‹ Histoire du materialisme et critique de son importance à notre époqueChapitre 15 sur 58 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le poème didactique de Lucrèce sur la nature.

Rome et le matérialisme. — Lucrèce ; son caractère et ses tendances. — Sommaire du I" livre : la religion est la source de tout mal. — Rien ne naît de rien et rien ne peut être anéanti. — Le vide et les atonies. — Eloge d'Empcdocle. — Le monde est infini. — Idée de la pesanteur. — La finalité considérée comme cas spécial et permanent dans toutes les combinaisons possibles. — Sommaire du II* livre : les atomes et leur mouvement. — Origine de la sensation. — Les mondes qui naissent et disparaissent sont en nombre infini. — Sommaire du IIP livre : L'âme. — Inanité de la crainte de la mort. — Sommaire du l\' livre : L'anthropologie spéciale. — Sommaire du V* livre : Cosmogonie. — La méthode des possibilités dans l'explication de la nature. — Développement du genre humain. — Origine du langage, des arts, des Etats. — La religion. — Sommaire du VI* livre : Phénomènes météoriques. — Maladies. — Les régions averniennes. — Explication de l'attraction magnétique.

De tous les peuples de l'antiquité, le peuple romain fut peut-être celui qui, dès son origine, se montra le plus opposé aux opinions matérialistes. Sa religion était profondément enracinée dans la superstition et toute sa vie politique dominée par des formules superstitieuses. Leurs mœurs traditionnelles étaient maintenues avec une extrême obstination ; l'art et la science avaient peu de charmes pour les Romains, l'étude de la nature leur en offrait moins encore. La tendance pratique de leur vie s'accusait dans tous leurs actes ; cette tendance elle-même, loin d'être matérialiste, était en général spiritualiste. Us préféraient la domination à l'opulence, la gloire au bienêtre, le succès à tout le reste. Leurs vertus n'étaient pas

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celles de la paix, de l'industrie entreprenante, de la justice, mais bien le courage, la persévérance, la sobriété. Les vices des Romains n'étaient dans l'origine ni le luxe, ni le désir des jouissances, mais la dureté, la cruauté et la perfidie. Le talent d'organisation uni au caractère guerrier avaient fait la grandeur de la nation, grandeur dont elle avait conscience et dont elle était fière. Dès leur premier contact avec les Grecs, se manifesta leur antipathie contre le peuple hellénique, antipathie qui résultait de la dissemblance du caractère des deux nations et devait durer pendant des siècles. L'art et la littérature de la Grèce ne coinmencèrent à pénétrer peu à peu dans Rome qu'après la défaite d'Annibal ; mais en même temps aussi s'introduisirent le luxe, la mollesse, le fanatisme et l'immoralité des nations asiatiques et africaines. Les nations vaincues accoururent dans leur nouvelle capitale et y introduisirent à leur suite les mœurs diverses des peuples de l'antiquité, tandis que les grands prirent de plus en plus goût à la culture intellectuelle et aux plaisirs raffinés de l'existence. Généraux et proconsuls s'emparèrent des chefs-d'œuvre de l'art hellénique ; des écoles de philosophes et d'orateurs grecs s'ouvrirent à Rome et y furent fermées par ordre à plusieurs reprises. On craignait l'élément dissolvant de la culture hellénique dont le succès fut d'autant plus éclatant qu'on avait plus longtemps résisté à ses chamies. Le vieux Caton lui-même appiit le grec, et après qu'on eut étudié la langue et la littérature de la Grèce, l'influence de sa philosophie ne pouvait tarder à se faire sentir.

Dans les derniers temps de la république, le procès était complètement gagné : tout Romain, bien élevé, comprenait le grec ; les jeunes patriciens allaient faire leurs études en Grèce, et les meilleurs esprits s'efforçaient de façonner la littérature nationale sur le modèle de la littérature hellénique.

Deux écoles de la philosophie grecque captivèrent surtout l'attention des Romains, celles des stoïciens et des épicuriens ; la première, avec son rude orgueil de la vertu,

■était essentiellement en rapport avec le caractère romain ; la seconde, plus conforme à l'esprit de ce temps-là et des périodes qui suivirent ; mais toutes deux, et cela peint le génie romain, à tendances pratiques et à forme dogmatique.

Ces deux écoles qui, malgré leurs divergences tranchées, avaient tant de points communs, se traitèrent avec plus de bienveillance nmtuelle à Rome que dans leur patrie. 11 est vrai que les calomnies outrées, répandues systématiquement depuis Chrysippe par les stoïciens contre les épicuriens, se propagèrent aussi à Rome. On y regarda bientôt tout épicurien comme un esclave de ses passions ; et Ton redoubla de frivolité pour juger la philosophie de la nature adoptée par les épiciu'iens, philosophie que ne protégeait aucun étalage de mots inintelligibles. Cicéron lui-même eut le tort de populariser l'épicuréisme dans la mauvaise acception du mot, et de lui donner une teinte de ridicule qu'une étude attentive fait disparaître. Toutefois la plupart <ies Romains faisaient de la philosophie en dilettanti, c'est pourquoi ils ne s'attachaient pas à une école assez exclusivement pour ne pas être à même d'apprécier les systèmes opposés ; la sécurité de leur position sociale, l'universalité ■de leurs relations politiques rendaient les grands de Rome exempts de tout préjugé. Aussi trouve-t-on, même chez Sénèque, des propositions qui donnèrent lieu à Gassendi de ranger ce philosophe parmi les épicuriens. Brutus, le stoïcien, et Cassius, l'épicurien, trempèrent également leurs mains dans le sang de César. Mais si cette même conception populaire et facile de la doctrine épicmienne, qui nous la fait paraître chez Cicéron, sous des couleurs défavorables, permet de réconcilier l'épicuréisme avec les autres écoles même les plus diverses ; elle efface, en l'altérant, le caractère de la plupart des épicuriens romains et donne ainsi un point d'appui aux attaques du vulgaire. Au temps oii les Romains n'avaient encore qu'une teinture superficielle de la civilisation hellénique, ils échangeaient déjà la rudes<;e de leurs mœurs primitives contre le ffoût

du luxe et de la débauche, et, sous ce rapport, leurs passions, comme on le remarque souvent chez les individus, devinrent d'autant plus effrénées qu'elles avaient été plus longtemps contenues. A l'époque de Marins et de Sylla, ce changement dans les mœurs était entièrement accompli ; les Romains étaient devenus des matérialistes pratiques, et souvent dans le plus mauvais sens du mot, avant même de connaître le matérialisme théorique. Or la théorie d'Epicure était en général bien plus pure et plus noble que la pratique de ces Romains, qui avaient à choisir entre deux voies : ou bien s'amender et se soumettre à une sage discipline, ou bien dénaturer la théorie en y mêlant à tort et à travers les opinions d'amis ou d'ennemis pour aboutir à l'épicuréisme qu'ils désiraient. Ce dernier épicuréisme fut préféré, du moins comme conception plus commode, même par des natures plus nobles, par des hommes plus versés dans les questions philosophiques. Ainsi Horace s'intitule avec une ironie msflicieuse pourceau du troupeau d'Epicure, laissant de côté la morale austère de l'épicuréisme primitif. Ce même Horace prend souvent pour modèle Aristippe de Cyrène.

Virgile se prononça moins catégoriquement ; lui aussi avait eu pour iTiaître un épicurien, mais il s'appropria plusieurs opinions appartenant à des systèmes différents. Au milieu de tous ces demi-philosophes, se dresse un parfait épicurien, Lucrèce (Titus Lucrecius Carus), dont le poème didactique De reruni natura, plus que tout autre ouvrage, a contribué, lors de la Renaissance, à mettre en relief et à éclairer d'une plus vivo lumière les doctrines d'Epicure. Les matérialistes du xxuf siècle étudiaient et aimaient Lucrèce ; mais c'est de nos jours seulement que le matérialisme paraît s'être complètement affranchi des traditions antiques.

Titus Lucrecius Carus naquit l'an 99 et mourut l'an 55 avant le Christ. On ne sait presque rien sur sa vie. Cherchant un abri moral au milieu des guerres civiles, il le trouva dans la philosophie d'Epicure. Il entreprit son

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grand poème pour gagner à cette doctrine son ami, le poète Memmius.

L'enthousiasme avec lequel il oppose les bienfaits de sa philosophie aux troubles et au vide de son époque, donne à son œuvre une certaine élévation, un élan de foi et d'imagination, qui fait oublier assurément la douce sérénité de "la vie épicurienne et communique parfois à la doctrine une teinte de stoïcisme. Bernhardy se trompe quand il dit, dans son Histoire de la littérature romaine, que « d'Epicure et de ses partisans, Lucrèce ne reçut que le squelette d'une philosophie de la nature ». Le savant philologue méconnaît ici Epicure qu'il juge plus injustement encore dans le passage suivant :

« Lucrèce bâtit sur ces fondements d'une conception mécanique de la nature ; mais, en s'efforçant de défendre les droits de la liberté et de l'indépendance personnelle contre toute tradition religieuse, il chercha à introduire le savoir dans la pratique, et voulut affranchir complètement l'homme en le faisant pénétrer par la science dans le fond et dans l'essence des choses. »

Nous avons déjà vu que cette tendance vers l'affranchissement est précisément le nerf du système épicurien, que l'incomplète analyse de Cicéron ne nous permet pas de juger sous ce point de vue. Heureusement, Diogène de Laërte, dans ses excellentes biographies, nous a conservé les propres paroles d'Epicure, qui forment le fond de notre exposition précédente (6i).

Lucrèce fut attiré vers Epicure, qui lui inspira un si vif enthousiasme, principalement par l'audace et la force morale avec lesquelles le philosophe grec détruisit la crainte des dieux pour fonder la morale sur une base inébranlable. C'est ce que Lucrèce déclare formellement, aussi après le brillant début de son poème, adressé à Memmius :

Humana ante oculos fœde cum vita jaceret In terris oppressa gravi sub relligione, Quee caput a cœli regionibus ostendebat,

Horribili super aspectu mortalibus instans ; Piimum Graius homo mortales tollere contra Est oculos ausus, primusque obsistere contra : Quem neque farna deum, nec fulmina, nec minitanti Murmure compressit cœlum, sed eo magis acrem Irritât animi virtutem, effringere ut arta Natura? primus portarura claustra cupiret (*).

Nous ne nierons pas que lAicrèce a puisé encore à d'autres sources, étudié avec soin les écrits d'Empédocle et mis à profit peut-être même ses observations personnelles dans les parties de son poème qui ont trait à l'histoire naturelle ; mais, ne l'oublions pas, nous ignorons quels trésors renfermaient les livres perdus d'Epicure. Presque tous les critiques placent, pour la verve et l'originalité, le poème de Lucrèce en première ligne parmi les œuvres littéraires qui précédèrent le siècle d'Auguste ; cependant la partie didactique est souvent sèche et décousue, ou reliée par de brusques transitions aux descriptions poétiques.

Le style de Lucrèce est simple, dur et éminemment archaïque. Les poètes de l'époque d'Auguste, qui se sentaient bien supérieurs à leurs rudes devanciers, n'en rendaient pas moins hommage à Lucrèce.

C'est à lui que Virgile faisait allusion dans les vers suivants :

Felix qui potuit rerum cognoscere causas

Atque metus omnes et inexorabile fatum

Subjecit pedibus strepitumque Acherontis avari (**) !

(*) « Alors que lo genre humain traîTiaif stir la terre sa misérable existence, accablé sous le poids de la religion, qui montrait sa tête du haut des cieux et lançait sur les mortels des regards effrayants, un Grec osa le premier élever contre elle les regards d'un mortel ; le premier il osa lui résister en face. Ni le renom des dieux, ni la foudre, ni le fracas menaçant du tonnerre céleste ne comprimèrent son audace ; son ardent courage redoubla d'énergie et le poussa à briser le premier les étroites barrières qui défendaient l'accès de la nature. »

(**) « Heureux qui a pu connaître les causes des choses et qui a

Il est donc hors de doute que Lucrèce a puissamment contribué à répandre parmi les Romains la pliilosopiiie épicurienne. Klle atteignit son apogée sous le règne d'Auguste ; car, bien qu'elle n'eût plus alors de représentant pareil à Lucrèce, cependant tous les poètes amis des plaisirs qui se groupaient autour de Mécène et de l'empereur, -étaient séduits et guidés par cette doctrine.

Mais lorsque sous Tibère et Néron se produisirent des atrocités de toute espèce et que les jouissances de la vie furent empoisonnées par le danger ou par la honte, les épicuriens se tinrent à l'écart et, durant cette dernière période de la philosophie païenne, ce furent principalement les stoïciens qui acceptèrent le combat contre le vice et la lâcheté et qui périrent, victimes des tyrans, avec une courageuse sérénité, comme Sénèque et Pœtus Thraséas.

Sans doute la philosophie épicurienne aussi, dans sa pureté et surtout dans le développement que l'énergique Lucrèce lui avait donné, aurait bien pu inspirer aux âmes des élans non moins généreux ; mais précisément les qualités manifestées par Lucrèce, la pureté, la force et l'énergie, devinrent rares dans cette école, et peut-être depuis Lucrèce jusqu'à nos jours ne les a-t-elle plus retrouvées. Il importe donc d'accorder une attention toute spéciale à l'œuvre de cet homme remarquable.

Le début est une invocation riche en images mythologiques, en pensées claires et profondes, adressées à Vénus dispensatrice de la vie, de la prospérité et de la paix.

Dès les premiers vers nous lecounaissons l'attitude spéciale de l'épicurien en face de la religion : il en utilise les idées et les formes poétiques avec une ferveur et une sin- -cérité évidentes ; et cela ne l'empêche pas, bientôt après, dans le passage cité plus haut, de regarder comme le prin- «cipal mérite de son système la suppression de la crainte

îoulé aux i)icds toutes les Icrreurs, rinexor;ible destin et le liruit de l'insatiable Achéron ! »

avilissante des dieux. L'antique mot romain religio, qui, malgré l'incertitude de son étymologie, n'en indique pas moins la dépendance et l'infériorité de l'homme à l'égard de la divinité, renfermait une idée que Lucrèce devait naturellement repousser avec énergie. Ainsi le poète invoque les dieux et attaque la religion, sans qu'on puisse, sous ce point de vue, découvrir dans son système l'ombre d'un doute ou d'une contradiction.

Après avoir montré comment, grâce aux recherches libres et audacieuses d'un Grec (Epicure et non Démocrite, que cependant Lucrèce célèbre aussi, mais dont il était plus éloigné), la religion, qui auparavant opprimait cruellement l'homme, a été renversée et foulée aux pieds, il se demande si la philosophie ne pourrait pas conduire l'homme à l'immoralité et au crime.

Il prouve qu'au contraire la religion fut la source des plus grandes atrocités, et que précisément la crainte insensée des peines éternelles poussait les hommes à sacrifier leur bonheur et leur tranquillité d'âme aux terreurs que leur inspiraient les devins (62).

Le poète développe ensuite ce premier axiome : rien ne vient de rien. Cet axiome, que l'on prendrait aujourd'hui pour une donnée de l'expérience, était plutôt, conformément à l'état où se trouvaient alors les sciences, destiné à devenir, comme principe heuristique, la base de toute expérience scientifique. Celui qui se figure que quelque chose naît de rien peut, à chaque instant, voir confirmer son préjugé. Mais celui-là seulement, qui sera convaincu du contraire, possède un esprit propre aux recherches et découvrira les véritables causes des phénomènes. Voici comment cet axiome est démontré : si les choses pouvaient naître du néant, cette cause productrice serait illimitée d'après sa nature même, et tout pourrait résulter de tout. Des hommes alors sor liraient du sein de la mer et des poissons du sein de la terre ; aucun animal, aucune plante ne se conserverait avec les qualités de son espèce.

Cet argument est fondé sur une pensée très juste : si le néant donnait naissance aux êtres, il n'y aurait pas de raison pour qu'une chose quelconque ne pût naître ; le monde serait alors le jeu continuel, bizarre et incohérent, de la naissance et de la mort de productions grotesques. Au contraire, de la régularité avec laquelle la nature produit au printemps les roses, en été les céréales, en automne les raisins, on conclut que le développement de la création résulte de la combinaison périodique des semences des choses. On doit donc admettre qu'il y a certains éléments communs à beaucoup de choses, comme les lettres sont communes aux mots.

Lucrèce montre de même que rien ne périt, mais que les molécules des corps qui meurent ne font que se désagréger comme elles s'agrègent lorsque quelque chose prend naissance.

A l'objection naturelle que l'on ne peut voir les molécules qui s'agrègent ou se désagrègent, Lucrèce répond par la description d'une tempête. Pour plus de clarté, il place à côté l'image d'un torrent impétueux et il montre que les molécules invisibles du vent manifestent leur action exactement comme les molécules visibles de l'eau. La chaleur, le froid, le son servent pareillement à prouver l'existence d'une matière invisible. On rencontre une observation encore plus délicate dans les exemples suivants : des vêtements suspendus sur les bords de la mer deviennent humides, puis, si on les |)lacc au soleil, ils se sèchent, sans que l'on voit venir ou disparaître les molécules aqueuses. Leur petitesse les rend donc invisibles. Un anneau que l'on porte au doigt pendant des années s'amincit ; une goutte d'eau creuse le roc sur lequel elle tombe ; le soc de la charrue s'use au labour, les pavés, sous les pieds des passants ; quant aux molécules qui disparaissent d'un instant à l'autre, la nature ne nous a pas permis de les voir. 11 est également impossible aux yeux même les plus perçants de découvrir les molécules qui s'ajoutent ou disparaissent dans tonte naissance e! tonte destruction. La

nature opère donc à l'aide de corpuscules invisibles, les atomes.

Lucrèce établit ensuite que la matière ne remplit pas tout Tunivers, mais qu'il existe un espace vide dans lequel se meuvent les atomes. 11 présente ici comme l'argument le plus concluant le raisonnement a priori suivant : si l'espace était rempli d'une manière absolue, le mouvement continu, dont nous constatons l'existence dans les choses, serait impossible. Viennent ensuite les preuves empruntées à l'observation. Les gouttes d'eau percent les roches les plus dures. Les aliments des êtres vivants pénètrent dans tout le corps. Le froid et le son traversent les murailles. Enfin les différences de poids spécifique ne peuvent être rapportées qu'à l'étendue plus ou moins grande du vide. A l'objection que l'eau s'ouvre devant les poissons parce qu'elle retrouve de l'espace vide derrière eux, Lucrèce répond en affirmant que c'est justement le premier commencement de ce mouvement qui est tout à fait incompréhensible dans la doctrine du plein. Comment en effet l'eau s'ouvre-t-elle devant le poisson, si l'espace dans lequel elle doit couler n'existe pas encore ? De même lorsque les corps se désagrègent, il doit se produire sur le moment un espace vide. La condensation ou la raréfaction de l'air ne peuvent expliquer ces phénomènes ; ellesmêmes n'ont lieu qu'autant que l'existence du vide entre les molécules permet à ces dernières de se presser les unes contre les autres.

En dehors des corps et de l'espace vide il n'existe rien. Tout ce qui existe se compose de ces deux éléments ou constitue un phénomène qui s'y rapporte. Le temps n'est rien par lui-même, il ne représente que la sensation de ce qui est arrivé à un moment déterminé, de ce qui était ou de ce qui sera, il n'a donc pas même autant de réalité que l'espace vide ; bref, on ne doit considérer les événements historiques que comme des changements réalisés dans les corps ou s'accomplissant dans l'espace.

Tous les corps sont simples ou composés ; les corps

simples, les atomes, que Lucrèce appelle d'ordinaire : commencements, principes ou origines des choses (principia aiit primordia rerum^ ne peuvent être détruits par aucune force. La divisibilité à l'infini est impossible ; car chaque objet se dissolvant plus aisément et plus vite qu'il ne se forme, la destruction pondant l'éternité irait si loin que le rétablissement des choses ne pourrait s'effectuer. C'est uniquement parce que la divisibilité a des limites que les choses peuvent se conserver. D'ailleurs la divisibilité à l'infini détruirait la régularité dans la production des êtres ; en effet, si les corps ne consistaient pas en molécules immuables et presque imperceptibles, tout pourrait naître sans règle fixe et sans enchaînement.

La négation de la divisibilité infinie est la pierre angulaire de la théorie des atomes et du vide. Le poète fait ensuite une pause et attaque d'autres systèmes cosmogoniques, notamment ceux d'Heraclite, d'Empédocle et d'Anaxagore. Il faut remarquer ici l'éloge d'Empédocle ; nous avons déjà fait ressortir l'affinité de ses doctrines avec le matérialisme. Après une magnifique description de la Sicile, le poète continue :

Quœ cum mao-na modis multis miranda videtur Gentibiis humani.s regio visendaque fertur. Rebus opima bonis, multa niiinita virum vi, Nil tarnen hoc habuisse viro prœclarius in se. Née sanctum magis et mirum, carumque videtur. Carmina quin etiam divini pectoris ejus Vociferantur et exponunt prœclara reperta, Ut vix huniana videatur stirpe creatus (*) (63).

(*) « Cette contrée passe pour grande sous bien des rapports ; elle excite l'admiration du senre humain et mérite d'être visitée, pour l'excellence de ses productions et pour le nombre prodigieu.x de ses habitants. Copndant elle paraît n'avoir rien possédé de plus illustre, de plus admirable, de plus précieux que cet homme. De sa divine ooitiine «orient des chants poétiques qui exposent ses brillantes décou-

Ne parlons point de cette polémique. Le premier livre se termine par la question de la forme de l'univers. Ici Lucrèce, fidèle comme toujours aux enseignements d'Epicure, rejette sans hésitation l'idée que l'univers ait des limites nettement tracées. Supposez une limite extrême, et que, de ce point, une main vigoureuse lance un javelot ; ce javelot sera arrêté par un obstacle dans son vol ou continuera de se mouvoir indéfiniment. Dans l'un et l'autre cas, on voit qu'il est impossible d'assigner des bornes réelles au monde.

Nous trouvons ici l'argument original que, si le monde avait des limites fixes, depuis longtemps toute la masse de la matière se serait entassée à la base de cet espace limité. La conception de la nature, telle que la formule Epicure, présente, dans cette question, un point réellement faible. Ce philosophe combat expressément la gravitation vers le centre, admise par un grand nombre de penseurs de l'antiquité. Malheureusement ce passage du poème de Lucrèce offre de nombreuses lacunes ; toutefois on y reconnaît bien encore le fond de la démonstration ainsi que l'erreur fondamentale du système. Epicure admet le poids, la pesanteur et la force de résistance comme des propriétés essentielles des atomes. Les penseurs éminents, qui fondèrent le matérialisme dans l'antiquité, ne purent pas entièrement se préserver, sur ce point, des illusions ordinaires des sens; car bienqu'Epicure enseignât que dans le vide il n'y a ni haut, ni bas, il admettait néanmoins que tous les atomes de l'univers suivent dans leur chute une direction déterminée. Ce n'était pas une tâche facile, en effet, pour l'intelligence humaine que de faire abstraction de la sensation habituelle de la pesanteur. La théorie des antipodes, née depuis longtemps des études astronomiques et de l'ébranlement de la foi à l'existence du Tartare, lutta inu-

verles, et c'est à peine si on pciil le regarder comme n'opparlenant (ju'à la race humaine. >)

tilement dans l'antiquité contre l'opinion naturelle qui admettait absolument un haut et un bas. Les temps modernes nous ont montré par un autre grand exemple, par la théorie du mouvement de la terre, avec quelle difficulté de pareilles opinions, sans cesse suggérées par les sens, cèdent le pas à l'abstraction scientifique. Un siècle après Copernic, il y avait encore des astronomes instruits et libres penseurs qui opposaient, comme argument, à l'exactitude du nouveau système, le sentiment naturel que l'on a de la fixité et de l'immobilité de la terre.

Partant de l'idée fondamentale de la pesanteur des atomes, le système épicurien ne peut admettre pour ces atomes un mouvement double qui se neutralise au centre. Comme il reste en effet partout, même dans ce centre, un espace vide entre les corpuscules, ils ne peuvent s'appuyer les uns sur les autres. Si l'on admet d'ailleurs qu'ils se sont réunis au centre et ont réalisé, par leur contact immédiat, la densité absolue, il faudrait, d'après la doctrine d'Epicure, que, dans le cours infini des temps, tous les atomes se fussent réunis déjà dans cet endroit, de sorte que rien ne pourrait plus se produire dans l'univers.

Nous n'avons pas besoin par notre critique de démontrer quels sont les côtés faibles de ce système (64). Il importe bien davantage, si nous voulons suivre par la pensée le développement de l'humanité, de voir combien il fut difficile, dans l'observation de la nature, d'arriver à une conception nette des choses. Nous admirons la découverte de la loi de la gravitation due à Newton et nous ne pensons guère combien il fallut faire de pas pour amener cette théorie au point de maturité qui permit à un penseur eminent de la trouver. Lorsque la découverte de Christophe Colomb jeta brusquement une lumière nouvelle sur la lliéoric des antipodes et écarta défmitivement les opixjiions des épicuriens à cet égard, on sentait déjà la nérossité d'une réforme complète de la notion de la pesanteur. Puis vinrent successivement Copernic, Kepler, Galilée avec les lois de la chute des corps : alors seulement tout

LE MATI.ni vr.i>:Mr. I. — 0

l3o LE POÈME DIDA<:TlQrE DE LUCRECE S^THR EA NATLT«E.

futiprêt pour L'établissement d'une conception enlièrement neuTc.

Vers la fin du premier livre, Lucrèce émet brièvement l'idée grandiose, conçue par Empédocle, que la unalité de l'univers et en particulier des organismes n'est, à vrai dire, quun cas spécial de l'activité mécanique opérant à Fîtifini (65).

Si nous trouvons grandiose la téléologie d'Aristote, nous ne pouvons refuser cette épitbète à la doctrine qui nie absolument cette finalité. Il fallait ici mettre la dernière main à l'édifice de la conception matérialiste du monde ; il s'agissait d'une partie du système que les matérialistes moilernes n'ont pas assez approfondie. Si l'idée de la finalité nouB est plus familière que ceUe du mécanisme, c'est justement parce qu'elle revêt le caractère exclusif des conceptions humaines. Or nous débarrasser entièrement des idées étroites que, d'un point de vue tout humain, nous apportons dans l'explication des choses, cela peut nous causer beaucoup de peine ; mais le sentiment n'est pas un argument, il est tout au plus un principe heuristique, qui, en face de déductions rigoureusement logiques, nous aide peut-être à pressentir des solutions plus compréhensives, et ceittainement ces solutions ne viennent qu'après, jamais avant ces déductions. Car assurément, dit Lucrèce :

Nain certe neque concilie primordia rerum Ordine se suo quaeque. sagaci mente locarunt Xec quos quaeque darent motus pepigere profecto. Sed quia niulta modis multis mutât a per omne Ex infinito vexantur percita plagis, Omne genus motus et caetus experiundo Tandem deveniunt in taies disposituras, Qualibus hsec rerum consistit summa creata. Et multos etiam magnos servata per annos. Ut semel in motus conjecta est convenientes, Efficit ut largis avidum mare fluminis undis

l.R POKME OIDSCTIQIE DE H'CRÈCE SI R LA \ATl KE. r3l

Intègrent amnes et solis terra vapore

Fot;i novet fetns summissaque gens animantuaint

Floieat et vivant labentea a?theri& ignés (*).

Regarder la finalité simplement comme un cas spécial de lout ce qui peut êlie conçu est une grande pensée ; non moins ingénieuse est la pensée qui nous fait rapporter la convenance de ce q,ui se conserve à la conservation de ce qui est convenable. Un monde qui se maintient par luimême n'est par conséquent qu'un cas qui doit se produire de lui-même dans le cours de l'éternité, par les innombrables combinaisons des atomes ; et c'est uniquement parce que la nature de ces mouvements permet qu'ils se conservent dans le grand tout et se reproduisent à l'infini, que ce monde acquiert la stabilité dont nous jouissons.

Dans le deuxième livre, Lucrèce explique avec plus de détail le mouvement et les propriétés des atomes. Les atomes, dit-il, sont toujours en mouvement et, d'après les lois de la nature, ce mouvement a été, est et sera éternellement une chute uniforme à travers le vide infini.

Mais ici le système d'Epicure se heurte contre une grande diHîculté : comment la formation de l'univers pourrait-elle résulter de cette chute éternelle et uniforme de tous les atomes ? Démocrite (voir plus haut, p. i8 et suiv.) fait tomber les atomes avec des vitesses différentes;

n « ^f* n'pFt pas ;i dessein ni nprès nii'ire réflexion que les élémenf? primordiaux des choses onl pris leurs places ; ils ne sont pas concertés |)our leurs mouvements. Mais heurtés de mille manières dans leurs déplacements à travers le monde, durant un temp.«- infini, après avoir éprouvé twis les modes de mouvements et d'associations, ils finissent par prendre des ))ositions telles qu'ils donnent naissance à l'ensemhle des créatures. Grâce à cet ensemble qui se conserve pendant, de lonîrnes annéi»«. une fois qu'il a reçu les impulsions convenables, la mer est alimentée por les ondes abondantes des fleuve? : la lerre, échauffée par l'ardeur du soleil, prodigue les récoltes el les fniits nouveaux ; les races dociles des animaux prospèrent et les feux aériens vivent dans l'espace. »

l82 LE POÈME DIDACTIQUE DE LUCRECE SUR LA NATURE.

les pesants heurtent les légers, ainsi commence le processus des choses. Epicure a parfaitement raison d'attribuer à la résistance des milieux les différences de vitesse des corps qui tombent dans l'air ou dans l'eau. En cela, il est d'accord avec Aristote, mais pour s'en séparer brusquement bientôt après. Aristote nie non seulement le vide, mais encore la possibilité, pour un corps quelconque, de se mouvoir dans le vide. Epicure, comprenant mieux le mouvement, trouve au contraire que ce mouvement doit s'opérer dans le vide d'autant plus vite qu'il n'y rencontre pas de résistance. Mais avec quelle vitesse ? Ici surgit une nouvelle difficulté pour le système.

On dit, par voie de comparaison, que les atomes se meuvent dans le vide avec une rapidité infiniment plus grande que celle des rayons solaires, qui traversent en un clin d'œil l'intervalle existant entre le soleil et la terre (66); mais est-ce là une mesure ? y a-t-il en général dans ce cas un moyen de mesurer la vitesse ? évidemment non ; car, en principe, tout espace donné doit être parcouru dans un temps infiniment court, et, comme l'espace est absolument infini, ce mouvement devient une grandeur indéterminée, tant qu'il n'existe pas d'objets au moyen desquels on puisse le mesurer. Quant aux atomes, qui se meuvent tous parallèlejnent et avec une vitesse égale, ils sont relativement en parfait repos. Epicure ne paraît pas s'être rendu un compte exact de cette conséquence de son désaccord avec Démocrite. Mais on est surtout étonné de l'expédient au moyen duquel il arrive à expliquer le commencement de la formation du monde.

Comment les atomes qui, dans leur état normal, se meuvent en sens rectiligne et parallèle comme les gouttes de pluie, en vinrent-ils à des mouvements obliques, à des tourbillons rapides et à des combinaisons innombrables, tantôt fixes et indissolubles, tantôt se dissolvant avec une éternelle régularité et revêtant de nouvelles formes ^ Ils doivent avoir commencé à dévier de la ligne droite à une époque qu'il est impossible de déterminer (67). La moindre

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déviation de la ligne parallèle produisit, dans le cours des temps, une rencontre, une collision entre les atomes. Cela une fois admis, les formes diverses des atomes amenèrent les tourbillons, les combinaisons et les désagrégations les plus compliqués. Mais où trouver l'origine de la déviation dont il s'agit ? C'est ici que le système d'Epicure présente une lacune fâcheuse. Lucrèce résout le problème ou plutôt tranche la difficulté en montrant que l'homme et les animaux ont des mouvements volontaires (68).

Tandis que le matérialisme moderne s'efforce surtout d'attribuer à des causes mécaniques l'ensemble des mouvements volontaires, Epicure admet dans son système un élément tout à fait rebelle au calcul. Il explique bien la plupart des actes de l'homme par le mouvement des parties matérielles, un mouvement en provoquant toujours un autre. Mais ici nous nous heurtons contre une violation évidente et brutale de la série causale ; l'auteur nous laisse de plus dans une véritable incertitude sur l'essence du mouvement. La volonté libre produit chez l'être vivant (voir Lucrèce, II, vers 263-271), en peu de temps, des effets remarquables; ainsi le cheval, quand s'ouvre la barrière, s'élance dans l'hippodrome. Et cependant le commencement serait un choc presque imperceptible de quelques atomes de l'âme. Il s'agit ici d'une conception pareille à celle qui concerne la théorie de l'immobilité de la terre au centre de l'univers, dont il sera question plus loin.

Démocrite n'a probablement pas partagé toutes ces erreurs, que du reste nous apprécierons avec moins de sévérité, si nous remarquons que, même encore aujourd'hui, dans la question du libre arbitre, quelle que soit la subtilité métaphysique qu'on y déploie, le principal rôle est encore joué par l'ignorance et par les illusions des sens.

Pour expliquer le repos apparent des objets, dont les molécules subissent cependant toujours un mouvement très vif, le poète emploie la comparaison d'un troupeau

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qui est dans un pâturage ; malgré les bonds joyeux des agneaux, on n'aperçoit de loin qu'une tache blanche sur une colline veite.

Lucrèce représente les atomes comme ayant des formes très variées. Lisses et ix)u<is, rudes et pointus, ramifiés ou ^crochus, ils exercent, suivant leur «ouformaitioji, une influejice déterminée sm- nos seiis ou sm" les propriétés des corjis qu'ils servent à constituer. Le nombre des formes est limité ; mais la quantité des atonies ayant la même forme est incalculable. Dans chaque corps, les atomes les plus divers s'imisseut dans des proportions particulières -, et ees combinaisons, pareilles à celles des lettres qui entrent dans la formation des mots, rendent possible une diversité de corps bien plus grande qu'elle ne pomu^ait l'être par l'effet de la simple variété des atomes.

^^ous ne pouvons nous emj>ècher <de reproduire un passage tout pénétré du génie cie Lucnèce o.ù l'auteur critique la conception mytlaologique de la nature :

Hic si quis mare Neptunum, Ceieremque vocare Constituit fruges, et Bacchi nomine abuti Mavolt, quam laticis proprium proferre vocamen, Concedamus ut hic terrarum dictitet orbem Esse deum matrem, dum vera re tamen Ipse Relligione animum turpi contingere parcat (*) (69).

Lucrèce enseigne, après eela, que la couleur et les autres phénomènes sensibies n'appartiennent pas en réalité aux atomes, mais résultent seulement de leur action dans des rapports et des combinaisons déterminés. ïl passe ensuite

(*) « Si quelqu'un préfère appeler la mer Xeplune et les blés Cérès ; s'il aime mieux abuser du nom de Bacchus que d ejiiployer le terme propre de vin, permettons-lui de nommer la mère des dieux, pourvu que-û réaJilé il s'abstienne de souiller son esprit par la religion avilis^- &ante. »

LE POÈ.Mt: I>IDACnQUE DE LUORfÈCE SI l< LA NAPIKE. l35

à d'impoiTtaiaie «(lue^tion dt' la sensation dans ses i apports avec la matière.

ici, rickV (fondamentale et^t q-ue le soBLsible naîl de l'inisensibile. iLe poète ipa'écise sa pensée en>disant que la sensation ne [)e!Uil naître iniotédialemeiit ni de toutes choses, ni dans toutes les circoiii^lainces : ce Bont seulement la finesse, la lorme, Je mouvement et la disposition de la matière qui déterjaiioent ou noan la naissance d'un être sensible doué de poroeption. La Siensation n'existe que dans loiganisme animal (70). et elle appartient non aux ,partiie&, mais au tout.

Nous sommes arrivés à un point où Je matérialisme, quelque logique qu'il soit d'ailleurs, abandonne toujours son terrain id'une 'manière plus ou moins dissimulée. On inti'oduit ici évidemment un nouveau principe métaphysique par- cette réunion des parties en un tout, et ce principe joue un ro-le assez ojiginal à côté des atomes et du vide.

Pour ijMou%er que la sensation n'est pas perçue par les atomes ipris iun à un, mais par le corps entier, Lucrèce emploie des images iimnoristiques. Il serait .assez intéressant, dit-il, de voLi- les atomes humains rire ou pleurer, ;fxarler, en con-nai&seurs, du mélange des ßhoses et se demamdicr de q.-uiels éléaiieints (primitifs eux-imôines -sont composés. Il fafudiait. en elïet. que les aton>es fussent constitués de tels élémcints primitifs, ^pour pouvoir éprouver une sensation ; mais alors, ils m« seraient plus des atomies. Lacrèoe ouldsie (|ue la tieiisation luinnaijie développée peut aussi être un ensemble, naissamt de n(i«.iiii)reuses stuisalions second aij't's, ipar iMA eonoert particulier ; mais la diiïîculté princiipnle n'en subsiste (pas moins. Cette sensation d'ensonnble ne fient , en aueun cas, être une simple conséquence des i£(ÄnctJons tjiielconques d'BMie partie isolée, sans que l'ensemble ait une oeitaine existence comme être : car aucuiiie settisalion d'ensemble ne peut piwenir d'un 4otal, d'aiUftiins iiiéali sable, de nan-sens»fclimts des atomes.

L'^visemble orgrauique est donc, à coté des atomes et du

l36 LE POÈME DIDACTIQUE DE LUCRECE SUR LA NATURE.

vide, un principe entièrement nouveau, quoiqu'il ne soit pas reconnu comme tel.

Le deuxième livre se termine par une déduction hardie et grandiose, tirée des opinions antérieurement exprimées : la théorie des matérialistes de l'antiquité relativement au nombre infini des mondes qui naissent, à des distances et à des intervalles de temps immenses, à côté, au-dessus et au-dessous les uns des autres, subsistent pendant des milliers d'années (Eons) et périssent ensuite.

Bien au delà des bornes de notre monde visible, se trouvent, dans toutes les directions, d'innombrables atomes qui ne sont pas réunis en corps ou qui ont été dispersés depuis un temps infini ; ils continuent leur chute silencieuse à des intervalles de temps et à des distances que nul ne saurait évaluer. Or comme, de toutes parts, à travers le vaste univers, se retrouvent les mêmes conditions, il en résulte que le^ mêmes phénomènes doivent se répéter. Audessus, au-dessous, à côté de nous, il existe donc des mondes en nombre incalculable. A cette seule pensée, doit s'évanouir la croyance à l'action directrice des dieux dans l'univers. Tous ces mondes sont soumis à la naissance et à la mort, car tantôt ils attirent de nouveaux atomes venant de l'espace illimité, tantôt ils éprouvent des pertes de plus en plus grandes par la désagrégation de leurs parties. Notre terre vieillit déjà. Le vieux laboureur secoue la tête en soupirant et il attribue à la piété de ses ancêtres les récoltes plus abondantes des temps anciens, tandis que le dépérissement du globe est la seule cause de la diminution progressive des produits du sol.

Dans le troisième livre de son poème, Lucrèce déploie toutes les forces de sa philosophie et de sa poésie pour exposer sa théorie psychologique et pour combattre l'immortalité de l'âme. Son but est de faire cesser la crainte de la mort. A cette crainte, qui empoisonne tous les plaisirs purs, le poète attribue aussi une grande partie des passions qui poussent les hommes vers le crime. La pauvreté paraît déjà être la porte de la mort à ceux dont le cœur n'a

LE POÈiME DIDACTIQUE DE LUCRECE SUR LA NATURE. 187

pas été purifié par la sagesse. Pour échapper à la mort autant que possible, l'homme accumule trésors sur trésors par les crimes les plus honteux ; la crainte de la mort peut même aveugler au point que l'on recherche ce que l'on fuit : elle peut pousser au suicide, en rendant la vie intolérable

Lucrèce distingue l'âme (anima) de l'esprit (animus). Les deux, dit-il, sont des parties du corps humain étroitement liées l'une à l'autre. L'esprit est un organe de l'être vivant, comme la main, le pied et l'œil. 11 rejette l'opinion qui fait de l'âme la simple harmonie de toute la vie corporelle. La chaleur et l'air vital, qui, au moment de la mort, abandonnent le corps, composent l'âme, dont la partie la plus subtile, la plus intime, est l'esprit qui a son siège dans la poitrine et seul éprouve des sensations. Tous deux sont de nature corporelle et formés des atomes les plus petits, les plus ronds et les plus mobiles.

Quand le bouquet du vin s'évapore ou quand le parfum d'un onguent se perd dans l'air, on ne remarque aucune différence dans le poids. Il en est de même du corps, quand l'âme a disparu.

La difficulté, qui revient nécessairement ici, de préciser le siège de la sensation, se trouve, sur le point le plus important, complètement éludée par le système d'Epicure ; et, malgré les progrès considérables faits par la physiologie, le matérialisme du xxuf siècle n'est pas plus avancé qu'Epicure. Les atomes, pris un à un, n'éprouvent pas de sensations ; leurs sensations d'ailleurs ne se fondraient pas entre elles ; le vide, qui n'a pas de substratum ad hoc, ne peut ni servir à les transmettre ni surtout éprouver des sensations en même temps que les atomes.

On finit toujours par se heurter contre cette assertion : le mouvement des atomes est une sensation.

Epicure et Lucrèce s'efforcent en vain de dissimuler cette difficulté en adjoignant aux atomes subtils d'air, de vapeur et de chaleur qui, suivant eux, composent l'âme, un quatrième atome, sans nom, extrêmement subtil, tout

a 38 DE (BQÈnVffi DII®rt(CTIQ(L"E (DE LiUGÏlÈCE SUR LA NATURE.

à fait centrai et J3n.)ibile, qui eerait r.ànie de l'àitie (71)^ Pomr ce quialrième atome, la question aeste toujours la anéme : les übies vilaratoires du cer\ eau admiees fxüi De la Mefttiie n'y ont rien icliangé.

Comment le mouivemenl d'un corps (paa" lui-même insensible peut-il être de la sensation*? Qui éprouve la semsation, ^où et .oomiimcinit se produit-elle ? A^utant de queslions aiiflîtqnielles Lucaèce ne trépond pas, et que nous Tetiiow; eaoïas plus tard.

lUiDe réfutation détaillée de la théorie de l'iiiLaiort alité de l'Âme, quelqueifornie que puisse a^evêtir cette théorie, constitue une paiitie importante du ipoème. On voit quelle valeur le poète attachait à ce point, quoique, au fond, la conclusion finale put déjà êtr€ déduite complètement des pirémisses. Toute l'argiumentation peut se résumer ainsi : la lïiort est pour nous chose indifférente, car, lorsqu'elle arrive, il n'y a ipJias de sujdt qui soit en état de percevoir (d'une luanière quelconque une seaieatioda désagréable.

iDans sa >ca"ainte de la mort, dit le poète, l'homme ne peiit croire (^ue soibi cm'ps paurmsee sur le sol, soit idevoa^e par les flammes ou déchiré par les bêtes féroces sans penser secrètement qu'il ressentira lud-même tout cela. Même en niaut cette vague terreua', il la a'essent encore ; et lui, le sujet, ne sait pas faire absti'action complètemejat de la vie. Ainsi il oublie qu'une fois iiaort, il ne conservera pas ume deuxirènae vde qui lui peiiïiette de se lamenter sur sa triste destinée.

<( At jam non domus acd,piet te laeta, ne.que ux.or Optima, nec dulces occurrent oscula Jiati Preeripere, et tacita .pectus dulcedine tangent. Non poteris factis tiM fortflDus esse, tuisque Prsesidio : miser, oh ! miser ! aiunt. Omnia ademit Una dies infesta tibi tot praemia vitse. » Illiid in his relöus non addunt : <( nec tibi eanam Jam desiderium rerum in«uper insidet una ». Quod ibene si videant animo'diictisque seq.uantiur.

Dissolvant animi magno se angore metuque. (( Tu quidem, ut es letho sopitus, sic eris sévi Quod superest, cunctis privatu' doloribus œgils. At nos horrifico cinetactum te prope busto Insatiabiliter deflebimus, œternumque Nu'lla dies nobis mœrorem e pectore démet. » riload ab hoc igitur qiiserendum est, quid sit amari Tairrtopere, ad somnum m res redit atque quietem, Cwc quisquaœ œteTno possit tabescere l'Uötu (*). »

La fin du troisième livre, à paiiir du passage que nous venons de citer, renferme d'excellentes et remarquables pensées. Le poète fait parler la nature elle-même, qui démontre à l'homme l'inanité de la crainte de la mort. Il tire un très bon parti des mythes effrayants relatifs au monde souterrain, et il les explique à l'aide des passions et des souffrances liuniaines. On croirait souvent entendre un rationaliste du xviif siècle, s'il ne s'agissait pas de conceptions classiques.

Tantale, aux enfers, n'éprouve pas la vaine crainte de voir tomber sur sa têt« le rocher qui la menace ; mais les mortels, durant leur vi<?, sont torturés par la crainte des dieux et de la mort. Tityos n'est pas le géant du monde

(*) Mais dans la riante demeure, tu ne seras plus accueilli par ta vertueuse compagne, les enfants chéris, Jie se disputeront plus Jesbaiscrs paternels, une douce joie ne circulera plus dans la poitrine. Tu ne pourras plus par tes exploits te défendre loi et les tiens, malheureux, ô maOïeureux ! diront^ls. TJne seule journée funeste ta enlevé toutes les jouissances de la vie. Ils oublient d'ajouter : « Tu n'auras plus le moindre désir de ce bonheur. » Si leur esprit concevait bien celte vérité el si les faits répondaient aux paroles, ils seraient délivrés d'un grand chagrin el d une grande frayeur. Pour loi, une fois assoupi par la niort, lu resteras, durant l'oternité entière, affranchi de toute douleur el de toute souffrance. Ouanl à nous, lorsque l'horrible bûcher l'aura réduit en cendres, nous ne -nous lat^sorons pas de le pleurer el le leaups n'arrachera pas de notre cœur celle éternelle désolation. Mais on pourra nous objecter : si tout se réduit au sommeil e*t au repos, où est donc l'amertume (iiii vtius i>ousse à vous consumer dans d'étemels regrets ? >'

I^O LE POÈME DIDACTIQT E DE LUCHÈCE SLR LA NATURE.

souterrain, dont le corps recouvre neuf arpents et qui est éternellement dévoré par des vautours, chacun de nous est un Tityos quand il est en proie aux souffrances de l'amour ou d'une passion quelconque. L'ambitieux, convoitant les hautes dignités de l'Etat, roule, comme Sisyphe, un énorme rocher qui, poussé au sommet de la montagne, retombe ensuite dans la plaine. Le féroce Cerbère et tous les épouvantails du Tartare représentent les châtiments qui attendent le criminel ; car, lors même qull échappe à la prison et à un supplice ignominieux, sa conscience doit continuellement l'inquiéter, en lui montrant la justice vengeresse entourée de son effrayant attirail.

Les héros et les rois, les grands poètes et les philosophes sont morts ; et des hommes, dont la vie a une importance bien moins grande, se débattent contre la nécessité de la mort. Et cependant ils ne passent leur vie que dans des rêves inquiétants, dans de vaines préoccupations ; ils cherchent le mal partout et ne savent pas au fond ce qui leur manque. S'ils le savaient, ils négligeraient tout le reste pour se livrer exclusivement à l'étude de la nature, puisqu'il s'agit d'un état dans lequel l'homme, après avoir terminé son existence actuelle, persistera durant l'éternité.

Le quatrième livre traite spécialement de l'anthropologie. Nous serions entraînés trop loin, si nous voulions citer les nombreuses et souvent surprenantes observations sur lesquelles le poète fonde ses doctrines. Ces doctrines sont celles d'Epicure ; et, comme nous ne nous préoccupons pas des origines des hypothèses physiologiques, mais du développement des conceptions fondamentales, nous nous bornerons au peu que nous avons dit plus haut sur la théorie épicurienne des sensations.

Ce livre se termine par une analyse détaillée de l'amour et des relations sexuelles. Ni les préventions qu'inspire d'ordinaire le système d'Epicure, ni la brillante invocation à Vénus, par laquelle débute le poème, ne nous ont préparés au toiji grave et sévère avec lequel Lucrèce traite ce

LE POEME DIDACTIQl E DE LUCRECE SUR LA iNATURE. l4l

nouveau sujet. Il parle rigoureusement le langage du naturaliste ; et, en cherchant à expliquer l'origine de l'amour sexuel, il le condamne comme une passion funeste.

Le cinquième livre, consacré à la cosmogonie, expose les origines de la terre et des mers, des astres et des êtres vivants. C'est ici qu'il est spécialement question de l'immobilité de la terre, au centre du monde.

La base de cette théorie est l'union indissoluble de la terre avec des atonies aériformes, qui, tout en étant placés sous elle, n'éprouvent pas de pression, à cause de leur solide réunion avec la terre, qui date des temps primitifs. Nous avouerons que cette explication est passablement obscure ; elle ne devient pas plus claire par la comparaison de la terre avec le corps humain, qui n'est pas gêné par ses propres membres et qui est mû et porté par les atomes subtils et aériformes de l'àme. Nous pensons toutefois devoir observer que le poète est d'autant plus éloigné de croire à l'immobilité absolue de la terre que cette hypothèse serait en complète opposition avec l'ensemble du système épicurien. On doit se figurer l'univers, de même <|ue tous les atomes, dans une chute continuelle ; et l'on a lieu de s'étonner que Lucrèce ne se serve pas, dans l'intérêt de son explication, du libre mouvement de recul, dans le sens de haut en bas, qu'éprouvent les atomes aériformes placés sous la terre (72).

Il est vrai que si Epicure et son école avaient élucidé complètement le rapport du repos et du mouvement relatif, ils auraient devancé leurs contemporains de plusieurs siècles.

Nous avons déjà trouvé chez Epicure la tendance à expliquer la nature plutôt par la possibilité que par la réalité.

Lucrèce énonce cette tendance avec une telle précision (liTon y joignant les renseignements fournis par Diogène (le Laërte, nous sommes forcés de croire que, sur ce point, nous nous trouvons en face, non de l'indifférence ou de la frivolité, comme le pensent plusieurs critiques, mais de la

méthode de l'école épicuriemie, formulée nettement, et même aussi exactement que possible en ce qui concerne l'idée fondamentale (73).

Lucrèce dit à propos des causes du mouvement des astres :

Nam quid in hoc mundo sit eorum ponere certum Difficile est : sed quid possit fiatque per omne In variis mundis, varia ratione creatis, Id doceo, plurisque sequor disponere causas, Motibus astrorum, quse possint esse per omne E quibus una tamen siet hœc quoque causa necesse est, Quae vegeat motum signis, sed quee sit earum Prœcipere haud quaquam est pedetentim progredien-

[tis. (*) (74)

Cette idée que la somme totale des possibilités, vu le nombre infini des niiondes, est aussi représentée quelque part,, convient parfaitement au système épicurien. Ce système identifie la somme de ce qiii est) possible pour la pensée avec la somme de ce qui est réellement possible et aussi avec ce qui existe réellement dans un quelconque des mondes infiniment' nombreux. Cette fconception peut encore aujourd'hui servir à faire comprendre la doctrine, en vogue, de l'identité de l'être et de la pensée. En tant que la physique épicurienne raisonne sur la totalité des choses possibles et non sur des possibilités particulières quelconques, elle s'applique en même temps à la réalité dans son ensemble. C'est seulement quand il s'agit de conclure sur les cas déterminés, que notre expérience saisit, qu'il y a lieu d'appliquer l'iTtiysiv (arrête-toi) des sceptiques qui

(*) « Il esl, dilTicile d'alleiiiflrc on co monde la certitude snr ces quesfions ; mais ce qui est possible, ce qui arrive à travers l'espace, dans les différents mondes crées de différentes manières, voilà ce que j'enseigne ; je vais tâcher d'expliquer les causes nomibreuses d'où peuvent dériver les mouvements des astres dans l'univers. Il faut que l'une de ces causes produise le mouvement des constellations, mais quelle est-elle? c'est ce qu'il n'est pas aisé de trouver quand on marche pas à pas. )i

LE POÈME DI.DA<:TlQit E DE LUCBÈGE »LB LA NATL'RE. 1^3

s'opposent à ce que raffîrmation djépasse la commaissance réelle. Mais si Fon sait user de cette miéthode aupsi profonde que prudente, on peut très bien faire sortir do l'hypothèse la plus vraisemblabk l'explicatiom d'uH. cas déterminé ; et nous avons, en effet, maintes preuves qu« l'hypothèse ki plus plausible a souvent été ainsi préférée.

Parmi les parties les plus iniiportainties de l'ouvrage d'e Luerèce on pewt eomiptei' les^ passages du cinquième livre qui exposent le développement lent, mais continu, dU' genre humain. Zeller, qui généralement ne rend pats complète justice à Epieui'e, dit af\-ec raison que, sur ces questiions, le philosophe grec a émis des opinions très s<Misées.

L'homme des temps primitifs était, suivant Lucrèce, beaucoup plus fortement constitué qu^'il ne l'est de nos jours ; il avait une puissante ossature et de solides tendons. Endurci contre le froid et la chaleur, il vivait, à la façon' des animaux, dians une complète ignorance des arts de l'agricuituie. La terre féconde lui offrait spontanément la nourriture ; lés sources et les rivières ét<mchaient sa soif. Les premiers hommes habitaient des forêts et des cavernes, et n'avaient ni institutions, ni lois. Lis ne connaissaient ni l'usage du feu, ni celui des vêtemenl;s de peaux de bêtes. Ils sortaient presque toujours vainqueurs de leur lutte avec les animaux, et ne fuyaient que devant un petit nombre de bêtes. Peiià peu ils apprirent à convStruire dies cabanes, à cultiver les champs et à utiliser le feu ; les liens de la vie de famille se formèrent, et le genre humain commença à s'adoucir. L'amitié naqniit entre les voisins ; la rudesse diminua à l'égard des femmes et des enfants ; ef, si la concorde n'était pas encore universelle, du moins la paix régnai* entre la plupart des hommes.

La nature poussa l'homme à produire les sons variés du langage, et le besoin créa les noms des objets à peu près comme il entraîne les enfiantJs, lors de leur premier développement, à l'emploi de certains sons, et les porté à mon^ trer du doigt ce qui est devant eux. De même que lé chevreau sent ses cornes et veut s'en servir pour l'attaque

l44 LE POÈME DIDACTIQUE DE LUCRECE SUR LA NATURE.

avant qu'elles soient complètement développées ; de même que les jeunes panthères et les jeunes lions se défendent déjà avec les pattes et la gueule, quand à peine ils ont des griffes et des dents ; de même que les jeunes oiseaux s'essaient de bonne heure à voltiger ; ainsi se formèrent les rudiment du langage humain. Il y aurait donc folie à croire qu'un seul homme ait donné alors au choses leurs noms et que, de lui, ses semblables aient appris les premiers mots ; en effet, pourquoi admettre qu'un seul individu ait pu tout exprimer par des sons et produire les accents variés du langage, tandis que les autres n'auraient pu en faire autant ? Comment l'inventeur les aurait-il déterminés à employer des sons, dont ils ignoraient entièrement le but et la signification ?

Les animaux eux-mêmes, mus par la crainte, la douleur ou la joie, produisent des sons très différents. Le chien molosse montre les dents en grognant, aboie bruyamment ou joue avec ses petits ; laissé à la maison, il hurle, et, menacé d'être battu, il pousse des cris plaintifs ; bref, il fait entendre les intonations les plus diverses. On constate la même chose chez d'autres animaux. A plus forte raison, conclut le poète, doit-on admettre que dès les temps primitifs les hommes ont pu désigner les différents objets par des sons toujours nouveaux.

Le développement progressif des arts est expliqué de la même manière. Lucrèce fait sans doute la part à la sensibilité et au génie inventif des individus ; mais il n'en reste pas moins logiquement fidèle à sa conception du monde, en assignant le principal rôle au tâtonnement plus ou moins aveugle. C'est seulement après avoir fait souvent fausse route que l'homme trouve les vrais moyens qui s'imposent par leur évidente supériorité et sont adoptés définitivement. D'après une pensée d'une remarquable finesse, l'art de filer et celui de tisser ont dû être inventés par le sexe masculin, le plus ingénieux des deux, puis renws aux femmes, les hommes se reportant vers les travaux les plus rudes.

Aujourd'hui que le travail des femmes s'introduit pas à pas (et quelquefois brusquement) dans les carrières ouvertes et longtemps exploitées par les hommes seuls, cette pensée nous semble bien plus naturelle qu'elle ne pouvait le paraître aux époques d'Epicure et de Lucrèce où, autant que nous le sachions, ne se produisaient pas encore de semblables révolutions dans des branches entières d'industrie.

A l'enchaînement de ces réflexions historiques et philosophiques se trouvent mêlées les pensées du poète sur l'origine des institutions politiques et religieuses. Lucrèce imagine que les hommes distingués par leur habileté et leur courage comiTiencèrent à fonder des villes et à se bâtir des châteaux ; puis, devenus rois, ils distribuèrent, à leur gré, des terres et des domaines, aux plus beaux, aux plus vigoureux et aux mieux doués de leurs partisans. Plus tard seulement se produisirent, après la découverte de l'or, dci inégalités de fortune qui permirent bientôt à la richesse de supplanter la force et la beauté. L'opulence se fait maintenant, elle aussi, des partisans et s'unit à l'ambition. Peu à peu le pouvoir et 1 influence sont recherchés par de nombreux compétiteurs. L'envie mine le pouvoir, les rois sont renversés ; et, plus on redoutait leur sceptre auparavant, plus ensuite on le foule aux pieds avec fureur. Puis domine pendant quelque temps la multitude brutale ; et c'est seulement après avoir traversé l'anarchie que la société entre dans un état de choses réglé par les lois.

Les pensées de Lucrèce portent ce caractère de résignation et de répugnance pour toute activité politique qui, dans ranti(juité, était à peu près commun à tous les systèmes matérialistes. De même que le poète oppose à l'amour des richesses l'économie et la sobriété, de même il est d'avis qu'il vaut mieux obéir tranquillement (quietus) que d'aspirer au pouvoir et de s'emparer d'une couronne royale. On voit que l'antique vertu républicaine, que l'amour du goijivernement libre ont disparu. Louer l'obéissance passive équivaut à iiitM l'Rtat comme société morale.

i.r M\TKHi\i.i?\ir. I. — 10

l46 LE POÈME DIDACTIQUE DE LUCRECE SUR LA NATURE.

C'est à tort que l'on a étroitement associé cet individualisme exclusif à la conception atomistique du monde. Même les stoïciens qui, préoccupés de morale prati .-ue, touchaient ordinairement à la politique, finirent, surtout dans les derniers temps, par s'éloigner systématiquement de toute participation aux affaires publiques. A son tour, la solidarité entre philosophes, si vantée par les stoïciens, était dignement représentée chez les épicuriens par l'intimité de Leurs relations amicales.

Les causes qui poussèrent la philosophie ancienne vers le quiétisme politique furent plutôt l'extinction de cette ardeur juvénile qui avait porté les peuples à constituer des Etats, la disparition de la liberté, la situation désespérée et, en quelque sorte, la décomposition de l'organisme politique.

Lucrèce fait dériver la religion de sources primitivement pures. Pendant la veille et plus encore pendant le sommeil, les hommes voyaient en imagination les formes majestueuses et puissantes des dieux, et ils attribuaient à ces êtres fantastiques la vie, le sentiment et des forces surhumaines. Ils observaient en même temps le cours régulier des saisons, comme du lever et du coucher des astres. Ne connaissant pas la cause de ces phénomènes, ils placèrent les divinités dans les cieux, séjour de la lumière et, outre les autres phénomènes célestes, ils attribuèrent encore aux dieux les orages, la grêle, la foudre et le bruit menaçant du tonnerre.

Le poète explique longuement avec quelle facilité l'homme, à la vue des redoutables phénomènes dont le

0 genus infelix humanum, talia divis Cum tribuit facta atque iras adjimxit acerbas ! Quantos tum gernitus ipsi sibi, quantaque nobis Vulnera, quas lacriraas peperereminoribunostris!(75)(*)

(*) « O malheureux humains d'avoir affribué de pareil: ac/es aux dieux et de leur avoir prêté de terribles colères ! Que de gémisse-

ciel est le théâtre, au lieu de considérer les choses avec calme, ce qui constitue la seule vraie piété, en vain à l'idée d'apaiser la prétendue colère des dieux par des vœux et des sacrifices impuissants.

Le dernier livre du poème concerne, si nous pouvons nous exprimer ainsi, la pathologie. Ici sont discutées les causes des phénomènes météoriques ; le poète explique les éclairs, le tonnerre, la grêle, les nuages, les débordements du Nil et les éruptions de l'Etna. Mais, de même que, dans le livre précédent, l'histoire primitive de l'humanité ne forme qu'une portion de la cosmogonie, de même la description des maladies de l'homme est mêlée à celle des phénomènes remarquables de l'univers et l'ouvrage entier finit par une description, justement célèbre, de la peste. Ce n'est peut-être pas sans intention que le poète termine son œuvre par un tableau émouvant de la puissance de la mort, après l'avoir commencé par une invocation à la déesse qui fait jaillir partout la vie.

Du contenu spécial du sixième livre, nous ne citerons que la description des lieux avernes et des phénomènes de la pierre d'aimant. Les lieux avernes devaient provoquer d'une manière toute spéciale chez notre poète le goût des explications ; l'aimant offrait à sa conception de la nature une difficulté particulière qu'il cherche soigneusement à aplanir au moyen d'une hypothèse compliquée.

Les anciens appelaient avernes des lieux comme il s'en trouve fréquemment en Italie, en Grèce et dans lAsie occidentale, c'est-à-dire dans les contrées alors les plus civilisées, où le sol produit des exhalaisons qui causent aux hommes et aux animaux des étourdissements ou même la mort. Naturellement la croyance populaire mit les lieux avernes en communication avec le monde souterrain, avec l'empire de la mort : le trépas était apporté par les génies et les démons du royaume des ombres, qui s'efforçaient

menls vou.s vous êtes préparés à vons-môine?, que de blessures pour nous ! Que de larmes vous ferez verser à nos descendants ! »

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d'enliaîiier à leur suite les âmes des vivants. Le poète essaie de démontrer, d'après les natures diverses des atomes, que les uns doivent être favorables, les autres défavorables à telles ou telles créatures. 11 passe ensuite à différents poisons invisibles, et mentionne à côté de quelques traditions superstitieuses, les poisons métalliques qui font périr les travailleurs dans les mines, enfin, ce qui s'applique le mieux à la question, l'effet mortel des exhalaisons carboniques. On comprend que, l'acide carbonique n'étant pas connu des anciens, il en attribuât les effets aux vapeurs fétides du soufre. Lucrèce a deviné que, dans les lieux aveines, l'air était empoisonné par les émanations du sol : et ce fait peut prouver que, dès cette époque-là, une étude de la nature, fondée sur l'examen des analogies, donnait des résultats notables, même à défaut de méthodes rigoureusement logiques.

L'explication des effets de l'aimant, quelque défectueuse qu'elle puisse être d'ailleurs, nous montre avec quelle subtilité et quelle rigueur la physique épicurienne faisait usage des hypothèses, et l'on sait qu'elle n'a pas d'autres bases. Lucrèce rappelle d'abord les mouvements continuels, rapides et impétueux des atomes subtils, qui circulent dans les pores de tous les corps et rayonnent de leurs surfaces. Chaque corps émet, dans toutes les directions, des torrents d'atomes semblables, qui établissent une réaction continuelle entre tous les objets, dans l'espace. Cette théorie générale des émanations répond à la théorie moderne des vibrations ; pour les actions et les réactions réciproques, quelle qu'en soit la forme, l'expérience de notre temps les a confirmées, et leur a en outre attribué, quant à leur na ture, à leur multiplicité, à leur rapidité, une importance bien plus grande que n'aurait pu se la figurer l'imagination la plus audacieuse d'un épicurien.

Suivant Lucrèce, l'aimant produirait une émission d'atomes si brusque qu'en refoulant l'air, il opérerait entre lui et le fer un espace vide, dans lequel ce dernier se précipiterait. La physique épicurienne ne permet pas de croire

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qu'il soit ici question d'une mystique horreur du vide (^horror vacui). Cet effet serait produit parce que chaque corps est sans cesse et partout atteint par le choc des atomes aériens et parce qu'il doit en conséquence se diriger vers l'endroit où se forme un vide, à moins que son poids ne soit trop grand, ou que sa densité ne soit si faible que les courants aériens puissent passer aisément par les pores de ce corps. Cela nous explique pourquoi c'est précisément le fer que l'aimant attire avec autant de vivacité. Lucrèce ramène la cause de ce phénomène à la structure et au poids spécifique du fer, les autres corps, par exemple l'or, étant trop lourds pour être mus par ces courants et pour être poussés vers l'aimant à travers l'espace vide d'air, ou bien si poreux, comme par exemple le bois, que les courants les traversent librement et sans impulsion mécanique.

Cette explication laisse encore bien des questions à résoudre, mais la manière dont Lucrèce a envisagé et traité ce problème parle bien plus aux sens que les hypothèses et les théories de l'école d'Aristote. Et d'abord on se demande comment il est possible que les émanations de l'aimant refoulent l'air sans repousser en même temps le fer (76). On aurait pu d'ailleurs constater à l'aide d'une expérience facile et comparative que dans l'espace où l'air est réellement raréfié se trouvent aussi des corps autres que le fer ; mais par cela même qu'on peut élever de pareilles objections, on voit que l'explication est essayée dans une voie féconde, tandis qu'en admettant des forces cachées, des sympathies spéciales et d'autres hypothèses semblables, on coupe court à toute réflexion ultérieure.

Il est vrai que le même exemple nous apprend aussi pourquoi ce genre de recherches ne pouvait faire de progrès dans l'antiquité. Presque toutes les découvertes durables de la physique ancienne sont de nature mathématique, par exemple dans l'astronomie, la statique, la mécanique et les éléments de l'optique et de l'acoustique. En outre, de nombreux matériaux s'amassaient dans les sciences relatives à la description de la nature ; mais les

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anciens s'arrêtèrent partout où ils auraient pu avancer, en variant et en combinant les données de l'observation dans le but de découvrir les lois générales de l'univers. Les idéalistes ne comprenaient pas le phénomène concret et ne s'y intéressaient pas ; les matérialistes n'étaient que trop disposés à s'en tenir à une seule observation et à se contenter de l'explication la plus approximative au lieu d'approfondir le phénomène observé.

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