‹ Histoire du materialisme et critique de son importance à notre époqueChapitre 5 sur 58 · PARTICULIÈREMENT DÉMOCRITE · texte numérisé non relu

PARTICULIÈREMENT DÉMOCRITE

Démocrite vantait la finalité des formes organiques, surtout du corps humain, avec l'admiration d'un naturaliste penseur. Nous ne trouvons chez lui aucune trace de cette fausse téléologie, que l'on peut appeler l'ennemie héréditaire de toute étude de la nature ; mais il ne fait pas la moindre tentative pour expliquer l'apparition de cette linalité par l'action aveugle de la nécessité naturelle. Nous ignorons si c'est là une lacune de son système ou seulement de ce qui nous est resté de ses œuvres. Cependant, nous savons que cette dernière thèse fondamentale de tout matérialisme s'est aussi produite parmi les spéculations philosophiques des Hellènes, et, sous la grossièreté de la forme, le sens en est parfaitement net et intelligible. Ce que Darwin a fait pour l'époque actuelle en s'appuyant sur une quantité considérable de connaissances positives, Empédocle l'avait fait pour l'antiquité ; il avait énoncé cette pensée simple mais décisive : Il y a prépondérance des organismes appropriés à leurs fins, parce qu'il est de leur essence de se maintenir longtemps après la disparition de ceux qui n'y sont pas appropriés.

En Sicile et dans l'Italie méridionale, la vie intellectuelle des Hellènes T)arvint à son entier épanouissement, presque aussitôt que sur les côtes de l'Asie Mineure. La « Grande- Grèce » elle-même, avec ses riches et fières cités, avait précédé depuis longtemps la métropole dans cette voie, lorsqu'enfin les rayons de la philosophie se concentrèrent, comme en un foyer, dans la ville d'Athènes. Au rapide développement des colonies grecques doit avoir contribué une cause semblable à celle qui arracha ce soupir à Gœthe : <( Amérique, tu es plus heureuse que notre vieux continent ; tu n'as ni châteaux ruinés ni basaltes. » La liberté plus grande en face des traditions, l'éloignement des lieux sacrés, vénérés depuis des siècles, l'absence presque complète d'ambitieuses familles sacerdotales, avec leur autorité profondément enracinée, tout cela paraît avoir considérablement favorisé la transition qui détacha les esprits des croyances religieuses auxquelles ils étaient asservis et

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les tourna \ers les recherches scientifiques et les méditations philosophiques. L'association pythagoricienne, avec tcmte sa sévérité, était une innovation religieuse d'un caractère assez radical, et les membres éminents qu'elle compta dans son sein développèrent l'étude des mathématiques, des sciences physiques et naturelles avec un succès inconnu à la Grèce, avant la période alexandrine. Xénophane, -venu de l'Asie Mineure dans l'Italie méridionale, y fonda l'école d'Elée et fut un ardent propagateur des lumières. 11 combattit les idées mythiques relatives à l'essence des dieux et Tes remplaça par une conception philosophique.

Empédocle d'Agrigente ne doit pas être considéré comme matérialiste ; car chez lui la force et la matière" sont encore systématiquement séparées. Il fut probablement le premier en Grèce qui partagea la matière en quatre éléments ; cette théorie dut à Aristote une vitalité si tenace, qu'aujourd'hui encore, dans la science, on en découvre des traces sur plus d'un point. Outre ces éléments, Empédocle admit deux forces fondamentales, V Amour et la Haine, qui, dans la formation et la destruction du monde, sont chargés de produire l'un l'attraction, l'autre la répulsion. Si Empédocle eût fait, de ces forces, des qualités des éléments, nous pourrions sans difficultés le ranger parmi les matérialistes ; car non seulement le langage imagé de ses poésies philosophiques emprunta ses descriptions aux sentiments du cœur humain, mais encore il mit à contribution l'Olympe et le Tartare, pour donner à ses idées la chaleur et la vie, enfin pour occuper l'imagination en même temps que l'entendement. Mais ces forces fondamentales sont indépendantes de la matière. A des intervalles incommensurables, c'est tantôt l'une qui triomphe, tantôt l'autre. Quand V Amour règne en maître absolu, tous les éléments réunis jouissent d'une paix harmonieuse et forment une sphère immense. Si la Haine devient toutepuissante, tout est séparé, dispersé. Dans les deux hypothèses il n'existe pas d'êtres isolés. La vie terrestre est sus-

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pendue tout entière aux alternatives qui conduisent l'univers sphérique par la force progressive de la Haine à une dissolution ou par la force croissante de V Amour au résultat opposé. Nous vivons actuellement dans cette dernière période et, d'après les idées fondamentales du système, nous avons déjà derrière nous un espace de temps immense. Les détails de sa cosmogonie ne nous intéressent qu'autant qu'il est question de la naissance des organismes ; car ici nous rencontrons la pensée qui a exercé une si énergique influence, grâce à Epicure et à Lucrèce.

La Haine et V Amour n'opèrent pas suivant un plan ou, du moins, ils ne travaillent qu'à produire la séparation ou la réunion universelle des éléments. Les organismes naissent par l'effet du jeu fortuit des éléments et des forces fondamentales ; en premier lieu se formèrent les plantes, puis les animaux. La nature produisit d'abord les organes des animaux d'une manière partielle : des yeux sans visage, des bras sans corps, etc. Le développement de la force qui associe les choses provoqua un mouvement confus des corps et les réunit tantôt d'une façon, tantôt d'une autre. La nature essaya, pour ainsi dire, toutes les combinaisons avant d'enfanter une créature viable et, finalement, une créature capable de se reproduire. Dès que celle-ci exista, elle se conserva par elle-même, tandis que les créatures antérieures disparurent comme elles étaient nées.

Ueberweg (29 bis) remarque, à propos de cette conception, qu'on pourrait la comparer à la philosophie naturelle de Schelling et d'Oken et à la théorie de la descendance de Lamarck et de Darwin ; toutefois, ce dernier ferait consister plutôt le progrès dans la différenciation successive des formes plus simples ; tandis que la conception d'Empédocle le cherche de préférence dans la combinaison des formes hétérogènes entre elles. Celte remarque était très juste et l'on pourrait ajouter que la théorie de la descendance moderne est appuyée sur les faits ; celle d'Empé- .docle, au contraire, jugée au point de vue de la science

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actuelle, paraît fantastique et absurde. Il faut cependant faire ressortir ce qu'il y a de commun entre ces deux théories, qui contrastent d'une manière absolue avec la philosophie naturelle de Schelling-Oken : c'est la naissance purement mécanique des organismes, appropriés à leurs fins, par le jeu répété à l'infini de la procréation et de la destruction, jeu oii ne persiste en définitive que ce qui porte un caractère de durée dans sa constitution relativement accidentelle. Si, à l'égard d'Empédocle, on est autorisé à conserver un doute critique et à se demander si réellement il a entendu la chose dans ce sens, il n'en est pas moins certain qu'Epicure a compris ainsi, la théorie d'Empédocle et, par suite, l'a fondue avec l'atomistique et avec sa propre doctrine sur la réalisation de toutes les possibilités.

Autour du nom d'Empédocle, comme autour de celui de Démocrite, on a rassemblé nombre de contes et de fables, dont une grande partie s'explique par l'étonnement qu'inspirait à ses contemporains l'action merveilleuse qu'Empédocle aurait exercée sur les forces de la nature. Tandis que malgré l'extrême simplicité de sa vie et la publicité restreinte de sa doctrine, Démocrite parvint à une grande renommée et îa dut uniquement aux résultats positifs de sa doctrine ; Empédocle, au contraire, paraît avoir aimé l'auréole mystique du thaumaturge et il l'utilisa pour ses projets de réforme. Il chercha aussi à répandre des idées plus pures relativement aux dieux, sans toutefois imiter le rationalisme de Xénophane, qui rejetait tout anthropomorphisme. Empédocle croyait à la métempsychose ; il prohibait les sacrifices ainsi que l'usage de la viande ; sa gravité, son éloquence ardente, le renom de ses actions, imposaient au peuple qui le vénérait comme un dieu. En politique, il était un partisan zélé de la démocratie, qu'il fit triompher dans sa ville natale. Cependant lui aussi fut victime de l'inconstance de la faveur populaire ; car il mourut dans le Péloponèse, probablement exilé. — Nous ne comprenons pas comment ses idées religieuses pouvaient s'accor-

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der avec sa philosophie de la nature. (( Combien de doctiines théologiques, fait remarquer Zeller, ont été admises par des philosophes chrétiens, quoiqu'elles fussent en complète contradiction avec le christianisme ! »

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