‹ Histoire du Lycée BonaparteChapitre 1 sur 6 · BOULEVARD DE LA MADELEINE · texte numérisé non relu

BOULEVARD DE LA MADELEINE

DU

Digfours îi'oupfrturf.

Jeunes élèves...

Ces deux mots, entrée en matière de toutes les harangues officielles du Collège, y consacrent deux avantages en même temps : la priorité d'âge et l'autorité de la robe, dont le maître se targue à l'Université, soit qu'il parle, soit qu'il écoute. Mais ici n'est plus à sa place la même précaution oratoire. Le droit d'aînesse, fut-il encore un droit, je ne l'invoquerais pas toujours à juste titre, encore moins avec superbe, au milieu des anciens élèves de notre Lycée, parmi lesquels je trouve et des aînés et des cadets. La robe virile, chacun de nous l'a prise à dix-sept ans,

le jour de la fête de Bacchus. Si la toge des triomphateurs, ter cohspecta Jom, s'est drapée plus rarement, qui de nous en éprouve un sentiment de jalousie ? La fraternité qui survit aux relations d'élève à élève rapproche comme deux camarades, à l'issue de toutes les luttes, et le vainqueur et le vaincu.

Vous, à qui s'adresse un discours purement officieux cette fois, vous n'êtes plus du tout des élèves. Que gardez-vous encore de la jeunesse? Cette question ne s'étant jamais faite directement entre gens bien élevés, je l'adresse pour votre compte à mesdames vos passions, si vous n'en êtes pas veufs. Répondez, désirs ou regrets, qui précédez en foule ou qui suivez l'âge moyen, double cortège du même seigneur et maître, compliments de bienvenue, puis de condoléance ! Cet âge, le meilleur âge, est pourtant une puissance qui ne succombe jamais sans toile général sur les fautes et les abus qu'on lui impute. Haro ! haro sur ce pouvoir déchu ! On prête révolulionnairement à la minorité, à la régence passée, tous les mérites qui datent vraiment du règne, notamment le chef-d'œuvre de l'écrivain ou de l'artiste, la beauté plus durable que la beauté du diable, l'esprit sans âcreté commesansimpertinence,ie discernement en airaires,et l'état de majorité dontl'heure sonne

pour le cœur après l'heure de la conscription. Ajoutons-y la pleine faculté de faire épreuve de soi-même, mise en page de l'amour, composition de Dieu. La première jeunesse, en amour, n'est-ce pas la meilleure école de la seconde? Cet enseignement mutuel est rarement poussé aux degrés supérieurs pendant l'adolescence; il ne cesse pas toujours d'être primaire pour l'étudiant qui passe la trentaine. Aimons quand même, c'est jouer à qui perd gagne... Mais peut-être oublié-je trop, chers camarades, que tout le monde ici n'est plus garçon. L'un a pris femme, l'autre est époux et père. Plaise à Dieu que Molière ne me prêle pas, en outre, un de ses termes glorieusement familiers, pour ajouter à la progression un indiscret couronnement, que les maris ont en horreur, mais qui fait relever la tête aux célibataires consolés !

L'année scolaire, lorsqu'elle expirait, faisait pleuvoir des fleurs de rhétorique du haut d'une estrade solennelle : dernière leçon , conseils suprêmes, prodigués aux élèves que la fin des vacances ne devait plus ramener au Collège ! Ces allocutions magistrales se renouvellent chaque année, sans que nous en ayons l'écho, assoupi par l'éloignement où nous tient à son tour le monde. Regarder en arrière est un plaisir de poète qui n'a pas même

réussi à Orphée. Mais est-ce reculer que de perpétuer l'émulation d'une génération a l'autre entre des anciens condisciples? Est-il dépourvu d'intérêt que des succès également honorables dans des carrières différentes aient eu le même point de départ? Les moyens sont connus, mais les fins ignorées. Pourquoi laisser impénétrable le voile des résultats partiels qui ont été successivement produits par une longue communauté d'études? Les honneurs de la monographie ne sont-ils pas dus au lycée Bonaparte;, collège Bourbon?

Ni la cloche ni le tambour ne rappelleraient sur les bancs de la classe les myriades d'écoliers qui tour à tour s'y sont assis. Trop d'inégalité dans les conditions a battu en brèche le souvenir d'une quasi-égalité d'aptitudes et d'aspirations, pour que des groupes aientlongtemps tenu bon contre tant d'éléments de division ! LaUberté, ce n'est pas autre chose qu'une séparation individuelle et absolue d'intérêts, d'opinions et d'habitudes, n'en déplaise aux rêveurs qui y voient l'association universelle et l'assimilation autant que possible des croyances, des vœux, des besoins et des forces. Jamais on ne se croit plus affranchi qu'en secouant pour jamais le joug de la discipline du lycée. Mais plus tard, quand la vie est prise pour ce qu'elle vaut, quand on compare

aux liaisons récentes les alîeclions qui (latent du premier âge, on reconnaît souvent dans celles-ci un bienfait universitaire. L'étroite amitié qui relie deux camarades de pension, ou de classe, résiste seule à une interruption de rapports, quelquefois très-longue ; il suffit d'une rencontre pour en renouer le fil. Le visage de l'absent a-t-il changé? un mot le rajeunit. Rien de tel, à. vrai dire, que la lune de miel des maris pour refroidir leurs affections de collège. L'ami, rappelé après ce temps d'épreuve, doit suivre de plus loin dans lenouvcau ménage les errements de l'ancien copin. L'hôte inconnu, présenté à madame, est déjà dans la confidence de son mérite ; il en sait plus long qu'elle sur les antécédents de l'ami qu'il tutoie, privante dangereuse si l'exemple en est contagieux ! Pierre de touche de l'amitié, tu brûles! Cependant l'époux dort tranquille : le cousin de sa femme ne lui inspire plus d'inquiétude, depuis que son honneur est sous la sauvegarde infaillible d'un second lui-même.

De tous les fronts à couronner de lauriers la mesure n'a pas été prise lors des distributions de prix. Quelque savants que fussent nos professeurs, ils n'allaient pas jusqu'à juger de l'avenir, comme les anciens, parle pétillement du laurier sur le feu. Ouvrons donc

un nouveau livret pour distribuer des mentions honorables, dont les prix de l'Université n'ont pu donner que l'avant-goùt. La lice étant beaucoup plus vaste, nous ne compterons jamais trop de vainqueurs. Mais de tous les élus que leur mérite a mis en évidence dans une carrière quelconque, aucun ne peut être oublié absolument que par sa faute, s'il a brisé toutes les relations qui l'auraient signalé comme sorti de nos rangs. Part se fera aux maîtres dans les éloges, qui perdraient de leur prix à être décernés sans restriction, même aux disciples. Sans la presse, qui nous veut du bien, les fanfares manqueraient à la fête : elles sont d'heureuse tradition en ce qu'elles couvrent la voix de l'orateur chaque fois que la langue lui fourche. Les facultés ne s'appellent plus le thème, la version, les vers latins, le grec, la narration française, le discours, la philosophie, l'histoire, les mathématiques, la physique, l'anglais, l'allemand ; on dit maintenant : littérature, théâtre, peinture, sculpture, sciences, instruction pubUque, magistrature, barreau, diplomatie, armée, médecine, agriculture, finances, commerce, industrie, administration.

Les anciens élèves d'autres lycées ont des banquets annuels, qui reproduisent ou pour mieux dire prolongent la cène classique de la

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Sainl-Charlemagne, avec cet ayantage que les meilleurs élèves ne sont plus seuls à table, que les plus paresseux peuvent s'y rallraper comme laborieux convives, et que les premiers de la classe deviennent quelquefois les derniers, ainsi que l'a voulu l'Evangile. Chez Douix ou chez Collot, les plus studieux sont ceux qui trempent le mieux leur esprit dans le savoir-vivre, leur petit biscuit de Reims dans un Champagne qui coule de source fraternelle, et leur crédit du lendemain dans des souvenirs de pensums partagés. Une assez grande partie des promotions, des élections et des nominations, avant de prendre au Moniteur leur caractère de nouvelles officielles, ont été pressenties, caressées et fêtées par anticipation dans ce lit de justice tenu successivement, le verre en main, par les anciens élèves de Sorèze, de Juilly, de Sainte-Barbe, de Rollin, de Stanislas, etc. Les plus petits collèges ont les plus intrépides fourchettes. Mais, s'il y avait un grand concours gastronomique à la Sorbonne, les prix y seraient disputés par tous les collèges et lycées de Paris et de la province, qui démontrent, par là tout au moins, que l'Université de France est une. Ces frairies, commémoratives du temps des classes, noient dans le premier doigt de vin, broient sous les premiers coups de dents lou-

tes les minuties du passé, toutes les rancunes de prix et d'accessits enviés; ces souvenirs, évoqués du réfectoire modeste d'autrefois, servent tout bonnement d'absinthe, pour ouvrir ces mêmes appétits qui ont maintenant besoin de stimulant, après avoir été si difficiles à assouvir. Mais combien d'espérances vermeilles se dressent avec le dessert, dans lequel entrent l'avancement, le succès, les dignités, les honneurs de toutes sortes, corbeilles où la fraternité, esprit même de la réunion, veut qu'on fasse la part du voisin avant d'y mordre soi-même à belles dents ! On se grise de camaraderie et d'offres de service réciproques, beaucoup plus que de la hqueur qui à fait d'Alexandre le Grand l'assassin de son favori. Ce commensal martyr n'est-il pas glorieusement vengé par les compétiteurs actuels de la faveur du souverain, qui savent périodiquement faire leurs affaires en festinant, sans rien avoir à craindre d'un maître qui ne les connaît pas, et qui ne doit les prier à dîner qu'après les avoir fait ministres, ou sénateurs, ou conseillers d'Etat ? H y a évidemment progrès. Comptez tous les hommes éminents qui se sont succédé aux affaires depuis tant d'années, vous n'en trouverez pas un qui n'ait été d'abord porté aux nues, ou, si vous voulez, à la Chambre, par un groupe

d'anciens condisciples. Les grandes salles à manger sont rantichambre des grands corps de TEtal. Les intérêts particuliers n'empêchent pas qu'on s'occupe des femmes, dès le second service, dans ces galas annuels, dont les femmes sont exclues à leur très-grand dam, j'ose le dire. Le collégien, dans sa curiosité, interrogeait, c'était son droit; l'excollégien interroge et répond, ce qui fait double indiscrétion, et il se croit tout seul lorsqu'il n'a près de lui que ceux dont l'amitié date de plus loin que ses premières amours. Le fer-à-cheval de ces festins truffés et semés de grains de sel attique, garde sa nappe jusqu'au bout; les amours des convives n'y gardent pas toujours la leur: le nom des maîtresses absentes est servi bientôt et circule, le cru des conquêtes se discute, et l'aile de quelque vertu tombe, pour ainsi dire, d'avance au milieu de plus d'une assiette, comme alouette toute rôtie. Ce jour-là quel amant et quel mari se montrerait jaloux ! La table a beau elle-même être disposée en croissant, l'excollégien marié fait les honneurs de sa femme ou l'oublie. Au point de vue conjugal, c'est donc une exception avantageuse que les anciens élèves du lycée Bonaparte, naguère collège Bourbon, n'aient pas de réunions organisées.

L'utile et l'agrcable sont pourtant de moitié dans ces assemblées conviviales, qui donnent toujours lieu à l'établissement d'une caisse de secours, qu'on ferait mieux d'appeler de prévoyance. Avec de petites sommes, que n'ont pas à regretter les membres nombreux qui les versent, il est rendu souvent de grands services au petit nombre de ceux qui les touchent. Les employés sans place, les artistes trop jeunes ou trop vieux, les hommes d'esprit sans protecteurs, les braves gens en un mot qui ont fait leurs humanités sans y apprendre à faire fortune, ne sont à l'abri d'aucun mal; ils doivent trouver une dernière ressource au fond de la bourse commune. L'exercice d'un droit suprême, dans cette extrémité de la détresse qui succède à des jours meilleurs, est préférable à un recours en grâce, qui convient uniquement aux bureaux de charité.

Les anciens lycéens de Bonaparte se reconnaissent à de certains signes, imperceptibles pour les profanes, mais qui les trahissent l'un pour l'autre, de par le monde parisien. Ce n'est pas qu'ils aient tous à se louer de la fortune, il s'en faut de beaucoup. La moyenne du prix des pensions du Lycée est le même que dans les pensions du quartier Saint-Antoine. Seulement les externes libres qui sui-

vent les cours de la rue Caumarlin appartiennent pour la plupart aux familles en vue dans la Chaussée-d'Anlin, dans le faubourg Sainl- Honoré , qui leur donnent pour répétiteurs les professeurs mêmes du Collège; ils doivent à un travail dans lequel se trahit jusqu'à la surveillance directe et incessante du chef de la famille, une part relativement énorme dans les succès du lycée Bonaparte au concours général : c'est l'aristocratie, à tous égards, des collèges de Paris. L'ordre établi par les nominations du Lycée et du grand concours est singulièrement interverti , comme chacun sait, par les alternatives pratiques de la vie : combien de lauréats ont été dépassés par les fruits secs de l'Université, dans le steeple-chase du monde ! Mais cette Cour de cassation, le monde, prononce des arrêts miraculeusement favorables , en général, aux élèves de Bourbon. Leurs anciens maîtres peuvent y être pour beaucoup; mais sur le fond de l'instruction il se détache comme un relief , sculpté par des mains féminines; on dirait que les plus belles et les meilleures des mères ont pris un coin de la chaire des professeurs. S'il faut tout dire, l'esprit, les bonnes manières et l'éducation du galant homme sont comme un signe de ralliement, qui fait que deux anciens élèves

du Lycée, bien que d'un âge tout à fait différent, croient toujours à la première vue s'être déjà rencontrés quelque part.

Élèves de Bourbon, élèves de Bonaparte, vos mains se cherchent: comment les rapprocher et les enlacer? Par quelles gammes préluder au concert? Légion d'élite, tes armes en faisceau ! Puisque tant de souvenirs accolent, dans une étreinte inséparable, ces deui grands noms, Bonaparte et Bourbon, qui ne s'embrassaient nulle part, l'impossible n'est plus à faire. Il ne reste à fondre que des nuances, à mettre parfaitement d'accord que de légères dissonances. La gerbe exige-t-elle, pour se former, que le lien soit prêt avant le blé? Voici un livre.

Association amicale des anciens élèves du

LYCÉE BONAPARTE (COLLÉGeBoURBON). — Ici u'est

pas le cas, et tant s'en faut, de placer un de nos proverbes : Le lien vaut mieux que la gerbe. Seulement l'initiative prise par l'auteur du livre, dont la première édition voyait le jour en septembre 1851, aura porté ses fruits. De leur propre mouvement, au bout de peu de temps, deux grou|)es d'anciens élèves se réunissaient chez Véry et chez Vé-

DU LYCÉE BONAPARTK. 11

four. D'une part et de l'autre, ces convives se séparèrent après s'être promis de se remettre à table l'année suivante en plus nombreuse compagnie; mais il aurait fallu s'y amuser un peu pour que la récidive sous les mêmes auspices ne fût pas impossible. Un autre rendezvous annuel, auquel l'ennui n'avait pas présidé, s'était renouvelé assez longtemps, et principalement chez Champeaux, à une époque antérieure. La fondation d'un déjeuner du même genre, mais qui remonte seulement à 1856, semble appelée à se perpétuer. Les commensaux de ce couvert forment une camaraderie dépourvue de caisse commune.

Son caractère particulier consiste à se contenter du petit nombre : un candidat n'y peut être reçu qu'à l'unanimité des voix, et à la condition d'avoir passé trente ans. La seule institution d'une utilité générale, pour les anciens élèves de Bourbon et de Bonaparte, est l'Association amicale créée en 1859, a la suite d'un dîner nombreux qui avait eu lieu le 15 mars, dans un salon de Douix, restaurateur.

Le comité de cette société fonctionne depuis la créalion; il a pour président M. Amédée Sibire, avoué, rue Saint-Honoré, 189; pour trésorier, M. Clavel, trésorier du Corps législatif. Par les soins de ce comité est organisé chaque année un banquet, auquel il invile

elle proviseur du Lycée et l'élève qui a remporté le prix spécial fondé par l'Association. Une commission de quatre membres statue sur le mérite el l'opportunité des demandes de secours adressées par d'anciens élèves au comité. Un registre tenu parle secrétaire archiviste de la société, M. Oscar Honoré, littérateur et manufacturier, boulevard Poissonnière, 6, recueille les demandes et olVres de place faites par les sociétaires. La liste des souscripteurs est publiée avec le compte rendu des réanions.

Les capucins de la chaussée-d'antin. — Un couvent de capucins, ordre de Sainl-François, avait été fondé en l'année 1613 au faubourg Saint-Jacques, en même temps qu'un hôpital, qui est maintenant l'hospice du Midi. Sous Louis XVI, l'immense terrain du monastère fut l'objet d'une cession au roi, en vue d'embellissements et de nouvelles voies de communication dont le plan ne fut que partiellement réalisé. Les conseillers d'État Joly de Fleury, Taboureau el Lenoir, lieutenant-général de police, avaient été commis par arrêts du conseil en date des 6 août 1779 et 18 lévrier 1780, pour acquérir dans le nouveau quartier étant au delà durempart de la Chaussée-d'Antin, des terrains suffisants à l'effet d'y construire une église et un bâtiment pour

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y transférer et loger convenablement autant de religieux capucins qu^au couvent de hirue Saint-Jacques. Le roi avait autorisé, le 8 juin suivant, l'ouverture de la rue Sainte-Croix (extrémité actuelle delà rueCaumartin) et de la rue Neuve-des-Capucins (présentement Joubert), sur des terrains appartenant à M. de Sainte-Croix et à l'Hôtel-Dieu. Brongniart, architecte du roi, avait dessiné l'édifice, en s'inspirant des monuments de Pestum^ pour en réduire le modèle, mais 'en y conservant une harmonie de proportions qui rehausse la simplicité du monument. Le 15 septembre 1783 eut lieu la translation solennelle des révérends pères dans cette maison, où ils se constituaient en nouvelle communauté, dite de Saint-Louis de la Chaussée-d'Antin. Aussi bien les secours spirituels manquaient à beaucoup d'habitants, trop éloignés de Saint-Eustache, leur paroisse, et c'est une des raisons qui fit appeler les capucins à devenir leurs voisins. La rue Thiroux, entre l'ancienne rue Caumartin et la rue Sainte-Croix, avait été percée avant cette dernière, pendant que des constructions neuves s'élevaient rue de la Chaussée-d'Antin.

Assurément les religieux avaient été bien plus au large, à l'autre extrémité de la ville : différence appréciée 4,800 livres, que le roi

leur servait de renie. Ils n'en étaient pas moins installés convenablement. Tout le monde pouvait assister aux offices dans leur église, bénite le 20 novembre 1782. On rej^arde à présent comme un vice d'architecture l'absence de chapelles latérales dans cette église, dite encore de Saint-Louis d'Antin ; mais il était de règle dans l'ordre de Saint- François, dans d'autres ordres, voire même chez les Augustins, que les chapelles fussent d'un seul côté. Après la porte de l'église venait celle du monastère, avec fronton, à égale distance de deux bas-reliefs de Clodion. Des colonnes toscanes sans base formaient le cloître, qui avait quatre faces; la galerie en était complète; mais en face de la porte, il y régnait une terrasse, au lieu d'un corps de bâtiment. De là les capucins promenaient leur vue sur un admirable jardin, dont il reste encore un l)etit nombre d'arbres de haute futaie; c'était le jardin monastique, il englobait le terrain de la rue du Havre, et beaucoup de fruits y mûrissaient d'une apparence et d'une saveur telles qu'elles firent la réputation de ce verger. La troisièçie porte de la façade, ouverture de l'un des deux pavillons en aile, dont le premier était l'église, servait d'entrée à une salle qui était réservée à un service d'utilité publique. Un des vingt-cinq corps de garde des

pompiers de la ville de Paris y était placé. Ce voisinage rassurant convenait assez à la bibliothèque des pères; elle était composée de d à 6,000 volumes, parmi lesquels se remarquait la première Bible imprimée an Louvre. De*plus, les capucins étaient en possession de cinq tableaux de Vignon, ayant trait comme sujets à la vie de saint François.

Le provincial et gardien du couvent était Zenon, en 1786 ; il fut ensuite provincial des capucins de la rue Saint-Honoré.

Quand les décrets de l'Assemblée nationale eurent déclaré que les biens du clergé faisaient retour à la Nation, en novembre 1789, et ordonné le même mois qu'il fût dressé un inventaire des biens mobiliers et des charges se rattachant aux bénéfices, maisons et établissements ecclésiastiques; quand les vœux monastiques eurent été supprimés, Barthélemi-Jean-Louis Le Coulteux de la Noraye, lieutenant de maire au département du domaine de la ville de Paris, reçut officiellement la déclaration des capucins de la Chaussée-d'Antin. C'était le 27 février 1790. Devant l'olûcier municipal comparaissait Nicolas- Martin Desprez, en religion Emmanuel, exprovincial et gardien des capucins de la Chaussée-d'Antin, demeurant audit couvent, lequel, en obéissance au décret du 13 novem-

bre, déclarait que douze religieux prêtres composaient le couvent des capucins de Saint- Louis; que les revenus attachés à ladite maison se montaient à 5,800 livres, savoir : 4,800 pour indemnité de la cession faite au roi du terrain du faubourg Saint-Jacques, et 1,000 pour la location de deux maisons; que le couvent n'avait été chargé ni de renies ni de fondations, depuis son établissement; que ledit sieur gardien avait fait un inventaire de tous les meubles, argenterie et autres effets mobiliers dépendant dudit couvent, dont il présentait un état, signé par frère Emmanuel, provincial, frère Gabriel de Paris, linger, frère Modeste de Paris, procureur, frère Gabriel, sacristain.

Il était pourtant ajouté à ladite déclaration que l'acquit d'un grand nombre de messes incombait à la sacristie, parmi lesquelles il y avait une messe à dire tous les jours pour le repos de l'âme du cardinal Pierre de Gondi, archevêque de Paris, et une tous les trois mois, à l'intention de François-Godefroi de la Tour : Tuh et l'autre titulaires de ces créances posthumes grevant le spirituel, avaient fondé le couvent et l'hospice du faubourg Saint- Jacques.

De plus, on voyait figurer au passif temporel de la communauté 10,724 livres 7 sols.

non compris un mémoire de maçon, présenté

plus lard, qui s'éleva à i,526liv.

Dû à Carenson, marchand de vin. . 4,862

— à Huré, boucher 1,688

— à Cadet, épicier 655 19 s.

— ë Marchand, menuisier 1,800

— au chandelier 262

— àBaudry, peintre en bâtiments. . 4i6 9

— au marchand de bois 657

— au paveur 122 17

— au frère Modeste, procureur. . . 1.260 2

Total. 12,050 liv. 7 s.

On devail, il est vrai, 7,429 livres à la communauté, laquelle ne parlait que pour mémoire, dans ses comptes, de recouvrements aux Antilles, dont les titres lui avaient été légués par Eleuthère de Tours, religieux du couvent, mort en 1786 : créance dont on désespérait. Il y avait en cave une provision de vin évaluée 1,495 livres. Le catalogue de la bibliothèque, ajouté au bilan, portait encore le nombre de ses volumes à 2,740.

Les religieux n'étaient pas plus de douze, à cette époque : Pierre-Charles Boilot, âgé de 65 ans ; Jacques Feutrey, 59 ; Etienne Opoix, 59; Silvain Pecqueur, 62 ; Martin Desprez, 57 ; Gabriel Fallet, 57 ; Pierre-Henri Desessarl, 57 ; Jacques- Joseph Biache, 53; Jean-Foy Cattin, 52; François-Joseph-Émilien Seigneur,

47 ; Dominique-Louis Bliche, 43 ; Jean-François Varlet, 33. Bliche quitta la maison à la fin du mois de mars 1790, et Biacbe le 11 août. Les scellés ne furent apposés que le 9 décembre, même année, conformément aux résolutions prises par les comités réunis des biens nationaux et des affaires ecclésiastiques, le 19 du mois précédent. Le procès-verbal dit : Nous, Jean-François Leroux et André Rousseau, officiers municipaux de la ville de Paris, commis par le corps municipal, autorisés à faire fonctions de Directoire du département, nous sommes transportés, accompagnés de MM. François Avril Ion et Louis- Joseph Caluire, huissiers commissaires-priseurs et vendeurs de biens meubles au département de la Seine, etc. Les commissaires et huissiers sont montés dans une chambre, ayant vue sur un potager; ils ont été reçus par Martin Desprez, qui a prêté serment entre leurs mains de représenter les objets qui étaient confiés à sa garde.

Les questions d'indemnités furent soulevées et tranchées pour les ci-devant capucins, comme pour tous les religieux des monastères supprimés. Il existe toutefois, sur les anciens registres de l'église Saint-Louis d'Antin, des actes de baptême et de mariage datés de 1792.

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La République fit du monaslèie un hospice de vénériens. Des épigrammes révolutionnaires ne manquèrent pas d'insinuer que la transition n'avait rien de trop brusque, et que déjà le suc dépuré des fruits cuits avait été utilisé, comme médicament anti-syphilitique dans les cellules de la capucin ière. Laffecteur, en perfectionnant cette recette, composait en effet son rob, remède autorisé par le gouvernement avant la Révolution, et dont le bureau de vente, par parenthèse, était fort bien placé dans la rue de Bondy, c'est-à-dire derrièrel'Opéra et à quelques pas du Vauxhall. La Convention dut regretter que le rob, en tant que découverte, remontât à l'ancien régime; elle en préconisa l'usage avec chaleur, le 21 brumaire an 111, le 3 brumaire an IV. Laffecteur, qui de la rue de Bondy avait été rue d'Angoulême-du-Temple, transféra son bureau dans une des dépendances de l'excouvent des Petits-Augustins. Les capucins delà rue Sainte-Croix n'eurent pas longtemps pour successeurs les malades atteints du mal syphilitique ; mais l'ancienne maison conventuelle du faubourg Saint-Jacques avait été englobée par l'hospice consacré spécialement, depuis 1784, au traitement des mêmes affections. Le déversoir de la Chaussée-d'Antin ne recevait qu'à titre provisoire le trop-plein

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d'un établissement, qui de nos jours encore est surnommé hospice des Capucins. On dit communément, en parlant du docteur Ricord, qu'il est le chirurgien en chef des Capucins. N'allons pas jusqu'à croire, par malveillance rétrospective, que cette synonymie malencontreuse ait eu quelque autre raison d'être avant la suppression des communautés religieuses!

Les malades évacués sur l'hospice du faubourg Saint-Jacques avaient laissé dans un piteux état la succursale de la rue Sainte- Croix. La contagion de la malpropreté avait tout marqué de sa lèpre. La principale entrée présentait à gravir des marches écornées. Pas une colonne qui, à hauteur d'homme, ne fût criblée d'inscriptions à gratter ! Tous ceux qui pénétraient plus avant se tachaient, rien qu'à frôler la rampe de l'escaher, et s'ils ne craignaient pas de trébucher dans des chambres décarrelées, au seuil desquelles reculait le balai, ils en étaient bientôt chassés par des miasmes invétérés, qui rappelaient toutes les infirmités. Portes et fenêtres avaient beau être ouvertes, l'air n'entrait plus. L'administration des biens nationaux casa pourtant des locataires dans ce galetas monumental.

Payaient-ils? ne payaient-ils pas? Tant s'en fallait, dans tous les cas, que leurs mobiliers

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répondissent des loyers. Ces nouveaux habitants aimaient à faire des trous partout où ils trouvaientdes taches : ils étaient donc de vrais républicains. La dégradation continua de plus belle. Plusieurs citoyens locataires se trouvaient tellement bien des conditions du bail qu'ils firent la sourde oreille quand on les engagea à s'en aller ; il fallut employer la force pour en purger tout à fait l'édifice, au moment de le restaurer, au moment de convertir en lycée l'ancien monastère.

Quant à l'église des pères capucins, elle est restée de fait la chapelle du Lycée, tout en devenant' paroissiale. Leur origine est une, comme construction. L'église occupe un des deux pavillons du monument, et elle est décorée d'une peinture à fresque de Giblin, Saint François en prédication, ainsi que d'un tableau de Gassier, Saint Louis visitant ses soldats malades de la peste. Un autre souvenir bien cher à la paroisse n'est pas étranger au Collège. L'an XIll, l'abbé Bonier étant curé. Pie Vil fut invité par M. de Caulaincourt, président dé la fabrique, à honorer Saint-Louis d'Antin de sa visite. Le saint père voulut bien se rendre à cet appel le dimanche 23 ventôse an XIlI, autrement dit le 13 janvier 1805. C'était aussi une fête pour le Lycée, ouvert deux mois auparavant. On entra avec des billets, a

cause de la petite étendue de l'église: tous les élèves en avaient reçu. Le 14 juillet, même année, l'empereur fit don à la paroisse de 2,030 francs pour acheter des vases sacrés qui manquaient à la sacristie. Au commencement de chaque année scolaire, le proviseur fait célébrer une messe du Saint-Esprit; ce jour-là il amène un prédicateur de son choix, étranger à Saint-Louis d'Antin. Enfin, de notre temps encore, les jours de fête, grâce à une porte latérale, les fidèles évacuent l'église par le Collège.

Ambos una fides auferet, una diet.

(Properce.)

Le dernier des recteurs de l'ancienne université, PREMIER PROVISEUR DU LYCÉE. — La

Convention avait prononcé, le 15 septembre 1793, l'abolition de tous les collèges de plein exercice et des facultés. Le Prytanée français, élevé sur les ruines du collège Louis-le-Grand, fut appelé Collège-Égalité, puis Institut central des boursiers du collège ci-devant Égalité; c'était encore le seul collège ouvert, a l'avénementdu Directoire.il s'en fallait même que toutes les bourses de l'ancien collège fussent remplies. La plupart des boursiers présents, se destinant à différentes carrières, prenaient des leçons particulières, au lieu de

suivre des cours réguliers. Quelques-uns, engagés comme volontaires sous les drapeaux, recevaientdans les camps une allocation entièrement détournée de sa destination, c'est-àdire l'argent de leur bourse. Qu'elle était déjà loin l'époque où trente fondations différentes alimentaient tant bien que malle principal et les boursiers de trente établissements destinés à l'instruction, avec plein exercice ou sans ! Le parlement, dès le règne de Louis XV, avait eu d'assez bonnes raisons pour réunira Louisle-Grand nombre de petits collèges, institutions modestes, mais qu'il eût été difficile à la Révolution de fermer tout à fait. L'unité de la suppression n'était-elle pas toutefois un châtiment pour l'université de Paris, qui avait absorbé des institutions libres, au lieu de les maintenir isolément inviolables sous sa sauvegarde? L'ancienne monarchie ellemême, après avoir épuisé toutes ses forces à vaincre la féodalité, aur »it voulu l'avoir à ses côtés, en face de la Révolution. 11 y a plus encore émulation que lutte, quand le pouvoir est divisé ; l'anarchie et la tyrannie sont toutes seules à se faire contrepoids, à se menacer d'alterna-tives, en érigeant la haine en un devoir sacré, quand la force dit : Je veux, au lieu de : Nous voulons. Ce nous oblige. René Binet avait été maître de rhétorique

au collège du Plessis, dès 1770; postérieurement élu recteur, il avait été le dernier à remplir les fonctions de chef de l'ancienne université, avec le titre de vice-recteur, en 1791 et 1792. Faute de collège, il avait continué ses leçons dans une pension créée derrière le Panthéon par son élève Joseph Planche, ci-devant maître à Sainte-Barbe : cette pension, passée entre les mains deParmentier et de l'abbé Nicolle, est devenue avec le temps collège Rollin, après avoir repris officiellement le litre de collège de Sainte-Barbe. Les écoles centrales s'organisant enfin pendant le Directoire, Paris en compta trois. Dans celle du Panthéon, une chaire échut à Binet; il prononça, 1" brumaire an VU, le discours de rentrée des écoles centrales.

Fourcroi, successeur de Chaptal comme directeur-général de l'Instruction publiiiue, pensa également au ci-devant recteur en jetant les bases de l'Université de France. Un décret signé Bonaparte, contresigné Maret, s'exprima en ces termes :

« Saint-Cloucl,le 23 fructidor an XI. — Le gouvernement de la République, sur le rapport du ministre de l'intérieur, arrête ce qui suit : Art. 1". Dans le cours de l'an XIII, il sera établi à Paris trois nouveaux lycées à la place des trois écoles centrales actuelles , dont les exercices continueront pendant l'an XII. Le premier de ces lycées sera substitué à

l'école centrale du Panthéon, le deuxième, à l'école centrale de la rue Saint-Antoine, et le troisième sera placé dans le local des capucins de la Chaussée-d'An- ] tin. 2« Los lycées de la rue Saint-Antoine et de la Cliaussée-d'Anlin n'auront provisoirement que des élèves externes, ô*» Les trois écoles centrales de Pari? seront fermées à dater du l^f vendémiaire an XIU.

Un autre article ordonnait, pour l'avenir, le concours annuel des quatre lycées de Paris. Comme tel allait compter le Prytanée-Français, dont les élèves suivaient alors des cours à l'école des Quatre-Nations, et n'aurait-il pas dérogé en reprenant son nom de Louis-le- Grand avant d'avoir récupéré la plénitude d'exercice? L'institution du concours général remontait à Tannée 1749;, et les écoles centrales en avaient fait revivre à leur profit la tradition. La distribution des prix du grand concours avait déjà eu lieu pendant le consulat, à l'Oratoire, rue Saint-Honoré. Le préfet de la Seine était chargé, quant à l'établissement créé rue Sainte-Croix par le premier consul, de faire mettre le local en état dans le délai fixé par le décret. Binet fut nommé proviseur de ce lycée, qu'on appela d'abord, par assimilation superficielle, école de la Chaussée-d'Antin. Le fondateur, afin de confirmer la qualification prescrite par son ordre, la fit bientôt suivre de son nom.

La carrière de l'enseignement fût-elle jamais suivie avec plus de persévérance que par le traducteur d'Horace et de Virgile, mis à la tête du Lycée? La grande révolution n'avait pas même interrompu le cours des leçons données par Binet. Les travaux littéraires avaient été la seule récréation de sa vie et de son foyer. Effectivement, il ne dédaignait pas, alors qu'il traduisaitVirgile, de prendre l'avis de sa femme et de sa servante, tous les soirs, en leur lisant ce qu'il avait écrit dans la journée.— Êtes-vous contentes, leur demandait-il? — Oui, répondaient les juges en cornettes. — Moi aussi, reprenait Binet; nous pouvons aller nous coucher.

Le proviseur mourut octogénaire et à son poste, le 31 octobre 1812. Beaucoup de ses anciens élèves se joignirent aux élèves nouveaux pour lui rendre les derniers devoirs. Le bibliophile Boulard et Legrand, censeur au Lycée, prirent la parole au cimetière Montmartre, Une souscription fit les frais du monument élevé sur la tombe.

Suite des proviseurs. — La survivance de Binet fut donnée à Chambry, qui avait profité des leçons de ce maître, en faisant ses humanités à Sainte-Barbe, quand Sainte- Barbe relevait du Plessis. M. Chambry revenait à Paris, après avoir été professeur et

puis proviseur à Bruxelles, alors ville française. C^étail un gros et petit homme, dont le tempérament sanguin devint bilieux dans l'exercice de ses fonctions. Tôt ou tard, la vie de collège n'amène-t-elle pas ce résultat ? Trop de feu appelle la cendre, et la poussière des bancs monte à la face, couche plus tenace que la poudre d'iris. Un portrait de M. Chambry le représentait frais et rose ; on reprochait plaisamment au modèle d'avoir passé le Rubicon.

Un jour, à l'heure de la classe, M. Planche, professeur de rhétorique, manque à l'appel, bien qu'il n'ait pas fait prévoir cette absence par un avis adressé au censeur. M. Chambyr s'oppose formellement à ce qu'on aille relancer en ville un des remplaçants ordinaires, et il préfère monter, pour cette fois, dans la chaire de M. Planche. Comme il ignore entièrement quels devoirs sont à corriger , quelles leçons à réciter, il descend de son appartement avec une liasse d'essais littéraires, remontant à l'époque où il était lui-même élève de rhétorique. On voit avec anxiété se développer un rouleau, qui annonce deux heures de lecture suivie, et chacun se promet d'abord de n'écouter que d'une oreille. Un momentaprès, quelle surprise ! on suppose au dehors que M. Planche raconte des anecdotes

à ses élèves, qui ne se sont jamais tant amusés : des applaudissements et des rires, qui se succèdent par saccades, comme la ritournelle d'une chanson sans fin, fout écho dans les autres classes et troublent jusqu'au recueillement des fidèles dans l'église voisine. Les fenêtres de Saint-Louis d'Antin sur l'ancien cloître, ne sont-elles pas ouvertes? En pareil cas, l'imagination donne une finesse extrême à l'ouïe de plus d'un collégien : d'aucuns croient entendre les aveux et surprendre les péchés mignons de pénitentes du même âge, agenouillées dans les confessionnaux. D'invisibles chérubins qui veillent par bonheur sur la solidité du mur sont des anges, et ils ferment les yeux sur de telles illusions, trop gratuites pour être profanes, et moins à craindre que les témérités du Chérubin de Beaumarchais. Quant à M. Chambry, il joue avec le feu, en lisant aux rhétoriciens des petits vers de sa composition; il n'a jamais rencontré d'auditoire plus indulgent pour les larcins qu'il y fait commettre à l'amour. Ces Egléides, une œuvre de jeunesse, cueillent plus de baisers, effeuillent plus de roses, écartent plus d'épines, foulent plus d'herbe tendre que n'en saurait rêver l'école buissonnière de l'imagination. Le proviseur a hésité à tourner le premier feuil-

lel; maints détails oubliés lui ont fait regretter de ne pas avoir déroulé une autre liasse de souvenirs ; mais le poêle réveillé, rajeuni et enivré par l'attention que l'on prête à ses vers, perd de vue un moment les motifs qui l'ont empêché de les livrera l'impression.

Les honneurs de la reproduction en brochure ont été également refusés, avant que M. Chambry fût proviseur, à la nomenclature des prix et accessits annuellement décernés au Lycée. L'année 1813 comble cette lacune ; mais les exemplaires du livret se tirent deux fois aux frais des professeurs, qui se cotisent pour y subvenir; l'impression ne passe à la charge du ministère de l'Instruction publique qu'à la Restauration.

En 1814, M. Chambry ne change pas de position. Le revirement militaire des Cent- Jours lui donne un peu plus d'inquiétude. On demande un nouveau serment de fidélité politique à tous les fonctionnaires de l'enseignement, et la plupart le prêtent : un prêt n'est pas un don. Mais, jouissant de 4,000 livres de rente et pouvant faire valoir ses droits à la retraite, M. Chambry refuse de s'engager; cette ligne de conduite est suivie par M. Rendu, économe au même collège. Le ministre Carnot, le grand-maître Fon-

lanes, n'ont pas les premiers à connaître de celte détermination, portée directement à la connaissance de Lebrnn , président du conseil de l'Instruction publique ; deux inspecteurs de l'académie de Paris sont chargés de faire un rapi)ort sur les états de service de Chambry et de Rendu, et, ce rapport étant très-favorable, Lebrun ne prononce pas de destitution. La seconde Restauration transforme de nouveau le lycée impérial Ronaparte en collège royal deRourbon, et la cloche, de nouveau, est substituée au tambour. Au milieu des gran^^s événements qui se sont suivis de si près, les élèves n'ont fait qu'une perte sèche, celle d'une distribution de prix. Jusque-là, un crieur rendait l'entrée en classe encore plus bruyante que le tambour ne la faisait, en annonçant d'une voix de stentor tous les maîtres l'un après l'autre, à mesure qu'ils sortaient en robes du vestiaire. Le proviseursupprime cet appel, comme inutile, après celui de la cloche. Les allées et venues, les conversations et les rires font déjà bien assez de bruit dans la cour et dans la galerie. Quand des disputes s'y élèvent, c'est à ne plus s'entendre. Par exemple, le lendemain du jour où les classes ont vaqué à l'occasion de l'assassinat et des obsèques du duc de Rerry, il y a alerte au Collège. Un

chevalier de Saint-Louis, attaché à la pension de M. de la Chauvinière , se prend de querelle au pied d'une colonne avec Lefébure de Saint-Maur, plus tard avoué, alors élève de la pension Boismont. Des camarades se saisissent du maître, celui-ci est roué de coups. Il y a donc plusieurs coupables ; pourtant un seul élève, sans attendre qu'on l'accuse, se déclare auteur du méfait, et il a nom Bunel. Son père, receveur-général, ne tarde pas à venir prendre M. Muron, chez lequel ses deux fils sont en pension, et à se rendre chez M. Chambry, pour prendre la défense de l'imprudent qui voudrait assumer, par excès de générosité, toute la responsabilité d'un acte dont les auteurs étaient nombreux. Le proviseur reconnaît que Bunel ne doitpasêtre le principal coupable; malheureusement un rapport officiel, qu'a déjà fait un inspecteur à l'abbé Nicolle, le recteur, ne laisse plus Chambry maître de couper court aux conséquences d'un aveu formel. M. Bunel père cherche donc à s'appuyer, à l'Université, sur Cuvier, près duquel intercède son ami, le colonel de Braque ; mademoiselle Mars elle-même, maîtresse de ce dernier, risque une démarche en faveur du jeune homme : le tout en vain. Bunel est exclu du Collège. Plus tard, on apprend que cet élève n'a pas même trempé

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dans la faute dont il a seul porté la peine, mais qu'il a voulu se soustraire, par un ingénieux moyen , à l'ennui de finir ses classes.

M. Legrand, censeur, fut nommé proviseur apres^M. Chambry. Un fâcheux surnom lui venait de ce qu'il avait fait représenter Cassandre. Une autre tragédie du même auteur, mais qui avait été mal accueillie, sous le titre de Romulus , commençait par ce vers :

G Rémus, dominez sur les remparts de Rome.

— Oremus, Domine ! avait répété le parterre.

M. Legrand avait une dévotion que la plupart des pions tournaient en ridicule; il était dans les meilleurs termes avec M. Su£uet de la Tour, curé de Saint-Louis d'Antin. Quand on voyait passer sa longue redingote blanche, et quand on entendait craquer ses souliers à boucles, pendant la classe du matin, c'est qu'il se rendait à la messe. Sa grosse tête était portée avec une noblesse dont l'expression était rendue paterne par des regards remplis de bienveillance ; ses cheveux gris paraissaient familiarisés avec le fer à papillotes; ses mains blanches à fossettes étaient d'un patricien. Ce proviseur passait, toutefois,

pour affligé d'un caractère trop enclin aux emportements. Il mil une fois la main sur le collet d'un pion, qui l'eavait appelé tartuffe. Cet homme avait servi, portait la croix d'honneur ; il répliqua par un soufflet, que lui rendit M. Legrand, et il fallut les séparer. Le proviseur était trop bien en cour, pour que Topposition ne mît pas les premiers torts de de son côté. L'ancien soldat était bonapartiste.

On se trompe si Ton croit qu'en ce temps-là les opinions de rUniversité se ressentissent généralement de son origine impériale. Royer- Collard avait fait diversion, en arborant le drapeau libéral à la tête du corps enseignant, qui depuis lors est resté centre -gauche. Les membres les plus distingués de ce grand cori)S doivent tout au concours, à la comparaison, à la discussion, et la base de Télévation par la faveur est, au contraire, le silence com[)laisant, Tobéissance à discrétion et le service quand même. Le régime parlementaire n'a donc rien que de sympathique, en général, à TUniversité. Mais elle fera toujours de l'opposition à l'influence cléricale, quel que soit le gouvernement qui la subisse ou qui l'exploite. Périsse plutôt le princifie de la liberté absolue, que de servir de sauvegarde à la liberté d'enseignement ! M. Legrand, par

exception, était resté du centre-droit, et le Collège avait fêté la naissance du duc de Bordeaux, en composant 30 odes sur ce sujet.

Plusieurs des auteurs de ces vers se sont faits chefs de barricade pendant les troisjournées d'une révolution qui condamnait le dauphin à l'exil. Le proviseur mis à la retraite, a emporté la cloche dans ses bagages, et puis il a fixé ses jours à Avallon. Le tambour a battu aux champs pour saluer un jeune proviseur, M, Alexandre. Un changement de gouvernement pour l'Etat et pour le Collège n'a reculé, en somme, que de quinze jours la distribution des prix. Sur l'estrade, M.Alexandre était assis près de M. Duchayla et de l'abbé Guillon, anciens professeurs du Lycée. M. Raynaud, prononçant un discours fait avant la révolution, y ajoutait :

« Sous le règne des lois les services seront désormais mieux récompensés. »

D'autres questions, il est vrai, dans lesquelles la poUtique n'entrait pas, préoccupaient tous les meilleurs esprits, principalement au collège de Bourbon. Les agitations du romantisme y passionnèrent la jeunesse plus vivement que ledrapeau rouge des attroupements et des émeutes de 1832, de 1834. Les professeurs, bonou mal-gré, faisaientdes concessions

à la nouvelle école, et quant aux remplaçants, sous peine d'èlrc siffles, ils devaient suivre eux-mêmes un cours de romantisme en faisant lire à haute voix et commenter Lamartine au lieu de Virgile, Victor Iluf^o au lieu d'Homère, et Alfred de Musset au lieu d'Horace. L'effervescence des idées littéraires est toujours bonne à quelque chose, au point de vue de l'instruction. Toutefois les deuxNisard luttaient au premier rang contre les envahissements'd'une li ttératu re facile, mauvaise queue de la nouvelle école. Le membre actuel de l'Académie française avait déjà pour collaborateur, comme traducteur des classiques, son frère, d'abord remplaçant, ensuite professeur de troisième et de rhétorique à Bourbon. Ce frère s'exprimait ainsi à l'expiration d'une année scolaire :

« Il ne faut pas se le dissimuler, messieurs, notre solitude est sinon forcée, du moins grandement menacée, par les théories du dehors. On parle tant aujourd'hui, et d'une façon si peu discrète, de la longue servitude intellectuelle dans laquelle nous tenons les jeunes gens de nos écoles! Si nous nous montrons accommodants sur les points principaux, adieu le terme de toute comparaison! Si nous devenons tièdes, l'élève se glace. Il n'y a pas ici deux types différents de perfection, deux arts ennemis et condamnés à l'absurde l'un par l'autre. »

De l'helléniste M. Alexandre, ne se rappelle-t-on pas la taille haute, en rapport avec le format et le mérite de ses dictionnaires? Elève de la pension Parmentier, maintenant collège Rollin , puis élève de TEcolc normale, de bonne heure il a préludé par des succès de favorable augure aux travaux qui l'ont fait asseoir à l'Institut. Après un court séjour dans les départements, il a été pourvu d'une chaire de rhétorique à Saint-Louis, dès la fondation de ce collège, c'est-à-dire en 1820, et dans sa trente-troisième année il est devenu proviseur, en 1840 inspecteur général des études. Les tournées d'inspection de M. Alexandre nous ont valu plusieurs fois le plaisir de le rencontrer en voyage, et c'est encore à tous égards un excellent modèle, même pour la sculpture. Son buste est dû au marbre de ' Paros.

Successeur d'Alexandre, Douillet. Cet ancien élève de Sainte-Barbe-Delanneau et de l'Ecole normale avait suivi avec prédilection les leçons de MM. de Cardaillac, Cousin et Jouffroy. En 1821, il avait été appelé à Sainte- Barbe-Nicolle, autrement dit RoUin, puis à Saint-Louis, à Charlemagne, à Henri IV. Les huit années pendant lesquelles M. Bouillet a préside aux destinées du collège Bourbon, marquent dans les annales de cet établisse-

meut. Jamais le nombre des élèves n'avait suivi une marche plus ascendante, et il n'en était pas diiîéremnicnt pour le niveau de.s succès au concours, que M. Alexandre avait élevé déjà. Que si les bâtiments furent alors augmentés, afin de répondre à des besoins accrus, il y eut perte pour le proviseur d'une grande partie du beau jardin, planté avant tout arbre de liberté, qui fit place à la rue du Havre. Le bon ordre réclamait que le Collège eiît une entrée de plus ; aussi bien les fonds obtenus permettaient d'établir des classes nouvelles et un cabinet de physique. M. de Salvandy appela en 1846 M. Douillet à faire partie de ce conseildeTUniversité qu'il réorganisait : M. Douillet avait bien mérité. C'est au surplus un philosophe, un homme instruit, actif, ingénieux, énergique, dont le visage rappelle celui de Socrate. J'aime à croire pourtant qu'aucun de ses disciples ne lui présenterait la ciguë.

Déjà le romantisme paraissait désarmé.

Les délices du roman-feuilleton, Capoue de cet autre Annibal, eussent laissé tout le temps aux classiques de ravitailler leurs places fortes. Précaution inutile! on était las d'une guerre où les preux morts se relevaient touours pour se mêler aux combats. des vivants. Sainte-Beuve, quand le clairon cessa de reten-

tir, tirade sa poche un scalpel, pour faire l'autopsie des cadavres qui jonchaient la littérature depuis la Renaissance jusqu'à nos jours ; champ de bataille réduit aux proportions d'un cabinet d'anatomie ! Ceux qui succédaient à Sainte-Beuve sur les bancs du collège Bourbon, avaient arboré les couleurs d'une révolution littéraire qui exaltait Ronsard aux dépens de Malherbe, Corneille aux dépens de Racine, Molière aux dépens de Boileau : la jeunesse resta froide une fois que l'engagement dégénéra en dissection. L'heureux M. Bouillet, pour lequel la tempête se changeait en bonace, poussa la quiétude jusqu'à tout oublier des dissensions de la littérature. Aussi, dans un de ses dictionnaires, parla-t-il avec bonhomie d'un drame proclamé chef-d'œuvre par les uns, par les autres monstruosité : la Marion Delorme de Victor Hugo était enfin considérée comme une pièce intéressante, ni plus ni moins qu'un drame de M. Dennery ! Quel calme dans cette appréciation, et quelle sérénité conciliatrice !

M. Rossi, plus tard assassiné par les démocrates italiens, assiste officiellement à la solennité annuelle de 1842; il y parle en termes touchants d'une mort inopinée, mais que n'a souillé aucune main, de la mort du duc d'Orléans. Puis M. Landois, professeur, re-

vient sur cet événement, dans son discours, et il a bien raison d'y voir le plus grand malheur qui pût arriver à la France. En 1846, reparaît M. Alexandre, pour couronner des rhétoriciens qu'il a connus élèves de sixième. La parole est donnée cette fois à M. Durand; ce professeur de rhétorique recommande Télude delà philosophie et de Tliisloire, comme le seul flambeau propre à servir de guide au milieu des ténèbres qu'annoncent, dit-il, des nuages à l'horizon.

Irrita verorim non sunt prœsagia vatum!

L'avenir est gros d'orages. Bien hardi pourtant le prophète qui devinerait tous les événements de 1848! La révolution de Juillet a profité assurément à un nombre plus ou moins grand de sesauteurs; celle di; Février sera aussi odieuse à tous ceux qui la laissent faire, qu'inutile à ceux qui la font. Un des professeurs du Collège, M. Courtaud-Divernéresse, a protesté contre les conséquences de la première; il espère tout de la seconde. Comparons donc les avantages qu'il aura tirés de l'une et de l'autre^

De longue date fonctionnaire de l'instruc- 4,ion publique, M. Courtaud a adhéré en février 1831 à l'acte de fédération, dans les colonnes du National, par une signature que

M. Villemain, ministre, l'a engagé à retirer. Mais le républicain reparaissait toujours, et il faisait ostentation de ses opinions hostiles au pouvoir, non -seulement à titre d'électeur, de juré, de garde national, mais encore dans ses relations professionnelles. Combien de temps toléra-t-on (pi'il se livrât à une propagande dont les tendances lui faisaient un devoir de donner sa démission! Il répugnait de briser la carrière d'un membre du corps enseignant, que ses travers démocratiques n'empêchaient pas d'être un homme de mérite, auteur d'un dictionnaire et d'une grammaire, traducteur de Juvénal, de Perse, de Lucain et de Sulpicia. On finit par lui imposer tout simplement un congé provisoire, titre et traitement conservés. La révolution de 1848, après laquelle M. Courtaud a si tendrement soupiré, oublie qu'il a été censeur-adjoint à Charlemagne, professeur de seconde à Louis-le- Grand, et que M. de Salvandy lui a presque promis une chaire de rhétorique : M. Carnot ne l'élève pas au-dessus de la sixième, son dernier poste sousla monarchie. Par exemple, on fait miroiter à ses yeux, comme une espérance, la place de M. Douillet. La mésintelligence n'est pas d'hier entre le proviseur et le professeur. Celui-ci ne s'est pas gêné |)Our dire à celui-là : — Monsieur, le Dictionnaire

d'histoire et de géographie que vous avez signé, il est fait de toutes mains. — Votre Dictionnaire français-grec n'est (ju'un long contresens, a répondu Trissotin à Vadius.

Le 12 mars, un dimanche, en l'absence do M. Douillet, un certain nombre d'élèves qiu se sont recrutés dans les hautes classes, franchissent la porte du Lycée, et s'y emparent du drapeau. Une manifestation préméditée s'organise place de la Madeleine, non loin du domicile de M. Gourfaud-Divernéresse, et, sous prétexte d'obtenir la suppressioa de la cosmographie dans le programme du baccalauréat, on se rend à l'Hôtel-de-Ville : les rois du moment sont salués. Après quoi le drapeau, comme s'il venait d'être bénit, est rapporté fièrement par la députation.

Heureusement le proviseur, tout en faisant la part des circonstances, sait ce que peut coûtera son collège, essentiellement bourgeois, l'impunité complète d'une démonstration tout aussi ridicule que révolutionnaire. C'est lui, M. Bouillet, qui s'oppose vers la même époque à ce que des héros en goguette plantent leur peuplier dans la cour du Lycée; c'est lui aussi qui obtient de M. Carnot de rétablir le nom de lycée Bonaparte, au lieu de celui de Chaptal, qui n'a aucun rapport avec l'histoire de l'établissement, el

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que pourtant on lui a conféré le 25 février. Il n'est pas étonnant que le même proviseur, le 13 mars, à 9 heures , ait fait appeler deux élèves et les ait renvoyés de leur classe pour huit jours: ilsélaienteu philosophie, classe de M. Jourdain, professeur qui depuis a été secrétaire de M. de Falloux, ministre de l'Instruction publique.

Cependant, sur la voie publique, les processions patriotiques du même genre se multipHent et font passer le temps à des gens fort en peine de s'expliquer les causes par les effets. Toutes ces députations ont une soif d'éclaircissements qui les fait remonter à la source de proclamations irritantes, et les autorités improvisées qui les reçoivent sont encore plus altérées de nouvelles. La révolution de Février n'a pas trouvé tout de suite sa raison d'être; elle se dit révolution sociale pour faire peur à tout le monde, en attendant meilleur avis. C'est pourquoi au Lycée, dans quelques mauvaises têtes, le désordre s'organise aussi; la légèreté de quelques autres fait nombre, et un parti menace de s'opposer à la réaction du travail, à la restauration de la discipline. On forge des calomnies pour armes, on glisse des anecdotes licencieuses pour mots d'ordre, eton pose la candidature, comme proviseur, d'un des fondateurs de la Tribune,

M. Bascans. On reproche à M. Bouillet, que ne va-l-on chercher! ses conslruclions, cependant si utiles; la terrasse, qui fait de son appartement une habitation de verre, comme celle du sage; ses bains, comme étant pris trop chauds; ses goûts, qui sont d'un homme du monde ; sa femme, qui est jolie ; sa famille, grandissant à peine, et ses relations avec M. Cousin, une des lumières de l'Université et des conseils du roi déchu, en philosophie chef d'école, maître encore en littérature! L'axiome qui mure la vie privée n'est plus! Les gros livres d'une utilité universelle et les éditions de Cicéron, de Sénèque, de Bacon, qui sont dus à M. Bouillet, ne défendent pas mieux sa porte aux quolibets d'un âge sans pitié. Le proviseur condamne l'adhésion de ses élèves à la République : haro sur ce réactionnaire ! Que l'homme paye pour le proviseur! Que sa place ne soit plus tenable!

Pendant trois jours, dans le Collège, une minorité impertinente refuse obéissance , tape des pieds, crie, dégrade bancs et murailles, et ne parle enfin de rien moins que de brûler ce qu'elle n'a pas brisé. Accourt M. Lesieur, chef du personnel de l'Université^ pendant qu'on va chercher des gardes mobiles, des gardes nationaux. Le censeur ne

répond d'apaiser la révolte qu'à la condition d'une amnistie. Le ministre va plus loin : une ordonnance révoque M. Douillet. Le but est dépassé, non moins qu'au 24 février, et le Collège y perd un très-bon proviseur, que la majorité de ses élèves regrette. A ce prix, Tordre est rétabli.

Une loyale susceptibilité empêche d'abord M. Legay, censeur, ci-devant professeur de seconde, d'accepter l'héritage vacant. M. Ragon, inspecteur-général, est appelé à remplir l'intérim : il a été longtemps maître de rhétorique au même lycée, après y avoir fait ses classes. L'embrasement socialiste, allumé après coup par la dernière révolution, ne peut s'éteindre que sous les flots de sang des journées de Juin. Déchirements cruels, victoire lamentable! Les exercices du Collège n'en reprennent pas moins leur cours; on compose pour les prix. Aussi bien l'ère nouvelle commence chez nous, comme l'autre a fini, par un prix d'honneur au concours. M. Geoffroy-Saint-Hilaire, de l'Institut, fait aux élèves du Lycée cet aven arraché par tant d'événements :

« Tout ce que la patrie a droit d'attendre de se sentants, je ne sais désormais qu'une voix assez éloquente pour vous ledire; écoutez-la, entendez-la : c'est la voix Je vos cœurs. »

Le professeur Bénard, auteur d'un Précis de Pfiiloaophie, traducteur de Schelling et de Hegel, dit ensuite plus froidement :

« Tant que l'homme ne s'est pas replié sur luimême, pour étudier les éléments constitutifs de son être, les principes et les tendances qui lui révèlent sa destinée, les moyens qui lui ont été donnés pour l'accomplir, il est incapable de faire un usage éclairé et légitime de sa liberté. » (Ce gui ressemble assez à l'épigraphe de l'école stoïcienne : Pour être libre, il faut être philosophe.)

Les vacances portant conseil, M. Legay est proviseur à l'époque de la rentrée, et M. Courtaud est censeur. Ce dernier et M. Douillet, qui ne se tient pas pour battu, prolongent leur combat singulier, auquel peu de journaux demeurent étrangers, et l'ancien proviseur mis en disponibilité intente un procès universitaire au censeur, celui-ci ayant distribué, de son propre aveu, aux élèves, des brochures en réponse à un mot du Corsaire. Le conseil de l'Université prononce contre M Courtaud la censure d'abord, et ensuite la réforme. Quoi de plus fugitif que la faveur, en temps de révolution î On a beau être nouveau venu dans un établissement public, un plus nouveau frappe toujours à la porte : tous les postes en vue sont des hôtelleries où l'on fait bien de coucher à la nuit. Et il ne faut s'en

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prendre ni à Dieu, ni au prince-président, ni à ceux qu'on remplace, nia ceux qui remplacent, puisque la faute en est à tout le monde, dans le pays et dans le siècle où nous vivons. Combien y dure-t-elle, la popularité? Quel ministère est supporté sept ans, sans que sa chute soit une fête publique? Que de fois n'a-t-on pas, depuis un siècle, modifié l'exergue et l'efflgio de la monnaie? Sait-on seulement pourquoi M. Legay, n'ayant qu'à peine son compte d'années de service pour la retraite, est soudain ravi au Lycée qu'il administre, et où il est entré comme professeur en 1830? Les uns verront dans l'arrêté du 4 octobre 1851, qui nomme proviseur du Lycée un inspecteur honoraire, M. Gros, et inspecteur de l'académie de la Seine^TVI. Bonillet, une double réparation pour ce dernier.

D'autres se rappelleront que M. Giraud, avant d'être ministre pour la seconde fois, a fait au mois d'août une courte harangue dont M. Legay, peu satisfait, a essayé d'empêcher la reproduction dans le livret. Or, comme président de la fête scolaire, M. Giraud a fait remarquer aux condisciples de son fils que trop d'élèves se passent à présent d'humanités et de philosophie ; que le désir immodéré d'arriver vite est une abdication de l'instruction ; que la dissipation prématurée, la pré-

coce frivolité sont une insurrection permanente qu'il faut étouffer; qu'il convient de se préparer à des luttes par malheur inévitables par les plus rudes exercices de l'esprit, que le génie français est éminemment littéraire, et par conséquent menacé d'être à tout jamais compromis si l'enseignement paisible et régulier des classes n'en ressuscite pas incessamment les traditions, le caractère. Hélas! quoi de plus vrai et de plus opportun que les paroles du membre de la section permanente du conseil de l'Instruction publique ! Mais il n'a pas craint d'ajouter que les classes de grammaire ont mieux répondu en Sorbonne que les classes supérieures à ce qu'on attendait du Collège. Le proviseur attribuait, à part lui, la dépréciation générale, mais peu sensible, subie par les études, aux dernières conquêtes de la liberté d'enseignement, considérées à l'Université comme un empiétement inique ; mais il n'a pas eu qualité pour corriger le discours à l'épreuve. L'examen préalable du contenu de la brochure annuelle est confié, depuis plusieurs lustres, à l'inspecteur-général des études, chargé de l'administration de l'académie de Paris, sans l'approbation duquel il n'est rien permis d'ajouter à la nomenclature des prix. Les ciseaux de cette censure ont sans doute

taillé et rogné dans un discours de M. Orfila, dont l'impression n'a été que partielle, en 1 845. Mais celui de M. Giràud a échappé aux mutilations, dans la brochure où se trouve également celui de Marguenin, ancien élève passé maître.

M. Gros, comme professeur, a quitté Saint- Louis pour Charlemagne, et Charlemagne pour Louis-le-Grand; il est reste rue Caumartin plus longtemps proviseur que son prédécesseur Legay. La mort lui a donné pour successeur son collègue de Louis-le-Grand, M. Forneron.

Les Censeurs. — Un triumvirat, composé du proviseur, du censeur et de l'économe, s'est toujours partagé le gouvernement du Collège. Mais ces autorités, dans le principe, étaientmoins divisées, moins inégales, moins indépendantes l'une de l'autre. Les trois consuls délibéraient ensemble sur les mesures qu'il y avait à prendre, et l'avis du premier consul n'avait qu'une prépondérance dont l'avis contraire des deux autres pouvait appeler. Le censeur de la création se nommait Targe, petit homme à ailes de pigeon et à tricorne.

Le second fut Deguerle, auteur connu de poésies erotiques et d'un Éloge des perruques, bien qu'il ne les eût pas signés, et auteur de

livres tout autres. Enfermé à TAbbaye, il n'en fût pas sorti sans le dévouement du médecin (le la prison, ancien élève comme lui de Montaigu, qui le fit évader. Professeur et préfet des éludes dans les prytanées de Compiègne, de Saint-Cyr et de Paris, il passa professeur de poésie à Bonaparte, dès la fondation, avant donc d'y remplir les fonctions de censeur, et il fut l'orateur des solennités du concours en 1807 et 1808 : ces grandes réunions avaient alors lieu rue Clianlereine , dans la salle du théâtre Olympique, par conséquent près du Lycée. Deguerle, sous le Directoire, avait contribué à la rédaction du Mémorial avec Fontanes, qui se plaisait à dire du collaborateur , devenu son protégé: — IlaTimmorlalité dans sa poche.... Il s'agissait d'une traduction de V Enéide, que fit paraître un gendre de l'auteur, M. Héguin, également professeur; mais elle n'a pas tenu tout ce que le grand-maître en promettait. M. Deguerle, en quittant le Collège, avait été nommé à la chaire d'éloquence française de la Faculté.

Lorsque M. Legrand fut élevé au grade de proviseur, il fut remplacé comme censeur par M. Clerc, qui avait occupé le même poste à Saint-Louis, et dont le nez était tellement fort que le reste de sa personne en paraissait

le piédestal. M. Clerc avait également bon pied, bon œil ; bon pied surtout, et il en envoyait la preuve aux jeunes élèves qui lui faisaient des niches, qui se battaient, qui s'attroupaient, qui troublaient l'ordre dans la cour, et auxquels il donnait une chasse.

Les successeurs de Clerc furent M. Legay, ensuite proviseur ; M. Courtaud-Divernéresse, de qui nous avons déjà dit tout ce qui intéresse l'histoire du Lycée ; M. Auber, auquel sont dus une traduction en vers du Camoëns et un Atlas grammatical des langues française, latine et grecque; M. Léon Feugères, littérateur, mort au Collège; enfin iM. Toussenel. naguère professeur d'iiisloire, dont le frère a écrit Y Esprit des bêtes.

Les économes. — Un nom remarquable ouvre la hste de ces officiers d'administration du Lycée. Lakanal, né dans le comté de Foix en 1762, a étudié chez les oratoriens. Son oncle, plus tard évêque constitutionnel de Pamiers, voulait le faire prêtre. Le neveu a quitté le séminaire, sans entrer dans les ordres, et il est devenu régent de rhétorique à Périgueux, à Bourges, maître de philosophie à Moulins; il a pris le bonnet de docteur à Angers. Député à la Convention par le département de l'Ariége, puis membre du conseil des Cinq-Cents, Lakanal s'est montré partisan

de la Révolution; néanmoins il a figuré parmi les derniers défenseurs des instilulions scieiilifiques et littéraires de l'ancien régime, et il a été des premiers à en ressusciter la tradition, que les ténèbres étoufïaient; il a donc fait encore plus pour l'honneur de l'esprit humain, que s'il était l'auteur d'un livre ou d'une découverte mémorable. Pour beaucoup il a contribué à la transformation du Jardin des plantes, qu'on allait détruire, en Muséum national d'histoire naturelle; à la reconnaissance légale de la propriété littéraire; à l'établissement de la télégraphie; au rétablissement de l'enseignement primaire etdel'étude des langues orientales ; à la fondation de l'École normale et du bureau des longitudes; à l'organisation des écoles centrales et à celle de l'Institut, dont il a fait partie jusqu'à la suppression de la classe des sciences morales et politiques à laquelle il appartenait. M. Mignet n'a reproché à Lakanal, dans une notice lue à l'Institut en 1857, que le vote du 17 janvier 1793 : « Vote ingrat envers cette grande race des conquérants nationaux et des organisateurs populaires de la France, qui après lui avoir donné l'unité territoriale la plus forte, la législation civile la plus perfectionnée, lui reconnaissaient les droits les plus étendus. » L'ancien conventionnel avait de-

mandé et obtenu une chaire à recelé centrale de la rue Saint-Antoine; il a été nommé au lycée Bonaparte procureur-gérant, c'est-àdire économe, et il a quitté l'Université en 1809 pour devenir inspecteur-général des poids et mesures. Après les Cent-Jours, Lakanala cherché refuge en Amérique; le gouvernement de la Louisiane lui a offert la présidence de son université. Grâce à la révolution de 1830, il est revenu en France quelques années après; il y a repris possession du fauteuil que lui conservait l'Académie des sciences morales et politiques, récemment rétablie. Maître oublié de ses anciens élèves^ le vieillard n'a cessé de vivre que le 17 février 184o.

Ce procureur-gérant n'avait pas eu, comme l'économe actuel, près de 1,200 élèves à immatriculer sans numéros sur les registres du Lycée. On ne comptait encore, vers la fin de l'administration de Lakanal, que quinze élèves pour la seconde année d'humanités et douze pour la seconde de grammaire. Certaines classes n'avaient pas toujours eu les huit élèves présentables que chacune d'elles était appelée à faire participer aux compositions du concours général.

M. Armand Rendu, frère du baron Rendu, secrétaire général de la préfecture de la

DU LYCBB BONAPARTK. 59

Seine, frère aussi de M. Ambioise Rendu, de rUniversilé, qui signa si longtemps les diplômes de bachelier, n'habita jamais le Collège, bien qu'il y exerçât les lonclions d'économe depuis la retraite de M. Lakanal. Or l'économe n'a jamais à courir par lui-même chez les parents ou chez les maîtres de pension, pour la perception du droit universitaire: c'était heureux pourlefrère des Rendu, qui n'arait qu'une seule jambe à son service.

A la mort de M. Rendu, un professeur, M. Garnier, présenta un jeune homme normand, nommé Lecointre, qui n'était pourtant pas plaideur, et qui tint au Collège les écritures. A l'intérim de l'économat il fut pourvu par M. Legrand, jusqu'à l'élévation définitive de M. Lecointre à ce poste. 11 eut à inscrire un plus grand nombre d'élèves que son prédécesseur. La progression s'arrêta un moment, dans l'année scolaire qui suivit la révolution de Juillet, car le chiffre tomba tout à coup de 898 à 683. Il remonta dès 1832 à 780, et dix années après il s'élevait à 1056. Une calamité vint alors frapper l'administration du Collège. Lecointre avait fourni depuis longtemps un cautionnement, en raison de la place qu'il occupait; c'était, de plus, un honnête homme. Un nouveau règlement, ap-

plicable à tous les collèges, vint rendre les proviseurs solidairement responsables de la gestion des économes et les obliger à s'entendre dorénavant avec ceux-ci pour la présentation des comptes. En conséquence , M. Douillet, le proviseur, en tête à tête avec M. Lecointre, annonça que pour obéir aux exigences d'une mesure générale, il devait se faire présenter le grand-livre. Mais le comptable prit pour un prétexte l'allégation d'uu ordre collectif; sa probité farouche se révolta à l'idée du moindre soupçon, et la rougeur lui en monta au front, avec une telle explosion d'indignation et de surprise, qu'une attaque d'apoplexie se déclara , prompte comme la foudre. Le pauvre homme ne s'en releva que pour donner des inquiétudes encore plus vives : il était fou. Il ne lui restait plus que le sentiment d'une honte, dont le fantôme lui conseillait la mort. Aucune faute, aucun mécompte n'avait justifié une crainte; aucune excuse, aucune explication ne réussissait à laver la flétrissure imaginaire d'une accusation impossible. Pour empêcher l'économe d'attenter à ses jours, le plus fort des garçons de classe était chargé de le veiller de près, sans le quitter d'une minute; mais quand Lecointre s'en apercevait, cette précaution elle-même, cette importunité, cette insis-

tance, cette privation de liberto lui confirmait qu'on le croyait cou[)able, et la colère produisait une crise. Un de ces accès, le 9 mars, ayant mis en fuite le garçon, qui appelait ses camarades à l'aide pour retenir le furieux, celui-ci saisit une canne qu'on ne soupçonnait pas une canneàépée, et le Vatel des économes se traversa le corps avec la lame.

M. Pitay, agrégé depuis 1810, titulaire de sixième depuis 1841, fut nommé économe malgré M. Douillet, malgré M. Thénard, malgré le chef comptable du ministère, et il devait cette victoire à la préexistence d'une ordonnance de M. Salvandy, réservant exclusivement toutes les places d'économe à de vieux professeurs. Pitay y compléta ses trente-huit années de service. Mais, qui n'étonna pas sa destitution, prononcée par M. Carnot?M. Jean Reynaud, membre de l'Assemblée constituante, soufflait alors le froid et le chaud au ministère de l'Instruction publique. L'économe disgracié trouvait que la pendule, qui avait marqué l'heure de sa retraite, avançait; il éleva des réclamations, non sans revendiquer la qualité de républicain de la veille; les professeurs signèrent une pétition en faveur d'un ancien collègue, dont ils ne voulaient pas s€ séparer. Le vétéran ne quitta pas

son collège, mais il n'y reprit pas ses fonctions. Une chambre et un salon modestes, supérieurs d'un étage à son ancien bureau et de deux à son ancienne chaire, étaient laissés à la disposition du bonhomme Pitay, qui n'avait plus à se livrer qu'aux épigrammes, son travail favori : M. Carnot en eut sa part.

Le successeur de M. Pitay est M. de Vissocq, ancien notaire, plus ancien élève du Lycée. Sur ses Hsles figurent 1,160 noms au-dessous du millésime 1861 ; mais les listes de M. Pitay en ont compte 1,220 pour 1845, année où s'est le plus élevée la population des classes.

Les professeurs en 1805. — 6tllf6-Uttrf9 : Dumouchel, éloquence: Deguerle, poésie- Canigurs anàenncô : Desfontaines et Guillon, 1" et 2' classes; Laya etLétendard, 3« et 4«; Hamoche, 5"= e/ 6*. ^cïenc(Q : Delacroix, waf^ematiques transcendantes ; Brisson etPoinsot, 1" et 2' classes; Barruel, 3* et 4*; Dergny et laarn, 5' et 6'.

D'autres maîtres, bien que leurs noms manquent dans le tableau ci-dessus présenté, ont figuré parmi les professeurs à l'époque de l'ouverture, ou dans les années subséquentes. Par exemple, le physicien Petit, que Coulon, inspecteur général chargé d'organiser les

lycées, n'a pas envoyé à Bonaparte, mais qui, plus tard a fait partie du personnel de l'établissement; Marion, en chaire de seconde, et puis d'histoire; Plainchet , inspecteur de l'Université en sortant du Lycée.

M. Izarn, cité plus haut, était Béarnais, fils d'un conventionnel et ami de Bernadotte. 11 se peut que le professeur Barruel ait été l'abbé de ce nom, ancien aumônier de la princesse de Conti, collaborateur à VAnnée littéraire, auteur d'un grand nombre de livres où il se montrait l'adversaire des philosophes du xviir siècle, émigré de retour en France avant la fondation du lycée Bonaparte, et ensuite chanoine honoraire de Notre-Dame.

M. Hamoche demeurait place du Panthéon, et il y parlait grec avec sa fille. M. Desfontaines, au contraire, habitait le Lycée, et il avait trois filles : ses élèves ne croyaient-ils pas avoir raison, trois fois raison, de le surnommer pèreLothl

M. PoiNSOT. — Il a été donné à ce savant d'entrer en qualité d'élève à l'Ecole polytechnique au moment de sa fondation, nivôse an lï, et de participer à l'ouverture du lycée Bonaparte, comme professeur de mathématiques, Tan XIII, en vendémiaire.Ses vingt ans étaient venus à point en 1795, et il a eu l'âge requis pour le professorat justement en 1804.

En dehors de sa chaire et des heures de travail, c'était alors un muscadin, jouant de la guitare avec Gatayes, et tournant assez galamment de petits vers à l'adresse de qui de droit. Mais il avait fait connaissance , dans le laboratoire de l'École, avec le général en chef de l'armée d'Italie, auquel des leçons de chimie étaient données par Bertholet. Le moyen qu'un homme de mérite reste obscur, avec un pareil condisciple! Poinsot a été nommé professeur d'analyse à l'École avant de quitter le Lycée, c'est-à-dire en 1809, et quatre année? après il prenait possession du fauteuil de Lagrange, à l'Institut.

Le savant professeur, devenu examinateur, provoquait en 1816 la suppressionde la chaire de mathématiques transcendantes dans les collèges. N'élait-ce pas une faute que cette confiscation au profit d'une école à nombre limité d'élèves? En Allemagne et en Angleterre, de nombreux maîtres continuaient à faire leur cours de la partie mathématique de la physique, des calculs différentiel et iatégraljde la théorie des fluides: pourquoi tenir la dragée haute, en France, aux mathémali- (jues supérieures de Newton? Une classe accessoire par Faculté n'était pas suffisante pour cet enseignement.

Pair de France sous Louis -Philippe,

M. Poinsot a fini sénateur; loiiles les placcb que sa mort a permis de distribuer, avaient été réunies si longtemps qu'on les croyait inséparables. Des élèves qu'il avait formés un petit nombre lui survivait. Du maître il reste heureusement des volumes et des mémoires; il n'a emporté le secret ni de ses Recherches sur l'analyse des sections angulaires, ni de sa Théorie de la rotation des corps.

M. Delacroix. — Le géomètre Delacroix, dont le nom est célèbre, portait d'abord la particule qu'on regarde comme nobiliaire; seulement il ne séparait pas l'accessoire du principal quand il donnait sa signature. M. Deguerle, qui en faisait autant, passait pour noble néanmoins. Delacroix, élève de Monge, était déjà maître de mathématiques, correspondant de l'Académie des sciences et ami de Condorcet avant la Révolution, qui l'avait fait examinateur des aspirants et élèves du corps d'artillerie. Comme chef d,e bureau à la commission de l'Instruction publique, il avait tenu sur les fonts la naissante Université. Professeur à l'École normale et à l'École polytechnique, il avait succédé à Borda, comme membre de l'Institut. De plus, il avait publié ses Eléments d'algèbre, ses Eléments de géométrie, avant la création du lycée Bonaparte. Par conséquent, le titulaire de la

chaire de matliémaliques transcendantes n'avait plus à faire ses preuves.

M. Laya. — Pour se vouer à l'enseignement, il avaitquitté la carrière d'auteur dramatique, après y avoir fait beaucoup parler de lui, en pure perte pour sa fortune. La représentation de son Ami des lois, dix-neuf jours avant le supplice du roi, avait été suivie de près par l'interdiction de la pièce et l'incarcération des comédiens. P()ur y parer, Laya avait fait des démarches et il avait dédié VAmi des lois à la Convention; mais cette marque de déférence avait paru de l'ironie, aussi bien que l'hommage fait par Voltaire au pape de Mahomet ou le Fanatisme, et le gouvernement républicain ne s'était pas relâché d'une rigueur dont Louis XIV, en pareil cas, avait exonéré Tartuffe. Le professeur Laya, dont l'avancement a été prisa cœur par Fontanes, passait au lycée Napoléon vers 1809. La chaire de poésie latine à la Faculté des lettres et le fauteuil d'un des quarante ont été siens, au commencement de la Restauration.

M. GuiLLON. — L'abbé Guillon, mort évêque de Maroc et aumônier de la reine en 1847, devait le prénom de Sylvestre à ce qu'il était né le dernier jour de l'année 1759. Condisciple de Robespierre à Louis-le-Grand, il avait été aumônier de la princesse de Lam-

Di; I.YC'ÉIÎ B(JNAl'.\RTi:. C)",

balle et régent de rhétorique sous l'ancien régime. L'évêque in pnrtibus,gvàce à un recueil manuscrit, repassait encore les leçons qu'il avait faites au lycée Bonaparte. N'étant que professeur, quand ilavait à lire un passage de Virgile ou d'Horace, c'est par pure modestie qu'il tirait de sa poche et qu'il ouvrait un elzévir ; il savait les deux poêles par cœur ! Il a été ensuite professeur d'éloquence sacrée en Sorbonne. Des sermons à Saint-Roch l'ont fait considérer comme bonapartiste.

M. DuMOLCHEL. — Une douzaine d'années avant l'abbé Guillon, J.-B. Dumouchel vit le jour; une bourse à Sainte-Barbe défraya son éducation, et puis il entra dans les ordres. A Rodez, comme régent de rhétorique, il avait pour élève Cliaptal, avant de revenir dans les collèges de l'université de Paris, dont il fut élu le recteur en 1785, avec réélection l'année suivante. Dumouchel contribua ensuite à la constitution civile du clergé, et il devint évêque constitutionnel du Gard le 3 mai 1791. Deux ans après il quitta le diocèse pour se marier. Attaché sous le Directoire à la direction de l'Instruction publique, dépendant du ministère de l'Intérieur, il fut suspendu de ses fonctions par Lucien Bonaparte, puis rappelé par Chaptal. En quittant le Lycée, il retourqa dans les bureaux, mais dans ceux de

l'Université, jusqu'en 1814, et il vécut encore quatre années.

Les professeurs en 1810 : — Desfontaines, philosophie; Giiillon et Hamoche, rhétorique ; Xngelti y 2"» année d'humanité: Planche, l'« antïée d'humanité ; Guillaume, 2'»» année de grammaire; Raymond, 1" année de grammaire; Bertrand, classe supplémentaire; Lacroix, mathématiques transcendantes; Izarn, physique, chimie, histoire naturelle; Duchayla et Peyrard, mathématiques spéciales-, Dergny, mathématiques élémentaires:, Casa- |

nova, dessin.

M. Peyrard, ancien bibliothécaire de l'École polytechnique, était un bon vivant ; mais une vive querelle avec M. Poisson, haut fonctionnaire de l'instruction publique, le ût regarder à l'Université comme un mauvais cou- | cheur. M. Dominique Duchayla, professeur î d'anatomie à Turin, puis de mathématiques | appliquées à l'académie de Montpellier avant t de passer au lycée Bonaparte, était le père f d'un élève du collège, l'oncle d'un autre ^■élève, et le frère du contre-amiral Duchayla, ? qui avait perdu le nez au combat d'A- h: boukir.

M. Planche. — Le nom de l'helléniste, qui si longtemps a fait classe au collège, ne pouvait venir sous ma plume sans que Pindare,

son maître, vint répéter à l'élève de seconde main •

Kwirav axàaov, rttxi ^S.yx\>-

tptiaov x^v' npùpxOt, xotpxioi ûXxKp nhpoiq.

(10» Pythique.)

Né en 1762, le 8 décembre, à Aurillac, Joseph Planche se trouvée l'âge de 18 ans élève de rhétorique au collège du Plessis, cours de M. Binet. Comme il est de l'âge de Camille Desmoulins, ils ont à concourir l'un avec l'autre. Mais pendant que Camille relit Plutarcjue, et qu'il commence à se flatter de couver en lui-même un homme illustre, Joseph soumet sa tête, déjà plus pleine que celle de son camarade, mais moins ardente, et qui joue moins gros jeu, à la tonsure ecclésiastique. Ce dernier ne régente pas, mais il est maître de conférences, d'abord en classe de grammaire, puis en classe d'humanités, et ensuite il passe directeur du petit collège dans la communauté de Sainte-Barbe.

Il se voit défroqué et déclassé par la Révolution, mais il donne des leçons en ville, et il se contente de rencontrer chez Vénua, restaurateur voisin de la Convention et de la terrasse des Feuillans, Robespierre, un peu son aîné, qu'il a toutefois connu à Tuniver-

site et même tutoyé, avant que cette privauté lût d'uniforme entre concitoyens. Le tribun demeurait, au reste, non loin de là, rue Saint- Honoré. Chez Vénua, Robespierre dînait seul, mangeait vite, parlait le moins possible; Desmoulins, au contraire, était charmant convive, et la conversation était son meilleur plat. Un jour, Camille s'isole, dîne à la hâte, et en se levant de table il s'approche de Joseph pour lui serrer la main, pour lui dire : — Je suis perdu. — Par ton journal? — Je sais seulement que je suis perdu. J'ai été chez Maximilieu tantôt; il s'aUendait à ma visite et m'a fait défendre sa porte. — Adieu, Planche! — Adieu, Oesmoulins !

Planche lui-même, pendant la République, n'est-il pas un peu journaliste? Les frères Berlin ont acquis de l'abbé Mutin le Journal de Débats, n'ayant alors que 101 abonnés, et cette feuille, fondue avec une autre, est bientôt rédigée par Félelz, Michaud, Dussault, Geoffroy. Planche est modestement chargé des faits-divers, et il prend moins souvent la plume que les ciseaux pour remplir cette tâche. Il rentre dans l'enseignement à ses propres risques et périls en fondant une pension, dans laquelle M. Villemain est son élève, et qui deviendra collège par la suite; pourtant il n'y fait pas de bonnes af-

faires. La protection de Fontanes lui ouvre par bonheur au lycée Bonaparte la chaire de troisième, puis celle de rhétorique.

Aussi bien, il faut en convenir, le père Planche n'a jamais su compter. Ses usuriers venaient le harceler jusqu'à la porte de sa classe, quand il faisait la rhétorique, et, il a toujours eu maille à parliravec la dette criarde. Les innombrables livres qu'il a écrits et publiés lui ont plus rapporté d'honneur cfue de profit. Heureusement que, né sur la montagne, il était doué d'une forte complexion, à tenir tête facilement aux orages du plat pays ; jamais les embarras d'argent n'ont altéré sa souple intelligence, qui pliait afin de ne pas rompre, ni sa sereine gaieté de philosophe, ni sa parole forte et coulant de source, ni sa santé robuste comme le chêne. Fidèle dépositaire des meilleures traditions classiques, il a été toute sa vie un maître cher à ses disciples, un érudit doublé d'un homme d'esprit, un poète à table, partout un Athénien. Des poésies latines remplies de grâces et beaucoup de petits vers français, qui ne manquaient jamais de sel, ont circulé avec sa signature. Quant à son Cours de littérature grecque, il n'en a pas tiré plus de 400 francs par volume. Ses dictionnaires ne sont plus au nombre des livres exigés à l'Université.

"ÏS HTSTOmF.

Je crois encore voir sa bonne et grosse tête, et j'entends l'écho de sa voix, si ronflante dans les cordes basses. Dans la rue il allait flânant d'un pas distrait, et ne semblait jamais pressé. C'est la température qui avait froid ou chaud, et jamais lui. Trouve-t-on encore des vieillards qui, comme lui, aient porté la queue et la culotte courte jusqu'en 1848? N'allez pas croire, au reste, que le 24 février ait fait peur à un homme qui se souvenait encore de la journée du 10 août! Il a seulement trouvé la dernière république moins française que la première, et se croyant à l'étranger il a pris une tenue de voyage, en se faisant couper les cheveux et en souffrant de guerre lasse qu'un pantalon lui alourdît et lui enmaillotàt les jambes. Quelle était l'opinion politique du bonhomme? il ne le disait pas. Quelques épisodes biographiques en trahiront-ils le secret?

Ayant à prononcer le discours latin du concours général, en 1813, il en fit la lecture un jour d'avance, selon l'usage, au grand-maître Fontanes, qui lui fit remarquer que l'éloge de l'empereur n'y était pas : l'oubli fut réparé par ordre.

En général, on croyait M. Planche légitimiste plutôt que républicain. Néanmoins, le 20 mars 1815, il ne parut pas altéré par la

DU LYOBE BONAPARTE 73

nouvelle que Paris, on doit le dire, n'accueillait pas avec enthousiasme. Le professeur réputé royaliste était le premier à annoncer le rétablissement de l'Empire, dans le Collège, où il avait alors son logement, ouvrant sur le même escalier que le logement du proviseur. — Cliambry, dit-il, à celui-ci, dépèchons-nous de monter au grenier ; je t'aiderai à porter la planche de salut que tu mettais de côté l'année dernière.

Encore pis le 27 juillet 1830. M. Planche sortait du Collège, avec un Polybe sous le bras; il vit des hommes armés de pioches qui commençaient à dépaver la rue pour élever une barricade. C'étaient des étudiants, des commis marchands, des tailleurs, des balayeurs, des chiffonniers; mais ce n'étaient pas des ingénieurs experts, et ils n'allaient pas vite en besogne. L'un d'eux reconnut l'homme pour l'avoir vu souvent jouer aux échecs sur les damiers du café de la Régence , et il demanda un conseil à ce témoin, qui ne pouvait retenir un sourire de pitié devant les stratégisles qui s'y prenaient si mal pour élever une redoute. L'amour de l'art fit qu'il ouvrit Polybe, et qu'il traduisit à haute voix, près de la porte du Collège, un passage dans lequel cet historien grec décrivait une pièce de lorlificalion délachée. Déjà la base était jetée,

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