CHAPITRE XXÏ
Personnel du Collège royal en 1816. — Reprise des études. — « L'amour du Roi. » — Le « bon esprit ». — La Décoration du Lis. — Le Préfet M. d'Argout. — Lettre du Proviseur M. l'abbé Laporte au Recteur M. l'abbé Jourdan. — L'élève de Dreux-Nancré. — M. de Dreux-Brézé, grand-maître des cérémonies. — Le Collège royal moins prospère que le Lycée. — Collèges communaux et pensions dans le ressort de l'Académie.
— MM. l'abbé Batbie, Ducondut, Muraille, Dumoulin, professeurs au Collège royal. — Pièces de vers composées par les élèves. — Les Proviseurs, l'abbé Hirigoyen et l'abbé Ramon.
— Le Recteur, l'abbé Jourdan. — Lettre de Bosquet, élève de l'Ecole polytechnique (1830). — Réponse de M. le duc de Broglie, ministre de l'Instruction publique.
En 1816, le personnel de l'administration et de renseignement au Collège royal de Pau était composé de MM. l'abbé Laporte, proviseur ; Cadas S censeur ; N....^ économe; — l'abbé Bouix, aumônier; — l'abbé Batbie, professeur de philosophie; Hardouin, rhétorique ; Villevaleix ^ seconde ; Leteneur, troisième; Foy, quatrième; Gouze, cinquième; Puyalet, sixième; Cairreiy maître élémentaire ; — MuvsLÏlley mathématiques et physique.
1. On raconte que Tespièglerie des jeunes latinistes avait fait de la règle de Lhomond, caue ne cadas, comme un avertissement par lequel était annoncée la venue du censeur dans les cours de récréation.
2. M. Forest était économe en 1815 ; on le destitua parce qu'il était bonapartiste ; il ne fut remplacé qu'en 1817 (nomination de M. Deboudachier) .
3. Peut-être, M. Villevaleix, élève de l'Ecole normale (promotion de 1811). — Voy. Association des anciens élèves de VEcole normale (janvier 1878), p. 58 : tt Villevaleix, chargé d'affaires d'Haïti, décédé en 1858. »
Il y eut moins de pensionnaires que les années précédentes; les études furent reprises, on ne sait avec quel succès; on s'efforçait par dessus tout d'inspirer aux élèves « l'amour du Roi ».
M. l'abbé Eliçagaray n'était plus Recteur de l'Académie ; il avait été nommé membre de la « Commission de l'Instruction publique », instituée à Paris pour la direction de l'Université. — Les pouvoirs attribués au Grand-Maître étaient exercés, sous l'autorité du ministre de l'Intérieur, par cette Commission composée de cinq membres : MM. Royer-CoUard, président; Cuvier, Sylvestre de Sacy, conseillers, l'abbé Eliçagaray et Guéneau de Mussy, inspecteurs généraux.
Le proviseur, M. l'abbé Laporte, rendit à son ancien Recteur témoignage du « bon esprit » de tous les élèves du Collège royal de Pau et des sentiments qu'ils avaient manifestés dans le courant de l'année. M. Eliçagaray, « toujours animé du plus vif intérêt pour la prospérité d'un établissement dont il était pour ainsi dire le fondateur* », obtint du Gouvernement que la Décoration du Lis serait donnée aux élèves qui s'étaient le plus distingués par leur « amour pour le Roi ». Sur la demande du nouveau Recteur de l'Académie de Pau, M. l'abbé Jourdan^ les insignes' de cette décoration furent remis avec éclat aux jeunes Chevaliers du Lis par M. d'Argout, préfet du département, le jour de la distribution des prix, 8 septembre 1816. — Nommé préfet des Basses-Pyrénées immédiatement après les Cent-Jours (14 juillet 1815),
1 . Il y avait été proviseur en 1812, lorsque le Lycée fut le plus florissant.
2. Nommé recteur le 25 mal 1816; installé dans ses fonctions le l** juillet suivant.
3. Une fleur de lis (argent) « suspendue à un. ruban blanc, moiré, de la largeur de trois centimôtros et demi, coupé sur chaque bord d'un liseré marroD, large de dix millimètres, ot situé à un millimètre du bord ». — Ordonnance du Roi, 26 août 1816.
M. d'Argout avait fait brûler le drapeau tricolore, sur la rue, devant la Préfecture. Cf. Lettres du maréchal Bosquet à sa mère, 1. 1, p. 135.-— On lit dans ïaNémésis de Barthélémy et Méry (janvier 1832) :
D'Argout, pour tout service, étant préfet de Pau, De sa main d'apostat brûla le saint drapeau.
L'ordre se maintenait au Collège. — Dieu nous fait cette paix, devait se dire le pieux abbé Laporte, interprétant à sa façon le souvenir virgilien : Deus nobis hœc otia fecit. Le 2 mars 1819, il était heureux de pouvoir écrire à M. l'abbé Jourdan :
Monsieur le Recteur, j'ai reçu avec votre lettre copie de celle de la « Commission de l'Instruction publique » qui vous a été adressée à l'occasion du désordre de Louis-le-Grand ^ . Si dans d'autres établissements on a cherché à imiter un si mauvais exemple, les chefs de l'Université n'auront pas, j'espère, le déplaisir d'apprendre que de pareilles scènes se sont répétées à> Pau. Le bon esprit qui règne dans la pension, la docilité des élèves, le concours de mes collaborateurs, le zèle et l'activité de M. le censeur (l'abbé Hirigoyen), tout cela rendrait inutiles les efforts qu'on ferait pour introduire l'insubordination dans le Collège... — L'abbé Laporte, Promseur.
Quelque temps après, la même vigilance préserva encore notre Collège de troubles qu'allaient y fomenter des lettres qui seraient venues du Collège d'Angers où avaient eu lieu les plus graves désordres (1822). Il fallut recourir à des mesures rigoureuses : les deux ou trois priQcipaux meneurs furent expulsés.
De 1819 à la fin de 1820, il y eut au Collège de Pau un élève dont le nom se rattachait, par moitié, à celui
1. Les désordoBS eurent surtout de l'éclat à Louis-lc-Graud et à Sainte-Barbe. Ils valurent à cis établissements la réputation d'être des foyers de libéralisme et de bonapartisme. — J. Qulcherat, Histoire de Sainte-Barbe.
d'un grand personnage de Tépoque, La correspondance à laquelle donna lieu la présence de cet élëYO dans notre établissement, a quelque intérêt par certain côté mystérieux que Ton y peut entrevoir.
A M. le marquis de Dreux-Brézé, pair de France, grand-maître des cérémonies.
Pau, 3 août 1819.
Monsieur le Marquis, le jeune de Dreux-Nancré, boursier royil à 3/4, a été transféré du Collège de Lyon à celui de Pau. Il est arrivé ici dans un tel dénuement d'argent et d*habits, que nous avons été obligés de payer le port de sa malle, et qu'il ne saurait se produire en public sans se faire habiller a de cap à pied». Nous ne pouvons faire nos réclamations auprès de radministration du Collège de Lyon, puisque M. de Dreux en est sorti au mois de mars ; mais, cet élève nous dit avoir l'honneur de vous appartenir comme parente
Sur son allégation, je prends la liberté de vous adresser une note des effets qui lui manquent, ainsi que du montant de la portion de bourse à sa charge.
Il vous sera agréable, je pense, d'apprendre que touché des représentations que j'ai cru lui devoir faire à son entrée, frappé aussi de l'ordre et de la discipline qui règne dans cette pension, cet élève a tout à coup changé d'allure ; je n'ai reçu aucune plainte de la part de ses maîtres ; ils se louent au contraire de sa conduite et de son application ; mais il est bien retardé dans ses études.
Outre l'intérêt qu'il m'inspire personnellement, il a encore de grands droits à mes soins, puisqu'il fait naître Voccasicin de vous donner une marque de mon dévouement respectueux, — L'abbé Laportb, Proviseur.
M. le grand-maître des cérémonies n'ayant pas daigné répondre à cette lettre, le proviseur lui écrivit de nouveau, le 28 août, en faisant passer, cette fois,
1 . Los Dreux-Brézc et les Dreux-Nancré étaient deux familles de môme souche, celle de Dreux. — Voy. Mémoires de Saint-Simon (édit. Cbéruel,t. 2, p. 483) : « Note de MM. de Dreux-Nancré et de Dreux-Brôzô. établissant que M. de Dreux était de grande et ancienne maison. »
la lettre par la « Commission de l'Instruction publique ». — M. le marquis de Dreux-Brézé dut s'exécuter; ce qu'il ne fît qu'au bout de plus d'un mois. — On ne tarda pas à lui accuser réception de l'argent et des avis qu'il avait envoyés :
Pau, 30 octobre 1819.
Monsieur le Marquis, M. le proviseur a reçu le mandat de la somme de 200 fr. que vous lui avez fait l'honneur de lui adresser, le 14 de ce mois, pour le compte du jeune de Dreux-N ancré. — Il a parlé à cet élève dans le sens que vous lui indiquiez ; il y a lieu de croire qu'il saura profiter des avis que vous voulez bien lui faire donner... — Deboudachier, Econome.
L'année suivante, M. de Dreux-Brézé semblait ne vouloir plus venir en aide à son neveu, pensionnaire au Collège de Pau. Il fallut que le proviseur — avec tous les ménagements que sait employer « l'honnête homme » — rappelât, par deux fois, à M. le marquis, qu'il devait protection et bienveillance au jeune orphelin qui avait Vhonneur d'être de la famille de Dreux.
Pau, 8 avril 1820.
J'avais eu l'honneur d'écrire à M. de Dreux-Brézé, il y a, environ trois mois, que M. son neveu, élève du Collège de Pau, touchait à la fin de sa dix-huitième année, et qu'il importait de solliciter de S. E. le ministre de l'Intérieur la prorogation de la bourse à 3/4.
J'ignore s'il a été fait des démarches à cet effet; mais nous n'avons point reçu l'autorisation pour continuer à porter le jeune de Dreux sur !a liste des élèves royaux. La totalité de la pension reste donc, depuis le premier de ce mois, à la charge de ses parents. J'aurai l'honneur de vous observer que, d'après les règlements de l'Université, M. l'Econome est personnellement responsable des rentrées qui ne se font point aux époques fixes.
Oserai-je prier, en son nom, le bienfaiteur de cet orphelin d'avoir la coiiplaisance de mettre à couvert la responsabilité de
l'agent comptable en faisant compter à notre Collège le solde da compte ci-joint
J'ai l'honneur de vous adresser copie du a prospectus » qai concerne votre neveu. Il se prépare avec ardeur à Texamen prochain. J'ai lieu de croire qu'il sera en état de répondre sur les mathématiques ; mais il aura besoin d'indulgence pour la partie du latin qu'il parait avoir négligé.
Vous verrez par ses notes, que j'ai l'honneur de vous adresser, que sa conduite et son application le rendent digne de la protection et de la bienveillance que vous avez bien voulu lui accorder. — L'abbé Laporte, Proviseur,
Il a déjà été dit que le Collège royal n'eut pas la même prospérité que le Lycée. Il y avait beaucoup moins d'élèves internes. On baissa le prix de la pension; il n'était plus que de 605 fr., y compris la rétribution universitaire; c'était une diminution de75fr. sur le prix de 1812.
Ce défaut de prospérité avait principalement pour cause la concurrence que faisaient au Collège royal de nombreux établissements d'instruction secondaire où le prix de la pension était bien moins élevé qu'ici; on en comptait onze dans le ressort de l'Académie de Pau. Les villes d'Orthez, de Saint-Palais et de Mauléon, dans le département des Basses-Pyrénées, celles de Tarbes, de Vic-Bigorre, de Bagnères, d'Argelès, (Hautes-Pyrénées), comme celles de Mont-de-Marsan, de Saint-Sever, d'Aire et de Dax (Landes), avaient, chacune, un Collège communal. — La maison d'éducation d'Aire était très florissante. — Il y avait, en outre, des pensions dans diverses localités : Bayonne, Navarrenx, Nay,01oron,Pontacq, Sauveterre (Basses- Pyrénées), Arreau, Castelnau-Magnoac, Galan, Lannemezan, Ossun (Hautes -Pyrénées).
Parmi les professeurs qui enseignèrent au Collège royal de Pau pendant la Restauration, il en est quel-
ques-uns dont on a rappelé pendant longtemps la bonté, le mérite, le talent et la science : — M. Tabbé Batbie, professeur de philosophie, était le meilleur des hommes et la providence des candidats en détresse aux examens du baccalauréat *; — M. Ducondut^ homme de goût et d'érudition, excellent professeur de rhétorique, formé aux leçons de Villemain maître de conférences à l'Ecole normale, fut, après 1830, nommé Inspecteur de l'Académie; — M. Muraille^ professeur de mathématiques spéciales et de physique, fît admettre aux grandes écoles de l'État plusieurs de ses élèves, entre autres ceux qui ont été le contre-amiral Daries, le maréchal Bosquet; — M. Dumoulin se faisait remarquer par son fervent royalisme autant que par la distinction avec laquelle il professait dans la classe de seconde. — Ayant prononcé le discours d'usage à la distribution des prix de 1823, il fut ainsi loué dans un compte-rendu non^ moins galant que royaliste : « Les membres des diverses autorités, disait-on, les parens, les amis des jeunes élèves assistent à cette intéressante cérémonie, qui reçoit encore un nouvel éclat de la présence d'un nombreux concours de dames, dont les suffrages sont à toutes les époques de la vie la plus douce comme la plus flatteuse des récompenses. M. Dumoulin, professeur de seconde, ouvre la séance par un discours sur VinfLuence que la Monarchie exerce sur laprospérité des Lettres. L'orateur développe ce sujet avec
1. Voy.y ci-dessus, p. 348 : « Commission remplaçant la Faculté des lettres. »
2. Docteur ès4ettres de la Faculté de Paris (1812) : ^'thèse latine, De libertate ; thèse française, De la Poésie lyrique (Définition ; étude chez les Latins, les Grecs, les Fiançais, avec de nombreuses et longues citations de Malherbe). — Voy. Mourier et* Deltour, Notice sur le Doctorat ès-lettreSy efc, Paris, Deialaln, frères
3. Il obtint, ei 1830, un avancement bien mérité ; il fut nojimé professeur au Collège royal di Toulouse (!'• classe).
une délicatesse de goût, une sagesse de principes, qui font autant d'honneur à son cœur qu'à son talent. Il paye un juste tribut de reconnaissance au Monarque restaurateur qui se montre le protecteur éclairé des bonnes études, et cette partie de son discours, comme celle où il fait l'éloge d'Henri IV, est couverte d'applaudissemens*. »
Aux distributions de prix, — dans ce temps-là, — il y avait des lectures de compositions faites par des lauréats des classes supérieures. Le rhétoricien Sylvestre Duchâteau ^, lut en 1821 une de ses poésies, intitulée Le bonheur que procure l'étude. Nous n'en voulons citer qu'un passage, une amplification qui est d'un bon élève, sachant par cœur ses classiques et s'appliquant à l'étude des sciences :
Heureux qui, dans la paix et dans la solitude, Peut goûter à loisir les charmes de l'étude ! Plus heureux qui ressent et goûte de moitié Les charmes de l'étude et ceux de l'amitié ! Tels, autrefois, Horace et le tendre Virgile, Dans une union douce et dans un frais asile, Coulaient en paix leurs jours et partageaient entr*eux Leurs chagrins, leurs plaisirs, leurs désirs et leurs vœux.
Mais quand le sombre hiver attriste la nature,
Quand les champs sont sans fleurs, les arbres sans verdure,
Oh ! comme avec plaisir à mon foyer assis,
Studieux, je parcours tous mes livres chéris !
Quelquefois, déroulant les fastes de l'histoire,
Des grands événements j'enrichis ma mémoire.
Le compas à la main, je mesure les cieux.
Et je suis de Newton le vol audacieux ;
1. Annuaire du Département pour l'an 1824; Pau, Vignancour, imprimeur du Roi et de la Préfecture.