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Rechercher la cause de cet ordre éternel est le but de celui qui étudie la nature, et c'est dans la connaissance de cette cause que les êtres périssables trouvent leur félicité.
La simple connaissance historique des phénomènes naturels sans la constatation des causes n'a aucune valeur ; car elle ne nous délivre pas de la crainte et ne nous élève pas au-dessus de la superstition. Plus nous avons trouvé de causes de changements, plus nous ressentons le calme de la contemplation. On ne doit pas croire que ces études n'exercent aucune influence sur la félicité. Car la plus grande inquiétude, qui agite le cœur humain, provient de ce que nous regardons les choses terrestres comme des biens impérissables et propres à assurer notre félicité : voilà pourquoi nous tremblons devant tout changement (jui vient contrarier nos espérances. Quiconque considère les vicissitudes des choses comme faisant nécessairement partie de leur essence, est évidemment exempt de cette frayeur.
D'autres craignent, d'après les anciens mythes, un avenir éternellement malheureux ; ou, s'ils sont trop sensés pour éprouver une pareille crainte, ils redoutent du moins, comme un mal, la privation de tout sentiment produite par la mort et se figurent que l'âme peut encore souffrir de cette insensibilité.
Mais la mort est pour nous une chose indifférente, par cela même (ju'elle nous enlève tout sentiment. Tant que nous existons, la mort n'est pas encore là ; mais quand la mort est là, nous n'y sommes plus. Or on ne peut craindre l'approche d'une chose qui en elle-même n'a rien d'effrayant. C'est assurément une folie encore plus grande de vanter une mort prématurée, que l'on est d'ailleurs toujours à même de se dormer. 11 n'y a plus de mal dans la vie pour celui qui s'est réellement convaincu que ne pas vivre n'est plus un mal.
Tout plaisir est un bien, toute douleur est un niai ; mais il ne s'ensuit pas qu'il faille poursuivre tout plaisir ni fuir toute souffrance. Les seules voluptés durables sont la paix
de rame et l'absence de la douleur : elles constituent la fin réelle de l'existence. *
Sur ce point, il y a une différence tranchée entre Epicure et Aristippe, qui mettait le plaisir dans le mouvement et regardait la jouissance du moment comme le but de chaque action. La vie orageuse d' Aristippe, comparée à la paisible existence d'Epicure dans son jardin, montre comment ce contraste passa de la théorie dans la pratique. La jeunesse turbulente et la vieillesse paisible de la nation et de^ la philosophie grecques semblent se reiléter dans ces deux philosophes.
Bien qu'Epicure ait beaucoup appris d'Aristippe, il le combat en déclarant le plaisir intellectuel plus relevé et plus noble que le plaisir sensuel, car l'esprit trouve des émotions non seulement dans le présent, mais encore dans le passé et dans l'avenir.
Epicure était conséquent avec lui-même, en disant qu'il fallait pratiquer les vertus pour le plaisir qu'elles donnent, comme on exerce la médecine pour rendre la santé ; mais il ajoutait que l'on pouvait tout séparer du plaisir excepté la vertu ; tout le reste, étant périssable, pouvait en être détaché. Dans cette question, la logique rapprochait Epicure de ses adversaires Zenon et Chrysippe, qui voyait le bien dans la vertu seule. Toutefois, la différence des points de départ produisit les plus grandes divergences entre les systèmes.
I']picure fait dériver toutes les vertus de la sagesse, qui nous enseigne que l'on ne saurait être heureux sans être sage, généreux et juste, et que, réciproquement, on ne peut être sage, généreux et juste sans être réellement heureux. Epicure met la physique au service de la morale, et cette position subalterne où il la maintient devait avoir une influence funeste sur son explication de la nature. L'étude de la nature n'ayant d'autre but que de délivrer l'homme de toute crainte et de toute inquiétude, une fois ce but atteint, il n'y a plus de raison pour continuer les recherches. Or le but est atteint dès qu'on a démontré que
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les événements peuvent pjovenir des lois générales. Ici, lu possibilité suftit ; car, si un fait peut résulter de causes naturelles, je n'ai plus besoin de recourir au surnaturel. On reconnaît là un principe que le rationalisme allemand du xvni* siècle appliqua plus d'une fois à l'explication des miracles.
Mais on oublie avec cela de demander si et comment nous pouvons démontrer les véritables causes des faits, et cette lacune entraîne de fâcheuses conséquences ; car le temps ne respecte que les explications (jui -ont enchaînées systématiciuement et rattachées à un principe uni(jue. Comme nous le verrons plus bas, Epicui c'avait un semblable principe : c'était l'idée audacieuse que, vu l'inlinité des mondes, tout ce qui semble possible existe réellement dans l'univers, en un temps et en un lieu quelconques ; mais cette pensée générale n'a pas grand'chose à voir avec le but moral de la physique, qui doit pourtant être en rapport avec notre monde.
Ainsi, relativement à la lune, Epicure admettait (ju'elle peut avoir une lumière propre, mais elle pouvait aussi l'emprunter au soleil. Quand la lune s'assombrit subitement, il est possible que sa lumière s'éteigne momentanément, mais il est aussi possible que la terre sinterposant entre le soleil et la lune produise l'éclipsé par la projection de son ombre.
La dernière explication paraît avcjii' été sans doute celle de l'école épicurienne ; mais elle est amalgamée avec la première, de telle sorte que la réponse paraît indifférente. On a le choix entre les deux hypothèses : rim|)ortant est que l'explication i este naturelle.
Il fallait (pie l'explication, pour étic naturelle, reposât sur des analogies avec d'autres faits connus ; car Epicure déclare que la véritable étude de la n;ilure ne peut pas établir arbitrairement de nouvelles l(»is, mais doit se fonder partout sur les phénomènes soigneusement observés. Dès que l'on quitte le chemin de l'observation, on perd la trace de la natuie et l'on est enli-aîné vois les chimères.
gÔ LE MATÉRIALISME EN GRECE ET A ROME
Du reste, la physique d'Epicure est presque absolument celle de Déinocrite, mais elle nous est parrenue avec de plus nombreux détails. Les points essentiels se trouvent dans les aphorismes suivants : Rien ne vient de rien, sans quoi tout se ferait tout. Tout ce qui existe est corps ; le vide seul est incorporel.
Parmi les corps, les uns résultent de combinaisons ; les autres sont les éléments de toute combinaison. Ces derniers sont indivisibles et absolument immuables.
L'univers est infini, par conséquent le nombre des corps doit aussi être infini.
• Les atomes sont continuellement en mouvement : tantôt ils sont très éloignés les uns des autres ; tantôt ils se rapprochent et s'unissent. Il en est ainsi de toute éternité. Les atomes n'ont d'autres propriétés que la grandeur, la forme et la pesanteur.
Cette thèse, qui nie formellement l'existence d'états internes en opposition avec des mouvements et des combinaisons externes, constitue un des points caractéristiques du matérialisme en général. En admettant des états internes dans les choses, on fait de l'atome une monade, et l'on penche vers l'idéalisme ou le naturalisme panthéistique.
Les atomes sont plus petits que toute grandeur mesurable. Ils ont une grandeur, mais on ne peut la déterminer : elle échappe à toutes nos mesures.
Il est pareillement impossible de déterminer, vu sa brièveté, le temps que durent les mouvements des atomes dans le vide ; leurs mouvements s'y exécutent sans aucun obstacle. Les formes des atomes sont d'une inexprimable variété : toutefois, le nombre des formes visibles n'est point illimité, sans quoi les formations possibles de corps dans l'univers ne pourraient être renfermées dans des limites déterminées, quelque reculées qu'on les supposât (58).
Dans un corps limité, la quantité et la diversité des atomes sont semblablement limitées ; la divisibilité ne va donc pas jusqu'à l'infini.
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Dans le vide, il n'y a ni haut ni bas ; cependant il doit s'y produire des mouvements en sens opposé. Les directions de CCS mouvements sont innombrables ; et il est permis de penser qu'il s'y opère des mouvements de b;is en haut et de haut en bas.
L'âme est un corps subtil dispersé dans tout l'organisme corporel ; ce à quoi elle ressemble le plus, c'est à un soulïle d'air chaud.
Ici nous devons inlcrromprc par une courte réllcxion l'exposition des pensées d'Epicure.
Les matérialistes d'aujourd'hui rejetteraient avant loute autre hypothèse l'existence de cette àme composée d'une matière subtile. De pareilles idées n'existent plus guère ({ue dans l'imagination des dualistes ; mais il en était tout autrement du temps d'Epicure, alors (jue l'on ne savait 1 ien de l'activité /lu système nerveux ni des fonctions du cerveau. L'àme matérielle de ce philosophe est une partie intégrante de la vie du corps, un organe et non un être hétérogène, indépendant par lui-même et survivant au corps. Voilà ce qui ressort nettement des dévelopj)enients qui suivent :
Le corps enveloppe l'âme et lui transmet la sensation, qu'il ressent par elle et avec elle, mais incomplètement ; il perd celte sensation quand l'âme est distraite. Si le rorps se dissout, l'âme se dissout forcément avec lui.
La naissance des images dans l'esprit provient d'un rayonnement continuel de fines molécules qui partent de la sinface des corps. De la sorte, des images réelles des objets pénètrent matériellement eu nous.
L'audition aussi est le résultat d'un courant qui part des corps sonores. Dès que le bruit [)ren(l naissance, le son se forme au moyen de certaines ondulations qui produisent un courant aériforme.
Les hypothèses, auxquelles l'absence de loute expérience véritable donne nécessairement un caractère très enfantin, nous intéressent moins que celles qui sont indépendantes des connaissances positives proprement dites. Ainsi Epi-
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cure essaya de ramener aux lois de la nature l'origine des langues et du savoir.
Les dénominations des objets, affirmait-il, n'ont pas été produites systématiquement, mais elles se sont formées à mesure que les hommes proféraient des sons particuliers, qui variaient suivant la nature des choses. Une convention confirma l'emploi de ces sons ; et ainsi se développèrent les langues diverses. De nouveaux objets donnèrent naissance à de nouveaux sons, que l'usage répandit et rendit intelligibles.
La nature a instruit l'homme de bien des manières et l'a mis dans la nécessité d'agir.
Les objets rapprochés de nous font naître spontanément la réflexion et la recherche, plus ou moins vite selon les individus ; et c'est ainsi que le développement des idées se poursuit à l'infini à travers des périodes indéterminées.
La logique fut la science quEpicure développa le moins; mais il le fit à dessein pour des motifs qui honorent grandement son intelligence et son caractère. Quand on se rappelle que la plupart des philosophes grecs cherchaient à briller par des thèses paradoxales, par les subtilités de la dialectique, et qu'ils embrouillaient les questions au lieu de les éclaircir, on ne peut que louer le bon sens d'Epicure d'avoir rejeté la dialectique comme inutile et même comme nuisible. Aussi n'employait-il pas de terminologie technique, aux expressions étranges ; mais il expliquait tout dans la langue usuelle. A l'orateur, il ne demandait que la clarté. Néanmoins, iLessaya d'établir un critérium de la vérité.
Ici encore, nous rencontrons un point sur lequel Epicure est communément mal compris et injustement apprécié, même de nos jours. L'extrême simplicité de sa logique est universellement reconnue, mais on la traite avec un dédain qu'elle ne mérite pas au fond. Cette logique est, en effet, strictement sensualiste et empirique ; c'est sous ce point de vue qu'elle veirt être jugée : et l'on trouverait que ses principes essentiels, autant qu'on peut les saisir d'après