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L-'ère du progrès

Nouvelles paroieses. Les Pères de Sainte- 3roix et la question d'un collège au Madawaska. Couvent de Saint Basile. Voie ferrée. La loi agraire dans l'Ar-oostook et le sort misérable fait aux colons. Vital Cyr et l'Ecole Norn^ale de Fort Kent. Emigration naalheureuse. Le collège de Yan Buren et les Pères Maristea. Fondation de plusieurs couvents. Le pont international. La Convention Acadienne à Saint-Basile. Mgr Dugal.

la mort du grand-vicaire Langevin, la -r^ paroisse de Saint-Basile fut confiée à l'abbé Ad^ McGuirk, ci-devant curé de Richibouctou. Pendant les douze années qu'il passa à Saint-Basile, il construisit l'église commencée par son prédécesseur, agrandit le couvent de Saint-Basile, y fit venir les religieuses de la Charité dont on connaît déjà le court séjour au Madawaska.

Mgr Rogers, premier évêque de Chatham, 1860, trouva cette partie de son nouveau diocèse dans un état de désorganisation complète et manquant de prêtres. Dans un rapport qu'il fait à la Propagation

de la Foi, section française dont il recevait de substantiels secours en argent pour ses œuvres d'organisation, il fait une peinture vive et détaillée de l'état d'abandon où se trouvait la mission du Madawaska à l'époque de son avènement. Le jeune et vigoureux évêque s'intéressa d'une manière spéciale aux paroisses du haut Saint-Jean. C'est, en effet, durant les premières années de son épiscopat que les paroisses de Saint-Léonard, de Sainte- Anne, d'Edmundston, de Saint-Jacques, de Saint- Hilaire, de Clair et du Lac-Baker furent, ou fondées, ou pourvues de missionnaires.

Lorsque Mgr Rogers, qui s'intéressa de bonne heure à l'œuvre de l'éducation, appela les Pères de Sainte-Croix dans cette colonie isolée, il avait l'espoir que ces religieux y ouvriraient une maison d'enseignement secondaire. Le clergé et les citoyens appuyaient les vues de leur évêque, appelant de leurs vœux la fondation d'un collège.

Les Pères vinrent, prirent la direction de la paroisse de Saint-Basile et de plusieurs autres paroisses de la région, étudiant sur place le projet d'une institution du genre. Le projet ne devint pas réalité ; et, quatre ou cinq ans plus tard, les religieux de Sainte- Croix quittaient le Madawaska. Il faut convenir que le pays, à cette époque, n'était pas assez développé ni assez riche pour maintenir un collège classique. Au reste, le Madawaska manquait des moyens de communications. La congrégation préféra accéder à la proposition que leur fit Mgr Sweeney, évêque de Saint-Jean, d'ouvrir des classes à Memramcook, dans l'établissement mis à leur disposition

par le curé du lieu, l'abbé Lafrance. Le Père Lefebvre surnommé V Apôtre de l'Acadie, y inaugura un cours d'enseignement classique à l'automne de 1864. La fondation de Memramcook mettait fin, pour le moment du moins, au projet d'un collège dans le Madawaska.

Chatham avait déjà son collège. En 1874, l'abbé Marcel-F. Richard, curé de Saint-Louis, fondait, de ses propres deniers, un autre collège, dans sa paroisse, à trente milles de Chatham et à 80 milles à peine de Memramcook. Cette fondation, qui tenait tant au cœur du grand apôtre que fut Mgr Richard, fut de courte durée. En effet, huit ans après sa naissance, l'œuvre, privée de l'ouvrier, tombait. Suivait de près la fermeture du collège de Chatham.

Le Père Lefebvre visita souvent le Madawaska où sa parole ardente et apostolique remuait les cœurs. Plusieurs jeunes gens, après l'inauguration du chemin de fer de l' Intercolonial, allèrent suivre le cours d'études à Memramcook. Mais la fondation d'un collège, sur les bords du Saint-Jean, devait être l'œuvre d'une autre communauté et éclore sous le patronage d'un évêque américain.

On crut, quelque temps, que le chemin de fer de la confédération suivrait le tracé de la vallée du Saint- Jean, pour se rendre à Halifax. Ce tracé avait la faveur du gouvernement canadien ; mais, à Londres on trouva que cette route serait trop rapprochée des frontières américaines et, par conséquent, trop exposée aux attaques des armées de la république, en temps de guerre. I^a voie de la Baie des Chaleurs, si elle était plus longue, offrait plus de sécurité à

cet égard. Le Madawaska dut se passer de chemin de fer, comme il s'était passé du collège.

C'est probablement pour n'avoir pas eu de voie ferrée qu'il n'eut pas de collège. Car, à l'époque de la fondation de Memramcook, on savait déjà, dans les milieux informés, que la route du Saint-Jean n'avait pas l'approbation de la métropole. Le rêve du Père Beaudet, curé de Saint-Bruno, de doter, quand même, le Madawaska d'une institution pédagogique s'évanouissait avec le partage ecclésiastique et son rappel en terre canadienne.

Après les Pères de Sainte-Croix, les Jésuites furent invités à visiter le Madawaska, dans le but de les intéresser à l'éducation de la jeunesse de la contrée. La démarche n'eut pas de résultat.

Ce que des hommes savants et apostoliques n'oseront pas tenter, une femme va l'accomplir. L'humble et sainte religieuse qui opérera cette merveille n'est autre que la Mère Maillet. Comme la population qu'elle va instruire par la génération de ses filles spirituelles, elle est d'origine acadienne et canadienne à la fois.

Ce fut jour d'allégresse que le 4 octobre 1873, date où les quatre religieuses, Hospitalières de l'Hôtel-Dieu de Montréal, arrivèrent à Saint-Basile. A la demande de Mgr Rogers, elles avaient accepté de fonder une succursale de leur œuvre dans le Madawaska. Le 10 novembre suivant, l'évêque les installait dans le local abandonné par les Sœurs de la Charité. Elles étaient au nombre de sept : la Révérende Mère Davignon, Supérieure, les Sœurs Guérin, Brisette, Maillet, Colette, Philomène et Rachel,

venues en deux groupes les 4 et 11 octobre. L'ouverture des classes et de l'hôpital ne se fit que l'année suivante.

Les débuts pourtant furent pénibles. Quatre mois après leur arrivée, le 2 février 1874, la Mère Davignon, femme de la plus haute distinction et d'une piété angélique, quittait cette terre. Ce fut un deuil général, non seulement dans la communauté, mais encore dans son pays d'adoption. Et conune un malheur arrive rarement seul, d'autres infortunes allaient fondre sur l'institution naissante. La pauvreté, la gêne voisine de la misère, inconnue du dehors, régna dans le silence du cloître. Les saintes filles, si elles ne refusaient pas l'aumône, fidèles à la consigne, ne la demandaient pas. On sait quelquefois mieux plaindre qu'assister. La paroisse de Saint-Basile cependant lui vint en aide quand elle connut la détresse de la communauté. Mgr Rogers, dont les ressources étaient nécessairement limitées, mais qui heureusement recevait des secours de l'œuvre de la Propagation de la Foi, put se montrer généreux envers les religieuses qu'il protégeait. La maison mère, de Montréal, et quelques communautés sœurs, de France, donnèrent aussi de l'assistance. La fondation fut sauvée.

Sœur Quesnel succéda à la Supérieure Davignon.

En 1880, Sœur Maillet prenait la direction de l'établissement. C'était l'année où le grandvicaire Barry, l'évêque actuel de Chatham, qui desservait Saint-Basile depuis 1876, et qui s'était intéressé beaucoup à l'œuvre du couvent et de l'hôpital, quittait le Madawaska pour aller prendre

charge de la paroisse de Caraquet. L'abbé Louis- Napoléon Dugal, vicaire de Saint-Basile, succédait à la cure. Le curé Dugal, à partir de ce moment, devint l'âme dirigeante de la communauté dont il est, de droit, le supérieur.

Le nom de sœur Maillet vivra dans la mémoire du peuple du Madawaska. On a dit, avec raison, que la main qui agite le berceau gouverne le monde. La main d'une femme, consacrée à Dieu, portant dans son cœur le dévouement d'une Jeanne Mance et le zèle d'une Marguerite Bourgeoys, a bercé l'enfance du Madawaska. Toujours joyeuse de visage et charitable de paroles, même quand l'angoisse forçait vers sa gorge la douloureuse émotion que le spectacle de la misère physique et morale faisait naître dans son cœur compatissant, elle a veillé sur cet adolescent, bon mais rude, avec une tendresse plus ingénieuse que celle de la mère qui se penche sur son propre enfant malade. Elle a ramassé ce blessé de l'expulsion, ce déshérité d'une race abandonnée, ce samaritain de la politique utilitaire d'une puissance inhumaine, et, lorsque d'autres passaient sans le regarder, elle l'a transporté dans son hôtellerie, et là, aidée de ses compagnes en religion, elle a versé dans ses plaies, plus morales que physiques, le baume de la consolation, elle a murmuré, à son âme aigrie qui tentait de se révolter contre un sort trop dur à supporter, les douces paroles de la charité. Elle a sondé ce cœur, sain et vigoureux, mais endurci par trop de misères, rendu farouche et rebelle pour avoir trop savouré l'injustice^ et y a fait descendre la soumission qui rajeunit-

Sur ce front obstiné et précocement ridé, elle a fait jaillir la lueur d'une noble intelligence qui y était emprisonnée par l'indigence et l'oubli. D'un geste de douce fermeté et de reproche qui ne blesse plus, elle a arrêté sur ses lèvres, la parole de révolte, le blasphème contre l'humanité. Elle a fait monter à ses yeux, qui se détournaient comme ceux d'un coupable, pour avoir trop longtemps contemplé la face cynique de la Persécution, les douces larmes de la reconnaissance et de la tendresse qui dormaient au fond de son être depuis sept générations. Elle a rallumé, dans ce regard prématurément pensif et défiant, la confiance filiale et le scintillement de la race gauloise. Cette appréciation peut paraître quelque peu exagérée ; mais tout ce que nous pourrions dire à son éloge restera en-deçà de la vérité, comme beaucoup de ses actes charitables demeureront inconnus des mortels. L'œuvre du couvent a été son œuvre, une œuvre de régénération.

Ce couvent, il a été le premier phare allumé sur la montagne. Il a été le feu matinal qui a réchauffé le berceau d'une colonie. I/Hôtel- Dieu a été le seul refuge pour les malades de tout un pays, pendant plus d'un quart de siècle. Mère Maillet y veillait. Sa douceur rayonnait dans toutes les directions, son esprit de foi, qui étonnait les croyants, faisait sourire les incrédules, triomphait de l'obstination et gagnait les esprits par les cœurs. Sous la direction intelligente et patriarcale de Mgr Dugal, l'établissement prit un essor merveilleux, opéra dans le Madawaska une transformation dont

il serait difficile de mesurer la grandeur ou de calculer les effets heureux.

S'adaptant merveilleusement à tous les besoins de la région, le couvent devint une sorte de lycée, une université primaire où chaque branche de la science était enseignée, où chaque talent pouvait se développer selon ses aptitudes. L'éducation y fut donnée aux déshérités de la fortune comme aux enfants mieux partagés des biens d'ici-bas.

Mère Maillet, qui porte le fardeau de plus d'un demi-siècle de travaux, reste toujours souriante et encore jeune d'âme ; Dieu la veut plus longtemps sur la terre du Madawaska. Lors des noces d'or de la bonne religieuse, fête qu'elle accepta pour le plaisir de ses élèves et de ses malades, un malin abbé lui dit, dans un sonnet bien tourné, que, s'il n'y a pas de malades au paradis, Mère Maillet n'y voudra pas rester. En espèces sonnantes, la bonne IVlère, qui ne pense qu'à ses orpheUns et malades, lui fit payer cette irrévérence, pour les pauvres du Bon Dieu.

Le 20 août 1885, Mgr Mcintyre, évêque de Charlottetown, en présence de Mgr Rogers et de Mgr Sears, préfet-apostolique de la Baie Saint-Georges, Terreneuve, bénissait la pierre angulaire de la première aile du couvent actuel. Quatre ans après, Mgr Rogers faisait la dédicace du nouvel édifice d'une architecture solide qui ne manquait pas d'élégance. Aujourd'hui, que le plan s'est développé, que les lignes ont reçu les proportions complètes de l'ensemble, cette construction, sise sur sa colline historique, au centre d'un des

plus beaux paysages de l'est, offre de loin, comme de près, l'aspect d'une accueillante majesté.

L'établissement de l'Hôtel-Dieu de Saint-Basile, clôt l'âge de fer du Madawaska et marque l'aurore d'une ère de véritable progrès.

Le premier chemin de fer que l'on songea à établir au Canada fut celui qui devait relier Saint- Andrews, sur la Baie de Fundy, à Québec. Cette voie, commencée en 1836, n'atteignit Canterbury qu'en 1858, la question des frontières ayant retardé l'entreprise.

Ce ne fut qu'en 1870 que l'on entreprit de terminer le réseau de Frédéricton à la Rivière-du-Loup. Il atteignait Edmundston en 1878, alors que l'embranchement passait sous le contrôle de la compagnie du Pacifique Canadien qui la relia à ses autres lignes du Nouveau-Brunswick et des Etats-Unis.

Les francs tenanciers du Madawaska cédèrent gratuitement le passage à la voie ferrée, s'estimant heureux de posséder un chemin de fer à ce prix. Mais, la voie ferrée, pour véritablement avantageuse qu'elle était, n'en constituait pas moins, pour les comtés de Victoria et de Madawaska, un présent des Grecs.

Jje gouvernement du Nouveau-Brunswick, au lieu d'accorder un subside en argent aux installateurs de la voie ferrée, leur concéda 380,000 acres de terres boisées, choisies au cœur des plus riches zones forestières des deux comtés, tandis que Carleton et York, qui bénéficiaient autant du chemin, étaient

épargnés dans le partage inique. Il est heureux que la compagnie n'ait pas étendu son réseau plus loin, car elle aurait absorbé les deux comtés en entier.

Ces réserves forestières, étant à proximité des établissements ruraux, opposèrent, de ce fait, une barrière infranchissable à la colonisation.

Les colonies intérieures du Lac Baker et de Sainte- André se trouvèrent immédiatement acculées aux intangibles Umites de la toute puissante New-Brunswick Land & Railway Co., qui n'est qu'un bureau du Pacifique Canadien.

Les protestations se fii-ent si pressantes et si nombreuses, qu'en 1902, le gouvernement se vit forcé de racheter les limites, les plus voisines des terres défrichées, pour les abandonner aux colons. 50,000 acres furent ainsi déli\Tées, mais 330,000 restent encore la propriété de la corporation richissime.

Le chemin du Témiscouata, qui était la dernière étape pour atteindre le Saint-Laurent, ne fut terminé qu'en 1890, rehant Saint-François et Edmimdston à l' Intercolonial par voie de la Rivière-du-Loup.

Ainsi, le projet de rattacher Saint- Andrews à la ville de Québec était enfin réahsé, trois quarts de siècle plus tard, par un tout autre parcours que cehii que l'on avait d'abord projeté. Disparaissait ainsi le fameux portage du Canada, que l'on employait deux jours à parcourir, et que maintenant l'on franchit en trois heures sur l'un des plus confortables convois du Canada.

Un autre portage allait disparaître, le portage Plessis (1812), par suite de l'inauguration du chemin de fer International qui réunit Campbellton à Saint-

Léonard et Van Buren, fait correspondance avec les voies ferrées du Maine, mettant ainsi les ports du nord de la province en communication directe avec les marchés de Boston et de New- York.

Le Grand Tronc Pacifique, qui traverse le Canada d'un océan à l'autre, donne une double voie à la vallée supérieure du Saint-Jean et nous fait dire que " tout arrive à point à qui sait attendre."

Ce fut en 1863, pendant la guerre de Sécession, que du côté américain l'on étudia le projet de construire le chemin de fer stratégique de Bangor au Saint-Jean. Au cours de la même année, la législature du Maine passait " un acte pour pourvoir à la défense des frontières nord-est de Vétat."

On se rappelle, en effet, que, pendant cette guerre, l'Angleterre favorisait les états du sud des Etats-Unis. La construction de la voie miUtaire faisait partie d'un plan général de défense contre une invasion toujours possible de la part des colonies britanniques.

En outre de son utilité militaire, le chemin de fer projeté ouvrirait de nouveaux débouchés au commerce et à l'industrie.

Conformément au désir des promoteurs de l'entreprise, les travaux de construction furent confiés à la European & North American Co., à qui, à l'exemple du Nouveau-Brunswick, l'état du Maine octroya dix cantons de son domaine forestier, en sus d'une subvention en espèces.

Le travail était à peine commencé, que déjà l'état, inconsidérément, avait concédé au puissant syndicat une large part de ses forêts.

Peu après, par d'habiles manœu\Tes politiques, la compagnie, qui trouvait l'entreprise lourde, obtenait encore d'autres concessions de terrains boisés, formant un total scandaleux de quatre millions d'acres du domaine public, y compris les trois quarts du Madawaska américain.

Malgré cela, ou plutôt à cause de cela, la voie n'arriva jamais à son terme, ne pénétrant que de quelques milles dans le comté d'Aroostook. En somme, la European & North American Co. ne construisit qu'un tiers du réseau entrepris, soit environ 80 milles de chemin.

Jamais, dans l'histoire du Maine, vit-on son gouvernement adopter une mesure apparemment plus sage, avec des résultats plus universellement désastreux. En effet, non seulement l'acte de la législature paralysait la colonisation, mais encore elle privait l'état de sa plus féconde source de revenus, la coupe du bois.

;<- Le gouvernement allait bientôt constater Terreur de ses voies. Les colons ayant demandé des terres colonisables apprirent que l'état n'en avait plus.

Quand on se rappelle que ce fut pour s'emparer des forêts de pins du nord du Maine que cet état remuant a failli provoquer une guerre avec l'iV-ngleterre, et qu'on le voit s'en départir presqu' irrémédiablement trente années plus tard, on ne peut que songer à ce qu'un philosophe a appelé " la justice immanente des choses."

Les colons, dont un grand nombre avaient empiété, de bonne foi, sur les terrains de l'association ferroviaire, offrirent d'acheter les terres qu'ils occupaient.

Ils essuyèrent un refus catégorique. Ils demandèrent une compensation pour les améliorations qu'ils avaient faites sur les propriétés de la compagnie. Même refus. Le malaise devenait général. Toutefois les colons furent avisés de continuer le défrichement. Tout alla relativement bien jusqu'à ce que les exploiteurs forestiers voulussent s'emparer des terres boisées occupées par les colons. Ceux-ci s'y objectèrent. La corporation en réponse somma plus de six cents familles de cultivateurs de déguerpir des plantations de Frenchville, Fort Kent, Wallagrass, Madawaska et Grande-Isle ; ce que les intéressés se gardèrent bien de faire. La lutte s'engagea sur le terrain politique et judiciaire. Le député Peter Charles Keegan, canadien par sa mère, prit la défense des colons. La bataille dura dix ans. Deux fois, le représentant Keegan, en 1873 et 1876, obtint l'appui de la législature en lui faisant consentir le rachat des terres colonisables, mais, deux fois, les gouverneurs, Perham et Connor, refusèrent de sanctionner la " loi des terres. "

Enhardie par le refus des gouverneurs, la European & North American Co. intenta des procès judiciaires aux tenanciers. M. Keegan, qui est avocat, se constitua le défenseur des évincés devant les tribunaux, et, dans cinquante contestations différentes se rappoitant au principe du litige, obtint des juges ce que les gouverneurs avaient refusé, mettant ainsi les illustres personnages qui dirigeaient l'état dans une posture peu enviable bien que largement méritée. De guerre lasse la compagnie se désista. En ]887,Keegan et ses collègues du Madawas-

ka, Honoré Gagnon et le major Dickey, obtinrent de la législature 30,000 dollars pour le rachat de 60,000 acres qui furent cédées aux occupants. Le gouverneur cette fois ne songea pas à exercer son droit de veto. Dans la plantation du Nouveau- Canada, des difficultés de même soiu-ce furent réglées de la même manière, en 1897.

Ces victoires partielles, ces lambeaux de terrain arrachés de temps à autre au contrôle souverain d'une corporation indépendante de l'Etat, ne résolvent pas la question agraire dans le Maine plus que dans le Nouveau-Brunswick. Cette question importante n'aura de solution équitable que quand l'Etat aura repris ses droits naturels sur le domaine public si tristement aliéné.

Pendant que le progrès matériel envahissait à la vapeur le pays de nos pères — que tout ce tintamarre laissait sceptiques — le Maine acadien prenait les devants pour la culture intellectuelle. En 1871, à la demande du peuple et par les efforts du représentant de la localité de Fort Kent à la législature, le major Dickey, les autorités scolaires de l'Etat dotèrent la région d'une école normale. Au début, l'école était tenue alternativement à Van Buren et Fort Kent, pour l'accommodation des districts ruraux. En 1886, elle était établie en permanence à Fort Kent, sous le nom d'Ecole Pédagogique de Madawaska : " Madawaska Training School. " On la dota, tout de suite, d'édifices des plus modernes, et de spacieux parterres. Vital Cyr, qui en fut le premier directeur, y acquit une renommée qui dépassa les limites de l'Etat.

Né à Saint-David, Vital Cyr reçut une éducation élémentaire à l'école de son village pour aller* continuer ses études à l'Académie de Houlton, aidé en cela par Mr. Madigan, l'ancien conmiissaire du Madawaska américain. Cyr gradua au Collège de l'Etat, à Orono. Il en sortait muni d'un diplôme de bachelier es sciences. Malheureusement sa culture était presqu'exclusivement anglaise. Il n'avait du français, sa langue maternelle, qu'une connaissance imparfaite et limitée. De plus, le programme de l'enseignement officiel ne comportait qu'une part néghgeable d'étude du français. A part cette lacune, dont l'éducateur Cyr n'était pas responsable, dans la sphère de l'enseignement officiel, il était le type du professeur accompli. Au reste, citoyen éminent, il répandait autour de lui une influence salutaire. Il mourait, avant l'âge, en 1897, ayant fourni une carrière bien rempUe de vingt années de professorat.

La lacune, que nous avons signalée dans le programme d'enseignement de l'école de Fort Kent, fut l'objet de justes critiques de la part des francoaméricains, qui auraient voulu voir une plus large place donnée à la langue française, dans l'école entretenue aux frais de l'Etat. Les représentations qu'ils firent en haut heu n'ayant pas reçu de réponse favorable, ils reprirent le projet, abandonné après le départ des Pères de Sainte-Croix, de fonder un collège classique où le français pût être enseigné à l'égal de l'anglais.

L'initiative du projet est due aux membres de la société Saint-Joseph de Van Buren. Le désir,

toujours entretenu, d'avoir une maison d'études classiques dans le pays, rendait l'entreprise facile. Le public fit écho aux propositions de la société Saint-Joseph ; les membres du clergé, les laïcs influents se montrèrent favorables à l'entreprise. Une campagne de presse, habilement dirigée, attira l'attention des autorités religieuses et politiques sur le vœu de toute la population de posséder un collège dans la vallée du Saint-Jean. Mgr Heale5^ évêque de Portland, homme aussi remarquable par sa largeur de vups que pour ses talents et ses vertus, se fit le patron et le protecteur de rœu\Te. Il invita les Pères de la Société de Marie, fondée par le Révérend Père Claude Collin, à venir prendre la direction de l'établissement projeté. L'année suivante, 1884, les Pères Maristes prenaient charge de la pai'oisse de Saint-Bruno. Deux ans après le Père Leterrier, provincial de la congrégation, dans une cérémonie mémorable, au milieu d'un immense concours de zélateurs de l'œuvre, enlevait la première pelletée de ten'e des fondations du premier collège classique au ]Madawaska.

Rome, par le cardinal Siméoni, avait cédé aux Pères Maristes, à perpétuité, les paroisses de Saint- Bruno et de Grande-Tsle. he Révérend Père Artaud fut le premier occupant de la cure de Saint- Bruno.

I^s classes s'ouvrirent à l'automne de 1887 avec une rentrée de trente-cinq élèves.

Le collège, d'une architecture sobre, est situé un peu à l'écart, dans la jolie petite ville de Van Buren qu'il domine du haut de sa colline.

Le Révérend Père Descreux, premier supérieur, ne demeura pas longtemps à la tête de la communauté : sa santé chancelante lui rendait la tâche trop lourde. Ses successeurs furent les RR. PP. Loudes, Piot, Collins, Dunn, et Thouvenain. En 1899, le collège recevait de l'Etat le droit de conférer les premiers degrés universitaires.

11 est de l'intérêt des franco-américains, que l'unique collège classique du Madawaska continue d'être le collège bilingue qu'il devait rester dans l'intention de ses fondateurs.

C'est en restant fidèle à son passé glorieux, que le Madawaska vi\Ta. C'est en restant maître chez lui, qu'il sera respecté de ses voisins.

Le Madawaska aux Madawaskayens !

Encore une fois, de bonnes religieuses sauveront la situation. Des couvents paroissiaux donneront à la population l'enseignement français que notre race exige.

Le couvent de Saint-Bruno fut fondé, en 1891, par les Dames du Bon-Pastem- de Québec. Installées d'abord dans un immeuble provisoire, elles prirent la direction de l'école publique du village. En 1902, elles entraient dans la magnifique construction actuelle qui fait l'honneur de la ville de Van Buren.

Aujourd'hui près de trois cents élèves suivent les classes dans ce prospère établissement, qui, avec le couvent de Saint-Basile, et les autres institutions plus récentes, est le rempart de la culture française au Madawaska.

A Wallagrass, c'est l'abbé Marcoux qui fonde, en 1897, sur les bords de la Fish River, un couvent

qu'il confie aux Petites Sœurs Franciscaines de Marie, dont la maison-mère est à la Baie Saint-Paul, P.Q. La même communauté ou\Tait un hôpital à Eagle Lake, en 1905, le second de toute la région.

En 1898, la vieille paroisse de Sainte-Luce, éprouvée deux fois en vingt ans par le feu destructeur, voyait s'ouvrir sous la direction des RR. SS. du Saint Rosaire de Rimouski son premier couventécole, don généreux du curé Swéron.

Le souvenir de ce digne prêtre restera ineffaçable dans la mémoire de ceux qui l'ont connu.

D'un grand ascendant sur son peuple, il l'a dirigé, dans des temps difficiles, avec une énergie devant laquelle les volontés les plus rebelles durent se plier. Apôtre infatigable de la tempérance, il a combattu le vice de l'ivrognerie par sa parole ardente. Et, quand sa voix n'était pas écoutée, une première visite au domicile des délinquants en rendait rarement nécessaire une seconde.

Ami sincère de l'éducation, il se fit le protecteur des séminaristes, fournissant ainsi à l'église plusieurs prêtres. Défenseur des droits de la langue française, qu'il parlait pourtant avec un accent flamand prononcé, et dont il écorchait souvent la grammaire, il lutta, toute sa vie, pour lui conserver la place à laquelle elle a droit dans le Madawaska.

Au reste, d'une originalité toute belge, d'une naïveté enfantine, il s'approchait du peuple qui l'aimait à cause de sa simpUcité et de sa charité

un peu bourrue. Enthousiaste à sa manière, il avait dans ses moments d'exaltation des brusqueries, des manières de dire, qui portaient parfois à rire; mais jamais ses paroissiens, ni même les curés voisins, n'eussent osé le faire en sa présence : ils attendaient d'être à une distance respectueuse, et surtout protectrice, pour se livrer à ime hilarité encore que discrète et contenue, tellement on craignait de mécontenter l'illustre personnage. Humble comme un enfant, mais distingué de port et de maintien, de haute stature, il attirait l'attention partout où il passait. Ignorant la timidité, sans même paraître soupçonner que les grands personnages puissent s'entourer d'un cérémonial quelconque, il chicanait les gardes-suisses du Vatican qui lui refusaient l'entrée de la porte Saint-Damase sans son billet d'admission ; s'en plaignait ensuite à Léon XIII, à qui il remettait pourtant une forte aumône pour les lieux saints qu'il venait de visiter.

N'ayant jamais pu se faire à nos climats, timide en voiture où il prenait toute la place, il avait adopté le parti de garder le miheu du chemin, en hiver surtout, et de crier aux autres voyageiu's de passer à côté. Avec ses paroissiens tout allait bien. Mais il lui arrivait d'avoir des rencontres retentissantes avec des étrangers parfois avinés. . . De mémoire d'homme, jamais le curé de Sainte-Luce n'a cédé la moitié du chemin. Généreux et même prodigue à ses heures, il pratiquait habituellement l'économie belge. De famille aisée, il avait des goûts aristocratiques ; pourtant, jamais homme ne se contenta de si peu.

Sur son lit de mort, les dernières paroles qu'on lui entendit prononcer furent : " Venez, Seigneur, venez maintenant, je suis prêt. "

Inclinons-nous devant cet apôtre qui n'a voulu et fait que le bien sur la terre.

Ses économies, il les laissait pour l'œuvre des séminaires et le soulagement des pauvres.

Si Saint Pierre, à la porte du paradis, s'est avisé de faire la rubrique au curé de Sainte-Ivuce, celuici a dû lui reprocher son reniement, lâcheté qu'il ne pouvait pardonner au Prince des Apôtres, et fournir à le Pierre sandale à son pied apostolique.

Le couvent de Sainte-Luce, incendié ainsi que la johe église paroissiale, en 1905, fut reconstruit immédiatement, au prix des plus grands sacrifices, qui témoignent hautement du zèle du pasteur et des paroissiens.

Trois autres couvents se fondent presque simultanément : ce sont ceux de Sainte- Agathe, de Grande-Isle et d'Edmundston, par les Filles de la Sagesse. A Sainte Agathe, outre l'académie qu'elles dirigent, elles entretiennent un hôpital, pourvu des accessoires les plus modernes.

La paroisse de Sainte-Agathe fondée en 1889, est déjà l'une des plus prospères de la contrée.

Dans le Madawaska américain, toutes les institutions de bienfaisance reçoivent du gouvernement de l'Etat, grâce à l'influence des députés de langue française de la région, des subventions relativement considérables.

A part les écoles dirigées par les communautés religieuses, la rive sud compte plusieurs écolesmodèles publiques, fort bien aménagées. Ces écoles sont, sous le rapport matériel et de l'outillage, bien en avant des écoles du Madawaska nord, qui ne compte encore que deux couvents, Saint- Basile et Edmundston, et deux écoles supérieures, Lac-Baker et Edmundston. Fort Kent tout récemment vient d'inaugurer son couvent-académie, dû au patriotisme éclairé de l'abbé Décary, successeur du curé Burque. L'église de ce joli village promet d'être l'une des plus majestueuses de la vallée du Saint- Jean.

Le Madawaska, absorbé par les intérêts matériels, laissa passer inaperçu le centième anniversaire de sa fondation civile. Cette négligence, ou plutôt cet oubli, fut largement réparé, en 1892, anniversaire de la fondation canonique de la paroisse de Saint Basile, par l'heureuse im'tiative de Mgi* Dugal, le Langevin conciliateur.

La population fêta avec éclat le centenaire de son baptême religieux dans la séculaire paroisse de Saint-Basile, la mère auguste de tous les Madawaskas : Il y en a trois.

Coïncidence digne de mention, la fête jubilaire avancée de deux jours, se trouva à la date anniversaire de la fondation de l'Hôtel-Dieu. L'abbé Langis, vicaire-général du diocèse de Rimouski et curé de risle-Verte, à ce dernier titre, successeur du premier curé-missionnaire de Saint-Basile, célébra la sainte messe. Mgr Mathieu, alors directeur du Petit- Séminaire de Québec, fit le sermon de circonstance.

Mgr Benjamin Paquet, recteur de l'université Laval, y représentait officiellement le Cardinal Taschereau, successeur de Mgr Hubert qui avait érigé la paroisse en 1792. Presque tous les curés du Madawaska étaient présents, de même que les Pères Maristes du collège de Saint-Bruno avec leurs élèves-musiciens de la fanfare. L'Etat était représenté aux fêtes jubilaires par les honorables Costigan et Thériault, députés à Ottawa et Frédéricton.

La célébration prit l'allure d'un triomphe patriotique. Au cours de la cérémonie religieuse, Mgr Rogers bénit le carillon souvenir du centenaire. Au banquet, donné par les religieuses hospitalières, auquel prirent part une centaine de délégués, plusieurs discours, d'un lyrisme du meilleur alloi, furent prononcés. Mgr Rogers, au déclin d'une longue vie apostoUque, qui avait vu grandir le Madawaska, qui aimait cette entreprenante partie de son immense diocèse, fut particulièrement intarissable d'éloges pour le passé glorieux, le présent prospère, et l'avenir, qu'il escomptait plus brillant encore, du Madawaska.

Au mois de septembre 1905, c'était Rome qui honorait l'égUse du Madawaska par la visite de son Délégué, Mgr Donat Sbarretti, archevêque d'Ephèse et délégué apostolique au Canada, qui, lors de sa visite officielle dans les provinces maritimes, voulut passer par la colonie du haut Saint- Jean. Accompagné de Mgr Barry, évêque du heu, successeur de Mgr Rogers, 1902, de Mgr M. F. Richard, P. D., et d'un grand nombre de prêtres du clergé diocésain, l'illustre visiteur descendit à la gare de la Rivière-Verte, d'où ime foule immense

l'escorta jusqu'à l'église de Saint-Basile. La population presque tout entière vint saluer le représentant du Pape, recevoir sa bénédiction et témoigner de son attachement au siège apostolique et à la foi des ancêtres. Son Excellence passa le Dimanche à Saint-Basile, assista à la messe solennelle et reçut les hommages du peuple dans une adresse présentée au nom de tous les catholiques du Madawaska. Le lendemain, Mgi' Sbarretti disait la messe à l'Hôtel-Dieu et \'isitait l'Institution, bénissant les Sœurs, les élèves et les malades. A midi, il prenait part à un vrai banquet, servi par les Religieuses, et dont les convives étaient le clergé entier du Madawaska, les députés aux chambres fédérales et provinciales, et plusieurs laïcs notables de la contrée. (Mgr Dugal)

A l'aurore du xx« siècle le Madawaska entier possédait une population de 30,000 âmes, dont 14,000 dans le Nouveau-Brunswick et 16,000 dans le Maine. L'immigration, depuis 1880, était un facteur négligeable dans l'augmentation du nombre et compensait à peine l'exode continu vers l'ouest ou les centres manufacturiers de la Nouvelle-Angleterre. Ces migrations, suivies souvent d'un retour désenchanté, diminuaient l'influence du nombre sans améhorer la condition des émigrants. Cependant plusieurs familles s'implantèrent dans l'Alberta, dans le Montana, le Minnesota et les états voisins, où ils forment aujourd'hui des groupes homogènes bien enracinés dans le sol de l'ouest. Depuis cette époque, l'ouest hante les esprits de plusieurs citoyens du Madawaska, qui, comme di-

sait une bonne v-ieille de Saint-Hilaire, sont "tannés (Tête hen, "et de décade en décade, des groupes de jeunes et vigoureux cultivateiu^ passent les Grands Lacs pour fixer leur destinée dans les plaines de l'Alberta ou les centres des états de l'ouest.

C'est une erreur dont doivent, dans une large mesure, porter la responsabilité les gouvernements du Nouveau-Brunswick et de l'état du Maine, pour leur politique désastreuse de cession en bloc du terrain colonisable à des syndicats industriels qui paralysent la colonisation. Il n'est pas de pays au monde qui offre d'avantages plus variés que la vallée du Saint- Jean. Placée à la jonction de deux grands pays déjà riches, le Madawaska est sillonné par de nombreux chemins de fer qui le mettent en communication avec les centres industriels du continent. Les industries y affluent, la prospérité y devient générale. Sa richesse est tirée du sol et non pas apportée par les quelques rapatriés qui nous reviennent d'en dehors, pas plus riches que par devant, pour employer une expression favorite de l'abbé Swéron qui avait en sainte et juste horreur l'émigration de son troupeau.

Les chemins de fer côtoyaient la rivière Saint- Jean des deux côtés, mais le point de raccordement n'était pas encore fait. Le Saint-Jean, naguère la grande route commerciale du pays, devenait maintenant un obstacle, \me barrière qu'il fallait franchir. Comme la question d'un pont sur les eaux limitrophes était internationale, il fallait le consentement, et la coopération des deux gouvernements, pour l'ériger. Heureusement les deux promoteurs

de l'entreprise, MM. Pius Michaud et Patrick Therriault, députés à Ottawa et Augusta respectivement, sont des hommes dont la persévérance ne se laisse pas ébranler.

Il y avait plusieurs années qu'on parlait d'un pont sur le Saint-Jean, mais après les élections le pont tombait à l'eau. Costigan s'était fort intéressé à ce projet, en avait saisi les chambres fédérales, mais le pont se faisait attendre.

L'élan devait venir des Américains. Le sénateur Therriault mit sur pied les commissions des Grandes Routes de l'état du Maine, (State Highway Commission) les intéressa à son projet, força, pour ainsi dire, la représentation à appuyer son projet de loi, s'aboucha avec son compatriote Monsieur Michaud, député à Ottawa, pour obtenir du gouvernement canadien la promesse d'un égal subside de $37,500, et enfin réussit à obtenir le pont tant désiré des deux Madawaskas. Aujourd'hui deux bras d'acier reUent les rives de Saint-Jean entre les florissantes petites villes de Van Buren et Saint- Léonard, et relèguent au musée national le bac à fil de fer suspendu.

Récemment on vient de décider l'érection d'un autre pont international à Edmundston. Quand ces ponts seront construits, il n'y aura plus de Saint- Jean, comme " il n'y a plus de Pyrénées. "

Edmundston, qui subit des transformations considérables depuis la construction du Grand Tronc Pacifique, vient de prendre un nouvel essor avec l'étabHssement des usines de pulpe à papier de la Compagnie Fraser (1916).

I.a métropole du IMadawaska britannique, par sa position avantageuse au centre du pays, par ses communications faciles avec tous les centres commerciaux du continent, est destinée à rester la reine du Saint-Jean supérieur.

Mais, il ne faut pas dépasser les bornes assignées à ces notes historiques, l'année 1910.

Nous terminerons la narration par le couronnement, non pas de l'ouvrage, mais des mérites de nos devanciers, que ce travail a pour but de mieux faire connaître : la grande convention des Acadiens, à Saint-Basile, cent-vingt-trois ans après la fondation de notre pays.

Nous aurions voulu, avant de clore ce modeste volume, dire un mot de notre clergé madawaskayen, de son zèle pour tout ce qui regarde les intérêts religieux, intellectuels et matériels de la population. Mais ce sont des héros encore trop jeunes, trop pleins de vie pour entrer dans l'immobilité du froid temple de l'Histoire. Minerve garde l'entrée du Panthéon et ne laisse passer des vivants que ceux qui ont Vâge historique, et encore, sur recommandation de Rome ou de la gloire. . .

Nous aurions voulu parler, aussi de l'œuvre de la tempérance inaugurée il y a vingt-cinq ans par quelques-uns de nos curés, qui ont porté le poids du jour et de la chaleur intempérée, accomplissant une œuvre de réforme capable à elle seule de remphr plusieurs vies. Ils ont enrôlé gous leur bannière, avocats et médecins, boiu'geois et industriels, hommes et feimnes du Madawaska britannique, qui aujourd'hui refuse à son frère

aroostookois les rafraîchissements dont il était si prodigue au bon vieux temps des licences ! D'un commun et touchant accord, les deux Madawaskas vont se rafraîchir aux ondes limpides et salutaires du Saint-Jean. . . La discrétion nous fait un devoir de taire leurs noms bénis. . .mais ils ne cherchent pas la récompense de la terre.

Les députés, les avocats, et les médecins du Madawaska forment une véritable élite, et sont, plus peut-être qu'ailleurs, les véritables directeurs de tous les mouvements sociaux, patriotiques et éducationnels. Ils comprennent leur responsabilité comme classe dirigeante du peuple dont ils ont et méritent la confiance.

Le conmierce est entre les mains des nôtres, contrairement à ce qui arrive dans plusieurs centres acadiens du reste des provinces maritimes. Nos commerçants forment une bourgeoisie intelligente et versée en affaires. A Van Buren et a Fort Kent nos compatriotes de la finance ont établi des banques, qui soutiennent les entreprises économiques et industrielles du territoire, avec des résultats appréciés. Les sociétés catholiques nationales sont des plus encouragées.

De tous les comtés des provinces maritimes, le petit comté de Madawaska est celui qui fournit le plus d'élèves aux différentes maisons d'éducations catholiques du pays, eu égard au chiffre de la population.

La première convention des Acadiens eut lieu à Memramcook, en 188L L'Honorable Lévite Thériault y représentait le Madawaska.

La deuxième fut tenue à Miscouche, I. P. E., en 1883. C'est à cette convention que le drapeau tricolore avec étoile jaune dans le bleu, fut choisi comme drapeau national, et que la fête de l'Assomption devint fête patronale. La troisième réunion se fit à Church Point, N. E., 1890, la quatrième, à Arichat, C. B., en 1900. Caraquet vit la cinquième assemblée plénière des Acadiens, en 1905, à l'occasion de l'inauguration du collège classique, dirigé par le RR. PP. Eudistes, qui avaient déjà la direction d'une autre maison d'enseignement secondaire à Church Point.

A Caraquet, où le Madawaska était représenté par une vingtaine de délégués, il fut décidé que la convention suivante se tiendrait à Saint-Basile, et M Cyprien Martin, député du Madawaska à Frédéricton, fut choisi président de la future assemblée. Mgr Dugal fut le parrain de cette convention ; il en fut le tuteur par nécessité et avec beaucoup de complaisance, puissamment aidé en cela, de son vicau-e, l'abbé Claude J. Cyr, et des Religieuses Hospitalières de Saint-Basile.

Ce fut un événement et une révélation au Madawaska que la convention de 1908.

Ce fut également une révélation pour les provinces maritimes qui connaissaient le Madawaska aussi peu que le Madawaska ne connaissait ces mêmes provinces.

Le convoi spécial, qui amenait les délégués des provinces maritimes, entra en gare à onze heures du matin, cinq heures en retard, sous une pluie battante. Tout le Madawaska était là, sur pied,

et sous parapluies, pour saluer les compatriotes.

Ce contretemps de la pluie était symbolique et invitait à se reporter un siècle en arrière pour y associer un autre jour de pluie. En effet, la tradition veut que le jour, où les fondateiu-s du Madawaska se séparèrent de leurs frères de Sainte-Anne pour s'enfoncer dans la solitude, fut non seulement un jour de deuil mais encore un jour de pluie.

Ils se rencontraient, cent-vingt-trois ans plus tard, encore sous l'orage, - — lacrymœ rerum. Mais ce n'était plus l'orage de la dispersion : c'était la douce ondée d'août qui fait mûrir.

Ces deux frères se voyaient pour la première fois depuis plus d'un siècle. Ils étaient l'un pour l'autre des inconnus, des étrangers presque. Ils se regardèrent un instant ; dans ce moment rapide passait entre eux tout un siècle de transformations, cinq générations inconnues. On eût dit qu'une ombre, l'ombre de l'oubli, voilait leurs regards. Ils semblaient chercher dans leur mémoire un nom jadis bien connu mais emporté par la tourmente et perdu dans les débris du passé. I.e cœur parla le premier ; il le prononça ce nom de frère ... Ce fut tout. Oh, oui, bien frères encore : même réserve atavique, même absence de démonstration d'amitié, même embarras à lier conversation, même gêne, même hésitation à se tendre une main pourtant brûlante. Mais aussi, même étranglement dans la voix, mêmes larmes furtives chez les plus vieux, même émotion qu'on voulait dissimuler.

Seules les voix claires d'anciennes pensionnaires, qui se retrouvaient, carillonnaient la fête : les

hommes restaient muets, ou parlaient à voix basse.

Les cloches de l'église appelaient les fidèles à la cérémonie religieuse. Cette diversion parut les soulager tous d'un poids, le poids du passé qui pesait sur les âmes et semblait glacer les membres. Il fallait un moment de recueillement, de transition, pour se remettre de la rencontre. L'église est l'asile des grandes émotions comme des grandes douleurs. Ce fut avec un empressement visible que tous y pénétrèrent.

Le Père Chiasson. aujourd'hui Mgr Chiasson, qui sait son histoire et connaît ses Acadiens, fit pour eux les présentations historiques et sociales, dans un sermon enlevé.

L'intimité s'était faite à l'église; le nuage était dissipé. Au sortir du temple, le ciel était clair, les groupes se mêlèrent, s'unirent et ne se quittèrent plus jusqu'au moment du départ, alors que la gêne reparut. Cette froideur de commande chez l'Acadien, restée dans une large proportion dans le Madawaskayen, son impassibilité empruntée est un mensonge à la nature acadienne d'une vive sensibilité. L'Acadien ne pourrait dire ce qu'il ressent dans ces occasions sans pleurer. C'est la terreur des larmes qui lui donne cette sécheresse de ton et d'allure, ce mutisme, que les étrangers prennent pour de l'indifférence ou de la morgue. On a voulu voir, dans les yeux des Acadiens le vague nuage de tristesse accumulé là par la violence de l'histoire, sur le visage mélancolique de la femme acadienne, l'odyssée d'Evangéline, dans ses regards les rêveurs reflets de l'éternelle pleureuse, la mer. . . Tout cela

est poétique, sympathique peut-être, mais rien ne répond moins à la réalité.

L'Acadien est joyeux par nature. La rêverie, la tristesse, loin d'être son élément, le tuerait. Il ne peut supporter l'isolement, il lui faut la société. Il est peu causeur en général, il aime mieux écouter ; mais il est spirituel, gai, enjoué, spontané, impressionnable. Son entêtement proverbial n'est aujourd'hui, que dans sa foi ; mais il y est.

L'Acadienne rêve, comme toutes ses sœurs en Eve à vingt ans, d'un Gabriel qui lui a promis de revenir, mais là s'arrête sa rêverie. Ailleurs, elle est babillarde. coquette, rieuse tout comme ses sœurs canadiennes. La mère de famille acadienne domine dans sa maison. C'est non seulement la mère, c'est aussi la reine. Le mari demande presque la permission de s'absenter. L'Acadien n'entreprend rien sans soumettre son projet à sa compagne ; il ne donnera pas une réponse définitive sans l'avoir au préalable consultée.

Au Madawaska, l'Acadien, qui dominait au début de la colonie, a passé à son frère canadien sa crainte de paraître sentimental, et, l'isolement aidant, le Madawaskayen est devenu exclusiviste pour tout ce qui n'est pas du pays. Ce préjugé, né de la longue séparation des autres groupes, nourri par l'ignorance, tend à disparaître plus vite que chez les autres groupes congénères, des provinces maritimes. Il se sent peut-être plus fort chez-lui, plus indépendant dans toutes les sphères. Comme l'Acadien du golfe, il ne se laisse pas facilement pénétrer.

Mais retournons à la fête où le père d'Evangéline

a retrouvé Basile le forgeron sur les bords du Mississipi du nord.

Jamais orateurs n'ont été écoutés avec une plus religieuse attention que les Cicérons de cette convention. Le premier soir, du haut de la colline, la voix puissante et harmonieuse de l'abbé P.-C. Gauthier descendait en ondes régulières, dans la vallée calme où chacune de ses paroles tombait dans les âmes comme la rosée dans les fleurs de la prairie. Elles porteront des fruits ces paroles de salut entendues dans l'historique soirée du 15 août 1908.

I^ lendemain, Mgr Belliveau, l'éloquent Mgr Belliveau, retraça les pérégrinations du peuple acadien, les malheurs de Sainte-Anne, la montée au Madawaska, la fondation du hameau de Saint- David. Le juge Breau, venu de la Louisiane pour l'occasion, apportait le message d'union des frères de là-bas. Plusieurs autres orateurs se firent entendre. Le sénateur Therriault, du Maine, avec sa crânerie tout américaine parla très agréablement de sa race. L'Honorable Peter Charles Keegan, madawaskayen lui aussi, fit l'historique de la colonie et rappela les vertus des ancêtres dont il avait connu la seconde génération au pays. L'abbé Thomas Albert, parla des origines de la colonie et des relations entre Acadiens et Canadiens. Le sénateur Poirier, de la convention toujours secrétaire malgré lui, eut à subir une autre contrainte, celle d'improA'iser. Il le fit avec sa facilité naturelle d'élocution. D'un atticisme paiisien de nuance, de forme un peu romantique, il fut, quant au fond,

d'une franche vigueur oratoire, digne de ses meilleures joutes.

Pour la première fois, à la suggestion du curé de Saint-Basile, et au grand contentement de tout le monde, le deuxième jour des fêtes fut inauguré par un service solennel, pour les ancêtres défunts, célébré par Mgr Hébert, vicaire-général de Saint- Jean. L'absoute fut donnée par Mgr Richard. Cérémonies inoubliables qui nous reportaient aux heures tristes du passé et nous invitaient à prier pour des parents qui, peut-être, n'eurent pas les prières de l'Eglise sur leurs tombes oubliées.

Au banquet de deux cents couverts, sous la présidence de MgT Dugal, à laquelle il ne put se soustraire, plusieurs toasts et santés furent proposés, et des réponses appropriées y furent faites par le président, par Mgr Mathieu, le Révérend Père Chiasson, les Honorables Costigan et Willie Comeau.

Le signal du départ, donné par la locomotive, fit passer un frisson de regret dans la foule, et mit fin à un grand jour.

Signe infailUble du succès de la convention, Mgr Dugal, qui n'est jamais content que quand tout le monde est content, était ce jour-là content. Sa grosse voix était enrouée; mais il disait toujours. . .

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