DANS LEUR RAPPORT AVEC LE MATERIALISME
le séjour d'intelligences éclairées, le berceau des idées de tolérance.
Que l'empereur Frédéric II, le savant ami des Sarrasins, le protecteur éclairé des sciences positives, ait tenu ou non le fameux propos relatif aux Trois imposteurs, Moïse, Jésus, et Mahomet (22), il n'en est pas moins vrai que cette contrée et cette époque virent se produire des opinions analogues. Ce n'est pas sans raison que Dante comptait par milliers les audacieux sceptiques, qui, couchés dans des tombeaux ardents, persistent encore à braver l'enfer. Le contact des différentes religions monothéistes, car les Juifs aussi étaient nombreux dans le pays, et ne le cédaient guère aux Arabes en fait de culture intellectuelle, ce contact dut nécessairement émousser le respect des croyances spéciales et exclusives ; or l'exclusivité fait le force d'une religion, comme l'individualisme fait la force d'une poésie.
Pour montrer ce dont on croyait Frédéric II capable, il suffira de dire qu'on l'accusait d'être entré en relations avec les Assassins, ces sanguinaires jésuites du mahométisme, qui professaient une doctrine secrète, complètement athée, et admettaient ouvertement et sans restriction toutes les conséquences d'un égoïsme voluptueux et avide de domination. Si ce que la tradition prête aux Assassins était vrai, cette secte mériterait un plus grand honneur que celui d'une simple mention. Les chefs des Assassins représenteraient alors le type du matérialiste, tel que les adversaires ignorants et i'anatiques le dépeignent aujourd'hui, afin de pouvoir le combattre avec avantage. La secte dos Assassins serait l'unique exemple, fourni par l'histoire, de l'union de la philosophie matérialiste avec la cruauté, l'ambition et les crimes systématiques.
Mais n'oublions pas que tous nos renseignements sur cette secte proviennent de ses ennemis les plus acharnés. 11 est intrinsèquemnet très-invraisemblable que ce soit précisément la plus inoffensive de toutes les conceptions du monde qui ait provoqué cette énergie formidable, cette
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tension extrême de toutes les forces de l'âme, que nous voyons d'ordinaire unie seulement à des convictions religieuses. Les convictions religieuses dans leur terrible sublimité et avec leur charme entraînant, peuvent seules obtenir même pour les plus horribles atrocités du fanatisme, l'indulgence de l'historien qui sait s'élever au faîte de la contemplation ; et cette indulgence a de profondes racines dans le cœur humain. Nous n'oserions pas fonder, en dépit de la tradition, sur de simples arguments intrinsèques, notre conjecture que des idées religieuses devaient animer les chefs des Assassins, si les sources des renseignements sur cette secte ne permettaient d'émettre une pareille hypothèse (23). La liberté de la pensée, portée à un haut degré, peut s'allier au fanatisme des convictions religieuses: c'est ce que nous prouve l'ordre des jésuites, qui présente une si grande analogie avec la secte des Assassins.
Si nous revenons aux sciences physiques et naturelles des Arabes, nous ne pouvons nous empêcher de répéter l'assertion hardie de Humboldt, que ce peuple doit être considéré comme le véritable créateur des sciences de la nature (Naturwissenschaft) « dans toute l'acception actuelle de ce mot ». Expérimenter^ et mesurer furent les deux grands instruments par lesquels ils ouvrireni la voie aux progrès futurs, et s'élevèrent au degré qui tient le milieu entre les résultats de la courte période inductive de la Grèce et ceux réalisés par les modernes dans les sciences physiques et naturelles.
C'est précisément dans le mahométisme que se montre, de la manière la plus tranchée, ce développement de l'étude de la nature que nous attribuons au principe monothéiste. Il en faut chercher la raison dans les qualités intellectuelles des Arabes, dans leurs rapports historiques et géographiques avec les traditions helléniques, mais sans doute aussi dans cette circonstance que le monothéisme de Mahomet fut le plus rigide et se maintint le plus à l'abri des additions mythiques. Faisons enfin ressortir parmi les causes qui purent dans la suite faciliter une