'offre ici au public un simple récit des troubles survenus parmi nous, durant la session du parlement actuel, ainsi que de quelques raiesui'es et actes du gouvernement précédent ; le lecteur jugera si c'est là qu'on doit placer la source des calamités qui pèsent aujourd'hui sur nous ; j'en appelle seulement à la mémoire de tout Anglais, assez âgé pour avoir eu connaissance de ces faits et ayant assez vécu dans le monde pour être informé de l'opinion commune et des discours dont ils devinrent le sujet. C'est à la mémoire , je le répète, que j'en appelle pour dire s'il n'est pas vrai que toutes ces actions et les jugemens auxquels elles donnèrent lieu sont tels que je les rapporte. Peut-être mon récit rappellera-t-il à l'esprit de quelques-uns de mes lecteurs des pensées qui , comme le songe de Nabuchodonosor, s'étaient effacées de leur souvenir. Un gentilhomme anglais parti pour voyager au moment de la convocation du parlement actuel, et revenu lorsque nos différens avaient éclaté , affirmait , en écoutant les discours qu'on tenait devant lui à son retour , que le parlement d'Angleterre était plus mal compris en Angleterre qu'à Rome , et que nos compatriotes avaient
DE L'ADTEUR. 5
pltts besoin que les étrangers d'être informés de ce qui s'était passé parmi nous ^ tant , disait-il , ils paraissaient oublier et les choses elles-mêmes , et les idées qu'ils s'en étaient formées d'abord.
La durée de la guerre disperse les hommes en différentes parties du pays , et il en arrive que les notions qu'ils reçoivent varient selon la situation et la disposition du lieu où ils se trouvent. De là résultent nonseulement une grande diversité , mais souvent encore de grandes coptradictions entre les écrits de ceux qui rapportent les événemens de ces temps 5 en sorte qu'il est bien rare que , dans ces époques de calamité et de guerre , les historiens n'aient pas été en grand désaccord. François Âarssen a compilé les annales de la sanglante guerre des Pays-Bas, lorsque quelques-unes de ses provinces échappèrent à la domination de Philippe II , roi d'Espagne 5 et son récit est tel que , selon toute probabilité, les lecteurs seront portés à croire le Roi et ses officiers parfaitement innocens des calamités de ce pays , et à en accuser seulement le peuple qui les a subies. Meteren a également écrit l'histoire de cette époque , et , en le lisant, on doit porter un jugement tout opposé sur les causes de cette guerre. La même contradiction s'est rencontrée entre les historiens de tous les siècles et de toutes les nations. On ne doit donc pas s'étonner de la retrouver ici.
Mais ce qui sera probablement raconté de plus de diverses manières, l'éloignement ne permettant pas aux récits de s'accorder , c'est ce qui concerne la guerre et l'armée. Dans le cours de cette guerre, il a été extrêmement difficile, je puis dire impossible aux
gens d'un parti , d'être exactement informés de tous les projets ou même de toutes les actions des chefs et soldats du parti contraire. Le monde a su par la renommée combien d'actes de valeur la nation anglaise, dans les deux partis, avait eu à se reprocher dans cette lutte dénaturée. "Mais on ne saura jamais parfaitement tout ce qu'ont montré de vertu , de mérite et de courage , tels ou tels lords , gentilshommes ou autres, à moins que ces choses ne soient rapportées par les écrivains des deux partis. J'ai résidé pendant tout le cours de la guerre dans les quartiers , et sous la protection du parlement; ainsi ce que je rapporte en peu de mots , vers la fin de ce volume , des affaires militaires, est conforme au point de vue d'où j'ai pu les apercevoir. Quant à ce que je puis avoir omis des actions du parti opposé , je n'ai à offrir d'autre apologie que celle dont se sert Meteren dans la préface de son histoire de Belgis tumultibus. Voici ses expressions : quod plura de Reformatorum et patrice defensorum quam de partis adi^ersœ rébus gestis exposuerim^ mirum haud quaquam est , quoniam plus commerça et familiaritatis mihi cum ipsis et major indagandi opportunitas fuit; si pars ad^ersa idem tali probitate prœstiterit et ediderit y posteritas gesta omnia légère et liquido cognoscere magno cum fructu poterit. Je puis de même affirmer que si, dans ce discours, j'ai rapporté plus en détail les actions de ceux qui défendaient le parlement que celles des hommes qui lui faisaient la guerre, c'est parce que le genre de société où je vivais m'a mis plus à portée de les connaître-, et de même que je me