‹ Histoire du Lycée de PauChapitre 44 sur 193 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les Jésuites du Collège de Pau missionnaires et prédicateurs. — Controverses. — Le P. Estienne Audebert, auteur du livre intitulé Le Triomphe de la Vérité. — Le soleil, les nuées, la lune et les étoiles dans l'épitre dédicatoire. — Les douleurs de l'enfantement. — Pierre Abbadie, ministre en l'église de Pau. — Chez Mademoiselle de Pardies. — L'Enfant Flottant.

— Le P. Jacques Boireau. — Le Vieillard Noyé, — Missions. — Les Jésuites à Sainte-Marie (d'Oloron). — Lettre de Louis XI V.

— Lettre de l'abbé Tristan, curé de Gan. — Sermon prêché à l'ouverture des Etats de Béarn. — Le P. Desplasses. — Oraison funèbre d'Antoine duc de Gramont, pair et maréchal de France.

Les Jésuites qui enseignaient au Collège de Pau avaient avec eux des Révérends Pères qui se consacraient particulièrement à d'autres fonctions de rOrdre. Ceux-ci s'employaient aux missions, et allaient prêcher danç les villes, les jours des solennités religieuses, dans les bourgades et les villages, les jours de fête patronale ; il y en avait qui publiaient des brochures et des livres de controverse.

En 1638 parut Le Triomphe de la Vérité ou adveu du sieur Abbadie y ministre de Pau, sur la Transubstantiation et sur le Purgatoire S par le P. Estienne Audebert (du Collège royal de Pau).

Nous n'avons pas à parler des arguments du controversiste. Nous ne voulons que donner un aperçu du savoir et du style de l'écrivain. La mesure, la

1. Orlhez ; Jacques Rouyer, imprimeur. — Bibliothèque de Pau.

Simplicité et le goût lui font complètement défaut.

S'adressant, dans Tépître dédicatoire, à Mgr Jean- Henry de Salettes, évêque de Lescar, le P. Audebert s'exprimeainsi:«Certes, si jamais le Béarn a eu sujet d'appeller Soleils ses pontifes, c'est particulièrement depuis que nostre victorieux monarque leur a donné moyen de paroistre tels qu'ils sont. Il n'y a pas longtemps qu'à peine les eust-on pris pour des estoiles ; mais Dieu les ayant relevez par les mains de son Oinct, ils ont commencé à se faire voir avec plus de bienséance, et peu à peu ils sont rentrez en possession de leurs droits, et ont repris leur premier lustre, de sorte qu'il me semble voir leurs clartez figurées en ce saint pontife que le texte sacré (Ecoles. 50) compare premièrement à une estoile investie de nuées, et puis à la pleine lune et finalement au soleil ».

Voilà tout le firmament en quelques lignes, le soleil et les nuées, la lune et les étoiles, pour dire que sous Louis XIII, et par ce prince, les évêques du Béarn avaient été relevés de la situation que les troubles religieux leur avaient faite !

Le P. Audebert travaillait ardemment aux conversions. La joie qu'il éprouve après un heureux succès lui fait oublier les douleurs que lui ont causées des ejfforts inutiles. Il lui souvient du in dolore paries de rÉcriture Sainte (tu enfanteras dans la douleur) ; et il le paraphrase trop longuement d'une façon peu séante : « Messieurs, dit-il aux Religionnaires de Béarn, le contentement que j'ay eu de la conversion d'une âme me mit, ces mois passez, la 4)lume en main ; et à présent le désir que j'ay de disposer les vostres à recevoir la mesme grâce, me Ty remet. Ma lettre fut une saillie de joye, comme d'une femme qui a enfanté heureusement ; et ceste réplique est le témoignage d'une douleur pareille à celle d'une.

femme qui est en travail d'enfant. Car, certes, je vous enfanteray toujours, jusques à ce que Christ soit formé en vos cœurs. C'est ma profession, et je sens en moy-mesme un manifeste effect de la grâce de ma vocation, en ce que la naissance d'une seule âme me fait, oublier les tranchées que j'ay souffert pour un grand nombre d'autres ».

Il n'est pas sans intérêt de faire connaître ce qui avait donné lieu à la composition du livre publié par le P. Audebert sous le titre de Triomphe de la Vérité. L'auteur nous le raconte en ces termes :

« Monseigneur (de Benac), l'action que vous avès fait depuis peu avec tant de vertu et de générosité pour la gloire de Dieu, l'exaltation de l'Eglise, et vostre bien particulier, m'oblige à vous rendre compte de celle qui se passa il y a quelque temps en la maison de M. de Pardies, conseiller au parlement de Navarre. Ce fut un rencontre, et non pas un duel, un combat vrayment chrestien et non pas un effect d'une animosité particulière : les combatans n'en vindrent ny aux mains ni aux injures ; leurs réponses et leurs argumens furent si courtois, qu'on eust cru à les voir disputer que la matière n'estoit pas controversée.

« La cause de ceste entreveûe si douce aux parties, et si agréable aux assistans, fut Madamoiselle de Pardies, qui, désirant sçavoir si ses prédécesseurs estoient sortis sans sujet de l'Église Romaine, demanda si les Anciens Pères avoient cru la Transubstantiation, ou si cest article estoit de nouvelle crue. Sur quoy fut averti quelles contendans, pour preuves justificatives de leur droict, choisiroient le passage qu'ils croiroient estre le plus fort, tant pour n'ennuyer par la multitude, que pour desbrouiller au plustost ceste matière ».

Pierre Abbadie, ministre de la parole de Dieu, qui

était le contradicteur du P. Audebert, fait un récit plus explicite que celui que Ton vient de lire.

« Voicy, dit-il, la vérité du faict, que je déduiray avec la candeur et intégrité qu'on doit aporter en matières de la religion. Madamoiselle de Pardies est mariée avec un catholique romain, homme d'autorité et conseiller en la Cour. Elle estoit soupçonnée dès longtemps de vaciller sur la Religion, s'estoit privée plusieurs fois de participer à la sainte Cène, et mesme avoit été citée par devant nostre Consistoire pour rendre compte de ce défauts Un samedy, environ midy, comme j'estois en mon estude me préparant pour prescher le lendemain matin, un homme aposté vint à mon logis, et porta un billet, lequel il bailla à un de mes domestiques pour me le rendre sur l'heure. Dans ce billet, non signé, je trouvay qu'on me donnoit.advis qu'il seroit à propos que je visse tout incontinent ladite damoiselle pour la fortifier en la religion, et que le temps estoit favorable, pour ce que Monsieur de Pardies, son mari, estoit absent de la ville. Je receus cest advis comme venant d'un homme de la Religion, et, sans autre précaution, m'en allay tout seul en sa maison. Je la trouvay seule, en un coing de sa salle basse, avec le sieur Audebert, un autre Jésuite, et Madamoiselle de Lassalle, catholique romaine.

« Je recognus d'abord que c'estoit une partie dressée, et que ladite damoiselle (de Pardies) ne désiroit que nous quitter avec plus d'esclat. Néantmoins, m'assurant en l'assistance de mon Dieu que je reclamay secrètement en mon cœur, je me résolus de faire ferme, et porter les armes de la vérité à la face même du mensonge.

(. D'où qu'elle vienne, l'intolérance est détestable.

« Après quelques compliments, nous prismes place; et tout incontinent ladite damoiselle me dit que ces Messieursluyvouloient persuader beaucoup de choses au désavantage de sa Religion, et particulièrement que la Transubstantiation avoit été crue des premiers siècles de l'Eglise et qu'elle désiroit être instruite sur ce poinct. »

La courtoisie dont parlait le P. Audebert, les compliments que vient de rappeler Pierre Abbadie, turent oubliés bientôt après. Le ministre eut à reprocher au jésuite d'avoir écrit, i< hors de la province, sourdement et à la desrobée », des lettres sur ce qui avait été l'objet de la controverse. Et le jésuite de répondre au ministre: «Celui qui parle aophistiquement est à hatr; il sera trompé en toutes choses ■ (Eccles. 37, v. 23j; puis, il ajoute eu ce style à singulières images où il se complaît : a On voit aux matinées des plus beaux jours les prés tous couverts de petits filamens humides, dont il est mal-aisé de dire si ce sont des météores ou bien des ouvrages d'araignées. C'est de quoy m'a l'aict souvenir la responce que le sieur Abbadie a faîct à une mienne lettre que je ne lui avois point adressée Elle est toute tendue de filets semblables à.

ceux-là qui ne peuvent arrester que des mouches, mais qui ne laissent pas de mouiller et salir le pied \ des voyageurs M. Et tout aussitôt, de ces « ouvrages l d'araiynées », de ces filets « qui ne peuvent arrêter que des mouches ». le P. Audebert s'élève d'un coup d'aile jusqu'à l'histoire, où il se meut maladroitement :

'• Comme il y a des guerriers, dit-il, qui sont bons à faire dos surprises, et ne réussissent pas dans les batailles, tel qu'esfoit Aratus le Sicyonien, ainsi dans les disputes il y en a qui sçavent attaquer par cavillations et trouver des échappatoires aux argumens.

mais non enfoncer vivement une raison ny parer droict aux coups ^ ».

Nous avons à signaler un autre Révérend Père, dont la controverse ne fut pas sans retentissement dans le pays.

En 1661, André Magendie, ministre de la parole de Dieu en l'église de Saint-Gladie 2, avait publié, sous ce titre L'Enfant Flottant, « un sermon fait au synode de Lembege ^ contre les incertitudes et scrupules inséparables de la Communion de Rome ». 'C'est un petit in-quarto de 164 pages ^.

Ce ministre eutvite affaire à rude partie. Un Jésuite du Collège de Pau répondit à son opuscule par un fort gros volume. Le P. Jacques Boireau — c'est le nom du Jésuite — avait l'allure décidée, la parole prompte, la phrase plus abondante que correcte, violente dans les comparaisons, triviale dans l'ironie.

« Comme les venins les plus dangereux, dit-il, ne sont pas tous dans les serpens d'une monstrueuse grandeur, et qu'il y en a aussi bien dans les petits corps des aspics et des scorpions que dans ceux des dragons et des crocodiles, ainsi toute la plus grande malignité des hérésies ne se trouve pas renfermée dans les gros volumes..., mais encore bien souvent

1. La logique du sieur Abbadie, par le P. Âudebert; Bordeaux, Pierre de la Court, imprimeur de Mgr l'Archevêque, 1638. — Bibliotbèque de Pau, où se trouvent aussi d'autres publications du jésuite du Collège royal :

Lettre à Messieurs les ministres de Béarn « sur les fausselez et impostures du Bieur Âbbadie leur collègue »; Bordeaux, Guillaume Millanges, imprimeur du Roy, 1639 ;

Lettre au Synode de Messieurs les ministres de Béarn sur les passages de Theodoret, Dial. 2, et de Gelaze, livre des deux natures; Lescar, Jean Dauphin, imprimeur de Mgr le Reverendissime Evêque, 1639;

Lettre à Messieurs du Consistoire de Pau, sur la croyance du sieur Abbadie, leur ministre...; Lescar, Jean Dauphin, 1639.

2. Saint-Gladie, commune du canton de Sauveterre, arrondissement d'Orthez.— Magendie est désigné ailleurs comme ministre de l'Eglise de Sauveterre.

3. Lembege, prononciation locale de Lembeye, chef-lieu de canton, arrondissement de Pau.

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