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CHAPITRE PREMIER

Période de l'ancienne atomistique, particulièrement Démocrite.

Le matérialisme se rencontre parmi les plus anciens essais d'une conception philosophique du monde. Conflit entre la philosophie et la religion. — Preuve de ce conflit dans l'ancienne Grèce. — Origine de la philosophie. Influence des mathématiques et de l'étude de la nature. — Relations avec l'Orient. Commerce. — Prédominance de la déduction. — Systématisation du matérialisme par l'atomistique. — Démocrite ; sa vie, sa personnalité , sa doctrine. — Eternité de la matière. — Nécessité. — Les atomes et le vide. — Cosmogonie. — Propriétés des choses et des atomes. — L'âme. — Ethique. — Empédocle et l'origine de l'idée de finalité.

Le matérialisme est aussi ancien que la philosophie, mais il n'est pas plus ancien. La conception des choses qui domine naturellement dans les périodes les plus anciennes de la civilisation ne s'élève pas au-dessus des contradictions du dualisme et des formes fantastiques de la person-

niücation. Les premiers essais tentés pour s'affranchir de ces contradictions, pour acquérir une vue systématique du monde et pour échapper aux illusions ordinaires des sens, conduisent directement dans le domaine de la philosophie; et, parmi ces premiers essais, le matérialisme a déjà sa place (i).

Mais, dès que la pensée commence à procéder logiquement, elle entre en lutte avec les données traditionnelles de la religion. Celle-ci a ses racines dans les conceptions essentielles les plus anciennes, les plus grossières, les plus contradictoires, que la foule ignorante ne cesse de reproduire avec une force irrésistible. Une révélation immanente communique à la religion un sens profond plutôt par la voie du sentiment que par celle de la perception claire et consciente, en même temps que la riche parure de la mythologie, la vénérable antiquité de la tradition, rendent la religion chère au peuple. Les cosmogonies de l'Orient et de l'antiquité grecque ne présentent pas plus de conceptions matérialistes que de conceptions spiritualistes; elles n'essayent pas d'expliquer le monde au moyen d'un principe unique, mais elles nous montrent des divinités anthropomorphes, des êtres primordiaux tout à la fois matériels et spirituels, des éléments qui s'agitent dans le chaos et des forces qui se livrent à des combats et à des créations variés au milieu d'incessantes vicissitudes. En face de cette fantasmagorie, la pensée qui s'éveille, réclame de l'unité et de l'ordre ; aussi toute philosophie estelle entraînée à une guerre inévitable avec la théologie de son époque, guerre plus ou moins acharnée, plus ou moins latente, suivant les circonstances.

C'est une erreur de ne pas reconnaître l'existence et même l'intensité de tels conflits dans l'antiquité hellénique ; mais il est facile de voir comment cette erreur a pris naissance.

Si, dans un lointain avenir, nos descendants n'avaient, pour juger notre civilisation actuelle, que les fragments de l'œuvre mutilée d'un Gœthe ou d'un Schelling, d'un

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Herder ou d'un Lcssing, elles ne soupçonneraient guère les abîmes profonds, les dissentiments violents qui séparent chez nous les différents partis. C'est le propre des grands hommes de tous les temps de concilier en eux-mêmes les tendances contraires de leur époque. Ainsi nous apparaissent, dans l'antiquité, Platon et Sophocle ; plus un écrivain est grand, moins il nous montre dans ses ouvrages les traces des luttes qui passionnaient les masses de son temps, luttes auxquelles il a dû pourtant, lui aussi, prendre une part quelconque.

La mythologie, qui se présente à nous, sous les formes riantes et légères, que lui ont données les poètes grecs et romains, n'était la religion ni des masses populaires, ni des classes éclairées, mais un terrain neutre où les unes et les autres pouvaient se rencontrer {2).

La multitude croyait bien moins à l'ensemble des divinités de l'Olympe, tel que l'avaient peuplé les poètes, qu'à la divinité spéciale de la ville ou de la contrée, dont l'image, dans le temple, était révérée comme particulièrement sainte. Ce n'étaient pas les belles statues des artistes célèbres qui captivaient la foule dévote ; c'étaient les images antiques, vénérables, grossièrement taillées, mais sanctifiées par la tradition. Il y avait aussi chez les Grecs une orthodoxie roide et fanatique, qui s'appuyait autant sur les intérêts d'une orgueilleuse caste sacerdotale que sur la foi des masses avides des faveurs divines (2).

On aurait peut-être entièrement oublié tout cela, si Socrate n'eût pas été forcé de boire la coupe empoisonnée ; Aristote lui-même s'enfuit d'Athènes pour empêcher cette ville de commettre un deuxième attentat contre la philosophie. Protagoras se vit réduit à fuir et son écrit sur les dieux fut brûlé par l'ordre des magistrats. Anaxagore emprisonné dut chercher son salut dans la fuite. Théodore Yathée et, vraisemblablement aussi Diogène d'ApoIlonie, furent poursuivis comme négateurs des dieux. Et ceci se passait dans Athènes, chez le peuple le plus humain de la Grèce I

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Aux yeux de la foule, le philosophe, même le plus spiritualiste, pouvait être poursuivi comme athée ; car nul penseur ne se figurait les dieux tels que la tradition sacerdotale voulait qu'on se les représentât.

Si maintenant nous jetons un regard sur les côtes de l'Asie Mineure, dans les siècles qui précèdent immédiatement la période brillante de la vie intellectuelle des Hellènes, nous verrons la colonie des Ioniens, avec ses villes nombreuses et importantes, se signaler par son opulence, sa prospérité matérielle, son génie artistique et les raffinements de sa vie luxueuse. Le commerce, les alliances politiques, le désir croissant de s'instruire, poussaient les habitants de Milet et d'Ephèse à des voyages lointains, les mettaient fréquemment en contact avec des mœurs, des opinions étrangères, et perinettaient à une aristocratie, aux idées indépendantes, de s'élever à un point de vue supérieur à celui des masses moins éclairées. Les colonies doriennes de la Sicile et de l'Italie méridionale jouirent pareillement d'une floraison précoce. On peut admettre que, longtemps avant l'apparition des philosophes, les influences précitées avaient répandu, dans les hautes classes de la société, une conception de l'univers plus libre et plus éclairée.

C'est au milieu de ces hommes riches, considérés, versés dans les affaires et instruits par de nombreux voyages, que naquit la philosophie. Thaïes, Anaximandre, Heraclite et Empédocle, occupaient un rang éminent parmi leurs concitoyens ; et il n'est pas étonnant que personne ne songeât à leur demander compte de leurs opinions. Moins heureux au x\uf siècle, Thaïes devint le sujet de monographies, où la question de savoir s'il fut un athée donna lieu à de vives controverses (3). Si nous comparons, sous ce rapport, les philosophes ioniens du \f siècle aux philosophes athéniens des V* et iv^, nous sommes tentés de songer à la situation différente des libres penseurs anglais du xvn" siècle et des encyclopédistes français du xvnf. En Angleterre, nul ne songeait à mêler le peuple à la lutte des opi-

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nions (/;) ; en France, la libre pensée se vit opposer le fanatisme de la foule.

Au progrès du rationalisme correspondit chez les Ioniens le développement des mathématiques et des sciences de la nature. Thaïes, Anaximandre et Anaximène s'occupèrent de problèmes spéciaux d'astronomie, aussi bien que de l'explication naturelle de l'univers ; Pythagore de Samos importa le goût des recherches mathématiques et physiques dans les colonies occidentales de la race dorienne. C'est dans la partie orientale du monde grec, où les relations avec l'Egypte, la Phénicie et la Perse étaient les plus fréquentes, que le mouvement scientifique prit naissance ; et ce fait incontestable prouve l'influence de l'Orient sur la culture hellénique plus clairement que les traditions fabuleuses de voyages entrepris par des philosophes grecs dans le but d'observer et d'étudier (5). L'idée d'une originalité absolue de la culture hellénique peut être admise, si l'on n'a en vue que la forme et si, de l'épanouissement parfait de la fleur on conclut que les racines sont profondément cachées dans le sol ; mais cette originalité devient fantastique, quand, se basant sur les résultats négatifs de la critique de toutes les traditions spéciales, on va jusqu'à nier des connexions et des influences* qui ressortent d'ellesmêmes de l'étude des relations naturelles des peuples, bien que les sources ordinaires de l'histoire restent silencieuses. Les rapports politiques, et avant tout le commerce, durent nécessairement par des voies multiples, faire affluer d'un peuple à l'autre les connaissances, les inventions et les idées. Si le mot de Schiller : « ô dieux, c'est à vous qu'appartient le négociant ! » est essentiellement humain et s'applique par conséquent à tous les temps, mainte idée d'importation étrangère a dû, plus tard, se rattacher mythiquement à un nom célèbre, tandis que les véritables introducteurs resteront éternellement inconnus de la postérité.

Il est certain que l'Orient avait devancé les Grecs dans l'astronomie et la Chronometrie. Ainsi les peuples de

l'Orient eux-mêmes connaissaient et appliquaient les mathématiques, à une époque où l'on ne pensait encore en Grèce à rien de semblable ; mais précisément les mathématiques furent le terrain scientifique sur lequel les Grecs devaient dépasser de beaucoup tous les peuples de l'antiquité* I

A la liberté et à l'audace de l'esprit hellénique se joignait la faculté innée de tirer des conséquences, d'énoncer avec précision et netteté des propositions générales, de fixer, avec rigueur et sûreté, le point de départ d'une recherche, d'en classer les résultats d'une manière claire et lumineuse ; en un mot, les Grecs avaient le talent de la déduction scientifique.

Il est d'usage aujourd'hui, surtout chez les Anglais, depuis Bacon, de déprécier la valeur de la déduction. Whewell, dans sa célèbre Histoire des sciences inductives, est souvent injuste envers les philosophes grecs, notamment envers l'école d'Aristote. Il traite, dans un chapitre spécial, des causes de leur insuccès, leur appliquant constamment le critérium de notre époque et de notre point de vue scientifique. Constatons qu'il y avait un grand travail à effectuer avant de pouvoir passer, de l'entassement sans critique des observations et des traditions, à notre système d'expérimentation si fécond en résultats : il fallait créer d'abord une école de logiciens, capables de marcher droit au but immédiat sans trop se préoccuper des prémisses Cette école, les Hellènes la fondèrent ; et nous leur devons les principes essentiels de la méthode déductive, les éléments de la mathématique et les règles de la logique formelle ^6). C'est, à ce qu'il semble, par une interversion de l'ordre naturel des choses, que l'humanité apprit à construire des déductions exactes avant de savoir trouver les vraies prémisses du raisonnement. Mais ce fait cesse de paraître contraire à l'ordre naturel si l'on se place au point de vue de la psychologie et de l'histoire.

Sans doute les spéculations sur l'univers, envisagé dans son ensemble et dans la connexion de ses parties, ne pou-

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vaicnt, comme les recherches mathématiques, donner des résultats durables ; toutefois il fallut que des essais innombrables vinssent par leur stérilité ébranler la confiance avec laquelle on se lançait sur cet océan, avant que la critique philosophique pût réussir à démontrer pourquoi une méthode identique, du moins en apparence, aboutissait d'un côté à un progrès positif et de l'autre à des tâtonnements aveugles (7). Même dans ces derniers siècles, rien n'a contribué à égarer dans de nouvelles aventures métaphysiques la philosophie, récemment émancipée du joug de la scholastique, autant que livresse produite par les progi'ès étonnants des mathématiques, au xvn'' siècle ! Ici encore, avouons-le, l'erreur favorisa le progrès de la culture ; car non seulement les systèmes de Descartes, de Spinoza et de Leibnitz poussèrent dans tous les sens à penser et à étudier, mais encore ils éliminèrent définitivement la scholastique, depuis longtemps condamnée par la critique, frayant ainsi la voie à une conception plus saine de l'univers.

En Grèce, il s'agissait avant tout de dissiper les nuages du merveilleux, de dégager l'étude de l'univers du chaos mythologique des idées religieuses et poétiques, et de pénétrer sur le terrain de la raison et de l'observation sévère. Or cela ne pouvait s'effectuer tout d'abord qu'à l'aide de la méthode matérialiste ; car les objets extérieurs sont plus près de notre conscience naturelle que le moi ; et le moi lui-même, dans la pensée des peuples primitifs, réside pluFôt dans le corps que dans l'essence spirituelle, ombre d'âme à demi rêvée, à demi imaginée, dont ils font la compagne du corps (8).

La proposition de Voltaire, qui pourtant était en général un adversaire ardent du matérialisme : u Je suis corps et je pense », aurait sans doute obtenu l'approbation des anciens philosophes grecs. Lorsqu'on commença à admirer la finalité de l'univers et de ses parties, notamment des organismes, ce fut un disciple de la philosophie naturelle ionienne, Diogène d'Apollonie, qui identifia la raison

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ordonnatrice du monde avec l'élément primordial, l'air.

Si cet élément avait été purement sensible, si ses fonctions sensitives s'étaient changées en pensées, en vertu de l'organisation de plus en plus compliquée et du mouvement de la matière primordiale, on aurait pu voir se développer dans cette voie un matérialisme rigoureux, peutêtre plus solide que le matérialisme atomistique ; mais l'élément rationnel de Diogène est omniscient. De la sorte l'énigme dernière du monde des phénomènes se trouve reportée à l'origine première des choses (9).

Les atomistes rompirent ce cercle vicieux, en fixant l'essence de la matière. De toutes les propriétés des choses, ils choisirent, pour les attribuer à la matière, les plus simples, les plus indispensables pour comprendre un fait qui se produit dans le temps et dans l'espace ; et s'efforcèrent de faire sortir de ces propriétés seules l'ensemble des phénomènes. L'école d'Elée peut avoir devancé les atomistes dans cette voie, en séparant les variations trompeuses des phénomènes sensibles d'avec l'élément permanent que la pensée seule peut reconnaître comme l'être unique, véritablement existant. Les pythagoriciens, qui plaçaient l'essence des choses dans le nombre, c'est-à-dire à l'origine, dans les rapports déterminables numériquement des formes corporelles, ont probablement contribué à ramener toutes les propriétés sensibles à la forme de la combinaison atomistique. Quoi qu'il en soit, les atomistes donnèrent la première idée parfaitement claire de ce qu'il faut entendre par la matière comme base de tous les phénomènes. Une fois ce principe établi, le matérialisme était complété comme première théorie parfaitement claire et logique de tous les phénomènes.

L'entreprise était aussi hardie, aussi grandiose que correcte, au point de vue de la méthode ; car, tant que l'on prenait généralement pour point de départ les objets extérieurs du monde des phénomènes, on ne pouvait suivre aucune autre voie pour arriver à expliquer l'énigmatique par l'évident, le compliqué par le simple, l'inconnu par le

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connu. Même l'insuffisance de toute explication mécanique (le l'univers ne pouvait finalement apparaître que dans cette voie, la seule en général qui conduisît à une explication complète.

Peu de grands hommes de l'antiquité probablement ont été maltraités par l'histoire autant que Démocrite. Dans la grande caricature, que nous a transmise une tradition ignorante, il ne reste presque rien de lui que le nom de philosophe rieur, tandis que des personnages d'une valeur bien moindre nous sont connus dans toutes leurs particularités. C'est une raison de plus pour admirer le tact avec lequel Bacon de Verulam, qui en général ne brille guère par sa connaissance de l'histoire, est allé prendre Démocrite au milieu de tous les philosophes de l'antiquité pour lui décerner le prix des recherches solides ; Aristote, au contraire, l'idole philosophique du moyen âge, n'est à ses yeux que le créateur d'une science apparente et funeste, l'inventeur d'un verbiage vide de sens. Aristote ne pouvait être é(iuitablement jugé par Bacon. Le philosophe anglais était pour cela trop dépourvu du sens historique, qui sait reconnaître même dans de graves erreurs, une inévitable transition à une compréhension plus exacte de la vérité. Bacon trouvait en Démocrite une intelligence analogue à la sienne et malgré l'abîme de deux mille ans qui le séparait du philosophe grec, il l'apprécia presque comme un contemporain. En effet, bientôt après Bacon, l'atomistique devint provisoirement, sous la forme qu'Epicure lui avait donnée, la base de l'étude de la nature chez les modernes.

Démocrite était un citoyen de la colonie ionienne d'Abdore, sur les côtes de Thrace. Les Abdérites ne s'étaient pas encore attiré la réputation de badauds qui s'attacha plus tard à leur nom. Cette florissante ville de commerce était riche et cultivée ; le père de Démocrite possédait une opulence remarquable et, sans aucun doute, son fils, si bien doué par la nature, reçut une éducation solide, quoique la tradition, d'après laquelle il aurait été l'élève des mages de la Perse, n'ait aucun fondement historique (lo).

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On raconte qu'il dépensa tout son patrimoine, dans les grands voyages que lui fit entreprendre son désir de s'instruire. Revenu pauvre, il fut secouru par son frère ; mais bientôt il acquit la réputation d'un sage inspiré par les dieux, grâce au succès de ses prédictions météorologiques. Enfin il écrivit son grand ouvrage le Diakosmos, qu'il lut publiquement à ses concitoyens et qui lui valut de leur part le don de cent, suivant d'autres, de cinq cents talents, ainsi que l'érection de plusieurs statues. La date de sa mort €st inconnue ; mais, d'après l'opinion générale, il atteignit un âge très avancé et expira avec calme et sans douleur.

Quantité de récits et d'anecdotes se rattachent à son nom ; mais la plupart ne sont pas de nature à le caractériser exactement. Les portraits les moins fidèles sont ceux qui le représentent comme le philosophe rieur, par opposition à Heraclite, le philosophe larmoyant ; ces portraits ne nous montrent en lui qu'un joyeux railleur, qui ridiculise les folies humaines et se fait l'avocat d'une philosophie superficielle et constamment optimiste. Tout aussi inexacte est l'opinion qui ne nous découvre en lui qu'un simple compilateur ou, pis encore, qu'un adepte de doctrines secrètes et mystiques. Des renseignements contradictoires relatifs à sa personne, il ressort très nettement que sa vie entière fut consacrée à des recherches scientifiques, rationnelles et étendues. Le compilateur, qui recueillit les rares fragments qui nous sont restés de ses nombreux écrits, le place, sous le rapport de l'intelligence €t du savoir, au-dessus de tous les philosophes antérieurs à Aristote, et conjecture même que le stagyrite est redevable, en grande partie, de la science que l'on admire en lui, à l'étude des œuvres de Démocrite (ii).

Notons un trait caractéristique : cet homme, d'un savoir si étendu, professait » qu'il faut aspirer, non à la plénitude de la science, mais à la plénitude de l'intelligence » (12) ; et quand, avec un orgueil pardonnable, il parle de son œuvre, il n'insiste pas sur le nombre et la diversité de ses écrits, mais il se vante d'avoir vu par lui-même, d'avoir

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conversé avec d'autres savants et d'avoir adopté la méthode mathématique. « De tous mes contemporains, dit-il, c'est moi qui ai parcouru la plus grande partie de lu terre, visité les régions les plus lointaines, vu le plus de climats et de contrées, entendu le plus de penseurs, et nul ne m'a surpassé dans les constructions et les démonstrations géométriques, pas même les géomètres de l'Egypte, auprès desquels, étranger, j'ai vécu cinq années entières (loj ».

Parmi les causes qui expliquent l'oubli où est tombé t)émocrite, nous devons mentionner celle-ci : il n'était ni ambitieux ni passionné pour les luttes de la dialectique. Il aurait visité Athènes sans se faire connaître d'aucun des philosophes de cette ville. Au nombre de ses sentences morales se trouve la suivante : <( Celui qui aime la contradiction et le verbiage est incapable d'apprendre quoi que ce soit de sérieux ».

De pareilles dispositions rie convenaient guère pour la ville des sophistes et permettaient encore moins à Démocrite d'entrer en rapport avec Socrate et Platon, dont la philosophie tout entière se développait au milieu des luttes de la dialectique. — Démocrite ne fonda pas d'école. Il semble que l'on déploya plus de zèle à faire des extraits de ses ouvrages qu'à les transcrire intégralement. L'ensemble de sa philosophie fut fondu finalement dans la doctrine d'Epicure. Aristote le nomme souvent et avec respect, mais il ne le cite guère que pour le combattre ; encore ne le traite-t-il pas toujours en pareil cas avec la justesse et l'impartialité convenables (i/j). Nous ne savons pas combien il lui a emprunté sans le nommer. Platon ne le mentionne nulle part, et l'on se demande si, dans certains passages, il ne l'attaquerait pas sans le désigner. C'est probablement là ce qui fit dire que, dans un mouvement d'ardeur fanatique, Platon voulut acheter et brûler tous les écrits de Démocrite (i5).

De nos jours, Ritter, dans son Histoire de la philosophie, a accablé la mémoire de Démocrite de tout le poids de son courroux anfimatérialiste ; aussi applaudissons-nous à

riiommage impartial que lui rend Brandis et à l'apologie brillante et victorieuse que lui consacre Zeller ; car, parmi les grands penseurs de l'antiquité, Démocrite peut, en réalité, être regardé comme un des plus grands.

Malgré cela, nous connaissons mieux la doctrine de Démocrite que les opinions de maint philosophe, dont il nous reste de plus nombreux fragments. Nous pouvons attribuer cet avantage à la clarté et à la logique de sa conception du monde, qui nous permet de rattacher aisément à l'ensemble du système, même le plus petit fragment. Le fondement de sa doctrine est l'atomistique, qu'il n'a sans doute pas inventée, mais dont nul certainement avant lui n'avait saisi toute l'importance. Nous montrerons, dans le cours de notre Histoire du matérialisme, que l'atomistique moderne est sortie de l'atomistique de Dénàocrite par des transformations lentes et successives. — Nous pouvons considérer les propositions suivantes comme constituant la base essentielle de la métaphysique de Démocrite :

1° « Rien ne vient de rien ; rien de ce qui existe ne peut être anéanti. Tout changement n'est qu'agrégation ou désagrégation de parties (i6). »

Cette proposition, qui renferme déjà en principe les deux grandes thèses de la physique moderne : l'indestructibilité de la matière et la conservation de la force, se retrouve au fond, chez Kant, comme la première « analogie de l'expérience » : <( malgré toutes les modifications des phénomènes, la substance persiste et sa quantité n'augmente ni ne diminue dans la nature ». — Kant trouve que de tout temps, non seulement les philosophes, mais encore le sens commun, ont présupposé la persistance de la substance. Cette proposition prétend à la valeur d'un axiome comme condition préliminaire et indispensable de toute expérience régulière, et cependant elle a son histoire ! En réalité, l'homme à Fétat de nature possède plus d'imagination que de logique ; rien ne lui est plus familier que f'idée de la naissance et de la destruction ; et le dogme chrétien de l'univers tiré du néant n'a probablement pas

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été la première pierre d'achoppement, dont le choc a éveillé la critique.

Dès l'origine de la pensée philosophique, apparaît sans doute aussi l'axiome de la persistance de la substance, bien que d'abord il soit un peu vuilé. Dans Vinjini ' y-t:zo'/ d'Anaximandre, d'où émanent toutes choses ; dans le feu divin et primitif d'Heraclite, au sein duquel les mondes se consument successivement, pour naître de nou\eau, nous retrouvons incorporée la substance éternelle. Le premier, Parménide d'Elée nia toute naissance et toute destruction. L'être réellement existant, aux yeux des Eléates, est le tout unique, sphère parfaitement arrondie, dans laquelle il n'y a ni changement, ni mouvement. Toute modification n'est qu'apparence ! Mais ici se produisait entre l'apparence et l'être une contradiction, qui ne pouvait rester le dernier mot de la philosophie. L'aflirmation exclusive d'un axiome heurtait un autre axiome : «■ Rien n'est sans cause ! » Comment l'apparence pouvait-elle donc naître au sein de l'être ainsi immuable ? Ajoutez à cela l'absurdité de la négation du mouvement, qui, il est vrai, a provoqué d'innombrables discussions et favorisé la naissance de la dialectique. Empédocle et Anaxagore éliminent cette absurdité, en ramenant toute naissance et toute destruction au mélange et à la séparation des éléments : mais ce fut l'atomistique la première qui donna à cette pensée une forme parfaitement nette et en fit la pierre angulaire d'une conception strictement mécanique de l'univers. A cela il fallait joindre l'axiome de la nécessité de tout ce qui arrive.

2° « Rien n'arrive fortuitement, mais tout a sa raison et sa nécessité (17). »

Celte proposition, qu'une tradition douteuse attribue déjà à Leucippe, doit être entendue dans le sens d'une réfutation péremptoire de toute téléologie ; car la raison [16yo;) n'est que la loi mathématique et mécanique, à laquelle les atomes, dans leurs mouvements, obéissent avec une nécessité absolue. Aussi Aristote se plaint-il à

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plusieurs reprises de ce que Démocrite, en écartant les causes finales, a tout expliqué par une nécessité naturelle. Bacon de Verulam loue précisément Démocrite dans cette explication, dans le premier de ses écrits, sur {'Accroissement des sciences, écrit où il sait encore dominer prudemment l'irritation habituelle que lui cause le système d'Aristote (17 bis).

Cette négation essentiellement matérialiste des causes finales a fait naître au sujet de Démocrite les mêmes malentendus qui régnent presque généralement encore aujourd'hui à l'endroit des matérialistes : on leur reproche de faire tout gouverner par un hasard aveugle. Il y a contradiction complète entre le hasard et la nécessité ; et cependant rien n'est plus fréquent que la confusion de ces deux termes. Gela vient de ce que l'idée de nécessité est parfaitement claire et précise, tandis que l'idée de hasard est très indécise et relative.

Quand une tuile toml:« sur la tête d'un homme, pendant qu'il marche dans la rue, on considère cet accident comme un effet du hasard ; et cependant personne ne met en doute, que la pression de l'air produite par le vent, les lois de la pensanteur et d'autres circonstances naturelles rendent complètement raison de cette chute, qui résulte ainsi d'une nécessité naturelle, la tuile a dû atteindre la tête, qui se trouvait précisément dans l'endroit déterminé où elle est tombée.

On voit aisément, par cet exemple, que l'hypothèse du hasard n'est, à proprement parler, qu'une négation partielle de la cause finale. La chute de la tuile ne s'explique, à nos yeux, par aucune finalité rationnelle, quand nous la déclarons fortuite.

Si maintenant, avec la philosophie chrétienne, on admet la finalité absolue, on exclut le hasard aussi complètement qu'en admettant la causalité absolue. A ce point de vue, les deux conceptions du monde les plus logiques s'équivalent parfaiteraent, et toutes deux ne laissent à l'idée du hasard qu'une signification arbitraire et peu pratique. Nous appe-

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Ions accidentel, ou bien ce dont nous ne comprenons ni le but ni la cause, simplement pour abréger le discours et, par conséquent, d'une manière tout à fait antiphilosophique ; ou bien, nous plaçant à un point de vue exclusif, nous alTn-mons, contrairement au partisan de la téléologie, la production fortuite du fait, pour ne pas reconnaître les causes finales et cependant nous rejetons le hasard, du moment où nous afïirmons que tout fait a une raison suffisante.

Et nous sommes dans le vrai, en tant qu'il s'agit de sciences naturelles ou de sciences exactes ; car c'est uniquement du côté des causes efficientes que le monde des phénomènes est accessible aux recherches de la science. Toute immixtion de causes finales, que l'on place à côté ou au-dessus des forces naturelles, lorsqu'elles agissent nécessairement, c'est-à-dire selon des lois connues, n'est pas autre chose qu'une négation partielle de la science, une défense arbitraire de pénétrer dans un domaine encore inexploré (i8).

Mais Bacon tenait déjà la téléologie absolue pour acceptable, quoiqu'il n'en comprît pas encore bien le sens. Cette idée d'une finalité dans l'ensemble de la nature, laquelle ne nous devient compréhensible que pas à pas, dans les détails et par l'étude des causes efficientes, cette idée ne nous conduit réellement à aucune finalité purement humaine ni par conséquent à une finalité, que l'homme puisse comprendre dans les détails. Et cependant, les religions ont justement besoin d'une finalité anthropomorphe ; or c'est là une contradiction à la science, comme la poésie est une contradiction à la vérité historique ; aussi la finalité en ce sens et la poésie n'ont-elles droit de cité que dans une contemplation idéale des choses.

De là la nécessité d'éliminer strictement toute cause finale avant que la science soit possible. Démocrite obéissait-il à ce motif quand il fit de la stricte nécessité la base de toute observation de la nature ? En ne s'attachant pas outre mesure à l'ensemble du système que nous venons

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d'esquisser, on arrive à reconnaître que Démocrite exigeait, comme condition indispensable de toute connaissance rationnelle de la nature, une idée claire de la nécessité naturelle. Or l'origine de cette idée ne doit être cherchée que dans l'étude des mathématiques, dont l'influence, sous ce rapport, a été pareillement décisive durant les temps modernes.

3° (c Rien n'existe, si ce n'est les atomes et le vide ; tout le reste est hypothèse (19). »

Cette proposition réunit le côté fort et le côté faible de toute atomistique. Le fondement de toute explication rationnelle de la nature, de toutes les grandes découvertes modernes, a été la réduction des phénomènes au mouvement des plus petits molécules et, sans doute, l'antiquité classique aurait pu déjà parvenir dans cette voie à des résultats importants, si la réaction, émanée d'Athènes, contre les tendances naturalistes de la philosophie n'eût pas remporté une victoire aussi décisive. C'est par l'atomisme que nous expliquons aujourd'hui les lois du son, de la lumière, de la chaleur, des transformations physiques et chimiques les plus étendues et néanmoins l'atomisme est aujourd'hui encore aussi impuissant qu'au temps de Démocrite à expliquer la plus simple sensation de son, de lumière, de chaleur, de goût, etc. Malgré tous les progrès de la science, malgré toutes les transformations de l'idée d'atome, l'abîme est tout aussi profond ot il ne diminuera en rien, dût-on réussir à établir une théorie complète des fonctions cérébrales et rendre exactement compte de la naissance et de la marche des mouvements mécaniques qui correspondent à la sensation ou, en d'autres termes, produisent la sensation. La science ne doit pas désespérer d'expliquer, au moyen de cette arme puissante, les actes les plus complexes et les mouvements les plus importants de la vie humaine, en recourant à la loi de la conservation de la force et en rapportant ces actes et ces mouvements aux forces de tension devenues libres dans le cerveau sous l'influence des excitations nerveuses ;

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mais il lui reste éternellement interdit de jeter un pont entre le son le plus simple, en tant que sensation d'un sujet, que nia sensation, et les processus de décomposition dans le cerveau que la science est obligée d'admettre, pour expliquer cette même sensation de son, comme un fait du monde matériel.

Peut-être l'école d'Elée ne fut-elle pas sans influence sur la manière dont Démocrite trancha ce nœud gordien. Cette école regardait le mouvement et le changement comme une simple apparence, une apparence absolument illusoire. Démocrite restreignit cette négation aux qualités sensibles des objets. « Le doux, l'amer, la chaleur, le froid, la couleur, n'existent que dans la pensée ; il n'y a, en réalité, que les atomes et le vide (20). »

La sensation, comme donnée immédiate, étant pour lui quelque chose de trompeur, on conçoit aisément qu'il se plaignît de ce que la vérité était profondément cachée et qu'il accordât à la réflexion une plus grande valeur, au point de vue de la connaissance, qu'à la perception immédiate. Mais comme les concepts, auxquels s'appliquait sa réflexion, étaient combinés avec les données de l'intuition sensible, sa théorie de la nature avait une vérité générale. En ramenant ainsi sans cesse toutes les hypothèses à l'observation de l'image formée en lui par le mouvement des atomes, Démocrite évitait les inconvénients qui s'attachent à l'emploi exclusif de la déduction.

4° « Les atomes sont en nombre infini ; et leurs formes, d'une diversité infinie. Tombant éternellement à travers l'espace immense, les plus grands, dont la chute est plus rapide, heurtent les plus petits ; les mouvements latéraux et les tourbillons qui en résultent sont le commencement de la formation du monde. Des mondes innombrables se forment, pour périr ensuite, simultanément ou successivement (21). »

Cette idée grandiose, souvent considérée dans l'antiquité comme monstrueuse, se rapproche pourtant plus de nos conceptions actuelles que le système d'Aristote, qui dé-

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monl;-ait a priori, qu'en dehors de soii monde complet et Uni en soi, il ne peut en exister d'autres. A propos dEpicure et de Lucrèce, sur lesquels nous possédons des documents plus complets, nous reviendrons sur l'ensemble de cette cosmogonie ; pour le moment, contentons-nous de dire que nous avons toute raison d'admettre que les grandes lignes de l'atomistique épicurienne, quand nous ne savons pas formellement le contraire, proviennent de Démocrite. Epicure voulait bien que les atomes fussent en nombre infini, mais n'admettait pas la variété infinie de leurs formes. Son innovation, touchant l'origine du mouvement latéral, a plus d'importance.

Démocrite nous expose un système parfaitement conséquent, qui ne serait sans doute pas admis par la physique actuelle, mais qui nous prouve que le penseur grec développa ses théories, aussi bien que le permettait son époque, d'après des principes strictement physiques. Partant de l'hypothèse erronée que les grandes masses, à égalité de densité, tombent plus rapidement que les petites, il faisait atteindre et heurter les petits atomes par les plus grands, dans leur chute à travers l'espace. Comme les atomes ont des formes diverses et qu'en règle générale le choc ne peut pas être central, il devait en résulter pour ces petits corps une rotation autour de leur axe et des mouAements latéraux, et nos connaissances actuelles en mécanique ne contredisent pas cette conclusion. Une fois admis, ces 'mouvements latéraux doivent nécessairement devenir de plus en plus complicîués et, connue les chocs successifs de noiiveaux atomes sur une couche qui éprouve déjà le mouvement latéral, produisent sans cesse une force vive nouvelle, il est permis de croire que le mouvement s'opère avec une intensité progressive. Les mouvements latéraux, combinés avec la rotation des atornes, peuvent facilement amener des mouvements de rétrogradation. Si, dans une couche ainsi bouleversée, les atomes les plus lourds, c'est-à-dire les plus grands, conservent toujours un mouvement plus rapide dans la direction de haut en bas, il en résultera

PARTICULIEREMENT DEMOGRITE, I9

finalement (ju'ils se trouveront dans la partie inférieure de la couche, tandis que les atomes les plus légers seront réunis dans la partie supérieure (22).

La base de toute cette théorie, l'idée de la chute plus rapide des' grands atomes, fut attaquée par Aristote, et il semble que cela détermina Epicure, tout en conservant le reste de l'édifice philosophique de Démocrite, à imaginer, pour les atomes, ses déviations non motivées de la ligne droite. Aristote enseignait en effet que, s'il pouvait y avoir un espace vide, ce qui lui semblait impossible, tous les corps devaient y tomber avec une égale rapidité, les différences de vitesse dans la chute provenant de la différence de densité du milieu à traverser, l'eau ou l'air. Or, dans le vide, il n'y a aucune espèce de milieu ; par conséquent la chute des corps doit y être uniforme. Sur ce point, comme dans sa théorie de la gravitation vers le centre du monde, Aristote se trouvait parfaitement d'accord avec les résultats obtenus par la science moderne. Mais ses déductions ne sont qu'accidentellement rationnelles ; elles sont mêlées de subtilités tout à fait semblables à celles qui lui servent à prouver l'impossibilité d'un mouvement quelconque dans le vide. Epicure résuma la question et conclut en disant que puisqu'il n'existe pas de résistance dans le vide, tous les corps doivent y tomber avec une égale vitesse. Il paraît ainsi complètement d'accord avec la physique actuelle, mais le paraît seulement, car la notion exacte de la gravitation et de la chute des corps faisait totalement défaut aux anciens.

Il est intéressant de comparer ici comment Galilée, après avoir péniblement cherché et trouvé la vraie loi de la chute des corps, osa conclure a priori que, dans le vide, tous les corps tomberaient avec une égale vitesse et cela longtemps avant que la machine pneumatique eût démontré la réalité du fait. En concluant de la sorte, Galilée n'avait-il pas quelque réminiscence d' Aristote ou de Lucrèce ? (28).

5° (( Les différences de toutes choses proviennent des différences de leins atomes en nombre, grandeur, forme et

ao PÉRIODE DE l'ancienne ATOMISTIQUE,

coordination ; mais les atomes ne présentent pas des différences qualitatives. Ils n'ont pas « d'états internes » ; ils n'agissent les uns sur les autres que par la pression ou le choc (24). »

Nous avons vu, dans la troisième proposition de Démocrite, qu'il regardait les qualités sensibles telles que la couleur, le son, la chaleur, etc., comme une pure et décevante apparence, ce qui veut dire qu'il sacrifiait complètement le côté subjectif des phénomènes, le seul pourtant qui nous soit immédiatement accessible, pour arriver d'une manière plus logique à une explication objective. En effet, Démocritc se livra à des recherches profondes relativement à ce qui doit servir de base aux qualités sensibles des objets. Nos impressions subjectives, d'après lui, se règlent sur la différence de groupement des atomes en un schéma (o-^^pia) qui peut nous faire penser au « schéma » de nos chimistes (25).

Aristote blâme Démocrite d'avoir ramené toutes les sensations au tact seul, reproche qui, à nos yeux, est plutôt un éloge. Mais le point obscur gît précisément dans cette sensation du tact elle-même.

Il est facile de se placer à un point de vue où toutes les sensations nous apparaîtraient comme des modifications de la sensation du toucher ; mais il nous reste encore alors bien des énigmes à résoudre ! Cependant nous ne pouvons plus éluder avec autant de naïveté que Démocrite la question de savoir comment se comporte, en face de la pression ou du choc qui la provoque, la plus simple et la plus élémentaire de toutes les sensations. La sensation n'est pas dans l'atome pris isolément et encore moins dans un groupe d'atomes : comment, en effet, pourrait-elle traverser le vide pour venir former une unité P Elle est produite et déterminée par une forme où les atomes agissent concurremment. Ici le matérialisme efileure le formalisme, ce qu' Aristote n'a pas oublié de relever (26). Mais, tandis que ce dernier plaçait dans les formes transcendantes les causes du mouvement et corrompait ainsi dans ses sources toute

PARTICULIÈREMENT DEMOCRITE. 2 l

étude de la nature, Démociite se garda bien de poursuivre davantage le coté formalistique de sa propre théorie, qui l'aurait conduit dans les profondeurs de la métaphysique. Plus tard Kant (Critique de la raison) jeta un premier et faible rayon de lumière dans cet abîme mystérieux, qui, malgré tous les progrès de la science, est encore de nos jours béant comme à l'époque de Démocrite.

6° « L'âme est formée d'atomes subtils, lisses et ronds, semblables à ceux du feu. Ces atomes sont les plus mobiles de tous et, de leur mouvement, qui pénètre tout le corps, naissent les phénomènes de la vie (27). »

Ainsi que chez Diogène d'ApoUonie, l'âme est donc ici une matière spéciale ; suivant Démocrite, cette matière est répandue dans tout l'univers, provoquant partout les phénomènes de la chaleur et de la vie. Démocrite connaît donc entre le corps et l'âme une différence, qui ne plairait guère aux matérialistes de notre temps, et il sait faire servir cette différence au profit de la morale, absolument à la façon des dualistes en général. L'âme est la partie essentielle de l'homme ; le corps n'est que le récipient de l'âme ; c'est sur cette dernière que doit en première ligne se porter notre sollicitude. Le bonheur réside dans l'âme ; la beauté corporelle sans intelligence a quelque chose de bestial. On a même attribué à Démocrite la théorie d'une âme divine du monde ; mais, en réalité, il n'entendait parler que de la diffusion universelle de cette matière mobile, qu'en langage figuré il ne pouvait très bien décrire comme l'élément divin dans le monde, sans lui accorder autre chose que des propriétés matérielles et des mouvements mécaniques.

Aristote persifle Démocrite sur la manière dont l'âme met, selon lui, le corps en mouvement. Il emploie à cet effet la comparaison suivante : Dédale avait, dit-on, fabriqué une statue mobile de Vénus ; l'acteur Philippe expliquait les mouvements de cette statue en disant que Dédale avait probablement versé du mercure dans l'intérieur de cette statue de bois. Voilà précisément, ajoute Aristote, comment Démocrite fait mouvoir l'homme par les atomes

mobiles, qui sont dans son intérieur. La comparaison est très inexacte (28) ; cependant elle nous aide à comprendre la diversité absolue de deux principes totalement différents qu'on peut suivre dans l'explication de la nature. Suivant Aristote, ce n'est pas mécaniquement à la façon de la statue, mais par le choix et la pensée que l'âme fait mouvoir l'homme, comme si cela n'avait pas été clair, même pour le sauvage, longtemps avant que la science eût balbutié ses premiers enseignements. Toute notre science consiste à ramener chaque phénomène particulier aux lois générales du monde ; ce travail de notre pensée a pour dernière conséquence de faire rentrer les actes eux-mêmes des êtres raisonnables dans cet enchaînement. Démocrite déduisit cette conséquence ; Aristote en méconnut l'importance.

La théorie de l'esprit, dit Zeller (28 bis), ne dérive pas, chez Démocrite, du besoin général « d'un principe plus profond » pour l'explication de la nature. Démocrite a regardé l'esprit non comme « la force créatrice du monde », mais seulement comme une matière à côté d'autres matières. Empédocle lui-même avait considéré l'intelligence comme une qualité interne des éléments ; pour Démocrite, elle est seulement « un phénomène résultant de propriétés mathématiques de certains atomes, en rapport avec d'autres », Or c'est précisément en cela que consiste la supériorité de Démocrite ; car toute philosophie, qui veut sérieusement comprendre le monde des phénomènes, est forcée d'en revenir à cette idée de Démocrite. Le cas spécial des mouvements, que nous appelons intçUectuels, doit s'expliquer d'après les lois générales de tout mouvement ou bien il reste inexpliqué. Le défaut de tout matérialisme est de s'arrêter après cette explication, au moment où commencent seulement les plus hauts problèmes de la philosophie. Mais quiconque avec de prétendues notions rationnelles, qui ne donnent aucune prise à l'intuition sensible et à l'entendement, s'engage étourdiment dans l'explication de la nature extérieure, en y comprenant les

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actes intellectuels de l'homme, celui-là sape la science dans sa base, s'appelât-il Aristote ou Hegel.

Incontestablement, le vieux Kant se prononcerait ici en principe pour Démocrite contre Aristote et Zeller. Kant déclare que l'empirisme est parfaitement justifiable, tant qu'il ne devient pas dogmatique et qu'il se contente de s'opposer « à la témérité et à l'audace de la raison, qui méconnaît son véritable rôle » ; « qui se glorifie de sa sagacité et de sa science, au moment où cessent toute sagacité et toute science y proprement dite ; <( qui confond les intérêts pratiques et les intérêts théoriques » et « rompt le fil des recherches physiques, dès que cela lui paraît commode » (29). Cette témérité de la raison en face de l'expérience, cet abandon injustifiable de l'observation, joue son rôle encore aujourd'hui, comme dans l'antiquité hellénique. Nous reviendrons amplement sur ce sujet. C'est en tout cas le point où une saine philosophie ne saurait prendre le matérialisme sous sa protection avec trop de force et d'énergie.

La morale de Démocrite, malgré la supériorité assignée à l'esprit sur le corps, n'est au fond qu'une théorie du bonheur complètement conforme à son explication matérialiste du monde. Parmi ses sentences morales, qui nous ont été conservées en bien plus grand nombre que les fragments de sa physique, se trouvent certainement beaucoup de leçons de l'antique sagesse, applicables aux systèmes philosophiques les plus divers. Démocrite, en les combinant avec des préceptes empruntés à son expérience personnelle, les exprima trop dans le sens de la pratique populaire pour qu'elles pussent devenir caractéristiques de son système ; cependant il est facile, avec ces fragments, de reconstruire une série de pensées logiques qui reposent sur un petit nombre de principes simples.

Le bonheur consiste dans la tranquillité sereine de l'esprit, à laquelle l'homme ne peut parvenir qu'en maîtrisant ses désirs. La modération et la pureté du cœur, unies à la culture de l'esprit et au développement de l'intelligence,

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donnent à chaque homme les moyens d'y atteindre malgré toutes les vicissitudes de la vie. Les plaisirs sensuels ne procurent qu'une courte satisfaction et celui-là seul qui fait le bien, uniquement pour le bien même, sans y être poussé par la crainte ou l'espérance, est assuré d'une récompense intime.

Une semblable morale est assurément bien éloignée du sensualisme d'Epicure ou de cet égoïsme raffiné que nous voyons lié au matérialisme durant le xvnf siècle. Cependant elle manque du critérium de toute morale idéaliste, d'un principe de nos actions dérivé directement de la conscience et indépendant de toute expérience. Ce qui est bon ou mauvais, juste ou injuste, Démocrite semble le supposer connu sans plus de recherches. La sereine tranquillité de l'esprit est le bien le plus durable ; elle ne peut être obtenue que par des pensées et des actions vertueuses ; ce sont là, pour Démocrite, des données résultant de l'expérience et le bonheur de l'individu gît dans la poursuite de cette harmonie intérieure.

Des grands principes qui servent de base au matérialisme de notre époque, un seul fait défaut chez Démocrite : c'est la suppression de toute téléologie, au moyen d'un principe purement physique qui fasse sortir la finalité de son contraire. En effet, un pareil principe doit être admis toutes les fois que l'on veut sérieusement établir une seule espèce de causalité, celle du choc mécanique des atomes. Il ne suffit pas de montrer que ce sont les atomes les plus subtils, les plus mobiles et les plus polis, qui donnent naissance aux phénomènes du monde organique : il faut encore montrer pourquoi ces atomes produisent, au lieu de formes quelconques, des corps délicatement construits, comme ceux des plantes et des animaux, avec tous les organes nécessaires à la conservation des individus et des espèces. C'est seulement lorsque cette démonstration aura été faite qu'il sera permis de comprendre, dans toute la force du monde, le mouvement intellectuel comme un cas spécial du mouvement universel.

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