CHAPITRE PREMIER
Gassendi.
Gassondi rénovateur de l'épicuréisme. — Préférence donnée à ce système comme le mieux adapté aux nécessités de l'époque, particulièrement au point de vue de l'étude de la nature. — Conciliation avec la théologie. — Jeunesse de Gassendi; ses Exercilaliones Ituradoxicœ . — Son caractère. — Polémique contre Descaries. — Sa doctrine. — Sa niorl. — Son rôle dans la réforme de la physique et de la philosophie naturelle.
En attribuant à Gassendi la rénovation d'une conception complète du monde, d'après les principes du matérialisme, nous sommes tenus de justifier l'importance que nous lui accordons. Avant tout, nous faisons ressortir que (îasscndi a remis on lumière le système matérialiste le plus parfait de l'antiquité, celui d'Epicure, et qu'il l'a transformé d'après les idées du xvn* siècle. Mais c'est précisément sur cette circonstance qu'on s'est appuyé pour refuser de voir dans Gassendi un rénovateur de la philosophie comme Bacon et Descartes, et pour le considérer comme le simple continuateur de la période pendant laquelle on avait fait des efforts impuissants pour reproduire les systèmes classiques de l'antiquité (i).
En jugeant ainsi, on méconnaît la différence essentielle qui existait entre le système d'Epicure et les autres systèmes de l'antiquité par rapport à l'époque où vivait Gassendi. Tandis que la philosophie dominante d'Aristote, tout antipathique qu'elle eût été aux Pères de l'Eglise, s'était presque fondue avec le christianisme durant le moyen âge, Epicure personnifiait le paganisme expirant ainsi que l'opposition dirigée contre Aristote. Si l'on ajoute les calomnies sans nombre que la tradition avait accumulées autour du nom d'Epicure et dont, en passant, des philologues perspicaces avaient signalé l'exagération, sans les faire disparaître, on devra regarder la réhabilitation d'Epicure et la tentative de restaurer sa philosophie comme un acte qui, ne fût-ce que par son côté négatif, par son opposition systéinatique contre Aristote, mérite d'être rangé parmi les entreprises les plus originales de cette époque. Mais cette réflexion même ne suffit pas à faire comprendre toute l'importance de l'œuvre de Gassendi.
Ce ne fut ni par hasard ni par une simple manie d'opposition que Gassendi s'occupa de la philosophie et de la personne d'Epicure. Il étudiait la nature en sa qualité de physicien et d'empirique. Or déjà Bacon, luttant contre Aristote, avait désigné Démocrite comme le plus grand philosophe de l'antiquité. Gassendi, versé dans l'histoire et la philologie, avait étudié tous les systèmes philosophiques de l'antiquité ; il choisit parmi tous ces systèmes, avec un jugement sûr, celui qui répondait le plus cornplètement aux tendances empiriques des temps modernes. L'atomistique, empruntée ainsi par Gassendi à l'antiquité, acquit une importance durable, malgré les transformations successives qu'elle subit entre les mains des savants, aux âges qui suivirent (2).
On pourrait hésiter à ériger en père du matérialisme moderne le prieur de Digne, le prêtre orthodoxe, le catholique Gassendi. Mais le matérialisme, malgré ses affinités avec l'athéisme, ne lui est pas nécessairement
associé. Epicure aussi faisait des sacrifices aux dieux. Grâce à un long exercice, les savants du xvii' siècle avaient acquis une ni^rvoilleuse liiibilcté à entretenir d'excellents rapports avec la théologie. Ainsi Descartes, en expliquant par ses corpuscules la formation du monde, commençait j)ar déclarer qu'il était incontestable que Dieu avait créé l'univers en une seule fois, mais qu'il y avait un grand intérêt à examiner comment le monde aurait pu se former par un développement successif, quoique nous sachions parfaitement qu'il n'en est rien. Une fois engagé dans la théorie physique, on ne voit plus partout que cette hypothèse cosmogonique ; elle est parfaitement d'accord avec les faits et ne laisse rien à désirer. La création divine devient dès lors une simple formule d'hommage. Il en est de même du mouvement. Après en avoir reconnu Dieu comme la cause première, le savant ne se préoccupe plus de cet aveu. Le principe de la conservation de la force par la transmission continuelle de l'impulsion mécanique, quoique très peu théologique au fond, revêt ainsi néanmoins une forme théologique. Le prieur Gassendi procède de la même manière. Mersenne, autre théologien naturaliste, en môme temps savant hébraisant, publia sur la Genèse un commentaire dans lequel il réfutait toutes les objections des athées et des naturalistes, mais de telle sorte que maint lecteur hochait la tête, car l'auteur paraissait s'être plus attaché à rassembler les -objections qu'à les réfuter. Mersenne, ami de Descartes et de Gassendi, cherchait à concilier leurs doctrines ; il était aussi l'ami de l'anglais Hobbes. Ce dernier, grand partisan du roi et du clergé anglican, n'en est pas moins regardé comme le chef et le père des athées.
TI pst intéressant de voir Gassendi, pour excuser son attitude équivoque, s'étayer non sur les jésuites, ce qui eût été tout aussi possible, mais sur l'exemple d'Epicure. Dans sa biographie du philosophe grec se trouve une dissertation prolixe qui peut se résumer ainsi : intérieure-
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ment, Epicure pouvait penser ce qu'il voulait ; extérieurement, il devait se soumettre aux lois de son pays. Hobbes formula ce principe d'une manière encore plus énergique : l'Etat possède un pouvoir absolu en fait de culte ; l'individu ne doit pas manifester son opinion, mais il peut la garder intérieurement, car nos pensées ne sont pas soumises à la volonté d'autrui ; aussi ne peuton forcer personne à croire (3).
En réhabilitant Epicure et en restamant sa doctrine, Gassendi ne pouvait pas se permettre trop de libertés. Son avant-propos de la biographie d'Epicure fait assez voir que l'on paraissait plus téméraire en s'avouant épicurien qu'en mettant au jour une cosmogonie nouvelle (4). Toutefois sa justification manque de profondeur ; elle se distingue par une dialectique habile, mais superficielle, tactique dont on s'est toujours mieux trouvé, vis-à-vis de l'Eglise, que lorsqu'on a voulu concilier, d'une manière savante et originale, les doctrines de l'Eglise avec des éléments étrangers ou même hostiles.
Si Epicure était païen, Aristote l'était aussi. Epicure avait raiis^on de combattre la superstition et même la religion, car il ne connaissait pas la vraie religion. En enseignant que les dieux ne punissent ni ne récompensent et en les adorant à cause de feur seule perfection, il manifestait une vénération enfantine, mais non servile, par conséquent une piété plus pure et plus rapprochée de celle des chrétiens. Les erreurs d'Epicure doivent être soigneusement évitées : Gassendi le fait dans cet esprit cartésien, que nous avons appris à connaître, à propos des théories de la création et du mouvement. Il déploie le zèle le plus sincère pour revendiquer en faveur d'Epicure, de préférence à tous les autres philosophes de l'antiquité, la plus grande pureté de mœurs. On ne nous contestera donc pas le droit de considérer Gassendi comme le véritable rénovateur du matérialisme, d'autant plus que son influence fut très grande sur les générations qui le suivirent.
Pierre Gassendi, né en 1592, aux environs de Digne en Provence, était le fils de pauvres campagnards. D'une intelligence prépoce et heureusement cultivée, il était à seize ans professeur de rhétorique, et à dix-neuf professeur de philosophie à Aix. Dès cet époque, il écrivit un ouvrage qui indique nettement ses tendances : Eœercitationes paradoxicœ adversus aristoteleos, ouvrage plein de sève juvénile et qui contient une attaque des plus vives et des plus arrogantes contre la philosophie d'Aristote. Cet écrit fut imprimé partiellement, d'abord en 1624, puis en i645. Gassendi en brûla cinq livres, d'après les conseils de ses amis. Le savant conseiller au Parlement, Peiresc fit nommer Gassendi bientôt après chanoine et ensuite prieur à Digne.
Ces carrières qu'il traversa rapidement l'obligèrent à s'adonner aux études les plus diverses. Comme professeur de rhétorique, il dut enseigner la philologie et il est probable que sa prédilection pour Epicure naquit alors à la lecture de Lucrèce qui, depuis longtemps, était fort apprécié par les philologues. En 1628, Gassendi se trouvant dans les Pays-Bas, Eryceus Puteanus (Dupuy Henri), philologue de Louvain, lui fit cadeau de l'empreinte d'un camée auquel il attachait un grand prix, et qui représentait Epicure (5).
Les Exercitationes paradoxicœ devaient être réellement une œuvre d'une audace extraordinaire et d'une extrême sagacité. Aussi avons-nous tout lieu de croire que cet écrit ne resta pas sans influence sur les savants français, car les amis qui conseillèrent de brûler les cinq livres durent conserver le souvenir de leur contenu I On conçoit du reste que Gassendi ne consulta que des hommes dont les idées se rapprochaient des siennes, des hommes capables de comprendre, d'apprécier son ouvrage et d'y démêler autre chose que les dangers auxquels il pouvait l'exposer. Plus d'un incendie semblable peut s'être allumé et propagé secrètement à cette époque, et, après avoir couvé sous la cendre, s'être déclaré soudainement
sur un autre point. Par bonheur, il nous est resté un sommaire des livres perdus. Nous y voyons que, dans le quatrième livre, il exposait le système 4e Copernic ainsi que la théorie de l'immensité du monde, empruntée à Lucrèce par Giordano Bruno. Gomme ce même livre renfermait une attaque contre les éléments d'Aristote, il nous est permis de conjecturer que l'atomistique y était louée, contrairement aux idées péripatéticiennes. Bien plus, le septième livre contenait un éloge de la morale épicurienne (6).
Gassendi était, au reste, une de ces heureuses natures, auxquelles on pardonne un peu plus qu'à d'autres. Le développement précoce de son esprit ne l'avait pas, comme Pascal, dégoûté, de bonne heure, de la science et fait tomber dans la mélancolie. Aimable et gai, il se faisait bien acceuillir partout ; et, malgré la modestie de ses manières, il cédait volontiers à son inépuisable verve humoristique, quand il était avec ses amis. Dans ses anecdotes, il s'amusait surtout aux dépens de la médecine routinière, qui se vengea de lui d'une façon assez cruelle. Toutefois, une certaine gravité paraît ne pas avoir fait défaut à son caractère. Chose remarquable, parmi les écrivains qui l'avaient passionné dans sa jeunesse et délivré d'Aristdte, celui qu'il nomme en première ligne n'est pas le spirituel railleur Montaigne, mais le pieux sceptique Charron et le grave Louis Vives, qui alliait une logique sévère à l'austérité du jugement moral.
De même que Descartes, Gassendi dut aussi renoncer à (( ses idées personnelles » dans l'exposé de sa conception du monde, mais il ne lui vint pas à l'esprit de pousser au delà des bornes sa complaisance pour les doctrines de l'Eglise. Tandis que Descartes faisait de nécessité vertu, et enveloppait le matérialisme de sa philosophie naturelle dans le large manteau d'un idéalisme éblouissant par sa nouveauté, Gassendi restait essentiellement matérialiste, et contemplait, avec un déplaisir marqué, les inventions de celui qui jadis avait eu les
mêmes opinions que lui. Chez Descartes, le mathématicien l'emporta ; chez Gassendi, le physicien. Le premier, comme Platon et Pythagore dans l'antiquité, se laissa entraîner par les mathématiques au point de dépasser avec ses conclusions le champ de toutes les expériences possibles ; le second se maintint dans l'empirisme et, tant que le dogme religieux ne lui en imposa pas l'impérieuse obligation, il ne franchit jamais les limites d'une spéculation dont les théories les plus hardies sont encore en conformité avec les analogies fournies par l'expérience. Descartes s'éleva à un système qui scinde violemment la pensée et l'intuition des sens et, par là même, ouvre la voie aux assertions les plus téméraires ; Gassendi maintint inébranlable l'unité de la pensée et de l'intuition.
En i6/i3, il publia ses Disqiiisitiones anticartesianœ, ouvrage regardé, à bon droit, comme le modèle d'une polémique aussi fine, aussi courtoise que solide et ingénieuse. Descartes avait commencé par douter de tout, même de la vérité des données sensibles, Gassendi démontre qu'il est tout simplement impossible de faire abstraction jusqu'au bout de toute donnée sensible, que, par conséquent, le cogito ergo sum n'est nullement la vérité sublime et première, d'où découlent toutes les autres.
Et de fait, ce doute cartésien, que l'on se permet un beau matin semel in vita pour débarrasser l'âme de tous les préjugés dont elle s'est imbue depuis l'enfance, n'est qu'un jeu frivole sur des idées creuses. Dans un acte psychique concret, on ne peut jamais séparer la pensée d'avec les données sensibles ; mais de même que nous calculons avec de simples formules, comme par exemple
V — I, sans pouvoir nous représenter cette quantité, de
même nous avons parfaitement le droit de regarder !e iujet qui doute et même l'acte du doute comme égaux •^ zéro. Nou& n'y gagnons rien, mais nous n'y perdons
23/i GASSENDI.
rien non plus, si ce n'est le temps employé à des spéculations do ce genre.
La plus célèbre objection de Gassendi : on peut déduire l'existence de tout autre acte aussi bien que de l'acte de penser (7), se présente si naturellement qu'on l'a répétée souvent, sans connaître Gassendi et que, non moins souvent, on l'a déclarée superficielle et inintelligible. Selon Büchner, le raisonnement cartésien équivaudrait à celui-ci: le chien aboie, donc il existe. Buckle (8) déclare étroite toute critique de ce genre, parce qu'il s'agit d'une question psychologique et non d'une question logique.
Mais à cette défense bénévole on peut opposer ce fait clair, comme le jour, que celui qui confond ensemble les questions logiques et psychologiques est Descartes lui-même, et qu'en les séparant rigoureusement l'une de l'autre, on voit toute l'argumentation s'écrouler.
Et d'abord le droit formel de l'objection se fonde incontestablement sur ce mot des Principia (i, 7) : <( Répugnât enim, ut putemus, id quod cogitât, eo ipso tempore, quo cogitât, nihil esse. » Ici l'assertion purement logique est employée par Descartes lui-même, ce qui provoque la deuxième objection de Gassendi. Mais si l'on veut y substituer la question psychologique, on vient se heurter contre la première objection de Gassendi : à savoir qu'un tel processus psychologique n'existe, ni ne peut exister, et qu'il est purement imaginaire.
Ce qui nous égare par une apparente raison, c'est la défense adoptée par Descartes lui-même, qui fonde la valeur de l'argument sur la déduction logique et croit trouver la différence suivante : dans mon argument, la prémisse je pense est certaine ; mais dans l'argument : (( Je vais me promener, donc je suis », la prémisse est douteuse et par conséquent la conclusion impossible. Mais cela encore est de la pure sophistique. Si je vais réellement me promener, je puis sans doute regarder cette promenade comme la simple apparence d'un fait réellement différent ; et je puis en dire autant de ma
pensée considérée comme fait psychologique ; mais je ne puis pas plus, sans mentir complètement, annuler l'idée même que je vais me promener, que l'idée de ma propre pensée, surtout si le cogitare de Descartes implique en même temps le velle, ïimaginari et même le sentire.
De toutes les conclusions, la moins solide est celle qui aboutit à l'affirmation d'un sujet qui pense, comme l'a très bien fait ressortir Lichtenberg : « Il pense, devraiton dire, comme on dit : il tonne. Dire cogito est déjà trop, quand on le traduit par je pense. Accepter, exiger le je, est un besoin pratique » (g).
Dans l'année i846, Gassendi fut nommé professeur royal de mathématiques à Paris, où son nombreux auditoire se composait d'hommes de tout âge, entre autres de savants distingués. Il s'était déterminé à contre-cœur à quitter sa résidence méridionale, et, comme il ne tarda pas à être atteint d'une affection de poitrine, il retourna à Digne, oui il resta jusqu'en i653. C'est de cette période de sa vie que datent la plupart de ses écrits sur Epicure, ainsi que l'exposé de ses doctrines. Il rédigea, dans le même temps, outre plusieurs ouvrages astronomiques, une série de biographies substantielles, parmi lesquelles on remarque surtout celles ed Copernic et de Tycho- Brahé. De tous les représentants éminents du matérialisme, Gassendi est le seul qui soit doué du sens historique et il l'est d'une manière remarquable. Dans son Syntagma philosophicuni aussi, il commence par traiter chaque question historiquement sous toutes ses faces.
En ce qui concerne l'univers, il déclare que les principaux systèmes sont ceux de Ptolemée. de Copernic et de Tycho-Brahé. Il rejette complètement celui de Ptolémée; celui de Copernic, ajoute-t-il, est le plus simple et le plus conforme à la réalité, mais il faut adopter celui de Tycho-Brahé, parce que la Bible admet positivement le mouvement du soleil. Remarquons, comme trait caractéristique de ce temps-là, que Gassendi, ordinairement si prudent, après avoir, sous tous les rapports, complété
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son système matérialiste, sans se brouiller avec l'Eglise, ne put pas même repousser le système de Copernic, sans encourir le soupçon d'hérésie en fait de conception de l'univers, à cause des éloges qu'il avait accordés à ce savant. On comprend toutefois jusqu'à un certain point la haine des partisans de l'ancien système du monde, quand on voit comment Gassendi eut l'habileté, sans l'attaquer ouvertement, d'en miner les fondements. Une assertion favorite des adversaires de Copernic était en effet : si la terre se meut, il est impossible qu'un projectile lancé en l'air dans le sens vertical retombe sur le canon d'où il est sorti. Gassendi raconte (lo) qu'il fit faire une expérience à bord d'un navire allant à grande vitesse : une pierre lancée, en l'air perpendiculairement retomba sur la partie même du pont d'où elle avait été projetée. La même pierre, qu'on laissa tomber du haut d'un mât, arriva verticalement au pied de ce même mât. Ces expériences qui nous paraissent si naturelles, avaient une importance décisive alors que Galilée venait seulement de découvrir et de publier les lois du mouvement ; elles détruisirent sans retour l'argument principal des adversaires de Copernic. Gassendi considère l'univers comme un tout coordonné ; mais il se demande en quoi consiste cet ordre ; et d'abord si l'univers a une âme ou non. Si l'on entend par âme du monde Dieu et si l'on se borne à affirmer que Dieu, par son existence et sa présence, conserve, gouverne et, pour ainsi dire, anime tout, il n'y a, en quelque sorte, rien à objecter. Tous les philosophes aussi reconnaissent que la chaleur est répandue dans le monde entier ; cette chaleur pourrait également être appelée l'âme du monde. Mais c'est contredire les phénomènes réels que d'accorder au monde une âme qui végète, sente ou pense. Car le monde ne donne pas la vie à un autre monde comme font les animaux et les plantes ; il ne oraiuli ni ne mange ni ne boit pour soutenir son existence ; encore moins possède-t-il la vue, l'ouïe et les autres organes des êtres animés.
Gassendi regarde le temps et l'espace comme indépendants et existants par eux-mêmes, comme n'étant ni substances ni accidents ; là où cessent toutes les choses corporelles, continue à s'étendre l'espace infini et, avant la création du monde, le temps s'écoulait aussi uniformément qu'aujourd'hui. Par le principe matériel ou la matière première, il faut entendre la matière qui ne peut pas se dissoudre davantage. Ainsi l'homme se compose d'une tête, d'une poitrine, d'un ventre, etc. ; ces parties sont formées de chyle et de sang ; ceux-ci, à leur tour, proviennent de la nourriture ; la nourriture de ce qu'on appelle les éléments ; les éléments, des atomes qui sont le principe matériel ou la matière première. La matière en soi n'a donc pas encore de forme. Il est vrai que, sans masse matérielle, il n'y a pas de forme ; la matière est le substratum permanent, tandis que les formes changent et passent. Aussi la matière est-elle en soi indestructible, ingénérable et aucun corps ne peut provenir de rien, ce qui toutefois n'équivaut pas à nier la création de la matière par Dieu. Les atomes sont tous identiques quant à la substance ; différents, quant à la forme.
Les autres détails sur les atomes, le vide, l'indivisibilité infinie, le mouvement des atomes, etc., sont calqués sur Epicure. Il est à remarquer seulement que Gassendi identifie la pesanteur ou le poids des atomes avec leur faculté naturelle interne de se mouvoir. Au reste l'impulsion première de ce mouvement a été donnée aux atomes par Dieu.
Dieu, qui fit produire à la terre et à l'eau des plantes et des animaux, créa un nombre déterminé d'atomes, qui devaient être les semences de toutes choses. C'est alors seulement que commença la série de productions et de destructions, qui dure encore aujourd'hui et durera ultérieurement.
(( La cause première de tout est Dieu », mais la dissertation ne s'occupe ensuite que des causes secondaires, (|ui donnent immédiatement naissance à toutes les modiiicalions. Le principe en doit être nécessairement corf)o-
rel. Sans doute, dans les produits artificiels, le principe moteur diffère de la matière ; mais, dans la nature, l'agent opère intérieurement et n'est que la partie la plus active et la plus mobile de la matière. Quant aux corps visibles, toujours l'un est mû par l'autre ; l'atome est le principe qui se meut par lui-même.
Gassendi explique la chute des corps par l'attraction de la terre : mais cette attraction ne peut pas être une actio in distans. Si quelque chose de la terre ne s'ajoutait pas à la pierre et ne venait pas la saisir, la pierre ne s'inquiéterait pas du tout de la terre ; de même l'aimant doit saisir le fer, quoique d'une manière invisible, pour l'attirer à soi. Mais, pour qu'on ne voie pas dans cette attraction le jet grossier de harpons ou d'hameçons, Gassendi l'explique par l'exemple remarquable de l'enfant attiré par la pomme que ses sens seuls lui ont fait connaître (il). N'oublions pas que Newton, qui, sur ce point, suivit les traces de Gassendi, ne se figura nullement sa loi de la gravitation comme une action immédiate à distance (12).
La naissance et la disparition des choses ne sont qu'une réunion et une séparation des atomes. Quand un morceau de bois se brûle, les atomes de la Ilamme, de la fumée, des cendres, etc., ont déjà existé, mais dans une combinaison différente. Toute modification n'est qu'un mouvement des parties d'un objet ; aussi ce qui est simple ne peut-il pas se modifier, mais seulement continuer à se mouvoir dans l'espace.
Gassendi semble avoir bien senti le côté faible de l'atomisme, l'impossibilité d'expliquer par les atomes et par le vide les facultés intellectuelles et la sensation (voir plus haut, p. 18 et suiv. ; i36 et suiv.) ; car il s'occupe de ce problème en détail ; il fait ressortir aussi clairement que possible les explications présentées par Lucrèce et il s'efforce de leur donner encore plus de poids par de nouveaux arguments. Il avoue toutefois qu'il y a ici quelque chose d'incompréhensible ; mais, aujoute-t-il, les autres systèmes sont égaleirient impuissants en face de cette dif-
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culte (i3). Gela n'est pas tout à fait exact, car la forme de la combinaison, d'où résulte ici l'effet, est quelque chose de réel pour les aristotéliciens ; pour l'atomistique au contraire, elle n'est rien.
Ici, sans doute, Gassendi diffère de Lucrèce en ce (|u'il admet un esprit immortel et incorporel ; mais, pareil au dieu de Gassendi, cet esprit est tellement en dehors du système qu'on peut très bien se passer de lui. Gassendi ne s'avise pas non plus de l'admettre pour résoudre le problème de l'unité ; il l'admet parce que la religion l'exige. Comme son systèmeneconnaît qu'une âme matérielle, composée d'atomes, il faut que l'esprit se charge du rôle de l'immortalité et de Tincorporalité. La matière dont Gassendi procède, rappelle tout à fait raverroïsme. Par exemple, les maladies mentales sont des maladies du cerveau ; elles n'affectent pas la raison immortelle ; seulement celle-ci ne peut pas se manifester, parce que son instrument est dérangé. Mais dans cet instrument réside aussi la conscience individuelle, le moi, qui, en réalité, est troublé par la maladie et qui ne la regarde pas du dehors, — voilà un point auquel Gassendi évite de toucher de trop près. Au reste, même sans être gêné par l'orthodoxie, il pouvait avoir peu de propension à poursuivre les détails d'un problème qui l'éloignait du terrain de l'expérience.
La théorie de la nature extérieure, à laquelle l'atomistique rend de grands services, plaisait à Gassendi infiniment plus que la psychologie, où, pour compléter son système, il se contentait d'un minimum d'idées personnelles, tandis que Descartes, sans compter sa conception métaphysique du moi, essaya encore de construire une doctrine originale sur ce terrain.
A l'université de Paris, où, parmi les anciens professeurs, la philosophie d'Aristote était encore en vogue, les jeunes professeurs prirent de plus en plus fait et cause pour Descartes et Gassendi ; il se forma ainsi deux écoles nouvelles, celle des cartésiens et celle des gassendistes :
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les uns voulaient en finir avec la scholastique au nom de la raison, les autres au nom de l'expérience. Cette lutte fut d'autant plus remarquable que précisément à cette époque, grâce à un courant réactionnaire, la philosophie d'Aristote avait pris un nouvel élan. Le théologien Launoy, homme du reste très savant et relativement libéral, s'écrie tout stupéfait en entendant exposer les opinions de son contemporain Gassendi : « Si Ramus, Litaud, Villon et Clavius avaient professé ces opinions, que n'aurait-on pas fait à ces hommes-là » (i4) !
Gassendi ne périt pas victime de la théologie parce qu'il était destiné à périr victime de la médecine. Un traitement de la fièvre, suivant les procédés de l'époque, lui avait enlevé toutes ses forces. Ce fut en vain qu'il chercha momentanément, dans son pays natal, à se rétablir, ilcvenu à Paris, il fut de nouveau saisi par la fièvre, et treize nouvelles saignées mirent fin à son existence. Il mourut le ik octobre i655, dans la 63* année de son âge.
La réforme de la physique et de la philosophie naturelle, que l'on attribue d'ordinaire à Descartes, est pour le moins autant l'œuvre de Gassendi. Bien des fois, par suite de la célébrité que Descaries doit à sa métaphysique, on lui a directement attribué ce qui appartenait avec pkis de justice à Gassendi ; il est vrai que le mélange tout particulier d'opposition et d'accord, de lutte et d'alliance entre les deux systèmes faisait que les courants cartésier« et gassendiste se confondaient complètement. Ainsi Hobbes, le matérialiste et l'ami de Gassendi, était partisan de la théorie corpvsculaire de Descartes, tandis que Newton avait sur les atomes l'opinion de Gassendi. Les découvertes faites plus tard amenèrent la réunion des deux théories ; on laissa subsister côte à côte atomes et molécules, après que les deux idées eurent reçu le développement qu'elles comportaient ; incontestablement l'alomistique actuelle s'est formée, pas à pas, des théories de Gassendi et de Descartes, remontant ain^i par ses origines jusqu'à Leucippe et à Démocrite.
HOBBES. 'l.\ I