‹ Histoire du materialisme et critique de son importance à notre époqueChapitre 25 sur 58 · SUR LA MATIERE ET LA FORME, I7O · texte numérisé non relu

SUR LA MATIERE ET LA FORME, I7O

mot. Cela concorde si peu avec le mépris des platoniciens pour le concret que nous ne devons pas nous étonner du refus de Scot Erigène d'admettre cette doctrine. Aristote n'appelle les espèces, substances, qu'en deuxième ligne , et ce n'est que par l'intervention des espèces que le genre acquiert aussi la substantialité. Ainsi s'ouvrait, dès le début des études philosophiques, une source inépuisable de discussions scolaires, toutefois la conception platonicienne (le réalisme, ainsi nommé parce que les universaux étaient regardés comme des clioses, res), demeura prédominante et, pour ainsi dire, orthodoxe jusque vers la fin du moyen âge. C'est donc l'opposition la plus tranchée contre le matérialisme, produit par l'antiquité, qui a dominé, dès l'origine, le développement philosophique du moyen âge ; et, même dans les commencements du nominalisme, pendant plusieurs siècles, c'est à peine s'il se manifeste une tendance à prendre le concret pour point de départ qui puisse, jusqu'à un certain point, rappeler le souvenir du matérialisme. Toute cette époque, est dominée par le mot, par l'objet pensé et par une ignorance absolue de la signification des phénomènes sensibles, qui passaient presque comme des visions fantastiques devant l'esprit, habitué aux miracles, des étudiants en théologie, plongés dans la méditation.

Ces idées se modifièrent de plus en plus ; car, vers le milieu du xti° siècle, l'influence des philosophes arabes et juifs se fit sentir, et peu à peu se répandit une connaissance plus complète du système d' Aristote, grâce aux traductions d'abord do l'arabe, puis des originaux grecs conservés dans Byzance. En même temps, les principes de la métaphysique d'Aristote jetèrent des racines plus profondes et plus vigoureuses dans les esprits.

Or celte métaphysique a pour nous de l'importance à cause du rôle négatif qu'elle joue dans l'histoire du matérialisme ; elle nous fournit en outre des documenl:« indispensables pour la critique de ce dernier système. Aujourd'hui, nous ne pourrions plus nous en servir pour

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juger et apprécier le matérialisme ; mais, à l'aide de ces pièces seulement, nous pouvons faire disparaître les malentendus dont on -est toujours menacé quand on discute cette question. Une partie des problèmes que le matérialisme soulève sont résolus, ses droits et ses torts, mis en lumière, dès que les idées, avec lesquelles nous devons toujours opérer ici, sont clairement défmies; et il faut pour cela les puiser immédiatement à leur source et étudier attentivement la marche si lente de leurs transformations.

Aristote fut le créateur de la a métaphysique ». Elle doit uniquement le nom vide de sens qui lui a été conservé, à la place occupée par les livres qui l'exposent, dans la collection des ouvrages du Stagirite. Le but de cette science est l'étude des principes communs à tout ce qui existe ; Aristote l'appelle en conséquence la « philosophie première », c'est-à-dire la philosophie générale qui ne s'attache encore à aucune branche spéciale du savoir. Aristote avait raison de croire à la nécessité de cette science ; mais une solution, même approximative, du problème métaphysique était impossible, tant qu'on n'avait pas reconnu que la généralité existe, avant tout, dans notre esprit, principe de toute connaissance. On sent particulièrement qu' Aristote a oublié de séparer le subjectif de l'objectif, le phénomène d'avec la chose en soi ; et cet oubli fait de la métaphysique d' Aristote une source intarissable d'illusions. Or le moyen âge était particulièrement porté à adopter avidemment les pires illusions de cette espèce ; et ces illusions sont d'une grande importance pour le sujet que nous traitons. Elles se trouvent dans les idées de matière et de possibilité, dans leurs relations avec la forme et la réalité.

Aristote distingue quatre principes généraux de tout ce qui existe : la forme (ou l'essence), la matière (uXr, , materia chez les traducteurs latins), la cause motrice et le but (27). Occupons-nous ici particulièrement des deux premiers principes.

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Et d'abord l'idée de matière diffère totalement de ce qu'on entend aujourd'hui par ce mot. Tandis que notre pensée, dans bien des questions, porte encore l'empreinte de l'idéologie aristotélique, un élément matérialiste a pénétré ici jusque dans l'opinion vulgaire, grâce à l'inlluencc des sciences physiques et naturelles. Que l'on connaisse ou non l'atomisme, on se figure que la matière est une chose corporelle, partout répandue, sauf dans le vide, d'une essence homogène, bien que soumise à certaines modifications .

Chez Aristote, l'idée de matière est relative. La matière n'existe que par rapport à ce qu'elle doit devenir par l'addition de la forme. Sans la forme, la chose ne peut pas être ce qu'elle est ; par la forme seulement la chose devient, en réalité, ce qu'elle est, tandis qu'auparavant la matière ne donnait que la possibilité de cette chose. Mais la matière a déjà par elle-même une forme, secondaire il est vrai et entièrement indifférente, quant à la chose qui doit recevoir l'existence.

Le bronze d'une statue, par exemple, est la matière ; l'idée de la statue est la forme, et de la réunion des deux résulte la statue réelle. Toutefois le bronze n'est pas la matière en tant que bronze avec telle détermination (en ('ffel comme tel il a une forme, sans aucun rapport avec la statue) ; mais, en tant que bronze en général, c'est-àdire en tant que queUpie chose qui n'existe pas réellement en soi, et peut seulement devenir quelque chose. }*ar conséquent la matière n'existe que dans la possibilité (ojvàus', ov); forme n'existe que dans la réalité ou dans la réalisation rèvepys'la ov ou èvxslèye'la ov). Passer de la [)()ssibilité à la réalité, c'est devenir; voilà comment la matière est façonnée par I:\ fornic.

On voit qu'il n'est pas du tout question ici d'un siibstratum corporel de toutes choses existant par lui-même. La chose concrète, qui apparaît comme telle, par exemple un tronc d'arbre couché à terre, est tantôt une ((substance», c'est-à-dire une chose réalisée, composée de forme

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et de matière, tantôt une simple matière. Le tronc d'arbre est une « substance », une chose complète comme tronc d'arbre ; il a reçu cette forme de la nature ; mais il est « matière » relativement à la poutre ou à la statue en laquelle il doit être changé. On n'aurait qu'à ajouter : « en tant que nous le regardons comme matière ». Alors tout serait clair ; mais la formule ne serait plus strictement aristotélique ; car en réalité Aristote transporte dans les objets ces relations des choses à notre pensée.

Outre la matière et la forme, Aristote considère aussi les causes moti'ices et le but comme principe de tout ce qui existe ; naturellement le but coïncide avec la forme. De même que la forme est le but de la statue ; de même, dans la nature, la forme se réalisant dans la matière apparaît à Aristote comme le but ou la cause finale, dans laquelle le devenir trouve sa conclusion naturelle.

Toute cette théorie est assurément très logique ; mais on a oublié que les concepts rapprochés ici les uns des autres sont, en premier lieu, de telle nature qu'à moins d'engendrer des erreurs, ils ne peuvent pas être admis comme correspondant à des qualités réellees du monde objectif, tandis qu'ils peuvent fournir un système parfaitement coordonné de spéculation subjective. Il importe de bien se convaincre de cette vérité ; car, quelque simple que la chose soit en elle-même, l'écueil n'a été évité que par un très petit nombre des penseurs les plus perspicaces, tels que Leibnitz, Kant et Herbart.

L'erreur fondamentale provient de ce qu'on transporte aux choses l'idée de la possibilité, du r^-j/y.'j.i'. ov, qui, de sa nature, est une hypothèse simplement subjective.

Il est incontestable que la matière et la forme constituent deux faces sous lesquelles nous pouvons envisager les choses ; Aristote a été assez prudent pour ne pas affirmer que l'essence se compose de ces deux éléments, <"omme de deux parties séparables ; mais, quand on déduit le fait réel, de l'union de la matière et de la forme, de la possibilité et de la réalisation, on retombe, en Lag-

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