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CHAPITRE PREMIER

Influence du matérialisme sur la France et l'Allemagne.

L'Angleterre est le pays classique du matérialisme et du mélange des idées religieuses et matérialistes. — Matérialistes anglais du xvni* siècle : Harlley ; — Priestley. — Le scepticisme en France ; la Mothe le Vayer ; — Pierre Baylc. — Commencement de relations intellectuelles entre l'Angleterre et la France. — Voltaire ; — ses efforts pour faire prévaloir le système de Newton ; — son attitude vis-à-vis du matérialisme. — Shaftesbury. — Diderot ; ses relations avec le matérialisme. — Etat intellectuel de l'Allemagne. — Influence de Descartes et de Spinoza. — Influence des Anglais. — La Correspondance sur l'essence de l'âme. — Divers traces de matérialisme.

Le matérialisme moderne s'organisa sans doute en système pour la première fois en France, mais l'Angleterre n'en fut pas moins la terre classique de la conception matérialiste du monde. Le terrain y avait été préparé déjà par Roger Racon et par Occam ; Racon de Verulam, à qui, pour arriver au matérialisme, il ne fallait qu'un peu plus de logique et de clarté, fut tout à fait l'homme de son temps et de sa nation ; et Hobbes, le plus logique des matérialistes modernes, dut pour le moins autant à

ses traditions anglaises qu'aux exemples de Gassendi dont il suivit la voie. Sans doute Newton et Boyle replacèrent la machine matérielle de l'univers sous la direction d'un créateur immatériel ; mais la conception mécanique et matérielle des phénomènes de la nature poussait des racines d'autant plus fortes qu'on pouvait se mettre d'accord avec la religion en invoquant l'inventeur divin de la grande machine. Ce mélange singulier de foi religieuse et de matérialisme (i) s'est conservé en Angleterre jusqu'à nos jours. On n'a qu'à se rappeler le pieux sectaire Faraday, qui fut redevable de ses grandes découvertes principalement à la vive imagination avec laquelle il sut appliquer le principe mécanique dans toutes les questions de physique et de chimie.

L'Angleterre eut aussi ses matérialistes particuliers vers le milieu du xviif siècle pendant que, sur le continent, les matérialistes français passionnaient les esprits. Le médecin David Hartley publia, en 1749, un ouvrage en deux volumes qui fit sensation. 11 portait le singulier titre : Considérations sur Vhomme, so structure, ses devoirs et ses espérances (2). L'auteur entendait par ce dernier mol les « espérances » d'une vie future. Ce livre contient une partie physiologique ou, si l'on veut, psychologique et une partie théologique; c'est surtout cette dernière qui émut l'opinion. Hartley était versé dans les questions théologiques'. Fils d'un ecclésiastique, il aurait lui-même suivi la vocation de son père, si sa répugnance pour les 39 articles ne l'eût poussé vers la médecine. Il n'était donc point « hobbiste » en matière de religion, sans quoi cette répugnance n'aurait pas constitué un obstacle. Son livre nous fait connaître ses scrupules ; il y défend les miracles ainsi que la Bible; il y parle, au long, de la vie future, mais il révoque en doute l'éternité des peines de l'enfer ! C'était saper la hiérarchie à sa base, et jeter en même temps une ombre fâcheuse d'hérésie sur toutes ses autres opinions.

Dans la partie physiologique de son ouvrage, Hartley

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essaie, il esl vrai, de ramener coinplètenient la pensée et la sensation humaines à des vibrations du cerveau ; et l'on ne peut nier que le matérialisme ait largement puisé dans cette théorie. Mais, dans l'esprit de Hartley, cette conception ne pèche pas contre l'orthodoxie, Hartley divise consciencieusement l'homme en deux parties : le corps et l'âme. Le corps est l'instrument de l'âme ; le cerveau est l'instrument de la sensation et de la pensée. D'autres systèmes aussi, fait-il remarquer, admettent que toute modification de l'esprit est accompagnée d'une modification correspondante du corps. Son système, fondé sur la doctrine de l'association des idées, se contente de donner une théorie complète des modifications cérébrales qui leur correspondent. La doctrine de l'association des idées, comme fondement des opérations intellectuelles, existe déjà en germe chez Locke. Un ecclésiastique, le révérend Gay (3) fut le prédécesseur immédiat de Hartley en essayant d'expliquer tous les phénomènes psychiques au moyen d'associations. C'est sur cette base que la psychologie s'est conservée en Angleterre jusqu'à nos jours; mais personne n'y doutait -érieusement que ces associations elles-mêmes n'eussent pour fondement des faits précis survenant dans le cerveau, ou, pour parler avec plus de circonscription, qu'elles ne fussent accompagnées de fonctions correspondantes du cerveau. Hartley n'apporte dans cette question qwe la théorie physiologique ; mais ce fut précisément cette circonstance qui, en réalité, malgré toutes ses protestations fit de lui un matérialiste. En effet, tant qu'on parle des fonctions du cerveau d'une manière vague et générale, on peut laisser l'esprit faire jouer à volonté son instrument, sans qu'aucune contradiction manifeste se découvre en cela. Mais, dès qu'on s'avise de pousser le principe général jusqu'à ses dernières conséquences, on voit que le cerveau matériel est aussi soumis aux lois de la nature matérielle. Les vibrations, en apparence si inoffensives, qui accompagnaient la pensée, se révèlent maintenant comme les effets d'un méca-

nisme qui, mis en mouvement par une cause extérieure, doit fonctionner jusqu'au bout, d'après les lois du monde matériel (4). On n'arrive pas tout d'un coup à la pensée hardie de Kant, qu'une série d'actes peut être absolument nécessaire comme phénomène, tandis que comme « chose en soi », elle repose sur la liberté. Quand il s'agit des fonctions du cerveau, la nécessité s'impose inévitablement et la nécessité de l'action psychologique en est la conséquence immédiate. Hartley reconnut cette conséquence mais il prétend ne l'avoir reconnue qu'après s'être occupé pendant plusieurs années de la théorie des associations, et ne l'avoir acceptée qu'avec répugnance. Aussi un point, que Hobbes traita avec une entière clarté et sans aucune préoccupation ; un point que Leibnitz élucida dans le sens d'un judicieux déterminisme, sans rien y trouver d'hostile à la religion, embarrassa beaucoup le « matérialiste » Hartley. Il se défend en disant qu'il ne nie pas le libre arbitre dans les actes, c'est-à-dire la responsabilité. Avec un zèle encore plus grand, il cherche à prouver qu'il reconnaît aussi l'éternité réelle des peines de l'enfer, c'est-à-dire leur durée immensément prolongée et leur extrême intensité, qui suffisent pour effrayer les pêcheurs et pour faire apparaître comme un bienfait incomparable le salut promis par l'Eglise.

L'ouvrage principal de Hartley a été traduit en français et en allemand, mais avec une différence remarquable. L'un et l'autre traducteur trouvent que l'ouvrage se compose de deux parties hétérogènes ; toutefois l'allemand regarde la partie théologique comme la plus importante, et ne donne qu'un extrait fort concis de la théorie des associations (5) ; le français s'attache surtout à l'explication des fonctions psychologiques et laisse la théorie de côté (6) La voie du traducteur français fut suivie par le successeur de Hartley, par Priestley, qui plus hardi que son devancier et quoique théologien lui-même, élimina complètement, lui aussi (7), la partie théologique, en remaniant l'ouvrage de Hartley. Priestley eut, à la vérité,

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