‹ Histoire du materialisme et critique de son importance à notre époqueChapitre 34 sur 58 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Effets produits par le matérialisme en Angleterre.

Connexion entre le matérialisme du xvii° siècle et celui du xvii". — Circonstances qui favorisèrent le développement du matérialisme en Angleterre. — Union du matérialisme fondé sur les sciences physiques et naturelles avec la foi religieuse ; Boyle et Newton. — Boyle, sa personne et son caractère. Sa prédilection pour l'expérimentation. — Il est partisan de la conception mécanique du monde.

— Newton, son caractère et sa vie. — Réflexion sur la manière dont Newton fil sa découverte : il admettait l'hypothèse générale d'une cause physique de la pesanteur. — La pensée que cet agent hypothétique détermine aussi le mouvement des corps célestes était proche et préparée ; en transportant l'action du tout aux molécules particulières, on ne faisait que tirer une conséquence de l'atomisme;

— l'hypothèse d'une matière impondérable produisant la gravitation par son choc était préparée par l'interprétation relativiste de l'atomisme chez Hobbes ; — Newton se déclare de la manière la plus formelle contre l'interprélalion de sa doctrine qui prédomine- aujourd'hui ; mais il sépare le côté physique d'avec le côté mathématique de la question ; — du triomphe des études purement mathématiques est née une physique nouvelle. — Influence du caractère politique de l'époque sur les conséquences des systèmes. — John Locke ; sa vie, développement de ses idées. — Son ouvrage sur YEntendement humain; — autres écrits. — John Toland ; son idée d'un culte philosophique ; — sa dissertation : le Mouoement comme propriété essentielle de la matière.

Il s'écoula près d'un siècle entre le développement des systèmes matérialistes des temps modernes et les écrits audacieux d'un de la Mettrie, qui se complut à mettre en lumière précisément les côtés du matérialisme qui sont de nature à scandaliser le monde chrétien. Sans doute ni Gassendi ni Hobbes n'avaient pu se soustraire entièrement aux conséquences morales de leurs systèmes ; mais

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tous deux avaient fait indirectement leur paix avec l'Eglise : Gassendi, en se résignant à être superficiel ; Hobbes, grâce aux caprices d'une logique peu naturelle. S'il existe une différence bien tranchée entre les matérialistes du xvn" siècle et ceux du xvnf , c'est surtout en ce qui concerne la morale, abstraction faite du point de vue ecclésiastique. Tandis que de la Mettrie, à l'imitation des philosophes dilettanti de l'ancienne Rome, établit avec une satisfaction frivole le plaisir comme principe de la vie et, après des milliers d'années, fait injure à la mémoire d'Epicure par l'indigne interprétation qu'il donne de son système, Gassendi avait mis en relief le côté le plus sérieux et le plus profond de la morale d'Epicure ; Hobbes finissait par approuver, bien qu'avec d'étranges circonlocutions, la théorie usuelle de la vertu chrétienne et bourgeoise : il la regardait sans doute comme un indice d'étroitesse d'esprit, mais d'étroitesse consacrées. Ces deux hommes vécurent d'une façon simple et vertueuse, d'après les idées de leur temps.

Malgré cette grande différence, le matérialisme du xxif siècle, avec les tendances analogues qui se manifestèrent jusqu'au Système de la nature, forme une chaîne continue, tandis que le matérialisme de notre époque, bien qu'il se soit précisément écoulé de nouveau un si ode entre de la Mettrie et Vogt ou Moleschott, exige une étude spéciale. La philosophie de Kant et, plus encore, les grandes découvertes faites, pendant les dernières années, sur le terrain des sciences de la nature exigent cette étude spéciale au point de vue de la science théorique. D'un autre côté, un coup d'œil jeté sur les conditions de la vie matérielle et sur les progrès de la civilisation doivent nous déterminer à embrasser, dans son unité intrinsèque, toute la période qui précède la Révolution française.

Si nous considérons d'abord l'Etat et la société civile, nous distinguerons entre le xvn* siècle et le xviii® une analogie qui les sépare nettement de l'époque actuelle.

Hobbes et Gassendi vivaient à la cour ou dans les cercles aristocratiques de l'Angleterre et de la France. De la Mettrie était protégé par le grand Frédéric. Le matérialisme des deux derniers siècles trouvait son appui dans l'aristocratie laïque ; l'attitude de ce système vis-à-vis de l'Eglise variait en partie avec les rapports que l'aristocratie et les cours entretenaient avec le clergé. Au contraire, le matérialisme de nos jour< a une tendance essentiellement démocratique ; il ne > appuie que sur son bon droit, sur le droit d'exprimer sa conviction et sur l'accueil que lui fait le public ; or le public est familiarisé avec les résultats de la science, mêlés à un grand nombre de théories matérialistes et rendus accessibles sous la forme la plus facile à saisir. Ainsi, pour comprendre la transformation néanmoins remarquable qui s'est opérée entre le matérialisme du xvn** siècle et celui du xvni^, nous devrons étudier l'état des hautes couches de la société et les modifications qui s'y opérèrent alors.

Ce qui frappe principalement, c'est la marche que prirent les choses en Angleterre, durant la deuxième moitié du xvn* siècle. Le rétablissement de la royauté y ftit suivi d'une violente réaction contre la rigidité excentrique et hypocrite du puritanisme, qui avait dominé pendant la Révolution .

La cour de Charles II favorisait le catholicisme tout en s'adonnant à un libertinage effréné. Les hommes d'Etat de cette époque étaient peut-être, dit Macaulay (34), les membres les plus corrompus d'une société corrompue; leur frivolité, leur passion pour les jouissances, n'étaient surpassées que par l'immoralité avec laquelle ils faisaient de la politique le jouet de leur ambition, au mépris de tous les principes politiques.

La frivolité en matière de religion et de mœurs caractérisait alors les cours. La France, il est vrai, donnait le ton : sa littérature dite classique, alors dans tout son éclat, son influence littéraire et politique en Europe s'unissaient sous Louis XIV pour imprimer à la nation,

comme à la cour, un élan, une dignité, qui éloignait le pays de toute tendance matérialiste vers les choses utiles. Cependant les progrès de la centralisation, l'oppression et l'exploitation du peuple faisaient fermenter les esprits et préparaient la Révolution. Le matérialisme prit racine en France comme en Angleterre ; mais, en France, on lui emprunta seulement ses éléments négatifs, tandis qu'en Angleterre, on se mit à faire de ses principes une application de plus en plus étendue à léconomie de la vie nationale tout entière. On peut donc comparer le matérialisme de la France à celui de la Rome des empereurs; on l'adoptait pour le corrompre et pour s'en laisser corrompre. En Angleterre, il en était tout autrement. Là aussi régnait parmi les grands le ton de la frivolité. On pouvait être croyant ou incrédule, parce qu'on n'avait aucun principe de direction et l'on était l'un ou l'autre, suivant que les passions y trouvaient leur profit. Toutefois, Charles II avait puisé quelque chose de meilleur que la doctrine de son omnipotence personnelle dans les leçons de Hobbes. Ce monarque était un physicien zélé et possédait même un laboratoire. Toute l'aristocratie suivit son exemple. Ruckingham lui-même daigna s'occuper de chimie ; or la chimie n'était pas encore débarrassée de l'attrait mystérieux de l'alchimie, la recherche de la pierre philosophale. Des lords, des prélats, des jurisconsultes consacraient leurs loisirs à des expériences d'hydrostatique. On confectionnait des bai^omètres et des instruments d'optique pour les usages les plus variés ; les dames élégantes de l'aristocratie venaient en, équipage dans les laboratoires, pour s'y faire montrer les merveilles de l'attraction magnétique et électrique. A une curiosité frivole et à un dilettantisme vaniteux se joignirent les études sérieuses et profondes des vrais savants et l'Angleterre entra dans la voie du progrès en ce qui concerne les sciences de la nature, réalisant ainsi les prédictions de Racon (35). Alors s'agita dans toutes les directions un esprit éminemment matérialiste qui, loin

de se signaler par des ravages, répandit au contraire sur la Grande-Bretagne une prospérité dont on n'avait pas encore d'exemple, tandis qu'en France ce même esprit matérialiste, uni aux théories mutilées d'un nouvel épicuréisme et à un bigotisme croissant, amena cette mobilité et cette lluctuation entre les extrêmes qui caractérisent l'époque antérieure à l'apparition de Voltaire. En France, la frivolité devait donc grandir de plus en plus, tandis qu'en Angleterre, elle se montra seulement durant la période de transition, des principes spiritualistes de la Révolution aux principes matérialistes de la grande •époque commerciale.

<i La guerre entre l'esprit caustique et 1^ puritanisme, dit Macaulay en parlant de celte époque, devint bientôt la guerre entre cet esprit et la morale. Tout ce que les puritains hypocrites avaient révélé fut conspué ; ce qu'ils avaient proscrit fut favorisé. De même qu'ils n'avaient ouvert la bouche (jue pour citer des passages de la Bible, <ie même on ne l'ouvrait maintenant que pour proférer les plus grossiers jurons. Dans la poésie, le style voluptueux de Dryden remplaça celui de Shakespeare; entre les deux époques l'hostilité du puritanisme contre la poésie mondaine avait étouffé tous les talents (36). »

Vers ce temps, on commença à confier aux actrices les rôles (le femmes, qui jusqu'alors avaient été joués par des jeunes gens; les excitations au libertinage des actrices allèrent en augmentant, et le théâtre devint un foyer de corruption. Mais la passion d'acquérir égala et même bientôt surpassa l'amour des plaisirs. Dans cette povnsuite acharnée de la richesse, on vit disparaître la bonhomie, mais en même temps une partie des vices du siècle précédent et le matérialisme du plaisir fut remplacé par le matérialisme de l'économie politique 37). Le commerce et l'industrie s'élevèrent à une hauteur que les générations antérieures n'avaient pu pressentir. Les voies (le communication furent améliorées ; des mines, •depuis longtemj)S nhandonnées, furent de nouveau ex-

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ploitées, tout cela avec l'énergie qui, lorsqu'elle est puissamment excitée, réagit favorablement sur l'élan et l'esprit d'entreprise dans d'autres branches. Alors les gigantesques cités de l'AngletTi. c commencèrent à sortir du sol ou à se développer sur une échelle si grandiose qu'elles firent de la Grande-Bretagne, dans l'espace de deux siècles, le pays le plus riche du globe (38).

En Angleterre, la philosophie matérialiste trouva un terrain fécond : sans aucun doute, le merveilleux essor du pays fut le fruit de l'influence des philosophes et des physiciens, qui se succédèrent depuis Bacon et Hobbes jusqu'à Newton, de même que la Bévolution française fut préparée par Voltaire. Mais on reconnaîtra facilement que la philosophie, en pénétrant dans la vie de la nation, avait par là renoncé à elle-même. Hobbes avait si bien complété le matérialisme qu'après lui il ne restait plus rien à y ajouter.

La philosophie spéculative abdiqua, laissant le champ libre aux efforts pratiques. Epicure voulait, à l'aide de sa philosophie, être utile à l'individu ; Hobbes cherchait à activer les progrès de la société entière, non par sa philosophie elle-même, par les conséquences qui en découlaient. Epicure cherchait avant tout à éliminer la religion : Hobbes utilisait la religion et, au fond, il devait regarder ceux qui rendent naturellement hommage à la superstition publique comme meilleurs citoyens que ceux qui, pour arriver au même but, ont besoin des leçons préliminaires de la philosophie. Le but de la foi pour la masse est atteint plus aisément, quand les croyances se transmettent de génération en génération, que lorsque les individus doivent, avant de régler leurs idées religieuses, commencer par respecter l'autorité et en comprendre la nécessité.

Au reste, la philosophie est superflue pour l'économie de la vie sociale, dès que les citoyens, même sans la connaître, pratiquent les préceptes qui en découlent, c'est-àdire quand ils se soumettent en général à l'autorité de

l'Etat, dè.s qu'ils ne se révoltent qu'avec la certitude du succès et concentrent, dans les temps ordinaires, toute leur énergie et toute leur activité à l'amélioration de leur bien être matériel, à la production de nouveaux biens et au perfectionnement des institutions existantes. La philosophie iiH servant qu'à favoriser le maintien de cet état de choses comme le meilleur et le plus avantageux, on économiseï:! évidemment des forces utiles, si l'on réussit à faire entrer les peuples dans cette voie, sans avoir besoin d'enseigner la philosophie à chaque individu. La philosophie n'aura d'importance que pour les rois, leurs conseillers ou les chefs de l'aristocratie, le devoir de ceux-ci étant de maintenir la marche régulière des affaires.

Ces conséquences obligatoires du système de Hobbes ont l'air d'avoir été déduites de l'histoire de la civilisation moderne de l'Angleterre, tant la nation s'est conformée scrupuleusement aux règles de conduite tracées par Hobbes. La haute aristocratie s'est réservé pour elle seule la libre-pensée, unie à un respect sincère (devonsnous dire devenu sincère ?) pour les institutions ecclésiastiques. Les hommes d'affaiivs regardent comme (( non pratique » tout doute relatif aux vérités de la religion ; ils semblent ne rien comprendre aux arguments contradictoires que provoque l'examen théorique de ces vérités ; et, s'ils ont horreur du Gernwnisme, c'est plus par désir de conserver l'ordre de la vie actuelle qu'en vue des espérances de la vie future. Les femmes, les enfants et les hommes d'un tempérament sentimental sont entièrement dévoués à la religion. Dans les couches inférieures de la société, pour la compression desquelles les raffinements de la vie sentimentale ne paraissent pas absolument nécessaires, il n'existe guère en fait de religion que la crainte de Dieu et des prêtres. La philosophie spéculative est regardée comme superflue, pour ne pas dire nuisible. L'idée d'une philosophie de la nature a passé dans celle de la physique (nolural pîiilosophy^^ ; et un

■égoïsme mitigé, qui s'arrange très bien avec le christianisme, est reconnu dans toutes les classes de la société comme l'unique base de la morale pour les individus aussi bien que pour l'Etat.

Loin de nous la pensée d'attribuer à Hobbes seul la transformation si originale et si exemplaire de l'Angleterre moderne ; c'est bien plutôt des qualités vivantes et essentielles de ce peuple, à cette période de son développement, c'est de l'ensemble de sa situation historique et matérielle qu'il faut faire dériver tout à la fois la philosophie de Hobbes et la modification que s'opéra plus tard dans le caractère national. En tout cas, il nous est permis de glorifier Hobbes, pour avoir, en quelque sorte,' tracé un tableau prophétique des phénomènes qui caractérisent la vie anglaise iSg). Souvent la réalité est plus paradoxale qu'un système philosophique quelconque, et la conduite des hommes recèle plus de contradictions qu'un penseur ne saurait en accumuler, malgré tous ses efforts. L'Angleterre orthodoxe-matérialiste nous en fournit une preuve frappante.

Sur le terrain des sciences physiques aussi, on vit naître à cette époque l'alliance étrange, qui étonne encore aujourd'.hui les savants du continent, d'un système tout à fait matérialiste avec un grand respect pour les doctrines et les rites de la tradition religieuse. Deux hommes surtout représentèrent cette tendance dans la génération qui suivit immédiatement Hobbes : le chimiste Boyle et Isaac Newton.

La génération actuelle voit ces deux hommes séparés par un abîme. Boyle n'est plus nommé que dans l'histoire de la chimie et son importance dans l'histoire de la culture est presque oubliée aujourd'hui, tandis que Newton brille comme une étoile de première grandeur (4o\ Leurs contemporains ne les jugaient pas sous le même point de vue que nous, et une histoire plus consciencieuse ne pourra pas conserver l'opinion actuelle. Elle louera Newton avec moins d'emphase qu'on ne le fait ha-

bituellemenl, tandis qu'elle devra accorder, dans les annales des sciences, une place d'honneur à Boy le. Cependant Newton restera le plus grand des deux et, bien que l'application du principe de la gravitation aux mouvement des corps célestes apparaisse plutôt comme un fruit mûri par l'époque, ce n'est pourtant point un simple hasard qui fit cueillir ce fruit par un homme réunissant à un si haut degré la connaissance des mathématiques, la méthode du physicien et l'énergie d'un travail opiniâtre. Boyle s'accordait parfaitement avec Newton pour expli- <juer tous les phénomènes naturels par la physique et la mécanique. Boyle était l'aîné des deux et, il peut être regardé comme un de ceux qui ont le plus puissamment contribué à l'introduction des principes matérialistes dans l'étude des sciences physiques. Avec lui, la chimie inaugure un ère nouvelle (4i) ; il achève de rompre avec l'alcliimie et avec les idées d'Aristote. Pendant que ces deux grands scrutateurs de la nature introduisaient la philosophie de Gassendi et de Hobbes dans les sciences positives et la faisaient triompher définitivement, grâce à leurs découvertes, ils restaient sincèrement déiste?, sans avoir d'arrière-pensée ainsi que Hobbes. Mais comme ils se trouvaient préoccvipés du monde des phénomènes, ils ne purent atteindre leur but sans de grandes faiblesses et sans inconvénints. En perdant de leur valeur comme philosophes, ils ont exercé une inlluence d'autant plus salutaire sur le développement de la méthode des sciences physiques. Boyle et Newton prirent l'initiative sur bien des points, mais particulièrement sur celui-ci : ils établirent une rigoureuse distinction entre le champ fertile des recherches expérimentales et celui des problèmes transcendants ou du moins inabordables aux sciences dans leur état actuel. Tous deux décèlent donc le plus vif intérêt pour la méthode ; mais les questions spéculatives ne les préoccupent guère. Ils sont formellement empiriques et cela est vrai surtout en ce qui regarde Newton. On ne doit donc pas, ébloui i)iir le près-

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tige de son principe de gravitation et de sa science mathématique, faire ressortir exclusivement en lui la puissance du génie déductif.

Robert Boyle (né en 1626), fils du comte Richard de Cork, utilisa sa fortune, qui était considérable, en vivant entièrement pour la science. Naturellement triste et mélancolique, il prit fort au sérieux les doutes sur la religion chrétienne que l'étude des sciences physiques avait probablement fait naître dans son esprit et, de même qu'il cherchait à les combattre par la lecture de la Bible et par la méditation, de même il éprouva le désir d'amener les autres hommes à une réconciliation de la foi avec la science. Il fonda à cet effet des conférences publiques, qui donnèrent naissance à différents écrits- et particulièrement aux dissertations dans lesquelles Glarke s'efforça de démontrer l'existence de Dieu. Clarke qui, de la conception neAvtonienne de l'univers, avait tiré une religion naturelle, combattit toutes les opinions qui ne voulurent pas se plier à ce système ; il écrivit donc non seulement contre Spinoza et Leibnitz mais encore contre Ilobbes et Locke, les fondateurs du matérialisme et du sensualisme anglais. Et cependant toute cette conception de l'univers imaginée par les grands physiciens Boyle et Newton, sur les traces desquels il marcha, conception si originalement combinée avec des éléments religieux, repose en partie sur ce même matérialisme et se borne à en tirer d»'^ conséquences nouvelles.

Quand on songe au caractère religieux ou rêveur de Boyle, on a lieu de s'étonner de la rectitude de jugement qui lui fît percer à jour toutes les subtilités de l'alchimie. On ne peut nier d'ailleurs que ses théories des sciences physiques offrent ça et là, dans la chimie et surtout dans la médecine, des traces du mysticisme qui régnait généralement encore à cette époque dans le domaine de ces sciences; néanmoins Boyle devint l'adversaire le plus influent du mysticisme. Son Chemista scepticus, qui, par son titre seul, déclare (166 1) la guerre à la tradition,

€st considéré à bon droit comme le commencement d'une ère nouvelle dans l'histoire de la chimie. En physique, il a fait des découvertes les plus importantes ; plus tard elles ont été en partie attribuée à d'autres ; on ne saurait nier d'ailleurs que ses théories, sous bien des rapports, soient obscures et incomplètes : il stimule et prépare les esprits infiniment plus qu'il ne donne de solutions dicisives (42).

Ce qui, malgré tous ses défauts naturels, le guidait si sûrement, était, avant toutes choses, sa haine ardente contre la phraséologie et la fausse science des scholastiques et sa confiance exclusive dans ce qu'il voyait devant lui et pouvait montrer aux autres comme résultat de ses •expériences (43). 11 fut un des premiers membres de la Royal Society, fondée par Charles II, et, plus que tous les autres sans doute, il travailla énergiquement dans l'esprit de cette fondation. Il tenait un journal régulier (44) de ses expériences et il n'oubliait jamais, quand il avait fait une découverte, quelque peu importante, de la montrer à ses collègues et à d'autres hommes compétents pour qu'ils pussent en juger par leurs propres yeux. Ce mode de procéder lui vaut déjà à lui seul une place •dans l'histoire moderne des sciences physiques, qui n'auraient pu atteindre le haut degré où elles sont parvenues, si l'on n'eût contrôlé sans cesse les expériences par d'au- •tres expériences.

Cette tendance vers l'expérimentation est très fortement appuyée par la conception matérialiste de l'essence des corps de la nature. Sous ce rapport, il importe de remarquer sa dissertation sur VOrigine des formes et des qualités (45). Il y nomme une série d'adversaires d'Aristote, desquels il avait utilisé tous les ouvrages ; cependant le livre, qui lui a été le plus profitable, est le court, mais très important, Compendium de la philosophie d'Epicure par Gassendi ; Boyle regrette de ne pas s'en être approprié plus tôt les idées (A6). Nous retrouvons le même éloge de la philosophie d'Epicure dans d'autres

dissertations de Boyle, lequel, il est vrai, proteste de la façon la plus vive contre les conséquences athées de cette même philosophie. Nous avons vu, à propos de Gassendi^ que l'on peut révoquer en doute la sincérité de sa protestation ; quant à la sincérité de Boyle, elle est incontestable. Il compare l'univers à l'horloge artistique de Strasbourg (47) ; l'univers est pour lui un grand mécanisme, se mouvant d'après des lois fixes ; mais, précisément comme l'horloge de Strasbourg, il doit avoir un auteur intelligent. Entre tous les éléments de l'épicuréisme, Boyle rejette particulièrement la théorie empédoclienne qui fait naître l'appropriation de la non appropriation. Sa-, conception du monde, absolument comme celle de Newton, fonde la théologie sur le mécanisme lui-même. Nous ne saurions affirmer si Boyle fut influencé par ses relations avec son jeune contemporain Newton, qui avait aussi une grande estime pour Gassendi, ou si, au contraire. Newton emprunta davantage à Boyle ; qu'il nous suffise de dire que les deux savants anglais s'accordaient à faire de Dieu le moteur premier des atomes et qu'ils admirent encore plus tard, dans la marche de la nature, l'intervention modificatrice de Dieu ; mais, en règle générale, ils expliquaient tout ce qui se passe dans la nature^ d'après les lois mécaniques du mouvement des atomes.

L'indivisibilité, qui a valu aux atomes le nom que Démocrite leur a donné, est la propriété dont les modernes font généralement bon marché. Ou bien on produit l'argument que Dieu, qui a créé les atomes, doit aussi savoir les diviser, ou bien l'on invoque ce relativisme qui se montre avec le plus de netteté chez Hobbes : même dans les éléments du monde corporel, on n'admet plus d'infiniment petit absolu. Boyle ne s'inquiète guère de ce point. Il donne à sa théorie le nom de philosophia corpuscularis. mais il est loin d'adhérer aux grandes modifications que Descartes avait introduites dans l'atomistique. Il admet l'impénétrabilité de la matière et, contrairement à Descartes, l'existence du vide. Cette question

suscita (48) une polémique assez acerbe entre lui et Hobbes, qui ne voyait dans l'espace vide d'air qu'une espèce d'air plus subtil. Boyle attribue au plus petit fragment de la matière sa forme déterminée, sa grandeur et son mouvement ; quand plusieurs de ces petits fragments se réunissent, il faut encore tenir compte de leur position dans l'espace et de l'ordre dans lequel ils se combinent. Des différences de ces éléments sont ensuite déduites (49), tout à fait comme chez Démocrite et Epicure, les différentes impressions des corps sur les organes sensibles de l'homme. Toutefois Boyle évite 'partout d'entrer plus avant dans les questions psychologiques ; il ne s'occupe, dit-il, que du monde tel qu'il a dû être le soir de l'avant dernier jour de la création, c'est-à-dire en tant que nous pouvons strictement le considérer comme un système d'objets corporels (5o). La naissance et la mort des choses ne sont pour Boyle, comme pour les atomistes de l'antiquité, que réunion ou séparation des parties, et il étudie, sous le même point de vue, — toujours sous la réserve des miracles (5 1), — les processus de la vie organique (Sa). L'assertion générale de D^scartes, qu'au moment de la mort, non seulement le corps est abandonné par la force motrice de l'âme, mais encore détruit dans ses parties internes, est confirmée par Boyle, qui apporte, à l'appui, des preuves physiologiques, et montre que de nombreux phénomènes, antérieurement attribués à l'activité de l'âme, sont d'une nature purement corporelle (53). Il combat avec la même clarté, comme un des premiers chefs de la tendance médico-mécanique, la théorie vulgaire des remèdes et poisons, laquelle considère comme une vertu et une propriété spéciale de ces derniers, l'influence qu'ils exercent sur le corps humain, par exemple, de provoquer la sueur, d'étourdir, etc., tandis que l'effet produit n'est pourtant que le résultat de la rencontre des propriétés générales de ces matières avec la conformation de l'organisme. Même au verre pilé on a attribué une certaine propriété délétère (facul-

tas deletarid), au lieu de s'en tenir simplement au fait que les parcelles de verre lèsent les intestins (54). Dans une série de petites dissertations, Boyle, dont le zèle pour ces questions méthodiques était prescjue aussi ardent que pour les recherches positives, tâcha de démontrer lar nature mécanique de la chaleur, du magnétisme, de l'électricité, de la modification des corps composés. Ici, il est forcé de s'en tenir très souvent, comme Epicure, bien qu'avec des notions plus claires, à la discussion de simples possibilités ; mais ces discussions suffisent partout pour lui faire toUcher le but le plus rapproché : éliminer les qualités occultes et les formes substantielles, réaliser la pensée d'une causalité visible dans tout le domaine des phénomènes naturels.

Moins complexe, mais plus intense, fut l'action de Newton pour l'établissement d'une théorie mécanique de l'univers. Plus modéré dans sa théologie que Boyle et même soupçonné de socinianisme par les orthodoxes, Newton, dans son âge avancé et alors que ^on intelligence commençait à décliner, tomba dans ce penchant vers les spéculations mystiques sur l'Apocalypse de saint Jean (55), qui contraste si étrangement avec ses hautes découvertes scientifiques. Sa vie jusqu'à l'achèvement de sa grande au\rc avait été la vie paisible et silencieuse d'un savant avec tous les loisirs nécessaires pour développer sa prodigieuse habileté mathématique et pour compléter avec calme ses travaux vastes et grandioses ; tout à coup récompensé de ses efforts par une charge brillante 1^56), il vécut encore de longues années sans rien ajouter d'important aux travaux qui avaient fait sa gloire. Dans son enfance. Newton paraît s'être signalé seulement par ses dispositions pour la mécanique. Silencieux et maladif, il ne se distingua pas à l'école, et il ne montra aucune aptitude pour la profession de ses parents ; mais lorsque, dans sa dix-huitième année (1660), il fut entré à Trinity collège de Cambridge, il étonna bientôt son maître par la facilité et l'originalité avec les-

quelles il s'appropria les théorèmes de géométrie. Il appartient donc à la série des esprits en quelque sorte organisés pour les mathématiques, esprits si nombreux au XVII® siècle, comme si la race européenne se fût développée dans ce sens par une impulsion générale. D'ailleurs un examen approfondi des résultats obtenus par Newton montre <[u'ils furent presque toujours le fruit d'un travail mathématique, ingénieux et persévérant. Dès l'année 1664. Newton imagina son calcul des fluxions, qu'il ne publia que vingt ans plus tard, lorsque Leibnitz m« naça de lui enlever la gloire de cette invention. Il porta presque aussi longtemps en lui-même l'idée de la gravitation; mais tandis que ses fluxions avaient tout de suite brillamm^'nt prouvé leur efficacité dans ses calculs, il fallait enrr.re pour démontrer qu'une même loi rôgit la chute des corps terrestres et l'attraction des corps célestes une formule mathématique, dont, pour le moment, les prémisses faisaient défaut. La placidité avec laquelle Newton garda si longtemps en lui-même ses deux grandes découvertes, l'une pour l'utiliser en silence, l'autre pour la laisser mûrir, mérite notre admiration, et rappelle d'une façon étonnante la patience et la persévérance non moins grandes de son illustre précurseur Copernic. Un autre détail contribue à nous faire connaître le grand caractère de Newton : il ne publia pas isolément sa décou- Aerte de la corrélation entre la loi de la chute des corps terrestres et celle des orbites elliptiques des corps célestes, quand il se vit sûr de la vérité et que ses calculs furent «^"inplets ; il l'inséra simplement dans l'œuvre grandios.^ de ses Principes, où il élucidait d'une manière générale toutes les questions mathématiques et physiques reUitives à la gravitation ; aussi pouvait-il à bon droit donner à cette publication le titre ambitieux de l'rinclpi's niathérnaliques de philosophie naturelle.

\h\ dernier fait relatif au même philosophe eut une importance encore plus considérable. Nous avons déjà <iit que Newton était loin de voir dans l'attraction cette

E MATI-RrAIISME. I Ig

« force essentielle à toute matière », dont on le glorifie aujourd'hui d'avoir fait la découverte. Mais il a contribué à faire admettre l'attraction universelle, en laissant entièrement de côté les conjectures prématurées et obscures sur la cause matérielle de l'attraction et en ne s'attachant qu'à ce qu'il pouvait démontrer, c'est-à-dire aux causes mathématiques des phénomènes dans l'hypothèse d'un principe quelconque de rapprochement, qui agit en raison inverse du carré des distances, quelle que puisse être d'ailleurs la nature physique de ce principe.

Nous arrivons à l'une des époques les plus importantes de toute l'histoire du matérialisme. Pour la placer dans son vrai jour, nous devons ajouter ici quelques réflexions sur les véritables résultats dus à Newton.

Nous nous sommes tellement habitués aujourd'hui à l'idée abstraite de forces ou plutôt à une idée planant dans une obscurité mystique entre l'abstraction et l'intuition concrète, que nous ne trouvons plus rien de choquant à faire agir une molécule de matière sur une autre sans contact immédiat. On peut même se figurer avoir énoncé une thèse éminemment matérialiste quand on a dit : « il n'y a pas de force sans matière » ; et cependant, à travers le vide, on fait agir tranquillement des molécules de matière les unes sur les autres sans aucun lien matériel. Les grands mathématiciens et physiciens du xvif siècle étaient bien loin de cette idée. Sur ce point ils restaient encore tous de vrais matérialistes dans le sens du matérialisme antique : ils n'admettaient d'autre action que celle qui s'exerce au contact immédiat des molécules. Le choc des atomes ou l'attraction à l'aide-de molécules crochues, c'est-à-dire une simple modification du choc, étaient l'image primitive de tout mécanisme et la science, entière tendait vers la mécanique.

Dans deux cas importants, la loi formulée par les mathématiques avait devancé l'explication physique : dans les lois de Kepler et dans la loi de la chute des corps, découverle^par Galilée. Ces lois poussèrent donc tout le

monde scientilique à se demander anxieusement quelle était la cause, naturellement la cause physique, explicable par la mécanique, c'est-à-dire la cause de la chute des corps et du mouvement des corps célestes par le choc des corpuscules. La « cause de la gravitation » surtout fut, avant comme après Newton, pendant longtemps, l'objet favori de la physique théorique. Sur ce terrain général de la spéculation physique se présentait naturellement de prime abord 1 idée de l'identité essentielle des deux forces ; il n'y avait d'ailleurs en réalité, pour les hypothèses de l'atomistique de ce temps-là, qu'une seule force fondamentale dans tous les phénomènes de la nature. Mais cette force agissait sous des formes et dans des circonstances diverses, et, dès lors, on ne se contentait plus des faibles possibilités de la physique épicurienne. On exigeait la construction, la preuve, la formule mathématique. C'est dans l'observation logique de cette condition que consiste la supériorité de Galilée sur Descartes, de Newton et Huyghens sur Ilobbes et Boyle, qui se complaisaient à expliquer avec prolixité comment la chose pourrait être. Or il arriva, grâce aux efforts de Newton, que, pour la troisième fois, la construction mathématique devança l'explication physique, et, cette dernière fois, cette circonstance devait acquérir une valeur que Newton lui-même ne pressentait pas.

Ainsi, cette grande généralisation que l'on célèbre en racontant l'anecdote de la chute d'une pomme (67), n'était nullement le point principal dans la découverte de Newton. Sans compter l'influence de la théorie, que nous avons fait ressortir plus haut, nous possédons assez d'indices pour croire que l'idée d'une extension de la gravitation aux espaces de l'univers n'était pas éloignée des esprits. Déjà même, dans l'antiquité, on avait conjecturé que la lune tomberait sur la terre, si elle n'était retenue dans l'espace par son mouvement de révolution (58). Newton connaissait la combinaison des forces (59), et dès lors il n'avait qu'un pas à faire pour

arriver à cette hypothèse : la lune tombe réellement dans la direction de la terre. De cette chute et d'un mouvement rectiligne dans la direction de la tangente se compose le mouvement de la lune.

Considérée comme l'œuvre personnelle dun puissant génie scientifique, la pensée elle-même était ici moins importante que la critique qu'elle provoquait. On sait que Newton laissa de côté ses calculs qui n'étaient pas parfaitement d "accord avec le mouvement de la lune (60). Sans renoncer entièrement à son idée fondamentale, Newton paraît avoir cherché la cause de la différence, qu'il trouvait entre les faits et ses conclusions, dans quelque action qui lui était inconnue ; mais, ne pouvant compléter sa démonstration sans connaître exactement la force perturbatrice, il en resta là pour le moment. On sait que plus tard, en mesurant un degré du méridien, Picard prouva 1670) que la terre était plus grande qu'on ne l'avait cru jusqu'alors et la rectification de ce facteur donna aux calculs de Newton la précision qu'il désirait.

D'une grande importance, aussi bien pour la démonstration que pour les conséquences éloignées, fut l'hypothèse de Newton que la gravitation d'un corps céleste n'est autre chose que la somme de la gravitation de toutes les masses dont il se compose. Il en résultait immédiatement que les masses terrestres gravitent mutuellement les unes vers les autres et, de plus, qu'il en est de même de leurs plus petites molécules. Ainsi naquit la physique moléculaire. Ici encore, la généralisation était si rapprochée qu'elle devenait palpable pour tous les partisans de fatomistique ou de la théorie corpusculaire. L'action du tout ne pouvait être que la somme des actions de ses parties. Mais, en croyant que précisément l'atomistique aurait dû rendre cette théorie impossible, attendu qu'elle fonde tout sur le choc des atomes, tandis qu'il s'agit ici d' « attraction ) , on confond de nouveau ce que, depuis Kant et Voltaire, nous connaissons comme la « doctrine de Newton », avec l'opinion réelle de Newton sur ces questions.

11 faut se rappeler comment déjà Hobbes avait transformé l'atomistique. Son relativisme en fait d'atomes eut pour résultat en physique la distinction plus nette établie entre l'éther et la matière (( pondérable )>. Hobbes pense qu'il peut y avoir des corps assez petits pour échapper à nos sens et qui méritent, sous un certain point de vue, le nom d'atomes. Toutefois, à côté de ces atomes, il faut en admettre d'autres qui sont comparativement encore plus petits ; à côté de cette deuxième série, luie troisième série d'atomes encore plus petits et ainsi de suite jusqu'à l'infini. La physique n'utiHsa d'abord que le premier anneau de cette chaîne pour décomposer les éléments de tous les corps en atomes pesants, c'est-à-dire soumis à la gravitation, et pour admettre ensuite d'autres atomes, infiniment plus subtils, sans pesanteur appréciable, et cependant matériels, soumis aux mêmes lois du choc, du mouvement, etc. La cause de la pesanteur fut cherchée dans ces atomes et aucun physicien éminent ne pensait alors à une autre espèce de cause que le mécanisme du mouvement du choc.

Descartes n'était donc pas seul à déduire la pesanteur du choc des corpuscules éthérés (6i). De nos jours, on a pris l'habitude de juger très sévèrement ses audacieuses hypothèses, en les comparant aux démonstrations d'un Huyghens et d'un Newton.; mais on oublie de reconnaître, ce qui est incontestable, que ces hommes s'accordaient cependant tous avec Descartes dans la conception des phénomènes naturels, conception unitaire, mécanique et, il est vrai, visiblement mécanique ; tous d'ailleurs avaient passé par l'école de Descartes.

On regardait tout simplement comme absurde l'hypothèse, aujourd'hui dominante, de l'action à distance. Newton ne constituait pas une exception à cet égard. Il déclare à plusieurs reprises, dans le cours de son grand ouvrage, que, pour des motifs méthodiques, il laisse de côté les causes physiques, inconnues, de la pesanteur, mais qu'il ne doute pas de leur existence. 11 remarque,

par exemple, qu'il considère le? forces centripètes conime des attractions, « quoique peut-être, si nous voulions employer la langue de la physique, elles dussent être appelées plutôt des chocs (impulsus) (62). » Bien plus, lorsque le zèle de ses partisans s'égara jusqu'à Aoir dans la pesanteur la force fondamentale de toute matière* ce qui éliminait toute autre explication mécanique par le choc de molécules « impondérables », Newton se vit forcé, en 1717, dans la préface de la deuxième édition de son Optique, de protester formellement contre cette théorie (63).

Avant même que cette dernière déclaration de Newton eût paru, son grand prédécesseur et contemporain Huyghens afïirma qu'il ne pouvait croire que Newton regardât la pesanteur comme une propriété essentielle de la matière. Le même Huvghens soutint catégoriquement,. dans le premier chapitre de sa dissertation sur la lumière, que, dans la véritable philosophie, les causes de tous les effets naturels doivent être expliquées par des raisons mécaniques (per l'ationes uiecliaiùcus'. On voit maintenant la connexion de ces idées, et l'on comprend que même des hommes comme Leibnitz et Jean Bernouilli aient repoussé le nouveau principe. Bernouilli s'obstina à rechercher si, dans les théories de Descartes, on ne pourrait pas trouver une construction -mathématique qui satisfît pareillement aux faits ('6.'|J.

Aucun de ces hommes ne voulait séparer la mathématique et la physique, et, au point de vue de la pure physique, ils ne pouvaient comprendre la théorie de Newton.

Ici se présenta la même difficulté qu'avait rencontrée la théorie de Copernic et cependant ce cas différsfit de l'autre en un point essentiel. Il s'agissait, dans les deux cas, de vaincre un préjugé des sens ; mais, en ce qui touche le mouvement de rotation de la terre, on pouvait finalement recourir à ces meines sens pour se convaincre que nous éprouvons un mouvement relatif et non absolu. Néanmoins il fallait ici accepter une théorie physique qui

l>\a LE MATÉRIALISME EN ANGLETERRE 279

coiilredisait et contredit encore aujourd'hui (65; le principe de toute physique : l'évidence sensible. NcAvton luimême partageait, comme nous l'avons vu, cette répugnance ; mais il séparait résolument la construction mathématique, qu'il pouvait donner, de la construction physique, quil ne trouvait pas. De la. sorte il devint, malgré lui, le fondateur d'une nouvelle conception de l'univers, qui contenait dans ses premiers éléments une contradiction flagrante. En disant <( hypothèses non fingo », il renversait l'antique principe du matérialisme théorique, au moment même où ce principe paraissait devoir triompher de la manière la plus éclatante (66),

Nous avons déjà dit qu'avant tout, le véritable mérite de Newton se trouve dans sa démonstration mathématique, qui est une œuvre complète. La pensée qu'on peut expliquer les lois «^e Kepler par une force centrale, agissant en raison inverse du carré des distances, avait surgi simultanément dans l'esprit de plusieurs mathématiciens anglais (67). Newton fut non seulement le premier qui atteignit le but, mais encore il trouva pour le problème une solution si grandiose, si générale et si positive, il répandit, pour ainsi dire en passant, une telle quantité de rayons lumineux sur toutes les parties de la mécanique et do la physique que ses Pnncf/)^.s formeraient un livre admirable, alois même que la thèse fondamentale de sa nouvelle théorie n'eûl pas été conlirmée d'une manière aussi éclatante qu'elle la élé réellement. Son exemple paraît avoir tellement ébloui les mathématiciens et les physiciens anglais que, pendant longtemps, privés de toute originalité, ils ont dû laisser aux Allemands et aux Français la dirertion des sciences mécaniques ^t physiques (68).

Le triomphe i\o> inalhém;ili(|M(^s j)ures fit naîtie, d'une façon étrange, une physique nouvelle. H faut remarquer qu'un lien purement mathématique entre deux phénomènes, tels que la chute des coips et le cours de la hme, ne pouvait conihiire à cette grande généralisation que

28o EFFETS PRODUITS

grâce à l'hypothèse d'une cause matérielle des phénomènes, commune et agissant dans toute l'étendue de l'univers. L'histoire, dans sa marche, a éliminé cette cause matérielle inconnue et substitué la loi mathématique elle-même à la cause physique. Le choc des atomes se changea en une pensée unitaire qui, comme telle, gouverne le monde sans aucun intermédiaire matériel. Ce que Newton déclarait trop absurde pour pouvoir être admis par une tête philosophique quelconque : 1 harmonie de l'univers (69), la postérité le proclame comme la grande découverte de Newton 1 Et, à bien considérer la chose, c'est effectivement sa découverte ; car cette harmonie est la même, soit qu'une matière subtile et pénétrant partout la réalise conformément aux lois du choc, soit que les atomes, sans intermédiaire matériel, exécutent leur mouvement d'après la loi mathématique. Si, dans ce dernier cas, on veut éliminer « l'absurdité », il faut écarter l'idée qu'une chose agit là où elle n'est pas ; c'est-àdire que le concept tout entier d'atomes « agissant » les uns sur les autres s'écroulera comme une invention de l'anthropomorphisme et que le concept de causalité luimême devra prendre une forme plus abstraite.

Le mathématicien anglais Cotes qui, dans la préface de la deuxième édition des Principes {i7i3), publiée par ses soins, posait la pesanteur comme la propriété fondamentale de toute matière, ajouta à cette pensée, devenue depuis prédominante, une philippique contre les matérialistes qui font tout naître par nécessité et rien par la volonté du Créateur. Il accorde la supériorité au système de Newton, parce que ce système fait tout provenir de la complète liberté et volonté de Dieu. Les lois de la nature, suivant Cotes, offrent de nombreux indices du dessein le plus sage, mais aucune trace de nécessité.

Un demi-siècle ne s'était pas encore écoulé lorsque Kant, dans son Histoire universelle de la nature (1755), popularisa la doctrine de Newton et y adjoignit l'audacieuse théorie, que l'on désigne aujourd'hui sous le nom

PAR LE xMATÉRIALISME EN ANGLETERRE 28 1

d'hypothèse kaiit-Laplace. Dans la préface de cet ouvrage, Kant reconnaît que sa théorie ressemble beaucoup à celles d'Epicure, Leucippe el Démocrite (70). Personne ne pensait plus à voir dans l'attraction universelle entre éléments matériels autre chose qu'un principe mécanique, et aujourd'hui les matérialistes se plaisent à assigner au système du monde ne^vtonien le rôle que, jusqu'au milieu du xvni' siècle, on avait accordé à l'ancienne atomistique. C'est la théorie qui fait naître toutes choses de la nécessité en vertu d'une propriété commune à toute matière.

L'influence des idées leligieuses de Newton et de Boyle se sépara aisément et rapidement de celle de leurs découvertes scientifiques, dans l'action que leurs travaux exercèrent sur le progrès de la culture générale. La première influence paraît toutefois s'être fait sentir dans l'Angleterre elle-même, où, dès les premiers temps, on rencontre comme produit indigène un singulier mélange de foi et de matérialisme. Cependant le caractère conservateur de Boyle et de Newton peut jusqu'à un certain point avoir été le résultat du temps et des circonstances dans lesquelles ils vécurent. D'après l'intéressante remarque de Buckle, l'époque révolutionnaire et notamment les violents orages politiques et sociaux de la première révolution anglaise eurent une influence considérable et profonde sur l'esprit des écrivains, surtout en ébranlant le respect pour l'autorité et en éveillant l'esprit de scepticisme (71). Le scepticisme de Boyle en chimie apparaît aussi à Buckle comme un fruit de ce temps-là, d'autant plus que, sous Charles II, le mouvement révolutionnaire continua sans interruption sur un terrain du moins, celui des recherches expérimentales qu'on poursuivait avec une ardeur croissante. D'un autre côté, on doit remarquer que les plus importantes découvertes de Boyle et de Newton furent faites précisément dans la période de tranquillité relative et de réaction, comprise entre les deux révolutions de i648 et de 1688 ; d'ailleurs ils furent per-

sonnellement peu atteints par la politique (7?). Les luttes politiques eurent une influence bien plus grande sur la vie de l'homme qui, après Bacon et Hobbes, peut être considéré comme le chef le plus éminent du mouvement philosophique en Angleterre, de l'homme qui surpassa ses deux prédécesseurs par l'action qu'il exerça sur les philosophes du continent.

John Locke, né en 1682, chef des sensualistes anglais^ intéresse sous plus d'un rapport l'histoire du matérialisme. Placé par son âge entre Boy le et Newton, il ne fit preuve de sa plus grande activité qu'après que Newton eut terminé ses travaux les plus importants ; et les événements, qui amenèrent et accompagnèrent la révolution de 1688 eurent une grande influence sur sa carrière littéraire. Pour Locke, comme poiu- Hobbes, des relations avec une des premières familles de l'Angleterre décidèrent de son avenir. De même que Hobbes, il étudia la philosophie à l'université d'Oxford ; mais il conçut pendant ses études un sentiment de dédain pour la scholastique, lequel se manifesta plus tardivement chez Hobbes. Descartes, qu'il apprit alors à connaître, exerça sur lui une certaine influence ; mais bientôt il s'adonna à la médecine, et peu après il entra en qualité de conseiller médical dans la maison de lord Ashley, qui fut plus tard le comte de Shaftesbury. II comprenait la médecine comme le célèbre Sydenham, qui travaillait alors à la réforme de l'art médical dégénéré en Angleterre, comme le fit plus tard Boerhaave dans les Pays-Bas. Ici déjà il se montre comme un homme de bon sens, également éloigné de la superstition et de la métaphysique. II cultivait aussi avec ardeur les sciences physiques. Ainsi nous trouvons dans les œuvres de Boyle un journal tenu pendant plusieurs années par Locke et renfermant des observations faites sur l'air au moyen du baromètre, du thermomètre et de l'hygromètie.

Mais lord Ashley tourna l'attention de Locke vers les questions politiques et religieuses, que ce philosophe

étudia à partir de ce moment-là avec autant de zèle que de constance.

Hobbes avait été absolutiste; Locke appartint au parti libéral ; ce n'est peut-être même pas sans raison qu'on l'a surnommé le père du constitutionnalisme moderne. Le principe de la séparation des pouvoirs législatif et exécutif, que Locke vit triompher en Angleterre, fut théoriquement exposé par lui pour la première fois (73). Locke se "vit entraîné dans le tourbillon de l'opposition, avec son ami et protecteur lord Shaftesbury, après avoir, pendant peu de temps, occupé un emploi au ministère du commerce. Il passa de longues années sur le continent, d'abord dans un exil volontaire, que les poursuites du gouvernement changèrent bientôt en bannissement. A cette école, se trempa son amour de la tolérance religieuse et de la liberté politique. Il rejeta l'offre de puissants amis, qui voulaient obtenir son pardon de la cour, en leur répondant qu'il était innocent ; il ne fut rendu à sa patrie que par la révolution de 1688.

Dès le commencement de sa carrière politique, en 1669, Locke rédigea une constitution pour la Caroline, dans l'Amérique du Nord ; mais cette constitution ne se maintint pas longtemps ; elle était peu en rapport avec le libéralisme que la maturité de l'âge lui inspira dans la suite. Bien plus importantes sont, au contraire, ses dissertations sur la question monétaire, écrites, il est vrai, dans l'intérêt spécial des créanciers de l'Etat, mais renfermant une telle quantité de réflexions lumineuses que l'on peut regarder Locke comme le précurseur des économistes anglais (7/1).

Nous retrouvons donc devant nous un de ces philosophes anglais qui, placés dans la vie réelle et ayant étudié l'humanité sous toutes ses faces, se sont ensuite occupés de la solution de questions abstraites. Locke commença, dès l'année 1670, son célèbre ouvrage sur VEnfendemenf liumain, dont l'onlièrc publication n'eut lieu que vingt ans plus tard. Bien (|u'on sente, dans cet

écrit, l'influence de l'exil qui pesait sur son auteur, il est hors de doute que Locke ne cessa d'approfondir son sujet et s'efforça de rendre son œuvre de plus en plus parfaite.

Une occasion vulgaire, une discussion restée sans résultat entre quelques-uns de ses amis, le détermina, assure-t-il, à étudier l'origine et les limites de l'intellect humain (76) ; c'est dans le même esprit qu'il n'applique à ses recherches que des considérations simples mais décisives. Nous avons encore aujourd'hui en Allemagne de prétendus pliilosophes qui, avec une sorte de lourdeur métaphysique, écrivent de longues dissertations sur la formation de l'idée, et se vantent même d'avoir fait des « observations exactes, au inoyen du sens intime », oubliant que peut-être, dans leur propre maison, il y ?. des chambres d'enfants où ils pourraient suivre, avec leurs yeux et leurs oreilles, les détails de cette même formation. L'Angleterre ne produit pas de semblable ivraie. Dans sa lutte contre les idées innées, Locke fait appel à ce qui se passe chez les enfants et les idiots. Les ignorants n'ont aucun pressentiment de nos idées abstraites, et l'on ose prétendre qu'elles sont innées ! Objecter que les idées innées sont dans notre esprit, mais à notre insu, constitue suivant Locke une absurdité. On sait en effet précisément ce qui se trouve dans l'esprit. On ne peut dire d'ailleurs que nous ayons conscience des idées générales, dès que nous commençons à faire usage de notre intelligence. Bien au contraire, nous commençons par nous approprier les idées particulières. Longtemps avant de comprendre l'idée logique de contradiction, Fenfant sait que ce qui est doux n'est pas amer.

Locke montre que le développement de l'intelligence suit une voie tout opposée. Notre esprit ne renferme pas tout d'abord quehjues idées générales que lexpérience complote plus tard par des éléments spéciaux : c'est au contraire l'expérience, l'expérience sensible, qui est la source première de nos connaissances. En ])remier lieu les sens nous donnent certaines idées simples, terme gé-

néral chez Locke, et répondant en quelque sorte à ce que les herbartiens appellent « représentations » (yorstellungen). Ces idées simples sont les couleurs, les sons, la résistance qu'éprouve le tact, les représentations d'espace el de mouvement. Quand les sens ont fourni un certain nombre de pareilles idées simples, alors se produit la combinaison des pensées homogènes qui donne, à son tour, naissance aux idées abstraites. A la sensation se joint la perception intérieure ou réflexion, et ce sont là les « seules fenêtres » par lesquelles la lumière pénètre dans l'esprit obscur et encore inculte. Les idées de substances, de propriétés variables et de relations sont des idées composées. Au fond, nous ne connaissons des substances que leurs attributs, lesquels résultent des simples impressions produites sur les sens par les sons, les couleurs, etc. C'est seulement parce que ces attributs se montrent souvent dans un certain rapport, que nous parvenons à former en nous l'idée d'une substance qui sort de base à ces phénomènes variables. Même les sentiments et les affections naissent de la répétition et de la combinaison variée des sensations simples, communiquées par les sens.

Alors seulement les vieilles propositions aristotéliques, ou soi-disant aristotéliques, d'après lesquelles l'âme commence par être (( une table rase » {tabula rasa), et d'après lesquelles il ne peut y avoir dans l'esprit rien qui n'ait d'abord été dans les sens, obtinrent l'importance qu'on leur reconnaît aujourd'hui, et, sous ce rapport, on peut rattacher ces propositions au nom de Locke (76).

L'esprit humain, qui se comporte comme un récipient relativement aux impressions des sens et à la formation des idées composées, fixe ensuite par des mots les idées abstraites qu'il vient d'acquérir, et il rattache arbitrairement ces mots à des pensées : mais c'est alors qu'il entre dans une voie où cesse la certitude de l'expérience naturelle. Plus l'homme s'éloigne du sensible, plus il est sujet à l'erreur, qui se propage surtout par le langage. Dès

que l'on a pris les mots pour des images adéquates aux choses et qu'on les a confondus avec des êtres réels et visibles, tandis que ce ne sont que des signes arbitraires, dont il faut user avec précaution à propos de certaines idées, on ouvre le champ à d'innombrables erreurs. Aussi la critique de la raison chez Locke se change en une critique du langage ; et, grâce à ces idées fondamentales, cette critique acquiert une plus haute importance que n'importe quelle autre partie de son système. En réalité, Locke a frayé la voie à l'importante distinction entre l'élément purement logique et l'élément psychologiquehistorique du langage ; mais, à part les ébauches des linguistes, on n'a encore guère avancé dans cette direction. Et cependant la plupart des arguments employés dans les sciences philosophiques pèchent grièvement contre la logique, parce que l'on confond sans cesse le mot et l'idée. L'ancienne opinion matérialiste sur la valeur purement conventionnelle des mots se change donc, chez Locke, en une tentative de rendre les mots purement conventionnels, parce qu'ils n'ont un sens précis que grâce à cette restriction.

Dans le dernier livre, Locke étudie l'essence de la vérité et de notre intellect. Nous exprimons une vérité lorsque nous associons comme il convient les signes, c'est-à-dire les mots qui constituent un jugement. La vérité que nous traduisons ainsi par de simples paroles peut d'ailleurs n'être qu'une chimère. Le syllogisme a peu d'utilité, car notre pensée s'applique toujours, médiatement ou immédiatement, à un cas particulier. La « révélation » ne peut pas nous donner d'idées simples ; elle ne peut par conséquent étendre réellement le cercle de nos connaissances. La foi et la pensée sont dans des rapports tels que cette dernière peut seule décider en dernier ressort, autant que le permet sa portée. Locke finit cependant par admettre différentes choses, qui sont au-dessus de notre intelligence et appartiennent dès lors au domaine de la foi. Quant à la conviction enthousiaste, elle n'est pas une

marque de la vérité ; il faut que la raison juge la révélation elle-même et le fanatisme ne prouve pas l'origine divine d'une doctrine.

Locke exerça en outre une grande influence par la publication de ses Lettres sur la tolérance (1685-1692), Pensées sur l'éducation (1698), Dissertations sur le gouvernement (1689) et le Christianisme rationnel (1695). Mais tous ces écrits ne rentrent pas dans l'histoire du matérialisme. Le regard perçant de Locke avait trouvé le point précis où se trahissait la pourriture des institutions transmises par le moyen âge : le mélange de la politique et de la religion et l'emploi du bras séculier pour le maintien ou la suppression des opinions et des théories (77). Il est facile de comprendre que, si Locke eût atteint le but qu'il se proposait : séparation de l'Eglise et de l'Etat et établissement d'une tolérance universelle pour les manifestations de la pensée, la condition du matérialisme aurait nécessairement changé. La dissimulation des opinions personnelles qui se prolongea bien avant dans le xviif siècle devait disparaître peu à peu. C'est le voile du simple anonymat qui fut conservé le plus longtemps ; mais lui aussi disparut, à son tour, lorsque d'abord les Pays-Bas, puis les Etats du Grand Frédéric offrirent un asile sûr aux libres penseurs, et finalement lorsque la Révolution française donna le coup de grâce à l'ancien système.

Parmi les libres penseurs anglais, qui se rattachèrent à Locke et développèrent ses doctrines, il n'en est pas un seul qui se rapproche du matérialisme plus que John Toland. Il fut peut-être le premier qui conçut l'idée de fonder une nouvelle religion sur une base purement naturaliste, sinon matérialiste. Dans sa dissertation du Clidophorus (porte-clefs), il mentionne la coutume des anciens philosophes, d'avoir un enseignement exotérique •et un enseignement ésotérique, destinés, le premier au public, le second aux élèves initiés. A ce propos, il insère la réflexion suivante dans le treizième chapitre de cette

2ÖÖ EFFETS PRODUITS

dissertation : « J'ai dit, à plusieurs reprises, que les deux enseignements sont aujourd'hui aussi fréquents qu'ils l'ont jamais été, bien qu'on ne les distingue pas aussi ouvertement ni aussi formellement que le faisaient les anciens. Cela me rappelle une anecdote que me conta un proche parent de lord Shaftesbury. Celui-ci s'entretenant un jour avec le major Wildmann sur les nombreuses religions du globe, tous deux convinrent finalement que, malgré les innombrables dissidences créées par l'intérêt des prêtres et l'ignorance des peuples, les hommes sages et sensés appartenaient néanmoins tous à la même religion. (( Madame, lui répondit aussitôt lord Shaftesbury, c'est ce que les hommes sages ne disent jamais ». — Toland approuve le procédé, mais croit pouvoir indiquer un moyen infaillible de vulgariser la vérité : « Qu'on permette à chacun d'exprimer librement sa pensée, sans jamais le flétrir ou le punir, à moins qu'il ne commette des actes impies ; chacun pouvant approuver ou réfuter à son gré les théories émises, on sera sûr alors d'entendre toute la vérité ; mais, tant qu'on n'agira pas ainsi, on en aura tout au plus des parcelles. »

Toland lui-même a exposé assez nettement sa doctrine ésotérique dans le Pantheistikon, publié sans nom d'auteur ((( Cosmopolis, 1720 »). Il y demande, en éliminant toute, révélation, toute croyance populaire, une religion nouvelle qui soit d'accord avec la philosophie. Son Dieu est l'univers, d'où proviennent toutes choses et où toutes choses rentrent. Son culte s'adresse à la Vérité, à la Liberté et à la Santé, les trois biens suprêmes du sage. Ses saints et Pères de l'Eglise sont les esprits éminents, les principaux écrivains de tous les temps, principalement de l'antiquité classique ; mais ce ne sont pas des autorités qui aient le droit de diminuer la liberté de l'esprit humain. Dans la liturgie socratique, le président dit : <( Ne jurez par aucun maître », et la communauté lui répond : « Pas même par Socrate » (78).

Au reste, dans son Pantheistikon, Toland s'en tient à

des idées tellement générales que son matérialisme ne ressort pas d'une manière bien distincte. Ce qu'il y enseigne, par exemple, d'après Cicéron (78 bis), sur l'essence de la nature, l'unité de la force et de la matière (vis et materia) est en réalité plutôt panthéiste que matérialiste ; par contre, nous trouvons une physique matérialiste dans deux lettres adressées à un spinoziste et faisant suite aux Leiters to Serena (Lettres à Sérénà) (Londres, 1704)- Séréna, qui a donné son nom à ce recueil de lettres, n'est autre que Sophie-Charlotte, reine de Prusse, dont on connaît l'amitié pour Leibnitz ; elle se montra également bienveillante pour Toland, durant son long séjour en Allemagne, et écouta avec intérêt les théories de ce philosophe. Les trois premières lettres adressées à Séréna roulent sur des généralités ; mais Toland dit formellement, dans sa préface, qu'il a correspondu avec l'auguste princesse sur d'autres sujets encore bien plus intéressants ; n'ayant pas de copie correcte, il a cru devoir les remplacer par les deux lettres écrites à un spinoziste. La première renferme une réfutation du système de Spinoza, d'après lequel il serait impossible d'expliquer le mouvement et la variété intrinsèque du monde et de ses parties. La deuxième lettre touche au point capital de toute la doctrine matérialiste. Elle pourrait être intitulée « force et matière », si son titre réel, « le mouvement comme propriété essentielle de la matière » (motion essential to matter), n'était pas plus explicite.

Nous avons déjà vu plusieurs fois à quelle profondeur s'enfonce dans toutes les questions métaphysiques la vieille idée qui fait de la matière une substance morte, immobile et inerte. En face de cette idée, le matérialisme a simplement raison. Il ne s'agit pas ici de différents points de vue également vrais, mais de différents degrés de la connaissance scientifique. Quoique la conception matérialiste du monde ait besoin d'une élucidation ultérieure, elle ne pourra cependant jamais nous ramoner en arrière. Lorsque Toland écrivit ses lettres, il y avait déjà

plus d'un demi-siècle que l'on s'était habitué à l'atomistique de Gassendi ; la théorie des ondulations de Huyghens avait permis de sonder, dans ses profondeurs, la vie des plus petites molécules et, bien que Priestley ne découvrît l'oxygène que soixante-dix ans plus tard, constituant ainsi le premier anneau de la chaîne indéfinie des phénomènes chimiques, l'expérience avait néanmoins constaté la vie de la matière jusque dans ses plus petites molécules. Newton, dont Toland ne parle jamais qu'avec un grand respect, avait sans doute laissé à la matière sa passivité en admettant le choc primitif et en ayant la faiblesse de supporter l'intervention du Créateur à certains intervalles pour régulariser le mouvement de sa machine du monde ; mais l'idée de l'attraction comme propriété inhérente à toute matière fit rejeter bientôt le vain ajustement sous lequel Newton, trop préoccupé de théologie avait imaginé de la présenter. Le monde de la gravitation vivait par lui-même, et il ne faut pas s'étonner que les libres-penseurs du xvuf siècle, Voltaire en tête, se regardassent comme les apôtres de la philosophie naturelle de Newton.

Toland, appuyé sur des propositions de Newton, va jusqu'à affirmer qu'aucun corps n'est dans l'état de repos absolu (79) ; bien plus, s'inspirant, avec une grande profondeur de pensée, de l'ancien nominalisme anglais, qui permit à ce peuple de faire un pas si considérable en avant dans la philosophie de la nature, il déclare que l'activité et la passivité, le repos et le mouvement sont des idées simplement relatives, tandis que l'activité éternellement inhérente à la matière opère av«c une énergie égale, quand elle retient un corps dans un repos relatif vis-à-vis d'autres forces, ou quand elle lui imprime un mouvement accéléré.

« Tout mouvement est passif par rapport au corps qui donne l'impulsion et, actif par rapport au corps dont ce mouvement détermine le changement de position. C'est seulement parce qu'on échange la valeur relative de ces

mots en une valeur absolue qu'on a fait naître les erreurs et les polémiques les plus nombreuses sur cette question (80). » Par ignorance de l'histoire, défaut com-» mun à la plupart de ses contemporains, Toland ne voit pas que les idées absolues se produisent spontanément, tandis que les idées relatives sont le fruit de la science et du développement intellectuel. « Les déterminations du mouvement dans les parties de la matière solide et étendue forment ce que nous avons appelé les phénomènes naturels ; à ces phénomènes nous assignons des noms et des fins, de la perfection ou de l'imperfection, suivant qu'ils affectent nos sens, causent de la douleur ou du plaisir à notre corps et contribuent à notre conservation ou à notre destruction ; mais nous ne les dénommons pas toujours d'après leurs causes réelles ou d'après la matière dont ils se produisent les uns les autres, comme l'élasticité, la dureté, la mollesse, la fluidité, la quantité, la figure et les rapports de corps particuliers. Au contraire, nous n'attribuons souvent à aucune cause certaines particularités du mouvement, comme les mouvements capricieux des animaux. Car, bien que ces mouvements puissent être accompagnés de pensées, ils ont pourtant, comme mouvements, leurs causes physiques. Quand un chien poursuit *un lièvre, la forme de l'objet extérieur agit avec toute sa puissance d'impulsion ou d'attraction sur les nerfs, qui sont agencés avec les muscles, articulations et autres parties, de telle sorte qu'ils rendent possibles divers mouvements dans la machine animale. Pour peu qu'un homme connaisse l'action réciproque des corps les uns sur les autres par le contact immédiat ou par les molécules invisibles, qui en émanent continuellement, et 'qu'il joignent à cette notion celle de la mécanique, de l'hydrostntique et de l'anatomie, il se convaincra que tous les mouvements faits pour s'asseoir, se tenir debout, se coucher, se lever courir, marcher, etc., ont leur détermination spéciale, extérieure, Vnatériclle et proporfionnolle (81). »

On ne saurait demander une plus grande clarté. Toland regarde évidemment la pensée comme un phéno- «mène concomitant, inhérent aux mouvements matériels du système nerveux, à peu près comme la lumière qui suit un courant galvanique. Les mouvements volontaires sont des mouvements de la matière, qui se produisent d'après les mêmes lois que tous les autres, mais seulement dans des appareils plus compliqués.

Quand après cela Toland se retranche derrière une assertion bien plus générale de Newton et finit par protester contre l'opinion de ceux qui croiraient que son système rend inutile une raison directrice, nous sommes forcés de nous rappeler sa distinction entre la doctrine exotique et la doctrine ésotérique. Le Panthéistikon, publié sans nom d'auteur et pouvant être regardé comme ésotérique, ne révère aucune âme du monde transcendante, quelle qu'elle soit, mais seulement l'univers dans son unité invariable d'esprit et de matière. En tout cas, nous pouvons déduire de la conclusion dernière de la plus remarquable de ses lettres que Toland ne voit pas, comme les matérialistes de l'antiquité, dans le monde actuel, le produit du hasard et de la répétition infinie d'essais imparfaits ; il croit au contraire qu'une finalité grandiose et immuable régit tout l'univei's (82).

Toland est un de ces phénomènes qu'on aime à contempler : il nous découvre en lui une personnalité importante dans laquelle se fondent harmonieusement toutes les perfections humaines. Après une existence agitée, il put jouir avec une entière sénérité d'âme, du calme et de la solitude de la vie des champs. A peine quinquagénaire, il fut atteint d'un maladie qu'il supporta avec la fermeté d'usage. Peu de jours avant sa mort, il composa son épitaphe, prit congé de ses amis, et sa remarquable intelligence s'éteignit paisiblement.

QUATRIi:Mli; PAIITIE LE MATERIALISME DU XVIIP SIECLE

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