CHAPITRE PREMIER
Les religions monothéistes dans leur rapport avec le matérialisme.
Disparition de l'ancienne civilisalion. — Influence de l'esclavage, de la fusion des religions, de la demi-culture. — Incrédulité et superstition ; le matérialisme de la vie ; les vices et les religions i)ullulcnt. — Le christianisme. — Caractères communs aux religions monolheisies. — Doctrine mosaïque de la création. — Conception purement spirituelle de Dieu. — Opposition énergique du christianisme contre le matérialisme. — Esprit plus favorable du mahomélisme ; l'avcrroisme ; services rendus par les Arabes aux sciences physiques cl naturelles ; libre-pensée et tolérance. — Influence du monothéisme sur la conception esthétique de la nature.
La destruction de la civilisation antique, dans les premiers siècles de l'ère chrétienne, est un évéRcnnent plein d'importantes énigmes, qui n'pnt pas encore reçji leur complète solution.
Quelques diflîcultés que l'on rencontre à jeter un coup d'œil d'ensemble sur les événements si complifpies de la période des empereurs romains, à s'orienter au milieu des faits les plus saillants, on est encore plus embarrassé pour apprécier dans toute leur étendue les effets des modifica-
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lions presque imperceptibles, mais infinies en nombre, qui se produisirent dans la vie quotidienne des nations, au sein des couches inférieures de la société, au foyer des familles obscures de la campagnes et des villes (i).
Et cependant il est certain qu'on ne peut expliquer cette grande révolution que par l'état des classes moyennes et inférieures des populations.
On s'est malheureusement habitué à regarder ce qu'on appelle la loi du développement en philosophie comme une force indépendante, à l'action presque mystique, qui ramène nécessairement l'esprit humain du faîte de la science à la nuit de la superstition, pour recommencer le même jeu sous des formes nouvelles et plus relevées. La force, qui développe les peuples, ressemble à celle qui régit les organismes. Elle existe, mais seulement comme la résultante de toutes les forces naturelles particulières ; en l'admettant, on facilite souvent l'étude des faits, mais on masque aussi l'ignorance, et l'on tombe dans des erreurs si on la convertit en un principe nouveau et complémentaire d'explication à côté de ces forces élémentaires dont elle n'est que l'ensemble.
Etablissons bien, une fois pour toutes, que l'ignorance ne peut pas être véritablement l'effet de la science, que le caprice et la fantaisie ne sont pas les conséquences de la méthode, ejifin que la science ne ramène jamais à la superstition.
Nous avons vu dans l'antiquité l'aristocratie intellectuelle se séparer de la multitude, sous l'influence de la civilisalion, de la science et de la méthode. Le manque d'une instruction approfondie chez le peuple dut hâter cette séparation et la rendre plus pernicieuse. L'esclavage qui, en un certain sens, formait la base de toute la civilisation anti(|ue, se modifia à l'époque des empereurs ; mais plus on cherchait à améliorer cette dangereuse institution, moins elle devenait \iable (2).
Au sein des masses superstitieuses, les relations croissantes des peuples commencèrent à opérer une fusion
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entre les croyances religieuses. Le mysticisme oriental revêtit les formes helléniques. A Rome, où affluaient les peuples vaincus, il n'y eut bientôt plus rien qui ne trouvât des croyants, rien que la majorité ne tournât en ridicule. En face du fanatisme aveugle, on ne rencontrait que la moquerie frivole ou l'indifférence blasée ; la formatiDu de partis distincts, bien disciplinés, devait être impossible, vu l'éparpillement des intérêts dans les hautes classes.
Dans cette foule pénétrèrent par une littérature incroyablement ampoulée, par les études décousues d'esprits ineptes, par les relations journalières, des éléments épars de notions scientifiques, qui produisirent cet état de demiculture, que l'on voudrait retrouver comme un fait caractéristique, quoique avec moins de raison, dans notre époque même. Mais on ne doit pas oublier que précisément cette demi-culture était, avant tout, particulière aux riches, aux puissants, aux personnages les plus importants et aux empereurs eux-mêmes. La courtoisie la plus parfaite, l'éducation la plus raffinée, l'intelligence complète et élevée des relations sociales, ne sont que trop souvent, aux yeux du philosophe, unies à la demi-science la plus pitoyable ; et les dangers, que l'on impute aux doctrines philosophiques, se montrent effectivement dans les couches sociales, où une demi-science, souple et dénuée de principes, se plie servilement aux penchants naturels et aux passions déchaînées.
Tandis qu'Epicure, dans un élan sublime, avait jeté à ses pieds les chaînes de la religion, pour se livrer au plaisir d'elle juste et généreux, on voyait maintenant paraître ces odieux favoris du moment, tels que les ont dépeints Horace, surtout .luvénal et Pétrone ; ils marchaient, le fiont haut, dans la voie des vices les plus contraires à la nature : où donc la malheureuse philosophie pouvait-elle trouver des protecteurs, quand des misérables de cette espèce se posaient comme épicuriens, voire même comme stoïciens ?
Le dédain des croyances populaires servit à mas(|uer
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la friv(jlilt' intérieure, l'absence de toute croyance et de tout vrai savoir. Le vice adopta pour devise la raillerie contre l'idée de l'immortalité de l'âme ; mais le vice reposait sur les mœurs du temps : il s'était formé en dépit et non à l'aide de la philosophie.
Dans ces mêmes couches sociales, les prêtres d Isis, les thaumaturges et les prophètes, avec les jongleurs et les charlatans qui les escortaient, trouvaient une riche pâture ; parfois les Juifs eux-mêmes y faisaient un prosélyte (3).
La plèbe des villes, plongée dans l'ignorance, manquait de caractère aussi bien que les grands à'demi instruits. On vit donc, à cette époque, s'épanouir dans tout son éclat le matérialisme pratique, le tnatérialisme de la vie.
Sur ce point encore, les idées dominantes ont besoin d'être éclaircies. Il existe aussi un matérialisme de la vie qui, dédaigné par les uns, vanté par les autres, n'est pas moins digne d'attention que toute autre tendance pratique.
Quand on aspire, non à une jouissance fugitive, mais au perfectionnement général de la vie ; quand l'énergie de l'esprit d'entreprises matérielles est dirigée par un calcul judicieux, qui étudie les conditions essentielles de chaque entreprise et sait ainsi atteindre le but, alors on voit se réaliser des progrès gigantesques, comme ceux qui, dans l'espace de deux siècles, ont fait la grandeur de l'Angleterre actuelle, et qui dans Athènes, à l'époque de Périclès, s'associèrent au plus brillant développement de la vie intellectuelle qui ait jamais été atteint par un peuple.
Tout autre était, dans la Rome des empereurs, le matérialisme qui se développa pareillement à Byzance, à Alexandrie et dans les autres villes importantes de l'empire. La question d'argent dominait ici également les mas.ses, où les individus, dans leur mutuel isolement, étaient dévorés par cette cupidité qu'ont si bien dépeinte Horace et Juvénal ; mais on n'y trouvait pas ces grands principes du développement de l'énergie nationale, de l'exploitation solidaire des ressources naturelles, qui enno-
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blissent les tendances matérielles d'une époque : s'ils ont pour point de départ la matière, ils provoquent le déploiement de la force qui est en elle. Au lieu de ce matérialisme prospère et vigoiH'eux,^Rome ne connaissait que celui de la putréfaction. La philosophie s'accommode du premier comme de tout ce qui a des principes ; mais elle disparaît ou plutôt elle a déjà disparu quand se produisent les excès abominables que nous nous abstiendrons de décrire.
Mentionnons cependant un fait incontestable : dans les siècles qui furent souillés par les monstruosités d'un Néron, d'un Caligula et d'un Héliogabale, la philosophie la plus négligée, la plus antipathique à l'esprit du temps, fut précisément celle qui, entre toutes, exigeait le plus grand sang-froid, la contemplation la plus calme, les recherches les plus sensées, les plus pures, les moins poétiques : la philosophie de Démocrite et d'Epicure (4).
L'époque de Périclès vit fleurir la philosophie matérialiste et sensualiste de l'antiquité, dont les fruits mûrirent dans l'école d'Alexandrie, durant les deux siècles qui précédèrent l'ère chrétienne.
Mais lorsque, .sous les empereurs, les masses furent en proie au double vertige des vices et des mystères, la sagesse ne trouva plus de disciple sensé, et la philosophie mourut de mort naturelle. On sait qu'à cette époque prédominaient des systèmes néoplatoniciens et néopythagoriciens, où se mêlaient à maints généreux éléments du passé le fanatisme et le mysticisme de l'Orient. Plotin rougissait d'avoir un corps, et ne voulut jamais dire à quels parents il avait dû le jour. Le mouvement antimatérialiste atteint ici son ;q)Ogée dans la philosophie ; mais cette opposition était toute-puissante en particulier sur le terrain de la religion auquel elle appartenait réellement. Depuis les formes les plus pures jusqu'aux formes les plus hideuses, on ne vit jamais une plus grande diversité de religions que dans les trois premiers siècles qui suivirent la naissance du Christ. Il ne faut donc pas s'étonner si les philosophes de ce tenq)slà se posèrent en prêtres et en apôtres. Les stoïciens, dont
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la doctrine avait dès le principe une teinte théologique, entrèrent les premiers dans cette voie et conservèrent leur prestige plus longtemps que les autres écoles ; mais ils finirent par être dépassés et refoulés, et les mystiques ascètes du néoplatonisme restèrent maîtres des âmes (5).
On a souvent dit que l'incrédulité et la superstition se produisaient et s'alimentaient l'une l'autre ; cependant il ne faut pas ici se laisser éblouir par l'éclat de l'antithèse. Pour trouver la vérité, il faut examiner avec soin les causes spécifiques, et tenir compte de la différence des temps et des circonstances.
Quand un système scientifique, fondé sur des principes solides, sépare, à l'aide d'arguments décisifs, la foi d'avec la science, il exclut à bien plus forte raison les formes vagues de toute superstition. Mais l'antithèse précitée est vraie aux époques et dans les classes sociales, où les études scientifiques sont bouleversées et morcelées, comme le sont les formes nationales et primitives de la religion. Ainsi arriva-t-il à l'époque des empereurs.
Il n'y avait en effet aucune tendance, aucun besoin de la vie, auxquels ne correspondît une forme religieuse particulière ; mais à coté des fêtes voluptueuses de Bacchus, des mystères occultes et séduisants d'Isis, se développait en silence et de plus en plus l'amour d'un ascétisme rigide, qui professait le renoncement au monde.
[Jn individu blasé, après avoir épuisé toutes les jouissances, n'est plus sensible qu'au charme de la nouveauté, à celui d'une vie d'austérités et d'ascétisme : il en fut de même de la société antique. Naturellement cette nouvelle direction, contrastant de la manière la plus tranchée avec le sensualisme joyeux du vieux monde, conduisit au parti extrême : fuir la société et renoncer à soi-même (6).
Le christianisme, avec sa doctrine merveilleusement attrayante du royaume qui n'est pas de ce monde, vint à point pour les hommes blasés. La religion des opprimés et des esclaves, de ceux qui vivaient dans les travaux et los souffrances, séduisit aussi le riche avide de jouissances,