‹ Histoire du materialisme et critique de son importance à notre époqueChapitre 10 sur 58 · APRÈS ARISTOTE. ÉPICL'RE · texte numérisé non relu

APRÈS ARISTOTE. ÉPICL'RE

telle qu'elle résulte de l'expérience immédiate de l'homme considéré dans ses actes (âj). Cette explication est très plausible ; toutefois, dans le système d'Epicure, la morale et la physique sont unies par un lien plus intime. Comment le rapport étroit de ces deux sciences amait-il échappé aux stoïciens ? Zenon n'aurait-il pas trouvé peutêtre dans l'idée même de l'unité absolue de l'univers, un point d'appui pour sa doctrine de la vertu ? Aristole nous laisse dans le dualisme du dieu transcendant et du inonde auquel ce dieu imprime le mouvement ; dans le dualisme du corps mû par des forces animales et de l'intellig-ence immortelle séparable de ce corps. C'est là une base excellente pour l'àme contrite, du chrétien du moyen âge, qui gémit dans la poussière et aspire à l'éternité, mais non pour la lière indépendance du stoïcien.

La distance du monisme absolu à la physique des stoïciens n'est pas grande ; car pour le premier, ou tous les corps deviennent nécessairement une simple idée, ou toutes les intelligences, avec ce qui se meut en elles, deviennent nécessairement des corps. Bien plus, si l'on définit simplement le corps, comme les stoïciens •: ce qui est étendu dans l'espace, il n'existe réellement pas grande différence entre leur opinion et celle des monistes, encore qu'elles semblent diamétralement opposées ; mais arrêtons-nous ici, car, quels qu'aient pu être les rapports entre le moral et le physi(|ue dans le système stoïcien, il n'en est pas moins vrai que les théories sur l'espace, dans ses rapports avec le monde des idées et des corps, appartiennent exclusivement aux temps modernes. — Occuponsnous maintenant du matérialisme renouvelé par Epicure, matérialisme rigoureux fondé sur une conception du monde purement mécanique.

Le père d'Epicure était, dit-on, un pauvre maître d'école d'Athènes, à qui le sort avait assigné un lot dans la colonie de Samos. Epicure nafpiit donc dans cette île vers la fin de l'année 3/(2 ou au commencement de l'année 34 1. On raconte que, dans sa quatorzième année, un jour qu'il lisait

go LE MATERIALISME EN CUECE ET A ROME

à l'école la cosmogonie d'Hésiode, voyant que tout provenait du chaos, il demanda d'où provenait le chaos luimême. Les réponses de ses maîtres n'ayant pas été de nature à le satisfaire, le jeime Epicure commença dès lors à philosopher par lui-même et sans guide.

Et, de fait, Epicure peut être regardé comme autodidacte, (fuoique les principales idées qu'il combina dans son système fussent généralement connues, à les prendre une à une. Au point de vue encyclopédique, ses études préparatoires laissaient à désirer. Il ne s'attacha à aucune des écoles alors dominantes, mais il n'en étudia que plus ardemment les œuvres de Démocrite, qui le conduisirent au principe de sa conception du monde, à la théorie des atomes. A Samos déjà Nausiphane, partisan de Démocrite, et penchant vers le scepticisme, lui aurait communiqué ces idées.

Quoi qu'il en Sf^it, on ne saurait admettre qu'Epicure ait été autodidacte par ignorance des autres systèmes ; car, dès l'âge de dix-huit ans, il se rendit à Athènes et il est probable qu'il y suivit les cours de Xénocrate, disciple de Platon, tandis qu'Aristote, accusé d'impiété, attendait à Chalcis la fin de son existence.

Quelle différence entre la Grèce du temps d'Epicure et la Grèce à l'époque de l'enseignement de Protagoras, cent ans auparavant ! Alors, Athènes, la ville de la libre civilisation, avait atteint le faîte de sa puissance extérieure. Les arts et la littérature étaient en pleine floraison ; la philosophie, dans sa vigueur juvénile, allait jusqu'à la présomption. — Quand Epicure vint étudier dans Athènes, la libeité de cette ville se mourait.

Thèbes venait d'être détruite et Démosthène vivait dans l'exi!. Du fond de l'Asie retentissaient les nouvelles des victoiies du Macédonien Alexandre ; les merveilles de l'Orient se révélaient et, en face des nouveaux horizons qui se découvraient, le passé glorieux de la patrie grecque n'apparaissait plus que comme le prélude entièrement achevé de développements nouveaux, dont personne ne connaissait l'origine ni ne prévoyait la fin.

APRES ARI8TOTE. El'IClRE. 9I

Alexandre mourut subitement à Babylone, et In liberté agonisante expira bientôt sous les coups du cruel Antipater. Au milieu de ces troubles, Epicure quitta Athènes pour retourner dans l'Ionie, oii lésidait sa famille. On dit qu'il alla ensuite professer à Colophon, à IMitylène et à Lampsaque ; c'est dans cette dernière ville qu'il se fit ses premiers disciples. 11 ne revint que dans son âge mûr à Athènes, où il acheta un jardin dans lequel il vécut avec ses élèves. Ce jardin avait, dit-on, pour inscription : « Etranger, ici tu te trouveras bien ; ici réside le plaisir, le bien sui)réme. »

Epicure y vécut avec modération et simplicité, entouré de ses disciples, dans une concorde et une am4té parfaites, comme au sein d'une famille calme el affectueuse. Par son testament il leui- légua le jardin, dont ils tirent longtemps leur centre de réunion. L'antiquité tout entière ne connut pas d'exemple d'une vie en commun plus belle ni plus pure que celle d'Epicure et de ses disciples.

Epicure n'exerça jamais d'emploi public, ce qui ne l'empêcha pas d'aimer sa patrie. 11 n'eiM jamais de conflit avec la religion, car il révérait assidùrtienl les dieux, suivant l'usage traditionnel, sans toutefois affecter à leur égard des opinions qui n'étaient pas les siennes.

Il fondait l'existence des dieux sur la clarté de la connaissance subjective que nous en avoi>s. <( E'athée, ajoutait-il, n'est pas celui qui nie les dieux de la multitude, mais bien plutôt celui qui partage les opinions de la multitude relatives aux dieux. On doit les regarder comme des êtres immortels, éternels, dont la béatitude exclut toute idée de sollicitude ou d'occupation ; aussi les événements de la nature suivent-ils une marche réglée par des lois éternelles et jamais les dieux n'interviennent. C'est offenser leur majesté (jue de les croire préoccupés de nous ; nous n'en devons pas moins les révérer à cause de leur perfection. )>

Si l'on lénnit toutes ces assertions qui semblent en partie contradictoires, il est indubitable qu'en réalité Epicure

92 LE MATERIALIÏïME EN GRECE ET A ROME

honorait la croyance aux dieux comme un élément de l'idéal humain, mais qu'il ne voyait pas dans les dieux eux-mêmes des êtres extérieurs. Le système d'Epicure resterait pour nous enveloppé de contradictions si on ne l'envisageait au point de vue de ce respect subjectif pour les dieux, qui met notre âme dans un accord harmonique avec elle-même.

Si les dieux existaient sans agir, la crédule frivolité des masses se contenterait d'admettre leur existence ; mais elle ne les adorerait pas, et, au fond, Epicure faisait tout le contraire. 11 révérait les dieux pour leur perfection, et peu lui importait que cette perfection se montrât dans leurs actes extérieurs ou qu'elle se déployât simplement comme idéal dans nos pensées : cette dernière opinion paraît avoir été la sienne.

Dans ce sens, nous ne devons pas croire que son respect pour les dieux fût une pure hypocrisie, et qu'il se préoccupât seulement de conserver de bonnes relations avec la masse du peuple et avec la redoutable caste des prêtres. Ce respect était certainement sincère ; ses dieux, insouciants et exempts de douleur, personnifiaient, en quelque sorte, le véritable idéal de sa philosophie. Il faisait tout au plus une concession à l'ordre de choses existant et il cédait sans doute aussi aux douces habitudes de sa jeunesse, quand il se rattachait à des formes qui devaient lui paraître au moins arbitraires, et ne pouvaient, par leurs détails, que provoquer son indifférence.

C'est ainsi qu'Epicure sut donner à sa vie l'assaisonnement d'une sage piété, sans s'éloigner du but principal de sa philosophie : atteindre cette tranquillité d'âme, qui a pour fondement unique et inébranlable l'absence de toute superstition insensée.

Epicure enseignait formellement que le mouvement des corps célestes eux-mêmes ne dérivent pas du désir ou de l'impulsion d'un être divin. Les corps célestes n'étaient pas des êtres divins; mais tout était réglé suivant un ordre éternel qui produisait alternativement la naissance et la mort.

Page 1