‹ Histoire du materialisme et critique de son importance à notre époqueChapitre 19 sur 58 · LES RELIGIONS MONOTHÉISTES · texte numérisé non relu

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dans l'histoire des transformations innombrables du dogme.

On pourrait croire que, grâce à ces avantages du christianisme, une science nouvelle aurait dû s'épanouir aussitôt à la suite de sa victoire ; mais il est aisé de voir pourquoi il n'en fut pas ainsi. D'abord, il faut se rappeler que le christianisme était une religion du peuple; qu'il avait grandi et s'était développé de bas en haut, jusqu'au moment où il devint la religion de l'Etat. Les plus hostiles à la nouvelle religion étaient précisément les philosophes; et leur hostilité était d'autant plus grande qu'ils étaient moins portés aux caprices et aux fantaisies de l'imagination philosophique (i3). Bientôt après, le christianisme s'introduisit chez de nouvelles nations, jusqu'alors inaccessibles à la civilisation ; on ne doit donc pas s'étonner si, dans une école naissante, il fallut gravir de nouveau tous les degrés qu'avaient franchis la Grèce et l'Italie, depuis l'époque de leurs plus anciennes colonisations.

Avant tout, rappelons-nous que l'influence de la doctrine chrétienne ne reposait nullement sur ses grands principes théologiques, mais sur la purification morale par le renoncement aux plaisirs mondains, sur la théorie de la rédemption et l'espoir d'une second avènement du Christ.

D'ailleurs, par l'effet d'une nécessité psychologique, dès que ce prodigieux succès eut réintégré la religion dans ses anciens droits, les éléments païens vinrent de toutes parts se fondre dans le christianisme, qui posséda bientôt sa propre et riche mythologie. Ainsi devint impossible, durant des siècles, non-seulement le matérialisme, mais encore tout système logique de philosophie moniste.

Le matérialisme surtout fut rejeté dans l'ombre. La tendance dualiste de la religion du Zend-Avesta, qui appelle mauvais principe le monde et la matière, et bon principe Dieu et la lumière, présente d'étroits rapports avec le christianisme par son idée fondamentale et plus encore par son développement historique. Rien ne pouvait donc

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paraître plus abominable que l'esprit de l'ancienne philosophie, qui admettait non-seulement une matière éternelle, mais voyait encore dans cette matière l'unique substance réellement existante. Qu'on ajoute à cette métaphysique du matérialisme le principe moral d'Epicure, quelque pur qu'on le conçoive ; et l'on aura toute une théorie diamétralement opposée à celle du christianisme. On comprend après cela les préventions qui donnèrent durant le moyen âge contre le système épicurien (i/i).

Sous ce dernier point de vue, la troisième des grandes religions monothéistes est plus favorable au matérialisme. Grâce au magnilique essor de la civilisation arabe, c'est dans la religion mahométane, la plus récente des trois, que se manifesta en premier lieu un esprit philosophique indépendant, dont l'influence se fit puissamment sentir d'abord chez les juifs du moyen âge, et plus tard chez les chrétiens de l'Occident.

Les Arabes ne connaissaient pas encore la philosophie grecque, que déjà l'islamisme produisait de nombreuses sectes et écoles théologiques. Les unes concevaient l'idée de Dieu d'une façon si abstraite qu'aucune philosophie n'aurait pu les dépasser dans cette direction ; d'autres n'admettaient que ce que l'on peut toucher et démontrer ; d'autres enfin savaient combiner le fanatisme et l'incrédulité dans des systèmes fantaisistes. Déjà même à l'école supérieure de Bassora, se développait, sous la protection des Abbassides, une école rationaliste, que s'efforça de concilier la raison et la foi (i5).

A côté de ce riche courant de théologie et de philosophie islamites, que l'on a eu raison de comparer à la scholastique chrétienne du moyen âge, l'école péripatéticienne qui, en général, attire plus spécialement nos regards, quand il est question de la philosophie arabe au moyen âge, ne forme qu'une branche comparativement insignifiante et peu variée dans ses ramifications ; et Averroès, dont les Occidentaux prononçaient le plus souvent le nom après celui d'Aristote, ne fut nullement une étoile de pre-

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mière grandeur au ciel de la philosophie mahométane. Tout le mérite d'Aveiroès est d'avoir résumé les résultats de la philosophie arabe-aristotélique, dont il fut le dernier représentant éminent, et de les avoir transmis à l'Occident avec ses commentaires sur Aristote, où s'accuse une très-grande activité littéraire. Cette philosophie est née, comme la scholastique chrétienne, d'une interprétation du système d' Aristote, colorée d'une teinte de néoplatonisme; mais, tandis que les scholastiques de la première période ne possédaient qu'une faible partie des traditions péripatéticiennes, avec un mélange et une prédominance de la théologie chrétienne, les Arabes reçurent des écoles syriennes une bien plus grande abondance de renseignements ; et, chez eux, la pensée sut mieux s'affranchir de l'influence de la théologie, qui suivit ses voies propres dans la spéculation. Le côté physique du système d 'Aristote voir p. 76 et 77) put donc se développer chez les Arabes d'une manière tout à fait inconnue à l'ancienne scholastique ; aussi 1' <( averroïsme » fût-il considéré par l'Eglise chrétienne comme la source des hérésies les plus pernicieuses. Nous devons mentionner ici spécialement trois points : l'éternité du monde et de la matière dans son opposition avec la théorie chrétienne de la création ; les rapports de Dieu avec le monde, Dieu n'agissant que sur le inonde extrême des étoiles fixes, et ne réglant qu'indirectement les affaires terrestres, au moyen des étoiles, ou bien Dieu et le monde se fondant ensemble comme le veut le panthéisme (16) ; enfin la théorie de l'unité d'essence de la raison, seule immortelle dans l'homme : cette doctrine supprime l'immortalité individuelle, la raison n'étant que la lumière une et divine qui éclaire l'âme humaine et crée la connaissance (17).

On comprend que de pareilles doctrines devaient produire un effet dissolvant dans le monde gouverné par le dogme chrétien ; et que par là, de même que par ses éléments physiques, l'averroïsme ait été le précurseur du matérialisme moderne. Malgré cela, les deux systèmes sont

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diamétralement opposés ; et l'averroïsme n'en mérite pas moins d'être considéré comme un des piliers de la scholastique. Par son culte exclusif d'Aristote et par l'affirmation des principes, que nous examinerons de plus près dans le chapitre suivant, il a rendu longtemps impossible une conception matérialiste de l'univers.

Outre la philosophie, nous devons à la civilisation arabe du moyen âge un autre élément, peut-être encore plus intimement lié à l'histoire du matérialisme. Ce sont les résultats acquis sur le terrain des recherches positives, des mathématiques et des sciences physiques dans la plus large acceptation du mot. On connaît généralement (i8) les éminents services rendus par les Arabes en astronomie et en mathématique. Ce furent précisément ces études qui, se rattachant aux doctrines léguées par les Grecs, firent renaître l'idée de l'ordre et de la marche régulière du monde. Ce mouvement intellectuel se produisit à une époque, où la foi dégénérée du monde chrétien avait jeté, dans les idées morales et logiques, une confusion telle qu'on n'en avait jamais vu de semblable dans le paganisme gréco-romain ; à une époque, où rien ne semblait nécessaire et où l'on ouvrait une barrière illimitée aux caprices d'êtres, que l'imagination dotait sans cesse d'attributions nouvelles.

Le mélange de l'astronomie et des rêveries de l'astrologie ne fut donc pas aussi pernicieux qu'on pourrait le croire. L'astrologie et sa parente, l'alchimie, avaient alors (19) les formes régulières d'une science ; et, telles que les pratiquaient les Arabes et les savants chrétiens du moyen âge, elles différaient de beaucoup du charlatanisme extravagant qui se procluisit au xiv" siècle, alors qu'une science plus rigoureuse avait rejeté de son sein ces éléments superstitieux. D'un côté, l'examen que ces deux sciences, combinées de bonne heure, firent des mystères importants et impénétrable contribua aux progrès de l'astronomie et de la chimie ; d'un autre côté, ces études ardues et mystérieuses présupposaient nécessairement déjà par elles-mê-

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mes la croyance que les événements suivent une marche régulière et sont gouvernés par des lois éternelles. Or cette croyance fut un des grands ressorts seien tijfiques de la culture progressive, qui relia les temps modernes au moyen âge.

Parlons ici surtout de la médecine, qui, de nos jours, est devenue en quelque sorte la théologie des matenaJisies. Cette science fut cultivée par les Arabes avec une ardeur toute particulière (20). Fidèles, sur ce point aussi, aux traditions des Grecs, ils voulurent cependant suivre une méthode originale d'observation exacte ; et ils développèrent notamment la physiologie, si étroitement liée aux questions qui intéressent le matérialisme. Chez l'homme, dans le règne animal, dans le règne végétal, partout dans la nature organique, l'intelligence subtile des Arabes étudia non-seulemeiit les caractères particuliers des êtres, mais encore l'histoire de leur développement, depuis la naissance jusqu'à la mort, c'est-à-dire précisément les questions qui alimentent la conception mystique de la vie.

On sait que de bonne heure naquirent des écoles médicales dans cette partie de l'Italie méridionale où des populations chrétiennes, d'une culture supérieure, se trouvèrent en contact avec les Sarrasins. Dès le xf siècle, le moine Constantin professait la médecine au monastère du Mont-Cassin.Cet homme, que ses contemporains surnommèrent le second Hippocrate, après avoir parcouru tout l'Orient, consacra ses loisirs à traduire de l'arabe des traités de médecine. Au Mont-Cassin, plus tard à Naples et à Salerne, s'élevèrent ces célèbres écoles, 011 accoururent en foule les Occidentaux, désireux de s'instruire (21).

Remarquons bien que sur le même sol était né, pour la première fois en Europe, cet esprit de libre pensée, qu'il ne faut pas confondre avec le matérialisme érigé en système, mais qui cependant a des liens étroits de parenté avec lui. Ces contrées de l'Italie méridionale et particulièrement de la Sicile, où s'épanouissent aujourd'hui une aveugle superstition et un fanatisme effréné, étaient alors

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