‹ Histoire du MadawaskaChapitre 20 sur 46 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

De quoi d.emain sera-t-il fait?

ro IKT AroLÉON, quand les " canons monstrueux (--V accroupis aux portes des Invalides" eurent G/^ annoncé au monde la naissance du petit roi de Rome, que ses deux bras, jusqu'alors croisés sur sa poitrine, se furent ouverts pour recevoir l'héritier de sa gloire, comme un aigle arrivé sur une haute cîme, s'écria :

" L'avenir, l'avenir, l'avenir est à moi ! " le poète répond :

" Non, l'avenir n'est à personne !

Sire, l'avenir est à Dieu :

A chaque fois que l'heure sonne, Tout ici-bas nous dit adieu.

L'avenir, l'avenir, mystère, Toutes les choses de la terre, Gloire, fortune militaire, Couronne éclatante des rois, Victoires aux ailes embrasées, Ambitions réalisées, Ne sont jamais sur nous posées, Que comme l'oiseau sur nos toits ! "

" Non, Bi puissant qu'on soit, qu'on rie ou qu'on pleure, Nul ne te fait parler, nul ne peut avant l'heure,

Ou\Tir ta froide main, O fantôme rouet, ô notre ombre, ô notre hôte. Spectre toujours masqué qui nous suit côte à côte,

Et qu'on nomme demain."

" Demain, c'est Waterloo, demain, c'est Sainte-Hélène. Demain, c'est le tombeau."

'• Sire, vous pouvez prendre à votre fantaisie, L'Europe à Charlemagne, à Mahomet l'Asie . . . Mais tu ne prendras pas demain à l'Etemel ! "

Nous ne serons pas assez téméraire pour tenter d'ou\Tir la froide main du fantôme qui a nom l'avenir et prophétiser ce que notre demain sera quand plusieurs siècles auront passé sur nos tombeaux. " Mais entre le passé où sont nos souvenirs, et l'avenir où sont nos espérances, il y a le présent où sont nos devoirs."

Instruits du passé, à lumière du présent, nous pouvons dire ce que demain sera si nous sommes fidèles à notre mission providentielle. Car l'histoire des peuples, si petits soient-ils, se déroule selon les lois de l'hérédité qui sont fixes, stables et immuables comme la nature de l'homme elle-même.

La science avec ses applications nombreuses et ses transformations, les inventions du génie, peuvent modifier la physionomie générale, la surface du globe, mais elles n'affecteront jamais la nature invariable de l'homme ni les fonctions natiu^elles qui découlent de ses éléments constitutifs.

Nous serons demain, ce qu'aujourd'hui nous voulons être demain. Nous sommes sous le regard

de Dieu les artisans de nos destinées. L'œuvre de notre avenir est entre nos mains, à la condition que nous restions fidèles aux desseins que Dieu a sur nous.

C'est dans notre histoire que nous découvrirons les vues Providentielles, le rôle que nous devons jouer au milieu des peuples qui nous entourent.

C'est le culte de notre histoire qui nous assurera la force morale dont nous avons besoin pour traverser les âges comme peuple, pour garder notre entité et notre caractère distinctif, pour conserver l'influence sociale dont dépend notre avenir.

Comme le dit si bien Mgr L.-A. Paquet dans ses Mélanges Canadiens : " Tous les peuples conscients " d'eux-mêmes ont recherché l'appui de cette force. " Ils y ont reconnu le principe des plus pures et des ''plus réconfortantes énergies. La sève du présent " s'élabore dans les racines profondes du passé. " Du passé fécondé par la sueur et le sang, montent " les végétations vigoureuses. Du passé surgissent " des leçons et des exemples, des expériences et des " lumières. Le passé est une école de respect, de " fierté, de constance, de magnanimité, de courage. Au ** souvenir de ceux qui nous ont faits ce que nous " sommes, au spectacle des travaux qui ont marqué " leur vie, et à la pensée des vertus qu'ils ont portées " jusqu'à l'héroïsme et sur lesquelles a été édifiée " la patrie, nous aimons davantage ce sol que nous " foulons, et qui fut le théâtre, à la fois obscur et " glorieux, de tant de luttes, de tant de labeurs, et *'de tant de souffrances. Voilà pourquoi, dans tous " les pays, l'Histoire, où le passé se reflète, tient " une si large place."

L'histoire, comprise dans son véritable sens, c'est la patrie prolongée, c'est le respect de la religion, c'est l'amour de notre langue et de nos institutions, c'est la lutte pour la vraie civilisation. La vraie civilisation, la civilisation chrétienne, celle qu'il est de notre devoir de répandre dans le monde, c'est la réalisation de l'ordre, dans les personnes et les choses, voulu et établi par Dieu, c'est le développement au sein des peuples du programme divin qui régit les rapports de l'homme avec son Créateur, des hommes entre eux.

Le vrai patriotisme, c'est l'amour de cet ordre, l'amour de l'autorité qui l'assure, l'amour des lois justes qui garantissent la liberté de tous dans le respect des droits de tous.

Le patriotisme parle à l'homme tout entier : il parle à sa raison par l'obéissance aux lois justes, il parle à son cœur, dans l'amour de la patrie matérielle.

La patrie dans son acception la plus large, c'est la personnification de tout ce que nous aimons, de tout ce qui nous rend meilleurs. Embellie par les illusions de l'amour, elle incarne tout ce qui nous est cher, devient l'objet de nos ambitions, la gloire de nos rêves, la dame de nos chevaleresques randonnées. Elle ne connaît pas d'âge, elle ne s'arrête pas comme le fonctionnaire à la borne marquée sur le terrain, elle franchit les distances et les espaces, pour s'incorporer tout ce qui touche à la race, tout ce qui est beau, grand et bon, tout ce qui protège, élève et bénit. Elle renferme, dans son idée [complexe et féconde, la religion, l'honneur, la cons-

cience nationale, la responsabilité collective, la solidarité sociale.

La patrie, c'est aussi pour nous l'Eglise, la mère commune des peuples chrétiens, avec sa constitution immuable comme son Auteur ; son code, l'Evangile ; son Prince, le successeur du pêcheur de la Galilée ; sa magistrature, l'épiscopat ; l'Eglise qui renferme dans son sein les sociétés nationales comme l'état renferme les familles.

Le patriotisme, c'est encore l'attachement au sol qui fait les races fortes : c'est cet ensemble d'histoire et de poésie, de passé, de présent et de rêves d'avenir, d'idéal, de beauté, de courage, de luttes, de victoires, d'héroïsme, de gloire, de culte divin, d'épopées terrestres, de fiction, d'aspiration, en un mot, tout ce qui peut mouvoir le cœur de l'homme et le fixer un instant. C'est quelquefois le deuil, jamais la honte. Ce peut être la défaite, l'exil, le dénuement, mais jamais le reniement. C'est pour nous la chute de Louisbourg qui étonna le vainqueur lui-même ; c'est Montcalm qui tombe sur les plaines d'Abraham pour ne pas pleurer le deuil de sa patrie. Ce sont nos pères priant sous la voûte de la forêt, quand leurs temples étaient saccagés, gardant au cœur l'image de la patrie agonisante, l'amour de Dieu et de la race, les deux seuls biens que le vainqueur ne pouvait ou ravir ou bannir.

La nationalité était anéantie : il ne restait debout que la religion, l'âme de la patrie, et les débris épars de la race. Mais un peuple ne meurt pas quand il est fidèle à Dieu et à son Eglise. Il ne meurt pas quand il s'appelle l'Acadie ou la Nouvelle-France.

L'Eglise, comme une mère en deuil, veillait sur levS tombes et encore baptisait des enfants sans berceau, malgré les scellés apposés sur la patrie avec défense de revivre.

Comme au jour du Golgotha les morts sortirent des entrailles de la terre pour marcher parmi les vivants saisis de terreur, ainsi l'Acadie, sur qui la persécution avait refermé la tombe, sortit des antres de l'exil, des retraites de la forêt, pour prouver à la violence l'inutilité de la force brutale contre l'amour de la Patrie.

Fils de martyrs, nous n'avons pas le droit d'être des renégats.

Religion, patriotisme, voilà les secrets de l'avenir. Les peuples qui meurent sont ceux qui veulent mourir, quand ceux qui sont morts revivent. Le peuple qui perd la tradition et la langue de ses ancêtres est celui qui n'a pas voulu les conserver. La nation qui renie la vérité de la Foi, qu'elle a possédée, se livre volontairement aux ténèbres.

Le rôle ou plutôt la mission de la race française en Amérique est d'aider à perpétuer la civilisation chrétienne sur cette terre de la liberté. L'Eglise a besoin de notre fidéUté. Nous avons besoin de toutes nos énergies. Nous avons besoin de la liberté, et notre devoir est de la conquérir si on nous la refuse.

Nous avons besoin de conserver notre langue, " la langue du génie, la langue du cœur, la langue des premiers missionnaires," notre langue à nous, et nous la garderons !

Le Madawaska, sentinelle placée sur les confins de la vieille Acadie, de la Nouvelle-France et de

la Gaule d'Amérique, composé des éléments de ces trois groupes de même origine, est destiné à devenir le trait d'union entre les trois Frances d'outre-mer, qui se tendront la main par-dessus les frontières pour marcher ensemble dans l'accomplissement des d^seins de la Providence sur elles.

Et lorsque l'histoire fermera les portes du temps, sur son dernier feuillet on lira encore :

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